QUATRIÈME SCÈNE GREEN, BROWN, PISTOL, TITANIA, WILLIAM, MONNA
GREEN (apercevant William) Conimentî encore lui ?
BROWN
Madame, nous sommes à la recherche de deux voleurs.
TITANIA Ils sont partis.
PISTOL
Le plus gros n'est plus là, en effet. (Désignant William.) Mais voici l'autre.
WILLIAM
Moi ? L'audace de ce drôle est remarquable.
BROWN (aux soldats) Emparez-vous de cet homme.
Le premier qui lève la main...
BROWN Voleur et rebelle f Votre compte est bon.
TITANIA Je n'ai pas à me plaindre de lui.
BROWN (àPistoI)
Est-ce bien le complice de Sir John ?
PISTOL
C'est un de ses meilleurs amis. Que fait-il ici ? Il s'appelle William Shakespeare. À Stratford, tout le monde le connaît pour un vaurien, un débauché, un vagabond incorrigible, un braconnier et pour un ivrogne. Il a été en prison.
WILLIAM
Quand tu auras fini de faire mon éloge f Comment peut-on ajouter foi aux paroles d'une canaille qui porte, aussi manifestement, le signe du gibet au front ?
PISTOL
C'est toi qui seras pendu, jeune homme f
WILLIAM Tu devrais toucher du bois en disant cela.
BROWN
Entourez-le, soldats î Et liez-lui les mains. S'il résiste, armez vos pistolets.
TITANIA
Mais c'est un poète î
Je suis le fils d'un honorable bourgeois du comté de Warvick. Pourquoi m'arrêter ?... Le métier d'écrivain est-il un métier défendu ?
BROWN
Est-ce avec cette longue flamberge que vous écrivez vos chansons ?
PISTOL
Qu'on le fouille. On trouvera sur lui le masque dont il se couvre le visage pour assaillir les voyageurs sur le grand chemin. Il a ensorcelé cette dame: il n'y a pas plus mauvais garnement que lui dans toute l'Angleterre.
WILLIAM
Si tu es parmi les bons, je ne suis, en effet, qu'un mauvais sujet.
BROWN
Assez de discours. J'en tiens un, je ne le lâcherai pas. Les autres suivront! Marchons.
WILLIAM (entraîné par les soldats)
Adieu, Titania f Ne croyez pas à ces calomnies I C'est affreux de devoir vous quitter ainsi, sans pouvoir me justifier. Adieu f...
Pistol, Brown, les soldats et William sortent. Titania reste silencieuse. Green marche de long- en large, s'arrête, ouvre son manteau et se montre dans le pompeux costu-' me d'un héros de théâtre.
CINQUIÈME SCÈNE GREEN, TITANIA, puis MONNA
Vraiment f Voici une cruelle aventure f Vous me laissiez dehors, Madame, pour écouter ce jeune fripon ?
TITANIA
Etait-ce de mon plein gré? Ne l'avez-vous pas vu, devant moi, le visage menaçant, les armes à la main ?...
GREEN
Vous le défendiez pourtant.
TITANIA
J'ai eu un mouvement de pitié. C'est un poète, très malheureux, paraît-il f
GREEN
Très malheureux, en effet, puisqu'il n'a aucun talent. Même dans les tavernes où se réunissent les rimailleurs ratés et envieux, il est connu pour un vantard et un ignorant. Marlow se moque de ses discours incohérents, Ben Jonson dit qu'il est fou. Tous sont d'accord pour affirmer que c'est un exalté vaniteux, écrivant des drames monstrueux dans une langue grossière et incorrecte.
Avec cela, il prétend réformer toutes les règles, bouleverser le théâtre : c'est un vrai trouble-scène î Et puis ses mœurs sont abominables ; le beau rival que voilà I
TITàNIA
Rival? Où vois-tu un rival ?...
GREEN
Pourquoi cet adieu?... Votre hésitation à ouvrir?... Et moi qui avais gardé ce costume de héros pour mieux vous plaire...
Tu ne m'as jamais plu davantage, mon bel Achille f Viens ici à mes genoux...
GREEN
Un maquignon f un boucher, un plagiaire, un larron, un drôle f
TITANIA
Que ce pli sévère, cet air dépité quittent ton front. C'est toi l'élu de Titania, tu le sais bien.
GREEN
Des craintes continuelles me tourmentent. Vous êtes si belle I Et tous veulent vous avoir. Parfois, sur la scène, je tremble de jalousie en voyant les autres vous envoyer des sourires, des baisers f Tous veulent vous avoir : l'efféminé Yorcksire, le hautain Glendover, Southampton l'ivrogne, Kent le querelleur! Tous f Tous [ Ah f je voudrais vous emporter d'ici, aller me cacher bien loin, avec vous, dans quelque mystérieuse retraite...
TITANIA Ecoute... le veux-tu réellement ?
GREEN Peux-tu le demander! Peux-tu en douter?...
TITANIA
Un gentilhomme de mon pays est venu ce matin me faire visite; son vaisseau est au port et s'apprête à cingler vers d'autres rivages. Si tu veux, nous nous embarquerons avec lui f
GREEN
Oh î Titania f Ce serait trop de bonheur f
Si tu m'aimes, tu suivras mes instructions. Demain, ce gentilhomme viendra me faire ses adieux; tu le suivras sur sa nave à poupe dorée et qui porte, à ses mâts, le pavillon de la cité des doges f Tu t'embarqueras et je viendrai te rejoindre au moment du départ.
GREEN Et puis ?...
TITANIA
Benvolio te dira ce que tu dois faire. Tu lui obéiras en tout.
GREEN Et puis?...
TITANIA
Je serai à toi... tout entière.
GREEN Où irons-nous ?
TITANIA {câline)
Je suis très riche. Je serai à toi, tout entière f
LA FOULE (dehors) A mort I A la roue f A la potence \
TITANIA Pourquoi crie-t-on ainsi ?
LA FOULE A mort le voleur î A la potence f
GREEN
C'est la foule. Elle acclame le grand Shakespeare pour la première fois.
TITANIA Ohl
LA FOULE A mort f A mort F
GREEN
Il doit être content... C'est un vrai succès.
TITANIA {après un léger temps) Ainsi tu m'obéiras ?
GREEN
Comment ne pas t'obéir?...
TITàNIÀ
Alors laisse-moi..., je suis lasse; je veux me préparer pour ce grand voyage.
GREEN
Comment, vous me renvoyez ?...
TITANIA Vous avez sans doute des préparatifs à faire.
GREEN
Nous avons bien le temps. Je n'emporterai que mon cœur I Ce soir je veux rester, Titania...
TITANIA
Dois-je déjà regretter mon aveu ? Me suis-ye donnée un amant ou un maître ?...
GREEN Un amant. Oh I chère Titania.
TITANIA Alors il faut m'obéir. A demain...
J'obéis. A demain, Titania.
Green sort.
MONNA Oh I maîtresse f Serait-ce vrai ? Quitterions-nous ce pays ?...
TITANIA
Renouvelle les flambeaux. Qu'il y ait autour de moi beaucoup de lumière. Je compte veiller très tard, car je veux lire jusqu'au bout l'histoire de Roméo et de Juliette f Des flambeaux, des flambeaux f
Elle prend le manuscrit et le feuillette. FIN DU DEUXIÈME ACTE
Troisième Acte
La cour d'Auberge.