LE COMÉDIEN
Mieux qu'un prédicateur du pays de Galles.
ESSEX
Mais l'âne? Qui fera l'âne? Il nous manque le sujet principal, un âne I un âne I
PL Y (sortant de la cave) Voilai Voilai
ESSEX
Ohf merveille! ceci est un miracle! Je demande un âne et l'âne apparaît aussitôt. Cent ducats! Cent ducats! Hélas! comme les charmes sont vite rompus !
SNOUT
En ceci la providence semble vouloir nous guider. Digne jeune homme, veux-tu sortir de ta misérable condition, veux-tu devenir comédien ?
FLY
Comédien?
SNOUT
Oui f Veux-tu monter sur les planches et jouer avec nous ? C'est une vie admirable f Car du jour au lendemain te voilà prince, grand seigneur, roi, comte, duc ou empereur.
FLY
Je serais empereur?
Oui, tu y arriveras, si tu veux bien faire l'âne aujourd'hui et demain. D'âne à empereur l'étape est vite franchie.
FLY
L'âne, l'âne?... Est-ce un jeu poétique? Aurai-je du succès? Les dames me couvriront-elles de fleurs?
SNOUT
Cela est fort possible; une tête d'âne fait toujours une grande impression sur les femmes.
FLY
Devrai-je chanter ou déclamer des vers ?
SNOUT
Non, tu dois simplement ruer. Sais-tu ruer?
FLY
Ma foi oui, comme un cheval.
ESSEX
Voyez-vous celai Voilà qu'il se donne déjà pour un mulet. Il va plus vite qu'une flèche lancée par Robin Hood.
SNOUT
Suis-nous. Nous allons t'habiller. Vous autres, James, Essex, Sylvain, c'est entendu, n'est-ce pas? Ici dans un instant pour répéter. {Montrant la scène.) Nous prendrons ceci pour l'âtre, voilà la porte, la cave servira d'écurie à l'âne. Moi je me ferai une tête de brigand à faire frémir les plus braves.
Ils sortent. Le soir tombe.
QUATRIÈME SCÈNE JOHN et BETSY, puis JOHN et les COMÉDIENS
BETSY
Te voilà devenu, en une prière et deux bénédictions, mon seigneur et maître. Tu es sauvé, Brown est impuissant contre toi, tu as un domicile et des économies \ Vaurien \ Voilà pourquoi j'ai travaillé durant toute ma vie, pour te faire des rentes ; jamais le vice n'a été mieux récompensé.
JOHN Hélas r
BETSY
Comment hélas f Ne dirait-on pas que je suis une vieille femme? Tu as fait fortune, beau chevalier! Elle est venue te trouver pendant que tu ronflais, ivre, sous une table. Allons! que tout soit à la joie aujourd'hui.
JOHN
Crois-tu, Betsy, que je n'aie pas de cœur? C'était un ami d'enfance f Une mort aussi horrible. Cela me glace le sang! Quelle injustice î
BETSY Ce qui est fait est fait!
JOHN Un enfant I Maudit soit le traître qui l'a perdu.
BETSY
Assez de plaintes f Je cours chez mes voisines pour leur apprendre notre mariage; elles viendront le fêter chez nous avec leurs maris, nous ferons venir des musiciens. En attendant, commande à boire, tu es chez toi ; le vin chasse les humeurs noires et réchauffe l'estomac.
Elle sort
Elle a raison! À quoi sert-il de se lamenter? Deux, trois flacons de muscat et il n'y paraîtra plus. Oh! là! Oh! à boire. Fly! Fly! que le diable le change en baudet! Où est-il? Fly! Fly! Fly!
FLY (coiffé d'une énorme tête d'âne) Voilà ! Voilà !
// disparaît dans la cave.
JOHN
Ciel r quelle est cette vision funeste î Voilà Fly métamorphosé f Ceci ne présage rien de bon. L'heure d'expier mes crimes seraitelle venue ?
// regarde autour de lui.
Je vais m'éloigner d'ici. (Au moment où il veut sortir II se heurte à Bssex, déguisé en coq.) Hein f Oh f un démon à tête d'oiseau î Je suis perdu î
ESSEX (d'une voix terrible) Où est le brigand ?
JOHN
Laissez-moi. C'est bien à moi qu'il en a. Ne me tourmentez pas...
SYLVAIN (en chat noir)
Frr f frr f est-ce là notre voleur ? Frr f frr f où as-tu gagné cette grosse bedaine, Snout ? Que tu es bien grimé î
JOHN (affolé)
À moi I A moi î Je suis perdu f Je suis damné l Seigneur, ayez pitié f miséricorde pour un pauvre pécheur. Quel malheur [ Mourir à l'instant où j'allais pouvoir devenir un honnête chrétien.
ESSEX (qui prend John pour Snout)
Grâce aux sommes volées, brigand î...
JOHN
Ils savent tout f A moi f Betsy à moi f
SYLVAIN (même Jeu)
Betsy ? Y a-t-il un rôle de femme ?... Comme tu joues bien, Snout I Jamais je ne t'ai vu trembler avec autant de naturel. Frr I frr I
JOHN
Oh f Oh f Oh f Je sens les fourches rougies au feu larder ma pauvre chair. Oh f Oh \
JAMES (en chien)
Houa f Houa î Faut-il mordre ce coquin, lui arracher les mollets, lui sauter à la gorge ?
HORACE VAN OFFEL
JOHN
Au secours f Voilà le portier à tête de chien qui garde l'aritre de satan. Au secours f Si je pouvais retrouver mes jambes I Ah I mes jambes...
// veut s'enfuir par la grande porte charretière et se heurte à Shakespeare, suivi de Jonson et de Marlow.