‹ Une nuit de Shakespeare; conte en trois actes. Pref. de Grégoire Le RoyChapitre 29 sur 32 · SYLVAIN ESSEX SNOUT · texte numérisé non relu

SYLVAIN ESSEX SNOUT

Allons, en route.

Us se rapprochent en groupe de la sortie.

WILLIAM (se levant soudain)

Eh bien, non f Ce serait trop stupide. Ce n'est pas aujourd'hui encore que je serai vaincu, destin f Restez, mes amis, écoutezmoi. {Les comédiens s'arrêtent.) Je parlerai pour vous à Sir John. Vous resterez ici. C'est moi qui vous apprendrai vos rôles.

JONSON (à Snout)

Il faut accepter, il est homme à faire votre fortune.

SNOUT

Du moment que vous le dites, maître Jonson, cela doit être. {A William.) Jeune homme, à partir de cet instant vous êtes notre chef et notre sauveur...

WILLIAM

Ah î enfin f les liens sont rompus f Je vais pouvoir montrer mon âme et mon visage, dompter les foules instinctives, me ieter à corps perdu dans la bataille f John f Ehl Sir John I par ici.

JOHN (apparaît prodigieusement ivre, suivi de Betsy et des voisins)

Me voici I QueLest celui qui m'appelle dans la nuit? Est-ce toi, William, mon petit William? Veux-tu trinquer avec moi, redoutable buveur de Stratford ?

Bedword le Auteur, le danseur Martson, Hilbrogh aux revenants, l'affamé Grafton, Exhall le brigand, le papiste Wicksford, Broon où l'on mendie et l'ivrogne Bedford.

Emplissez les cruches et les pots F

WILLIAM

Les comédiens restent ici. C'est moi qui dirige leur théâtre.

JOHN (chancelant)

Toi, un auteur dramatique?...

WILLIAM Oserais-tu refuser ?

JOHN

Ma foi non f Fais ce que tu veux. N'est-ce pas, Betsy ?

BETSY

Tu es le maître, ô mon chevalier î {Elle F embrasse)

WILLIAM

Vous entendez ? Enfin les liens sont rompus f Nous allons vaincre I Sur cette scène il n'y aura plus de personnages sans caractère, plus de mensonges, plus de milieu factice \ Je veux qu'autour d'eux la mer gronde, se soulève en ondes sonores ou se gonfle aux bourrasques de la tempête soudaine. Je veux que le ciel blasonné d'étoiles sans nombre les écrase de son immensité. Je veux que la forêt, les vallées et les collines soient hantées par les génies des fleurs, des arbres et des sources I

JONSON {aux comédiens)

Ecoutez comme il a le secret des mots évocateurs.

WILLIAM (sur le devant de la scène)

Sous les rayons bleus de la lune fantasque nous irons vers les carrefours magiques où les fées dansent pieds nus. Nous entendrons les grillons jouer des cymbales et chanter le rossignol, caché dans les feuillages sombres. Les vers-luisants seront nos porte-flambeaux, les elfes bruiront des ailes dans l'air, pendant que l'écho lointain répétera les fanfares d'Obéron, le chasseur invisible...

JONSON

Les contes et les enchantements... pour lui tout est souvenir.

WILLIAM (très exalté)

Ils seront là, autour de nous, haletants, étonnés, pareils aux enfants à qui l'aïeule, par les longs soirs d'hiver, dit de belles histoires des temps chimériques \ Et j'en connais I J'en connais comme si j'avais vécu mille ans et mille vies différentes I J'ai été la bête qui rampe et la bête qui ouvre ses ailes. J'ai dormi sur un lit de roseaux aux bords de l'Eurotas; j'ai fouetté des coursiers blancs en poussant mon char dans les mêlées; j'ai ramé dans la galère de Cléopâtre; j'ai suivi César au capitole f J'ai été le barbare roux venu du Nord dans sa barque légère, le visage barbouillé de sang et le cœur avide de meurtres et de pillages î Cet insecte bourdonnant, cet épervier aux yeux de diamant, ce poisson doré qui se cache dans la vase profonde, ce chêne qui semble porter le ciel, c'est moi, tout cela c'est moi î Cette femme, ce guerrier, cet enfant, c'est moi I Je suis tout ce qui respire, tout ce qui boit aux sources de la vie f... Je ressusciterai les morts par le souffle de mon haleine! Vous verrez le noir Hamlet pleurer la blonde Ophélie, le Thane de Cawdor assassin du sommeil innocent, le roi Lear, chassé par ses filles ingrates, errer dans la bruyère sous les rafales de feu et de vent l Mais son bouffon l'accompagne, et le pauvre Tom. Ayez pitié du pauvre Tom f La pluie glace ses membres et il se nourrit de crapauds! As-tu des enfants? Il fait froid?... C'est la folie f la foliel Et cette folie..., c'est moi encore I Oh I être, être dans tout, être éperdument. Etre F (plus bas) ou ne pas être...

JONSON Les mots...

WILLIAM

Ehf oui, ce sont des motsf C'est toute mon âme de feu qui éclate et lance son cri dans les abîmes de l'airf

Vous êtes la terre féconde et les sillons sont tracés. Je vais pouvoir semer à grands gestes. Des motsf rien que des mots, éparpillés largement comme le bon grain des moissons de demain. Des motsi Des mots de joie, des mots de douleur, des mots de colère. Des mots caressants, comme des baisers. Des mots d'or, des mots de cristal, des mots d'airain, des mots de génie f Des motsî des motsf des mots... Mais vous restez immobiles et froids? Enfants, je vous comprends: il vous faut des mots de tendresse, des mots d'amour! Ahf l'amour î c'est moi encore..., l'amour, c'est moi aussi.

Page 1