‹ Une nuit de Shakespeare; conte en trois actes. Pref. de Grégoire Le RoyChapitre 6 sur 32 · QUATRIEME SCÈNE MIRANDA, PISTOL · texte numérisé non relu

QUATRIEME SCÈNE MIRANDA, PISTOL

MIRANDA (à Pistol)

Des roses, des violettes, du muguet ?

PISTOL

D'où sort cette gamine? Il est trop tôt, mon enfant, pour vendre des fleurs. Ne vois-tu pas qu'il n'y a encore personne?

MIRANDÀ

C'est vrai. Car si tu étais quelqu'un, la création de Dieu ne serait qu'une vilaine plaisanterie.

PISTOL

Moi? Une vilaine plaisanterie? Pourquoi, petite fille, me jugestu sur l'apparence?

MIRANDÀ

Ton apparence parle sans mentir.

PISTOL

Je cache peut-être un cœur d'or, une âme sublime, sous une laide enveloppe...

MIRANDA

En ce cas adresse-toi au sheriff pour qu'il la délivre.

PISTOL Qui ça?

MIRANDA

Ton âme, une bonne corde suffirait.

(Elle s'éloigne en riant.)

PISTOL

Houf graine de sorcière, vaf

(11 s'approche de la table et boit.)

Sir John apparaît, énorme, hilare, la toque sur l'oreille, la plume au vent, le poing- sur la hanche.

CINQUIÈME SCÈNE JOHN, PISTOL, puis BETSY

JOHN

Quoil voilà ma vieille branche, mon gland de chaperon, mon cher échappé aux fourches patibulaires!...

PISTOL

Encore l Bonjour, John f Laisse là ces plaisanteries.

JOHN

Comment f Elles te suffoquent ? Sens-tu déjà la cravate de chanvre autour de ton cou ? Oh f mon bel évêque des champs f Donne-moi ta main... de « gloire », et n'en parlons plus.

PISTOL

Cela vaudrait mieux.

JOHN

Je suis si heureux de te voir f

PISTOL

Tu as le bonheur facile.

JOHN

Allons, ne boude pas f Ce soir la fortune nous accordera ses faveurs. Elle se donnera à nous, comme une femme amoureuse, Pistol f Mais il s'agira d'être à la hauteur; la fortune n'aime pas les amoureux transis.

PISTOL Elle est assez fille de mauvaise vie pour cela f

JOHN Avant de parler il faut boire. Eh là I Oh f que boit-on par ici ? (Betsy surgissant.)

BETSY

Rien I On ne boit rien par ici î

Quoi î rien ? D'après la docte philosophie c'est trop. Mais pourquoi ce visage de Gorgone en courroux, ma divine Betsy ?

BETSY Je ne suis pas une Gorgone f

JOHN Quelle est cette langue de serpent qui siffle à mes oreilles ?

BETSY

Serpent ? Serpent toi-même, vaurien f Tu n'auras plus rien ici l Je veux d'abord que tu me paies tes dettes, sinon plus rien I plus rien I

JOHN

Oh f noire ingratitude f

BETSY Pas même une goutte d'eau...

JOHN

Oh r noire ingratitude î Pas même une goutte d'eau ? Et tu me dis cela, à moi ? A un homme qui t'a payé tant d'acomptes et donné tant de nuits d'amour et d'idéal.

BETSY

De l'idéal pour ma note f

JOHN

Et des acomptes en amour I N'est-ce pas honnête ? Tu devrais être honteuse de me faire une querelle de grammairien pour si peu de chose. Oh f noire ingratitude I

BETSY

Si tu m'aimais sincèrement, je ne te ferais aucune querelle.

Si tu m'aimais î Voilà ce qu'il faut entendre. Ah î mon pauvre cœur, te voilà bien méconnu. Si tu m'aimais...

BETSY (indignée)

Tu me trompes \ tu me voles, tu vides ma cave I

JOHN

Pour te prouver cet amour, que tu railles impitoyablement, ô femme, je veux t'offrir des fleurs.

BETSY John, si tu voulais...

JOHN

Miranda I des roses, des roses pâles et sans épines.

BETSY Tu es un enjôleur...

JOHN {offrant les fleurs)

Un poète, ma chère Betsy f un poète \ une nature exquise. Et voici des roses..., des roses.

MIRANDÀ (a Sir John) C'est dix pence.

BETSY

Voilà f Voilà [ (Elle paie.) Qu'importe le prix. Je me moque bien du prix. As-tu vu la manière, Miranda? Voilà un gentilhomme r un mauvais sujet, mais un gentilhomme.

JOHN (a Fly qui passe) Eh bien, maître Fly, que buvons-nous ?

FLY (s' esquivant) Rien. Voilà î Voilà f

BETSY

Rien I En voilà un imbécile f Je finirai par le battre.

FLY Mais...?

BETSY

A la cave, débauché! A la cave î

FLY Mais...?

BETSY

Du vin d'Espagne, vous dis-ye, et du meilleur î

FLY (se sauvant)

Voilà I Voilà r

JOHN (à Betsy) A tantôt, mon amour f (// J'embrasse.)

Betsy et Miranda s'éloignent. Fly vient servir et repart.

PISTOL Et cette entreprise ?

JOHN

Voici. Là-haut loge, depuis environ un mois, une belle dame...

PISTOL

Je n'ai pas l'honneur de la connaître.

Ni moi non plus l Nul ne la connaît bien, du reste. Les uns disent qu'elle est veuve et que son mari était un grand seigneur florentin. D'autres affirment que c'est une aventurière, une courtisane enrichie, venue de Rome ou de Venise...

PISTOL

Voilà des renseignements précis.

JOHN

Cela n'a aucune importance. La dame est riche, cela seul peut nous servir F Ah \ mon brave Pistol, si tu savais f Elle possède une litière dorée, des chevaux agiles comme des cerfs, des robes brodées de perles et de fil d'archal, des dentelles, des bracelets, des bagues, des colliers, des pierreries d'une valeur inestimable.

PISTOL

Pourquoi cette reine demeure-t-elle dans une médiocre auberge comme celle-ci ?

JOHN

Oh f elle a d'autres domiciles. Elle ne séjourne ici que durant la saison des grandes représentations. Elle aime beaucoup les comédiens et le théâtre. Le beau Green y est, je crois, pour quelque chose.

PISTOL

Et qu'avons-nous à nous mêler de cette intrigue galante ?

JOHN

Lady Titania, elle s'appelle Lady Titania, n'a auprès d'elle qu'une servante...

PISTOL Eh bien...?

Eh bien f Et c'est Pistol, le vaillant Pistol, qui me demande cela? Mais malheureux Pistolf elle doit avoir des coffrets dans toutes ses armoires. Des coffrets remplis de rubis, d'émeraudes et de diamants. Rien qu'une poignée de main là-dedans, Pistol, et finies les expéditions hasardeuses, les expéditions de nuit sur le grand chemin! Finis les combats, les rixes, les pistoletadesf Nous pourrions échanger le justaucorps de buffle contre le pourpoint de drap fin. Nous serions riches f...

PISTOL

C'est le commencement de la sagesse. Mais de quelle manière ?

JOHN

Lady Titania loge là, te dis-je. Regarde ces fenêtres sans barreaux, et rien qu'une servante I Cela ne fait que deux femmes à réduire au silence I C'est peu de chose...

PISTOL

C'est une grande besogne. Sir John î Une grande besogne f

JOHN

Nous entrerons par le balcon. Pendant que tu empêcheras les belles de crier, je dénicherai le butin, le joli butin...

PISTOL Soit...

JOHN

Silence î Voici quelqu'un.

Entre William Shakespeare. Près de la porte, Miranda l'arrête.

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