QUATRIEME SCÈNE MIRANDA, PISTOL
MIRANDA (à Pistol)
Des roses, des violettes, du muguet ?
PISTOL
D'où sort cette gamine? Il est trop tôt, mon enfant, pour vendre des fleurs. Ne vois-tu pas qu'il n'y a encore personne?
MIRANDÀ
C'est vrai. Car si tu étais quelqu'un, la création de Dieu ne serait qu'une vilaine plaisanterie.
PISTOL
Moi? Une vilaine plaisanterie? Pourquoi, petite fille, me jugestu sur l'apparence?
MIRANDÀ
Ton apparence parle sans mentir.
PISTOL
Je cache peut-être un cœur d'or, une âme sublime, sous une laide enveloppe...
MIRANDA
En ce cas adresse-toi au sheriff pour qu'il la délivre.
PISTOL Qui ça?
MIRANDA
Ton âme, une bonne corde suffirait.
(Elle s'éloigne en riant.)
PISTOL
Houf graine de sorcière, vaf
(11 s'approche de la table et boit.)
Sir John apparaît, énorme, hilare, la toque sur l'oreille, la plume au vent, le poing- sur la hanche.
CINQUIÈME SCÈNE JOHN, PISTOL, puis BETSY
JOHN
Quoil voilà ma vieille branche, mon gland de chaperon, mon cher échappé aux fourches patibulaires!...
PISTOL
Encore l Bonjour, John f Laisse là ces plaisanteries.
JOHN
Comment f Elles te suffoquent ? Sens-tu déjà la cravate de chanvre autour de ton cou ? Oh f mon bel évêque des champs f Donne-moi ta main... de « gloire », et n'en parlons plus.
PISTOL
Cela vaudrait mieux.
JOHN
Je suis si heureux de te voir f
PISTOL
Tu as le bonheur facile.
JOHN
Allons, ne boude pas f Ce soir la fortune nous accordera ses faveurs. Elle se donnera à nous, comme une femme amoureuse, Pistol f Mais il s'agira d'être à la hauteur; la fortune n'aime pas les amoureux transis.
PISTOL Elle est assez fille de mauvaise vie pour cela f
JOHN Avant de parler il faut boire. Eh là I Oh f que boit-on par ici ? (Betsy surgissant.)
BETSY
Rien I On ne boit rien par ici î
Quoi î rien ? D'après la docte philosophie c'est trop. Mais pourquoi ce visage de Gorgone en courroux, ma divine Betsy ?
BETSY Je ne suis pas une Gorgone f
JOHN Quelle est cette langue de serpent qui siffle à mes oreilles ?
BETSY
Serpent ? Serpent toi-même, vaurien f Tu n'auras plus rien ici l Je veux d'abord que tu me paies tes dettes, sinon plus rien I plus rien I
JOHN
Oh f noire ingratitude f
BETSY Pas même une goutte d'eau...
JOHN
Oh r noire ingratitude î Pas même une goutte d'eau ? Et tu me dis cela, à moi ? A un homme qui t'a payé tant d'acomptes et donné tant de nuits d'amour et d'idéal.
BETSY
De l'idéal pour ma note f
JOHN
Et des acomptes en amour I N'est-ce pas honnête ? Tu devrais être honteuse de me faire une querelle de grammairien pour si peu de chose. Oh f noire ingratitude I
BETSY
Si tu m'aimais sincèrement, je ne te ferais aucune querelle.
Si tu m'aimais î Voilà ce qu'il faut entendre. Ah î mon pauvre cœur, te voilà bien méconnu. Si tu m'aimais...
BETSY (indignée)
Tu me trompes \ tu me voles, tu vides ma cave I
JOHN
Pour te prouver cet amour, que tu railles impitoyablement, ô femme, je veux t'offrir des fleurs.
BETSY John, si tu voulais...
JOHN
Miranda I des roses, des roses pâles et sans épines.
BETSY Tu es un enjôleur...
JOHN {offrant les fleurs)
Un poète, ma chère Betsy f un poète \ une nature exquise. Et voici des roses..., des roses.
MIRANDÀ (a Sir John) C'est dix pence.
BETSY
Voilà f Voilà [ (Elle paie.) Qu'importe le prix. Je me moque bien du prix. As-tu vu la manière, Miranda? Voilà un gentilhomme r un mauvais sujet, mais un gentilhomme.
JOHN (a Fly qui passe) Eh bien, maître Fly, que buvons-nous ?
FLY (s' esquivant) Rien. Voilà î Voilà f
BETSY
Rien I En voilà un imbécile f Je finirai par le battre.
FLY Mais...?
BETSY
A la cave, débauché! A la cave î
FLY Mais...?
BETSY
Du vin d'Espagne, vous dis-ye, et du meilleur î
FLY (se sauvant)
Voilà I Voilà r
JOHN (à Betsy) A tantôt, mon amour f (// J'embrasse.)
Betsy et Miranda s'éloignent. Fly vient servir et repart.
PISTOL Et cette entreprise ?
JOHN
Voici. Là-haut loge, depuis environ un mois, une belle dame...
PISTOL
Je n'ai pas l'honneur de la connaître.
Ni moi non plus l Nul ne la connaît bien, du reste. Les uns disent qu'elle est veuve et que son mari était un grand seigneur florentin. D'autres affirment que c'est une aventurière, une courtisane enrichie, venue de Rome ou de Venise...
PISTOL
Voilà des renseignements précis.
JOHN
Cela n'a aucune importance. La dame est riche, cela seul peut nous servir F Ah \ mon brave Pistol, si tu savais f Elle possède une litière dorée, des chevaux agiles comme des cerfs, des robes brodées de perles et de fil d'archal, des dentelles, des bracelets, des bagues, des colliers, des pierreries d'une valeur inestimable.
PISTOL
Pourquoi cette reine demeure-t-elle dans une médiocre auberge comme celle-ci ?
JOHN
Oh f elle a d'autres domiciles. Elle ne séjourne ici que durant la saison des grandes représentations. Elle aime beaucoup les comédiens et le théâtre. Le beau Green y est, je crois, pour quelque chose.
PISTOL
Et qu'avons-nous à nous mêler de cette intrigue galante ?
JOHN
Lady Titania, elle s'appelle Lady Titania, n'a auprès d'elle qu'une servante...
PISTOL Eh bien...?
Eh bien f Et c'est Pistol, le vaillant Pistol, qui me demande cela? Mais malheureux Pistolf elle doit avoir des coffrets dans toutes ses armoires. Des coffrets remplis de rubis, d'émeraudes et de diamants. Rien qu'une poignée de main là-dedans, Pistol, et finies les expéditions hasardeuses, les expéditions de nuit sur le grand chemin! Finis les combats, les rixes, les pistoletadesf Nous pourrions échanger le justaucorps de buffle contre le pourpoint de drap fin. Nous serions riches f...
PISTOL
C'est le commencement de la sagesse. Mais de quelle manière ?
JOHN
Lady Titania loge là, te dis-je. Regarde ces fenêtres sans barreaux, et rien qu'une servante I Cela ne fait que deux femmes à réduire au silence I C'est peu de chose...
PISTOL
C'est une grande besogne. Sir John î Une grande besogne f
JOHN
Nous entrerons par le balcon. Pendant que tu empêcheras les belles de crier, je dénicherai le butin, le joli butin...
PISTOL Soit...
JOHN
Silence î Voici quelqu'un.
Entre William Shakespeare. Près de la porte, Miranda l'arrête.