M. C06ARD
Il y en a trente-six de commandées pour le 15 août. C'est M. Angles qui les a commandées.
MADAME DUMEURIER.
Encore ce brigand de jacobin!
M. DUMEURIER.
Chut donc, Marie! chut !... ne parle pas si fort.
Ah ! vous êtes bien imprudente, madame Dumeurier. Payez-moi le coup, c'est vingt-quatre, à la préférence... et j'ai les honneurs,
MADEMOISELLE' AUZET.
Mais vous m'aviez dit que votre as coupé vous faisait perdre?...
M. CANTOL.
Oui, mais j'ai fait une dame de trèfle troisième.
MADEMOISELLE AUZET.
11 se raccroche à tout.
M. C AN 10 t..
Ne parlez pas si haut, bone Jésus, madame Dumeurier, surtout de notre voisin.
MADAME DUMEURIER.
Faut-il être malheureux, d'avoir un voisin de campa-
gne comme celui-là ! Tenez ! regardez par la fenêtre ; il est là sur la terrasse... ce vieux patriote... il a un bonnet blanc> le coquin !
M. DUMEURIER.
Chut! chut!
MADEHOISELI/B AUZET.
Est-ce que vous avez peur qu'il vous entende? je le lui dirai survie nez, moi qui ne suis qu'une femme.
M. tUJMEURlER.
C'est à vous à donner, monsigui* Cantoî. Dernier tour qui commence.
M, CANTOL.
Nous ferons un touç de grâce, pour ces dames qui perdent. -
M. COBARD.
Attendez, je vais lui.falce une farce, à ce coquin d-Anglès.
M. CANTOL, se levant.
Monsieur Cobard, si vous êtes fou, allez vous promener à la Pinède, et laissez-nous tranquilles. Ces dames ne sont plus au jeu depuis que vous êtes arrivé; vous serez cause qu'on fera fermer mon église.
MADEMOISELLE AUZET.
Moi, je le voudrais, qu'on voiife fît fermer votre église, nous aurions la réserve ici conune dans le temps de la
terreur; je sais une cache, monsieur Cantol, où ils seraient bien fins s'ils vous trouvaient.
M. CANTOL.
Bien^ bien... huit levées.
MADAME DUMEURIER.
Ah! il a encore donné I
La couleur?
M. CANTOL.
A la préférence.
MADEMOISELLE AUZET.
Ohçà!
M. CANTOL.
Tiens, j'ai les quatre as; misère royale! je n'y faisais pas attention! tour double! c'est quarante-huit...
MADEMOISELLE AUZET.
Oh! il n*y a pas de plaisir avec ce saint homme-là : toujours les os, quand il donne I
MADAME DUMEURIER.
Il dit que c'est la Providence qui les lui envoie.
M. COBARD.
Ah! Vétranger, y a-t-il longtemps qu'il n'est venu?
MADAME DUMEURIER.
Hier soir. Nous rattcndoûs à souper aujourd'hui.
M. COBARD.
11 vient toujours déguisé?
MADEMOISELLE AUZET.
Oh! toujours, et de nuit; vous savez qu'on a donné son signalement à tous les gendannes.
Pas si haut, pas si haut, mademoiselle Auzet; vous voulez donc passer pour une vierge folle?
MADEMOISELLE AUZET.
Mon Dieu, mon Dieu ! mais qu'est-ce qui peut m'entendre?
M. CANTOL.
Votre voisin,- à la campagne on entend tout d'une lieue. 11 n'y a pas deux cents pas d'ici au premier flguier de ce...
MADAME DUMEURIER.
Oh! il est toujours sur sa terrasse... 11 lit les papiers... Quels papiers il doit lire ce coquin!... 11 regarde de ce côté... 11 met le pavillon de la nation à sa bigue,
M. COBARD.
Il faut que j'aille lui brûler son pavillon cette nuit.
M. CANTOL.
Allons, faites encore cette bêtise.
M. DUMEURIER.
C'est un enragé, ce M. Cobard.
M. COBARD.
Oh ! s'il y avait cent hommes décidés comme moi à la ville, vous veniez demain le drapeau blanc. Mais ce sont tous des poules mouillées. M. le comte de *** se donne une peine d'enfer pour arranger quelque chose...
Laissez-le faire, laissez-le faire, il est plus adroit que vous, celui-là.
M. COBARD.
Oui, c'est im homme de tête, un bon royaliste, riche, et qui donne hardiment son argent; mais il a disparu depuis quinze jours, et on ne sait où il est allé.
MADEMOISELLE AUZET.
Il est allé au rencontre du duc d'Angoulêrae, qui doit
débarquer à Montredon, le jour de Saint-Jean.
MADAME DUMEURIER.
Ah ! grand saint Jean !
M. DUMEURIER.
Vous êtes des bavardes.
M. COBARD.
Oh ! il n'y a (>as d'indiscrétion^ monsieur Dumeurier; il y a un mois que je sais que le duc d'Ai^oulême doit débarquer avec cinquante mille Anglais. Je vous en apprendrais bien d'autres^ sije voulais : je sais tout.
M. CANTOL.
Eh bien! gardez tout^ et laissez-nous faire faos comptes.
MADEMOISELLE AU^BT.
C'est fini ?
M. CANTOL. t
Fini. Nous avons fait deux tours de grâc§. .
MADAME DtlMfiURlER*
Allons^ encore un tour.
M. CANTOL.
Je ne puis pas; il faut que je me- promène avant souper. J'ai laissé mon bréviaire dans votre chambre^ madame Dumeurier; dites à Claire d'aller le chercher. J'en gagne sept cents. A queUe heure lQ..soupei», madame Dumeurier? ^
MADAME DUMEURIER.
A neuf heures^ nous attendons l'étranger.
M. CANTOL,
Appelez-moi^ si je suis dans la campagne.
(n tort.]
Les Précédents.
M. COBARD.
C'est un homme insupportable !
MADEMOISELLE AUZET.
Et il gagne toujours.
M. COBARD.
Et poltron! Ah!.,, j'avais beaucoup de choses à vous dire, mais j'ai fermé la bouche...
MADAME DCMEURIER.
Voyons, voyons, contez-nous ce que vous savez... asseyons-nous et fermons les fenêtres.
M. COBARD.
D'abord, il y a en ville des lettres de Paiis...
TOUS, excepté Dumeurier.
Ah! voyons, voyons.
M. COBARD.
Ça va bien ! L'armée s'est révoltée contre Bonaparte, et a crié : Vive le roi! Ceci est sûr : un de mes amis a lu la lettre.
MADAME DtMEURIER.
Je l'avais prédit.
MADEMOISELLE AUZET.
Après, après?
M. COBARD.
Alors, Bonaparte a donné sa démission; ses soldats lont pris, l'ont rais dans une cage, et on Va pendu h la porte de Paris.
MADAME DUMEURIER.
Ah ! le doigt de Dieu !
11 est pendu enfin !
MADAME DUMEURIER.
Je l'avais prédit ; vous devez vous en souvenir, monsieur Cobard, je vous ai dit là, sur la terrasse, dimanclio après vêpres : Bonaparte sera pendu par ses soldats.
M. COBARIf.
Je ne m'en souviens pas.
MADAME DUMEURIER.
Nous étions à côté du puits, il était sept heures.
M. COBARD.
C'est possible. Écoutez, écoutez encore; Louis XVII arrive demain à MarseiUe.
MADAME DUMEURIER.
Louis XVIl ! Ah ! mon Dieu ! donnez-moi de l'air.
M. COBARD.
11 y en a môme qui disent qu'il est arrivé ; moi je ne veux vous conter que» des choses sûres. Une demoiselle, une sainte, mademoiselle Françoise, de votre congrégation, a presque vu Louis XVll dans une campagne près Cassis.
MADEMOISELLE AUZET.
Elle a vu Louis XVII !
M. COBARD.
Elle a vu la campagne où il a passé une nuit.
MADAME DUMEURIER, plcuranl.
Ah! je mourrais de joie; que je vous embrasse, monsieur Cobard.
(Ils s'embrassent.) M. COBARD.
A présent, regardez bien si toutes les fenêtres sont fermées.
MADAME DUMEURIER.
Tout est fermé.
M. COBARD se lève et va examiner les portos cl les fcnèlrcs*
Chut! chut ! voilà le portrait de Louis XVII î c'est mademoiselle Françoise qui me Ta prêté.