SCÈNE II
MJhèiel du maréchal Bmne, à Marseille.
LE MARÉCHAL^ LES GÉNÉRAUX VERDIER et MOUTON-DUYERNET, des Aides de camp.
LE MARÉC0AL.
Oui, c'est la volonté de l'empereur : dans les moments de calme et de soumission, justice, douceur, oubli du passé, administration paternelle; dans les moments d'insubordination, de révolte bourgeoise, répression instantanée, terreur même par des moyens innocents. A des parodies de la Vendée, il faut répondre par des parodies de la ten*eur ; voilà notre plan de campagne.
LE GÉNÉRAL VERDIER
11 vaudrait mieux être sur le Rhin qu'ici, maréchal.
LE MARÉCHAL
Pourquoi? C'est lui poste d'honneur aussi : ne sommosnouspasaux frontières maritimes? L'amiral Nill peut
débarquer celte nuit à deux lieues avec div mille hommes; on \ient de me signaler sa flotte; nous avons, pour lui résister, mille hommes d'infanterie légère et deux cents cavaliers. Je ne crois pas que la part de gloire soit plus belle sur le Rhin.
LE GÉNÉRAL MOUTON
D'ailleurs, en cas de débarquement, il faudrait bien encore diminuer notre petite année en laissant un corps de réserve en ville; ôtez la garnison une heure, et l'insurrection éclate.
LE MARÉCHAL
Oh ! c'est infaillible; jusqu'à présent nous n'avons essuyé que des taquineries de bourgeois, des mutineries d'écoliers, des vaudevilles de halle; les quatre pièces de canon sans poudre, et mèche allumée, braquées sur le Goui% en imposent au peuple; les ca^aliei^ du quatorzième sont un' grand épouvantait aussi: les chevaux effrayent toujours dans les villes où il n'y a jamais garnison de cavalerie ; mais si nous sommes obligés de porter toutes ces petites forces siu* le rivage, à deux lieues d'ici, nous nous plaçons sur l'heure entre deux feux. 11 y a dans les montagnes quatre mille hommes armés qui n'attendent qu'une occasion pour descendre en ville; que faire à tout cela? C'est une position délicate; reniperem* a besoin de tous ses régiments; notre garnison est déjà beaucoup trop nombreuse en raison des dangei-s de ]i\
France. Au sm|plus, nous avons toujours la ressource des vieux soldats ; nous crieroïm^ i Qui vive ! et nous tomlelons wgvcs.
LE GÉNÉRAL MOUTON
Crier qui vive devant Tennemi et tomber après, ce n'est rien; mais la guerre civile ! la guerre civile !
LE GÉN&RA^L VERDIER
Ah ! maréchal^ voilà l'horrible !
LE MARECHAlJ. Il se promène quelque temps les IjÎÏ'js croisés cl la tèlu baittée»
Je le sais comme vous»., et la guerre civile peut com^ mencer avant que celte aiguille ^it sur midi... Elle est commencée peut-être dans la vieille ville.... Qui sait?... Oh! le sang dans les rues est horribl%.à vc*r!... Aussi, pourquoi ce diable de peuple s'est-il engoué de ses Bourbons ! Je ne comprends pas cette épidémie de royalisme. . . Sont-ils furieux contre l'empereur!
LE GÉNÉRAL MOUTON
I/empereur a négligé cette ville, et...
LE MARÉCHAL
L'empereur n'a rien négligé... Ce pays ne l'aime pas; il n'aime pas ce pays, voilà tout.
LE GÉNÉRAL VERDIER
Remarquez^ maréchal, que la guerre maritime porle
Ci UNE NUIT DU MIDI
ici un coup mortel au commerce. Ici^ ils aiment les Bourbons comme la représentation vivante de la paix et de leur industrie; le pavillon tricolore est comme une chaîne de fer qu'ils jettent à rentrée du port.
LE MARÉCHAL
Inde irœ, C'esi tout le contraire à deux pas d'ici, à Toulon : qu'y faire encore? Quand les intérêts commerciaiix se contrarient, il faut administrer pour le bonheur du plus grand nombre, et négliger les exceptions. C'est ce que fait l'empereur. Mais nous ne sommes pas ici pour remonter aux causes; il faut voir les effets isolément, et agir en aveugles, d'après les ordres reçus d'en haut.
LE GÉNÉRAL VERDIER
Maréchal, avez-vous reçu quelques bonnes dépêches aujourd'hui?
LE MARÉCHAL
La campagne s'annonce bien, l'armée est pleine d'enthousiasme; décidément l'Autriche est pour nous; ou je me trompe fort, ou l'empereur a battu les Prussiens et couche à Bruxelles ce soir. Au premier bulletin reçu je fais tirer cent coups de canon, el nous allons chanter un Te Deum à la cathédrale. Cela fera du bien à l'opinion.
LE GÉNÉRAL MOUTON
Je ne crois pas que le clergé fasse chorus avec nous à ce Te Deum.
LE MARÉCHAL
Ah ! ce diable de clergé ! c'est lui qui fait la moitié du mal ; pouitant son commerce va toujours ; les prêtres n'ont pas de vaisseaux qui pourrissent dans le port ; l'Angloterre ne bloque pas leurs enteirements et leurs baptêmes ; ils n'ont pas de comptoirs dans leurs sacristies. S'ils craignent que l'empereur, qui a ouvert leurs églises, ne les ferme aujourd'hui, eh bien ! au moins, qu'ils attendent que ce malheur soit arrivé pour se plaindre ; en se plaignant avant le mal, ils s'exposent à le subir plus tôt. Ces gens-là tuent la religion.
LE GÉNÉRAL MOUTON
Ces gens-là se plaignent tant qu'ils ne gouvernent pas.
LE MARÉCHAL
Oui, on peut leur appliquer le vere de Britannicus :
Mais si vous ne régnez, vous vous plaignez toujours! LE GÉNÉRAL MOUTON.
C'est cela.
LE GÉNÉRAL VERDIER
Maréchal, midi sonne, avez-vous quelques ordres à nous donner?
LE MARÉCHAL
Non, général j continuez le même régime à cette pauvre ville malade ; il faut trois choses ; douceur, douceur et encore douceur ; nous sommes assez forts pour être modérés. Si j'ai besoin de vous, vous serez averti sur-lechamp.
(Le général Verdier sort.) LE GÉNÉRAL MOUTON.
ie puis me retirer aussi, maréchal, j'ai ma revue à une heure.
Ah ! oui, la revue ! 11 ne faut pas négliger les revues. Dites aux capitaines de mettre les visages sévères à l'ordre du jour ; beaucoup de sérieux et de gravité en défilant; les cavaliers, sabre au poing, poitrine en avant, l'œil animé, comme pour une charge, l aites grâce aux bourgeois de la Marseillaise aujourd'hui; cela les irrite, quoique ce soit un chant compatriote ; ne les irritons pas pour si peu ; qu'on joue les airs de Cendrillon et de la Festale, les royahsles battront la mesure du pied et de la main : si quelque mutinerie éclate, alors, je vous le répète, une ten-eur de grimaces, une parodie de terreur. S'il faut faire des charges au galop, choisissez les rues désertes. Adieu, général.
(Le général Mu '.to!: sort.)
LE MARÉCHAL, beiil.
Peut-être qu'un jour la tranquillité reviendra; Dieu le
î! Au moins, n'ayons point de regrets... C'est une partie difficile à jouer; tachons de faire le moins de fautes possible... Les remords sont les fils des grandes fautes... Mais avec une population volcanisée comme celle-ci... Ah! mon Dieu ! mon Dieu !... (il appelle eo tieiiors.) Vincent ! (Eniro un aide de camp.) Porlcz cct Ordre au
capitaine d'artillerie... (ll donae un pli à l'aido do camp, qui sort.)
Voici une amélioration, je vais débarrasser la place publique de cet attirail de canons qui consterne la ville. Ce soir les boutiques vont se rouvrir.
Entre ANGLES.
Ah 1 vous allez approuver mes mesures, monsieur Angles... (ils se serrent cordialement los mains.) Ce SOir, VOUS UC
verrez plus de batterie sur le Cours : je la fais enlever.
ANGLES
Très-bien, maréchal; je vous félicite de la mesure; ce soir, au souper^ la ville dira du bien de vous.
LE MARÉCHAL
La ville ne m'aime pas trop, je le sais; Mouton et Verdier sont en faveur, eux, dans les beaux quartiers ; Mouton est un homme charmant qui va dans le monde,
lui; il chante Partant pour la Syrie aux dames royalistes avec une voix dëlicieuse, et on lui pardonne sa cocarde en faveur de son amabilité de salon. Moi, qui ne chante pas et qui reste dans ma tente, Je subis les inconvénients de ma haute position. Je suis un tigre, un Kobcspicrrc, un buveur de sar.g, et même un monstre qui a porté la tète de la princesse Lamballe ; vous savez que c'est le crime banal dont les royalistes ont déjà chargé cent personnes au moins; c'est à mon tour aujourd hui. Ces bonnes gens ! Je parie que pas un d'eux ne ser.Ml m ni ennemi demain, s'il pouvait causer aujoui-d'hui cinq minutes avec moi.
ANGLES
Oh 1 c'est bien sûr, maréchal.
LE MARÉCHAL
Mais je ne puis pas appeler en détail une population en aurliencc particulière ; et d'ailleurs, il faut que je garde mon atmosphère de terreur, plutôt dans leur intérêt encore que dans le mien. Quand on ne veut pas ensanglanter les villes folles, il faut les effiayer. C'est que c'est un pays bien ringulier celui-ci ! Marseille se croit toujours ville indépendante; elle s'égare avec le souvenir confus de ses vieilles traditions, de ses vieilles franchises ; elle vit même à son insu sous rinfluence du passé. La France n'est rien pour les Marseillais ; ils sont la France, eux ; s'ils s'insurgent aujom*d'hui contre notre garnison, et qu'ils soient vainqueurs, ils n'ont pas l'air
de se douter que demain quatre régiments peuvent accourir pour étouffer la rébellion ; ils s'imaginent que le destin de Louis XVUI est en leurs mains, et qu'une petite victoire de carrefour peut rouvrir les Tuileries aux Pourbons. U y a sans doute du beau, du louable dans cette confiance individuelle, dans cette étourderie de dévouement : je Taime, tant qu'elle ne se manifeste pas ; mais mon devoir sacré est d'en prévenir la folio explosion. Que pensez-vous de ce jugement, mon cher avocat, vous qui êtes ancien dans le pays ?
ANGLES
Bien jugé, maréchal, sans flatterie.
LE MARÉCHAL
Eh î les patriotes de 89 ne flattent pas ; ils ne feraient pas leur coup d'essai sur un maréchal de l'empire. Ah çà, quand serez-vous tout à fait des nôtres, monsieur le répubUcain ?
ANGLES
Quand Napoléon nous reviendra.
LE MARÉCHAL
Ce sera bientôt... Une bonne victoire, encore un Austerlitz, et nous aurons un empereur constitutionnel. Mais il faut l'Auslerlitz d'abord.
Oh ! avant tout, la gloire de la France ! Le despotisme plutôt que l'invasion.
LE MARÉCHAL
Eh bien ! nous voilà d'accord.
ANGLES
J'ai offert de prendre les armes, et de pai'tir en poste pour la frontière ; j'aurais prêté serment de fidélité à Napoléon, à l'empereur absolu, et cela de tout mon cœur; mais on m'a dit que les engagements des septuagénaires n'étaient pas reçus.
LE MARÉCHAL
Je sais cela. Vous êtes un citoyen, vous.
ANGLES
Eh ! j'auiais mis volontiers un shako sur mes cheveux blancs. Mais si les Anglais débarquent, maréchal, vous savez que je suis engagé pour Tavant-garde.
LE MARÉCHAL
C'est convenu ! mais, à vous dire vrai, ce ne sont pas les Anglais que je crains ici. 11 ne me vient point de mauvaises nouvelles de la merj ce sont nos montagnes qui m'inquiètent.
* ANGLES
On grossit peut-être les rapports qu'on vous fait, maréchal ; les imaginations de ces compatriotes sont vives, et l'hyperbole est la figure favorite du pays...
LE MARÉCHAL
Aussi je retranche toujouis la moitié du tableau dans
les rapports qu'on me fait ; eh bien ! l'autre moitié suffit encore pour être alarmante. Au reste, je ne cesserai de le répéter : ce n'est pas pour nous que je tremble, c'est pour eux. Tout cela ne peut finir qu'avec du sang... 11 y a chez eux tant d'irritation et de folie, de confiance aveugle dans leurs oracles de sacristie, de clubs religieux !... Dans les partis éclairés, toute nouvelle favora^ ble qui leur tombe comme du ciel n'est pas accueillie avec enthousiasme ; on la commente de sang-froid, on discute sur son plus ou moins de vraisemblance, on se tient sur un doute de prudence et de raison; mais chez les royalistes, tout conte absurde a un caractère officiel dès qu'il caresse leurs espérances et leur opinion. Ce sont des gens ainsi faits : comme ils se croient perpétuellement l'objet exclusif des attentions de Dieu, ils ne mettraient pas même en doute une nouvelle miraculeuse. C'est ce qui les retient dans cette perpétuelle exaltation si inquiétante pour nous ; ils sont prêts à accueillir, dans le même jour, mille nouvelles successivement démenties les unes par les autres, sans que l'expérience leur apprenne jamais à se tinir en garde contre leurs nouvellistes de clubs et de cafés ; et Us peuvent vivre trente ans comme cela I Si leur cause vient à triompher, c'est toujours justement par des moyens sur lesquels ils n'avaient pas compté, et que leurs prophètes n'avaient pas prédits... Ils ont aussi une foi entière aux prêtres. Qu'un prêtre, dans un moment d'exaltation, leur dise : Allez ! et ils 'iront ; et voilà le feu aux poudres ! Et les victimes
de cette échauffourée inévitable seront de pauvres diables jetés en avant ; les inachinateurs, les Ycritables criminels échappent toujours. Ce n'est point ici comme en Espagne^ où les nobles payent de leurs personnes, où les prêtres marchent au feu la croix à la main. Ici, les prêtres poussent à la révolte, entre les deux grilles du confessionnal : que la LataiUe arrive, ils resteront chez eux à dormir ou à faire leur cent de piquet.
ANGLES
Oh ! maréchal^ on vous a bien irrité contre nos prêtres ! Ce sont^ en général, ici, des gens bons et simples, qui n'aiment pas sans doute rempei*eur^ mais qui se garderaient bien de le dire tout haul^ et môme tout bas ; ils se sont fait une petite vie douce, cloilrée, sensuelle, mystique, et ils tâchent de la conserver. Quant aux exceptions...
LE MARÉCHAL
C'est pour les exceptions aussi que je parle... Ce sont toujours les exceptions, dans les corps religieux, qui gâtent tout. Je puis vous montrer la liste de nos prêtres conspirateurs; eLe est courte, on ne m'en désigne que cinq... Mais ceux-là font du mal pour mille ; et pour ne vous en citer qu'un... votre voisin, M. Cantol; il fiaye avec t3us les chouans; c'est le confesseur du seul homme énergique que nous ayons à craindre, Vétranger.
ANGLES
Oh ! M. Cantol est un fou.
LE MARÉCHAL
D'accord ; mais ce sont précisément les fous qui sont dangereux la veille des guerres' civiles. Je vous l'ai déjà dit, ce fou vous jouera quelque mauvais tour, à vous le premier, monsieur Angles; et sans votre protection de voisin, je l'aurais déjà fait arrêter, lui, Vétranger, et cette famille Dumeurier, dont la maison est une hôtellerie de chouans... Hier soir encore il y avait club chez eux; Vétranger et son fils y sont venus en armes. Ah ! nous sommes instruit de tout ; la police a glissé dans la bande de Vétranger un espion adroit et dévoué; ce n'est pas moral, mais c'est rafTaire de la police. Voilà le rapport, vous pouvez le lire.
C'est inutile, maréchal.
LE MARÉCHAL
Mais ce qui ne serait pas inutile, ce serait de prendre vos précautions; ces gons-là vous en veulent; il n'est sorte de calomnies qu'ils ne répandent contre vous ; cette irritation peut vous èive funeste.
ANGLES
Oh ! je suis bien tranquille, mes cheveux blancs me protègent, maréchal ; la couronne blanche du vieillard est plus sacrée que celle des rois.
LE MARÉCHAL
Je vous croirais pourtant plus en sûreté dans l'appartement que je vous ai vingt fois offert ici.
ANGLES
11 me faut la campagne, et mon vieux camarade^ mon vieil ami Philippe, a besoin de moi; c'est un soldat invalide. 11 nous faut la campagne à tous deux; c'est notre vie, mai'échal.
LE MARÉCHAL
Dieu le fasse !... Mais mon heure de récréation d'aprèsmidi s'est passée à causer; aujourd'hui, nous ne lirons rien d'Horace * ; il faut que je sois à cheval dans un quart d'heure. Je vais visiter le fort Jean.
ANGLES
Vous m'aviez promis de me montrer cette traduction...
Ah I oui, celle de l'ode sur la guerre civile : Quo milis, cives; c'est presque de circonstance... Le temps m'a manqué pour finir cette ébauche; les affaires doivent passer avant la rhétorique; et quelles affaires!... Mon cher Angles, nous ferons de la littérature, quand nous aurons de plus doux loisirs... A propos, avez-vous reçu mon petit bulletin hier soir?
ANGLES
Oui, maréchal... J'ai brûlé un feu de joie; j'en brûle-
4 Les deux hommes qui ont paru à Marseille dans deux circonstances critiques, et qui ont fait sur le peuple une vive impression, Brune et le brave général Delort, avaient tous deux une affection particulière pour Horace, qu'ils ont traduit dans leurs rares loisirs d'orageuse garnison.
rai à chaque bonne nouvelle... A la première victoire^ je donne bal sur ma terrasse.
LE MARÉCHAL
Oui, mais n'invitez pas vos voisins à ce bal; ils brouilleraient les contredanses, par esprit de royalisme... Adieu... Si j'ai quelque chose de nouveau ce soir, je vous enverrai une espèce d'estafette...
ANGLES
Vous êtes bien bon, maréchal.
LE MARÉCHAL
A demain.:, et méfiez-vous de votre voisinage.
(Ils sortent ensemble.)