‹ Une nuit du MidiChapitre 16 sur 61 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

E<« terriiMe de M. DsDiearler, a la eetm^^gntt*

MtME JOnm, A CINQ HEUftES.

M. DUMEURIER, M. COBARD.

M. DUMEURIER.

Je ne le veux pas! je ne le veux pas! Vous voulez me faire fusiller à la Plaine... Avez-vous vu la révolution, vous, monsieur Cobard ?

M. COBARD.

Moi, la révolution I je l'ai vue comme je vous vois ? je l'ai vue mieux que vous : j'étais émigré.

M. DUMEURIER.

Vous étiez émigré, vous !

M. COBARD.

Oui, à Manosque, après l'entrée de Cartaux. On voulait me couper le cou parce que j*étais lieutenant dans la

garde départementale qui marcha contre les Allobroges : avez-vous maicbé contre Cartaux, vous?

M. DUMEURIER.

Cela ne vous regarde pas... Mais on a vendu mes marchandises au maximum^ et j'ai été ruiné.

M. COBARD.

Gomme moi.

Comme tous les braves gens... E* puis j'ai été dénoncé au citoyen Bon; et si le m» uf thermidor n'était pas venu, je ne serais pas ici; c'est pour cela, voyez- vous, que je veux être prudent; et la prudence est mère de la sûreté. Je ne mettrai votre drapeau blanc là, que lorsque je l'aurai vu au balcon de la Commune, et voilà.

(Entrent M- Dumeurier et M"* Auzet.) M. COBARD.

Arrivez, arrivez, mesdames ; M. Dumeurier ne veut pas mettre le drapeau blanc.

MADAME DUMEURIER.

Oh ! depuis quelque temps mon mari a perdu la cervelle, on ne le reconnaît plus ; je crois qu'il s'est fait bonapartiste.

M. DUMEURIER.

Je me suis fait... jemc suis fait. .. Vous êtes des femmes, vous autres, vous ne voyez pas où vont les extravagances.

MADEMOISELLIi: AL'ZET.

Bonne mère ! des extravagances^ le drapeau blanc! Ah! mon beau-frère, vous avez bien change depuis que vous fréquentez M. Angles.

M. DUMEURIER.

Je fréquente Angles, moi ! Allons, vous êtes folle.

MADEMOISELLE AUZET.

Enfin, vous lui pailez, à M. Angles !

• M. DUMEUUIER.

Je lui ai parlé une fois , il y a cent ans , là-bas, près du figuier des figues-fieurs...

MADEMOISELLE AUZEt.

Ah ! vous voyez î

M. DUMEURIER.

Attendez... ce fut pour lui dh'e : Monsieur Anglès> Votre paysan prend toutes mes figues qui tombent dans Votre bien ^. Alors il me répondit : Que voulez-vous que J'y fasse? Voilà cinq francs, donnez-les aux pauvres de la paroisse, ce sera une espèce de restitution. Et je pris les cinq francs.

MADAME DUMEURIER.

Ce brigand a parlé des pauvres I

M. COBARD.

C'est un philosophe.

1 Campagne.

M. DUMEURIER.

Voilà tout, quand je le rencontre dans le chenain, bonjour, bonsoir, qui a passé là? personne.

MADEMOISELLE AUZET.

C'est égal, vous êtes un peu bonapartiste.

M. DUMEURIER, furieux.

AUez vous promener !. . . Elles vous feraient damner, ces femelles !... On ne mettra pas le drapeau blanc.

On le mettra !

MADEMOISELLE AUZET.

On le mettra!

M. COBARD.

Nous le mettrons !

M. DUMEURIER, furieux.

Allez le mettre chez vous, monsieur Cobard ; ah ! pat exemple, celui-là est trop fort... Qu'est-ce que vous êtes ici, vous? Un quinola à Técart, pas plus.

M. COBARD.

Touchez là> monsieur Dumeurier, vous êtes un bon enfant, ne nous fâchons pas.

M. DUMEURIER.

Je ne me fâche pas... mais aussi pourquoi nous presser de mettre ce drapeau blanc; attendons encore un

80 UNENLIT DU MFDI

peu, cfie va piano, va sano,,. Vous arrivez, vous, monsieur Cobard, et vous dites : Il n'y a plus les canons sui* le Cours, il n'y a plus de dra|>caux de la nation aux croisées. Brune s'est allé enfermer au fort Saint-Jean, j'ai rencontré Angles qui cherchait à la ville une maison pour se cacher ; voilà tout ce que vous venez de nous dire, pas vrai?

M. COBARD.

Oui... eh bien?

M. DUMEUR1ER.

Eh bien I tout de suite, là-dessus, vous voulez que nous mettions le drapeau blanc !

MADEMOISELLE AUZET.

Comment ! il n'y on a pas assez là, de bonnes nouvelles? vous en voulez davantage ?

M. DUMEURIER.

Mais, oui, j'en veux davantage.

MADAME DUMEURIER.

Allons, tu n'as pas de confiance en Dieu.

MADEMOISELLE AUZET.

Et puis, sans bouger d'ici', regardez chez le voisin, il n'y a plus le drapeau delà nation... Elle est claire, cellelà, de nouvelle !

M. DUMEURIER.

Oui, oui, il y a bien quelque chose... Mais, saint Joseph I attendons encore jusqu'à demain.

MADAME DUMEURIER.

Allons^ nous serons les derniers ; ça le fera un bel honneur, Dunaeurier.

MADEMOISELLE AUZET.

Ah ! voilà M. Godeau qui arrive en courant par l'allée. . . II nous fait des signes avec son chapeau... Sainte mère de Dieu, il a la cocarde blanche !

TOUS

La cocarde blanche ! Arrivez î arrivez !

(Entre M. Godeau. Il se jette tout essouffla sur un banc de pierre. On se précipite sur son chapeau pour baiser la cocarde.)

C'est fini !

C'est fini!

M. GODEÀU.

TOUS

(Il s'embrassent tous.)

MADAME DUMEURIER.

Eh bien, Dumeurier !

M. DUMEURIER.

Ah! j'ai toujours dit que c'était possible... (a h. Godeau.) Vous venez de la ville ?

• M. COBARD.

Laissez-le respirer.

MADEMOISELLE ÀUZET.

Ah ! il respirera demain. Vous venez de la ville?

M. GODEAU

Oui... non... j'y allais... J'ai rencontré à l'octroi un de mes amis qui en venait, et qui m'a dit que c'était fini...

M. COBARD.

Eh bien ! vous voyez, monsieur Dumeurier !

M. DUMEURIER.

Laissez parler.

H. GODEAU

Que tout était fini; que Brune avait été mis en pièces à Saint-Jean.

MADEMOISELLE AUZET.

Ah! le coquin!

M. GODEAU

Que les Anglais avaient débarqué...

MADEMOISELLE AUZET.

C'est Louis XVII! Vive Louis XVll!

M. GODEAU

Et qu'on avait mis le drapeau blanc à la Commune.

TOUS, excepté Dumeurier. *

Vive le roi!

{M"« Auzet rentre.) MADAME DUMEURIER. •

Et Bonapai'te?

M. GODEAU

On Ta pendu à la porte de Paris.

M. COBARD.

Ahî je vous l'avais dit hier; c'était sur.

M. GODEAU

Demain^ vous viendrez manger une tourte chez moi; nous nous régalerons... A propos, et M. Cantol n'est pas ici?

MADAME DUMEURIER, d'an air mystérieux.

M. Cantol ne viendra que demain; il est en course.

M. DUMETIRIER.

Et votre ami que vous avez rencontré, comment l'appelez- vous?... celui qui vous a donné ces nouvelles?

MADAME DUMEURIER.

Ah I le voilà encore, ce saint homme !

M. DUMEURIER.

Mais enfin, cet ami a bien un nom ?

M. GODEAU

C'est chose... vous ne connaissez que ça... qui a des lunettes vertes...

. MADAME DUMEURIER.

Ah ! oui I oui ! c'est un saint !

s; UN h: NUIT DU MIDI

M. GODEAU

11 était sur la liste de ceux qu'on devait guillotiner le 24^ pour la Saint-Jean.

(Une croisée s'ouvre, M"* Aazet y arbore le drapeau blanc.) MADEMOISELLE AUZET.

Le voilà! le voilà! le béni! le saint!

Chantons l'antienne Qu'on cliaute dans Milan !

M. COBARD. ^

Attendez^ attendez... tous en chœur^ en chœur...

(Il chante d'une voix fausse.)

Peuple français, peuple vaillant Né pour l'honneur...

Je Tai pris trop haut.

Peuple français ... *

M. GODEAU

Encore trop haut.

Peuple français...

Voilà le ton.

M. COBARD.

Pas celle-là, pas celle-là, il faut trop monter.

Fiançais, quel est ce chevalier Du bon Henri...

Je ne suis pas en train aujourd'liui.

MADAME DUMEITRIER.

Ahl c'était votre triomphe, celle-là.

M. COBARD.

Oui, je faisais pleurer tout le monde...

Français, quel est ce chevalier Du bon Henri, portant l'air mure Son...

Non.

Oui, oui.

Dans ses bras...

MADAME DUMEURIER.

Dans ses bras il porte un olivier.

M. COBAR

Vive Henri quatre Vive ce roi vaillant.

MADEMOISELLE AUZET, de la croisée.

Pas celle-là, pas celle-là; il y a des immodesties à la un.

M. COBARD.

Ah! le vert galant?

MADAME DEMEURIER, bas.

Non, à la fin de celte chanson on parle des mauvaises femmes de la rue Beauvau... J' aimons.,. Vous savez?...

M. COBARD, rxallo.

Attendez^ attendez, j'en sais Ircnle milîo, quatre cent mille !

Soldats, descends de tes créneaux, Porte aux genoux...

MADAME DUMEURIER, lui meitant la main sur la bouche.

Il y a encore des amourettes dans celle-là.

M. COBARD.

L'aurore du bonheur luit enfin sur la France, L'airain n'appelle plus nos conscrits à la mort. Accourez, troubadours...

Ahl ici vous avez un chœur superbe; attention au choeur:

Accourez, troubadours, chantez avec transport, La chute du despote et notre indépendance.

Le refrain, le refrain... le refrain, monsieur Godeau! je ne me souviens plus du refrain. Diable de refrain I

Ah ! ne jui'ez pas, monsieur Cobard.

M. COBARD. ^

J'ai dit diantre de refrain ; c'est permis, les prêtres le disent. Diantre de refrain !

Vive le roi! vive le roi!

Chers camarades,

UNE NUlï DU MIDI

Buvons rasades A la santé de notre roi.

MADAME DUMEURIËR.

Ahl qu'il est sot, cet air ! Je le déteste.

M. COBAFID.

On le chante à la comédie.

MADAME DUMEURIËR fait le signe de la croix .

JéstisI Maria! Joseph!

M. COBARD.

Après souper, je vous chanterai jusqu'à minuit, et puis nous irons faire un charivari au voisin.

M. GODEAU

Allons, mes enfants, je vais vous souhaiter le bonsoir ; ma femme ne sait encore rien . . . J'ai peur qu'elle ne tombe morte de joie.

Ah ! c'est bien fait pour ça.

M. GODEAU

Je le lui fem venir peu à peu... C'est qu'elle est plus royaliste que moi, ma femme.

MADAME DUMEURIËR.

Si vous vouliez vous rafraîchir, monsieur Godeau, vous devez avoir soif... Allons, un verre de capillaire.

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