‹ Une nuit du MidiChapitre 17 sur 61 · M. GODARD · texte numérisé non relu

M. GODARD

Ce n'est pas de refus ; je boirai volontiers aussi ; le chant m'a dchaufTé.

MADEMOISELLE AVZET , tortaot de la maison.

11 n'y a plus de capillaire ^ M. Cantol Ta fini hier soir en disant son oflîce : il boirait tout le revenu du corpus Domini, ce M. Cantol.

M. GODEAU

Ce sera pour une autre fois; bonsoir^mes enfants, bonsoir; à demain.

(Tous raccompagnent jusqu'au perron.) MADAME DUMEURIER.

Une idée ! une idée, ma belle sœur ! nous allons nous habiller pour alK'r à la ville voir les illuminations ce soir.

MADEMOISELLE AUZET.

Ah ! nous mettrons notre robe blanche du comte d'Artois, et des fleurs de lis aux bonnets. Ah ! qu'elles doivent être jaunes ces fleuis de lis. C'est égal.

Bah ! le soir, ça ne se voit pas I Allons à la ville.

M. DUMEURIER.

Un moment, un moment!... Oh! ces saintes femmes !

MADAME DUMEUR1ER.

Eh bien ! tu vas recommencer Ion train, après tout ce que t'a dit M. Godeau.

M. COBARD.

Eh bien I monsieur Dumeurier, après ce qu'a dit M. Godeau, je vous parie six francs d'aller planter ce drapeau blanc sur la place Royale.

M. DUMEURIER.

Un moment, un moment ! C'est drôle que je ne puisse jamais parler chez moi !

M. COBARD.

Eh bien ! parlez.

M. DUMEURIER.

Ce M. Godeau est une tête verte qui...

MADAME DUMEURIER.

M. Godeau a quarante- huit ans sur son dos, ce n'est pas un enfant; il communie tous les huit jours.

M. DUMEURIER, furieux.

Voulez-vous me laisser parler, Sacrebieu I

Ah! que de péchés il fait aujourd'hui! Bon jour, bonne œuvre.

MADAME DUMEURIER.

Si tu entendais le diable comme il rit derrière toi, quand tu jures comme un païen.

MADEMOISELLE AUZET.

Depuis quelque temps, on ne vous reconnaît plus, Dumeurier ; vous êtes un Voltaire, là !

M. DUMEURIER.

C'est vous autres qui me ferez devenir un Voltaiie, un Rousseau, un Piron . . .

MADAME DUMEURIER.

Ah ! bel ange gardien, garde-le bien ! il déparle ; il faut que je lui brûle son histoire romaine qu'il ht le soir.

M. COBARD.

Allons, monsieur Dumeurier, voyons, parlez... Ces dames sont un peu vives aujourd'hui ; nous sommes tous fous aujourd'hui, en voyant ce drapeau ; si je ne me retenais pas, moi, je me jetterais dans la citerne de joie.

M. DUMEURIER.

Je vais essayer de parler... On voit la Vierge de la Garde d'ici, pas vrai ?

On la voit très-bien.

M. DUMEURIER.

Je vais prendre ma longue- vue, et nous verrons s'il y a le drapeau blanc Uu for[; s'il y est, je me mets la faquine bleue, et nous allons tous à la ville.

M. COBARD.

11 y a le drapeau blanc, je le vois, blanc, très-blanc.

[Ils regardent tous dans lo lointain.) M. DUMEURIER.

Ah ! par exemple, je vous défie bien de voir la couleur d'ici ; moi, je ne vois pas le fort.

MADAME DUMEURIER.

Il est blanc.

MADEMOISELLE AUZET.

U est blanc, oh! ça, blanc comme le mien.

M. DUMEURIER.

Bon, bon, je vais chercher la longue-vue.

(11 rentre.) M. COBARD.

Je le vois comme si j'y étais dessus ; j'ai une vue de chat.

MADAME DUMEURIER.

Enfin, le rouge et le bleu se verraient bien...

Ni rouge, ni bleu ; oh ! qu'il est blanc 1 blanc sans tache. Oh ! mon bel agneau !

. M. COBARD.

Je parie douze francs contre une pièce de vingt-quatre sous. Oh ! il faudrait être aveugle !

(M- Dumeurier sort et braque sa lortguc-vue sur un mûrier. On se groupe autour de lui.)

9i UNE NUIT DU MIDI

M. DUMEURIER.

C'est le drapeau de la nation I

TOUS

Pas possible ! pas possible !

MADAME DUMEURIER prend la longne-vue et regarde.

11 est blanc comme la neige ! Tenez^ regardez.

MADEMOISELLE AUZET la remplace.

Blanc, avec trois belles ûeurs de lis au milieu. Regardez, monsieur Cubard.

M. COBARD.

Oh! je n'ai pas besoin de regarder; jy vois mal, moi, avec les porte-vues. Tous les bons yeux sont comme cela.

M. DUMEURIER.

Eh bien! appelons le ûls du paysan...

C'est inutile.

MADEMOISELLE AUZET. . . .

C'est manquer de conûance en Dieu.

M. DUMEURIER. Il appelle en dehors.

Antoine, Antoine!

M. COBARD.

Oh ! Antoine n'a pas de meilleurs yeux que moi.

M. DUMEURIER.

C'est le premier chasseur du quartier; il verrait d'ici monter une mouciie sur ce pin là-bas.

M. COBARD.

C'est possible, mais il ne connaît rien aux drapeaux; il a été réformé au corps.

M. DUMEURIER.

11 a été réformé pour son bras cassé, mais pas pour ses yeux... Ah! le voilà! (Emre Amome.) Antoine, regarde là, à cette lungue-vne , de quelle couleur est le drapeau de la vierge de la Garde.

ANTOINE regarde.

Attendez, attendez, nous ne sommes pas pressés, pas vrai?

MADAME DUMEURIER.

Oh ! celui-là a un flegme à vous faire mourir.

Attendez, je vois le fort... un peu trouble.

MADEMOISELLE AUZET.

Oh! c'est un porte- vue de notre grand-père.

ANTOINE

Attendez... Ah ! voilà le mit... j'ai le màt... Il n'y a point de drapeau.

TOUS

11 n'y en a point!

ANTOINE^ se rclevanl et cédant la lougoe-vue à V. Cofaard.

Pas plus de drapeau que sur cet amandier... Eh! je le vois bien sans voire porte- vue... il n'^ a rien. Avec le mistral on ôte toujours le drapeau... il en mangerait bien, le mistivil.

M. COBARD, feinianl le porlc-vue.

Rien, il a raison... c'est une preuve qu'on va mettre le drapeau blanc.

MADAME DUHElJRIERj h mademoiselle Anzet.

Oui, oui, on va le mettre.

M. DUMEURIER.

C'est un peu fort... moi, j'ai vu le drapeau de la nation.

M. CORARD.

C'est possible, mais on l'a ôté tout de suite après ; vous n'avez jamais vu ôter un drapeau? Pst, on n'a pas le temps de dire Amen,

ANTOINE

C'est tout ce que vous vouliez, monsieur?

M. DUMEURIER.

Oui, mon ami.

ANTOINE

Eh bien ! soyez à Dieu, je vais à Taire ; il fera beau temps demain.

Rotige de soir

Beau temps d'espoir *.

(Il sort nonchalamment.) M. COBARD.

Allons, à la ville, à la ville !... Nous prendrons M. Godeau en passant.

M. DUMEURIER.

Eh bien! puisque vous êtes des entêtés, allez à la ville, et que le bon Dieu vqus accompagne.

MADAME DUMEURIER.

Tu ne viens pas avec nous, toi ?

M. DUMEURIER.

Pardipas ! je vais fumer ma pipe sur la terrasse, et je me coucherai avec le soleil, comme les poules.

Ma belle-sœur, vite, vile, allons nous habiller; monsieur Cobard, une minute, et nous sommes à vous.

(Elles rentrent.) M. DUMEURIER.

Monsieur Co]>ard, écoutez bien ce que je vous dis !

t Proverbe du pays, traduit littéralement du provençal.

9fi UNE NUIT DU Minr

M. COBARD.

J'écoute.

M. DUNEURIER. «

Vous allez faire une sottise; mais je m'en lave les raainsj comme Pilate.

M. COBARD.

Monsieur Dumeurier^ je vous parie...

M. DUMEORIER.

Oh 1 vous pariez toujours^ mais vous ne mettez jamais sur jeu, vous.

^ M. COBARD.

Eh bien 1 je mettrai.

M. DUMEURIER.

Alors, ce sera la première fois.

M. COBARD.

Je vous parie ce que vous voudrez qu'il ne nous arrive rien, et que le drapeau blanc soit à Marseille. Commeoè! avec tout ce qu'on nous a dit...

M. DUMEURIER.

Eh ! qu'est-ce qu'on nous a^ dit ?

M. COBARD.

Ah ! puis, c'est trop fort! I ! Moi, M. Godeau...

M. DUMEURIER.

Tirrrrrr, monsieur Godeau, monsieur Godeau... vous n'avez pas vu la révolulion, vous.

M. COBARD.

Ah ! vous alloz recommencer... 11 n'y a que vous qui ayez vu la révolution !...

M. DUMEURIER.

Je ne dis pas qu'il n'y ait que m^i, mais vous ne Tavez pas vue, vous, avec votre conte de la garde départementale et de Cartaux...

M. COBARD.

Monsieur Dumeurier, monsieur Dumeurier, vous êtes chez vous...

M. DUMEURIER.

Oh! vous ne vous gênez guère parce que vous êtes chez moi.

M. COBARD.

Je vous parie...

Ah ! nous y sommes encore.

M. COBARD.

Je vous prouverai quand vous voudrez que j'étais dans la garde déparlemcntale.

M. DUMEURIER.

Lieutenant ?

M. COBARD.

Oui, sous-lieutenant.

M. DUMEURIER.

Ah! voyons! qui est-ce qui commandait la garde départementale?

M. COBAH^, avec assurance.

F^e commandant de la garde départemenlalo.

M. DUMEURIER.

Oui, oui, mais quel était ce commandant?

M. COBARD.

C'était ce gi*and... qui est mort... qui était dans le commerce du Levant... Pauvre homme! il me semble que je le vois. Que son âme ait bonne gloire et bon repos * /

M. DUMEURIER.

Oui, mais son nom?... Allons, vous êtes un parleur; eh bien! c'était moi qui la commandais.

M. COBARD.

Vous?

M. DUMEURIER.

Moi, et je ne m*cn vante pas, parce que depuis Scp-

* Proverb ^ du pays.

têmes jusqu'ici nous avons battu en retraite devant quinze cents Allobroges qui n'étaient pas plus hauts que trois mottes.

M. COBARD.

Coraracnt! c'est vous qui nous commandiez!...

M. DUMEURIER.

Oui, c'est moi qui commandais la garde dépM'tementale... ah!

M. COBARD.

Voilà deux ans «juc je vous connais, vous ne m'en avez jamais parlé!...

M. DUMEURIER.

Comment voulez-vous que je vous croie après, quand vous me dites que vous avez vu vos lettres de Paris, que Louis XVII doit débarquer, qu'il y a le drapeau blanc à la ville, et un tas de faribole que vous inventez en chemin, quand vous venez manger la soupe chez moi? A présent, je ne dis pas qu'une bonne nouvelle soit impossible, mais j'aimerai toujours mieux la tenir d'un autre que de vous... surtout depuis que vous êtes engagé dans la garde départementale.

(Il rit auz éclats.) M. COBARD.

Allons, allons, finissons cette plaisanterie, monsieur Dumeuricr.

100 rXE MIT DU MIDI

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