TOUTE LA BANDE
Vive le roi !
M. DUTEUIL.
Pardon, monsieur le comte, quand commenceronsnous à faire quelque chose? Ces braves gens s'ennuient ici comme des loups.
(Murmures d'assentiment.) M. LE COMTE.
Mes bons amis, on travaille, on travaille pour ça... Souffrez encore un peu, encore un petit peu ; Jésus- Christ et Louis XVI ont bien plus souffert.
(Nouveaux murmures d'j^ssentimeut.)
l'étranger.
l*oiir moi, monsieur le noble, s'il n'y a rien de nouveau d'ici à demain, je travaille pour mon compte... là.
TOUS
Oui, oui... A la ville, à la ville!
M. LE COMTE
Attendez donc, mes braves amis, ayez confiance en nous, au nom de Dieu... Prenez patience... N'affligez pa& le cœur du roi... Vous ne voulez pas faire de la peine au roi, n'est-ce pas, mes braves amis?
TOUS
Non, non, non, vive le roil
M. LE COMTE
Eh bien! alors, un peu de soumission... Il ne vous manque rien, j'espère, ici... Répondez-moi, vous manque-t-il quelque chose ?
(Sourde agitation.) M, DUTEUIL.
Ils disent qu'ils n'ont pas de tabac, cl qu'ils fument des feuilles de platane.
M. LE COMTE
Soyez tranquilles, je vous enverrai du tabac, je vais en prendre note... Ce soir, dans la caisse des provisions,
108 UNE NUIT DU MIDf
je VOUS enverrai vingt livres de Virginie, avec des pipes
du Levant.
TOUS
Vive M. le comte î vive le roi !
If. LE COMTE.
Vous êtes tous mes cnfanls , la chair de ma chair, les os de mes os ; c'est nour votre hien que je travaille, pour votre bonheur ; je veux que dans un mois vous 'alliez tou9, le dimanche, manger une salade à la mer, avec un hibit bleu, et la cassie à la bouche comme des
messieurs... (MarmMres de saiisractîon, aiipldudissemenlB.) Et pOUT
cela, je ne vous demande qu'un peu de patience, encore seulement quinze petits jours...
(Explosion de cris de découragement.) M. DUTEUIL.
Oh ! quinze jours encore dans cette galère !... pas possible, il faudrait être sang de renard.
M. LE COMTE
Mais écoutez, mes braves amis...
l'étranger.
Ah! rien !... Voulez-vous que je vous dise le fin mot, monsieui' le comte? Vous voulez, vous, risquer la pailie avec quinte, quatorze et le point dans la main... les nobles sont tous comme ça. . .
TOUS
A bas les nobles ! hou les nobles !
l'étranger.
Nous ne sommes pas nobles, nous, et nous voulons nous risquer; qui ne risque rien n'a rien; et qui veut trop serrer l'anguille la pjrd. A la ville ! à la ville I
TOUS
A la ville ! à la ville I
{Ils s'arment et s'alignent sur deux rangs.) M. LE COMTE.
Au diable les fous ! ils vont tout gîter; on ne sait de quel côté les prendre : ce sont des hérissons de mer.
Entre M. CANTOL, LeS PRÉCÉDENTS.
M. LE COMTE
Ah! vous venez à propos, monsieur Cantol... parlezleur, vous; ils veulent tout perdre par excès de zèle... les voilà qui vont partir pour la ville.
M. CANTOL.
Partir pom* H ville I à présent! sans avoir entendu ma mossc! sens avoir chanté le Sub tuutn prœsidium ! et où jont les imjies qui ont donné cj conseil ? (siU-nce gé-
D.'>:il. Oa replace les fusils en faUceaiix.) Partir pOUr Id vlUe ! eh I
110 savoz-Yous pas qu'il faut qu'auparavant Je monte sur la montagne^ pour y tenir les mains élevées quand vous vous battrez avec les Amalécites ! Qui de vous a reçu l'absolution in articulo mortis?,,. personne! Vous avez des consciences noires comme des fours à chaux... on jure ici du matin au soir comme dans im cabaret, comme dans un billard! on chante des ariettes de comédie!... oui j'en ai entendu, et après cela vous allez vous battre comme des huguenots : mais vous ne croyez donc pas à l'enfer?...
(Quelques bruits de sanglots étouffés.) M. LE COMTE.
Et puis, il faut bien prouver à ces braves gens que nous ne sommes pas encore en mesure de commencer le mouvement, qu'il faut attendre que les Anglais...
M. CANTOL.
Oh ! pour cela, c'est une autre histoire, nous n'avons besoin de ne rien attendre que le bras de Dieu ; et Dieu obéit toujours aux prières de saintes âmos. On a commencé une neuvaine en ville, quand elle sera finie, je vous réponds de la victoire. Faisons au ciel une sainte violence, et nous nous passerons des Anglais, qui sont dans la religion de Luther, et qui porteraient malheur à une barque de capucins.
TOUS
Vive M. Cantol !
M. CANTOL.
Allons, maintenant, nous allons dire le Salve, Reginay et puis...
(On entend un grand bruit en dehors. M. Cantol gagne précipitamment le fond de la grotte.}
ANTOINE, en dehors.
Laisse-raoi donc entrer, sentinelle de plâtre, épouvan-
tail de figuier, (n entre dans 1j grolte armé d'un fusil de chasse.)
Bravo ! vous avez un beau plan, vous autres ; vous dites vêpres ici... la désolation est à notre maison, les gendarmes fument la pipe sur nos gerbes, on va tous nous mettre au château d'If; je me suis échappé, moi, par miracle, comme une caille du filet ; à présent, faites ce que vous voudrez ; je ne vous dis que ça ; bonjour et bonsoir.
(11 sort.)
l'étranger.
Malédiction!... c'est Angles qui nous a dénoncés.
M. DUTEUIL.
C'est lui. •
• l'étranger.
S'il échappe, celui-là, il sera fin... Je veux lui manger
le foie ; Je ne parle pas tant que vous autres^ moi, mais
je fais.
M. LE COMTE
Voilà qui dérange bien i\ps plans.
l'étranger.
Ça dérange... vous allez voir si ça dérange... (ii crie.) 11 y a un espion ici!... il y a un espion!...
M. LE COMTE
Oh! vous croyez que ces bravos gens...
l'étranger.
Je vous .dis qu'il y a un espion... (sourde agiuuon.) Joachim, ici!
JOACHIM
Oui, père.
l'étranger.
Va me chercher ce pailiculier qui a un pantalon à la
cavalière et un gilet rouge, (joaclnm amène te jeuue homme dé-
•igné.) Comment t'appelles-tu, muscadin ?
le jeune homme.
Moi? ♦
l'étranger.
Oui, toi, comment t'appelles-tu ?