‹ Une nuit du MidiChapitre 24 sur 61 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Le sommet d'une petite colline pierreuse et à pic près la montagne de l'Etoile. Des bouqnets de pins clair- semés. Des créneaux naturels de rochers. Des fragments de petits murs à pierres sèches.

L'ÉTRANGER, DUTEUIL , ANTOINE, JOACHIM , lk Troupe de la grotte.

l'étranger.

Dans le Piémont, moi, j'ai tenu six jours sur une position qui ne valait pas celle-là. Qu'ils viennent avec leui^s chevaux, ici, C3S nigauds de gendannes.

Savez -vous ! ils ont des bottes, des chevaux, et des sabres qui pîîsent cinquante livres. Ce Brune n'est pas fort dans la gueiTC, je crois. Si ces gendarmes avaient beaucoup de patience, je voudrais les faire promener d'ici au pilon du roi,

H. DUTEUIL.

Nous allons les tuer d'ici comme des sansonnets, sur la colline.

ANTOINE

Ce pauvre M. Dumeuricr, qui sait ce qu'il est devenu î M. Cobard, je ne le plains pas; c'est un bavard et un poltron... Madame et mademoiselle... celles-là ne risquent rien... On ne fait rien, je crois, aux femmes dans les révolutions, pas vrai ?

M. DUTEUIL.

On les guillotine comme les autres... Angles ne leur pardonnera pas ; ah ! le brigand ! ^

ANTOINE

Angles!... Je ne le croyais pas méchant, moi, ce M. Angles.

l/ÉTRANGER.

Antoine !

Oh! celui-là, vous, vous l'avez pris à tic... Chut! chut... regardez là-bas... là-bas... droit de mon doigt... uv^ peu à gauche du cabanon... Je vois un pin qui ressemble bien à un gendarme, (tous s'avancent.) Pardi ! c'est un gendarme qui monte sur un pin ; bon, voilà le soleil qui se lève, nous allons y voir clair... Eux Tauront dans les yeux... ils mettront des lunettes vertes^.. Je n'ai jamais vu de gendarmes avec des lunettes vertes... Attention... Gueire, gueire^l en voilà deux... (rois .. six...

' Cri de chasse dans le midi.

toute la brigade... Ils vont au galop... J'ai bien envie de les tirer au vol, et de bourrer la balle pour que le plomb écarte.

l'étranger.

Allons, tire, chasseur d'été.

ANTOINE

Que je tire le premier, moi! jamais, même sur des gendarmes, qui ne sont pas des chrétiens... Qui sait, peut-êtrç ! ils viennent se promener sur la colline pour cueillir la gineste et le thym... Je tirerai quand ils tireront. . .

l'étranger.

Eh bien ! je vais les faire tirer, moi.

. (Il arbore le drapeau blanc aux branches d'un jeune pin.) ANTOINE.

Ah ! ta... Il n'en fallait pas tant pour leur faire ouvrir des yeux de mulet... Les voilà plantés comme des peupliers... Ils prennent leurs- carabines... Ils descendent de cheval... Voilà le fandango qui va commencer! Vive le

roi ! (Une décharge de carabines crible le diapeau blanc.) Bien tiré !

bien tiré !

l'étranger.

A vous autres... Feu î .. Feu donc... et ne vous baissez pas... Est-ce que je me baisse, moi?

ANTOINE

Et raoi?

(Il se découvre et tire aTPii sang-froid et à plusieurs reprises.)

l'Étranger.

Donnez-moi un fusil, vite... Que voulez-vous que je fasse avec ce sabre de parade?...

ANTOINE

Eh bien ! il n'y a que moi qui brûle de la poudre, ici ?.. . Ce n'est pas comme au poste dos grives, où tout le monde veut tirer à la fois. Jusqu'à vous, monsieui* Duteuil, vous avez peui' ?

M. DUTEUIL, d'une voix tremblante.

Laissez -moi faire, laissez-moi faire... je leur prépare un fameux coup... je cherche le brigadier.

l'étranger.

Ah çi, mais... dites donc, race de lapins... nous sommes soixante contre (juinzo, et nous nous laisserons carabiner ici ! Voulez-vous me suivre, nous allons leur brûler leui' cervelle à tous, à brûle-pourpoint.

(Indécision dans la troupe.)

Bravo! les gendarmes. Ce sont eux qui avancent, ils

vont nous prendre d'assaut... Aux pierres, aux pierres, il faut les lapider comme saint Etienne.

M. DUTEUIL.

Gagnons la montagne de l'Étoile... Elle est à deux pas... Nous y serons mieux qu'ici.

ANTOINE

Le drapeau est ici, il y restera.,, et quand le pin qui le porte sera coupé, je me forai pin, moi... Atirape; Joachim...Ehî père, voilà Joachim blessé... Ce n'est pas un miracle, il n'y a que nous deux qui servions de cibles aux gendai*mes.

l'étranger.

Bravo, Joachim...

ANTOINE

Ehl eh! en voilà deux qui^* sauvent dans r^i?aot^ss6^

l'étranger, un fusil à la main.

Canaille... canaille... Attendez...

(Il tire dans leur direction.) M. DUTEUIL.

Comment! vous tirez sur les nôtres!...

Page 1