‹ Une nuit du MidiChapitre 26 sur 61 · JUIN, UN£ HEURE DU MATIN · texte numérisé non relu

JUIN, UN£ HEURE DU MATIN

M. DUMEURIER lit sur un fantenil. MADAME DUMEU- RIER alume m.e bougi». MADEMOISELLE AUZET

est eu prières devant une image de la Vierge. M. COBARD est cndnrini sur un Citiiapé.

On entend un bruit de plaie et de tonnerre, les éclairs brillent coup sur coup.)

MADAME DUMEURIER.

Ah I quelle nuit de Saint Jean ! Je m'en souviendrai !

M. DUMEURIER.

Cest donc décidé que nous passons tous la nuit ici, ma femme?

MADAME DUMEURIER.

Je n'ai pas sommeil, moi... Avec ce qui nous est arrivé liier et les tonnerres de cette nuit, je ne dormirai pas de quinze jouis... Il me faut de la compagnie.

MADEMOISELLE ACZET^ interrompaDt sa prière.

Mon Dieu ! je ne sais plus ce que je dis... Qu'est-ce qui Tient après Fasderis arca dans les litanies?

M. DUMEURIER.

Janua cœli.

MADEMOISELLE AUZET.

Entre ces tonnerres et le tapage que vous faites tous deux^ j'oublierai même le Pater. », (un ëciair iUomioe u chambre.) Ah 1 mou Dieu ! Ei Ferbum caro factum est. Ahl le ciel est bien irrité...

MADAME DUMEURIER.

Mets-toi à sa place^ tu ne voudrais pas être irritée avec ces mameluks qui chantent tout le jour :

Marchons, qa'an sang impur, La brave nation.

M. COBARD^ s'éveille en sursauté

La Marseillaise I la Marseillaise I qui chante la Marseillaise?

M. DUMEURIER.

Ce pauTre Cobard moiura de peur aujourd'hui...

M. COBARD.

Ah ! que j*ai bien fait de ra'éveiller 1 je faisais un songe horrible... J'ai rêvé... Angles!

MADAME DUMEURIER.

Un patriote ! 89, c'est un extrait, j'y mettrai dix sols.

M. COBARD^ égaré, ii crie.

Monsieur Dumeurier , monsieur Dumeurier ; mademoiselle... ici, ici, à côté de moi... Fermez les fenêtres...

MADAME DUMEURIER.

Âh ! mon Dieu !

MADEMOISELLE AUZET.

Elles sont fermées les fenêtres... 11 est dans le délire...

Écoutez.... écoutez.... J'ai peiu* de vous raconter mon rêve... Les mots me restent là... au gosier...

M. DUMEURIER, rianU

Vous qui étiez si courageux, hier... c'est-à-dire avanthier; quand vous commandiez la garde départementale contre les AUohroges.

MADAME DUMEURIER.

Laissez-lui dire son rêve... je pourrai faire Vambe peut-être.

M. cobard;

Je rêvais que je passais là-bas devant le petit portail de la campagne des revenants, celle qui a des volets rouges toujours fermés, un puits sans corde, unfe treille

sans vigne : il faisait noire nuit; j'entendais les grillons elles cris des grosses suitcrellos, et le chant triste des cigales de nuit, celles qui doivent mouiir avant le soleil ; oh! tout cela me faisait suer de peur.

MADAME DUMEURIER.

Je crois bien.

M. COBARD.

Je voulais faire de grands pas pour vite dépasser cette campngne, mais la campagne me suivait avec sos volets rouges; ji' me trouvai les pie 1s embarrassés dans les épis sauvages qui s jrtenl des briques fêlées de la terrasse, la fenêtre basse du salon élait qua.^i ouverte, et il en sortait ime odeur de cire jaune con.me le mercredi saint à Ténèbres; alors une voix ni'a[ii cla du puits; je regardai dans le puils, il y avait une caisse de mort et treize cierges allumés autjur, et une voix disait : Prionfipour les pauvres dmcs des Limbes. AKts un long cadavjc nu, sous la forme d'un gros lézard, est monté du fond du puits, c'était la tète d'Angles...

MADAME DUMEURIER.

Ah! sainte Vierge de saint Victor I

(On frappe à la porte de la terrasse à grands coups redoublés. Silence d'effroi.)

M. DUMEURIER.

Qui est-ce qui peut frapper à cette heure?

UNE NUIT DU MlDr 129

MADEMOISELLE AUZET^ k voix Ua$s«.

N*ouvr«)ns pas, n'ouvrons pas...

MADAME DUMEURIER.

(/est le malin esprit...

(Elle prend le bénitier à côté de son lit, y trempe un petit rameau d'olivier et asperge la chambre en priant à voix ta&se.)

M. COBARD.

Si c*ëlait... Angles.

M. DUMEURIER.

Chut! on parle... Je vais ouvrir la fenêtre.

M. COBARD.

N'ouvrez pas, n'ouvrez pas, au nom de Dieu...

l (On frappe en dehors à la fenêtre de la chambre.)

On frappe là... Éteignons la lampe et la bougie des Uinnerres,

ANTOINE, en dehors.

Monsieur Dumeurier, monsieur Dumeurier, c'est nous autres, ouvrez; amis, amis. ^

M. DUMEURIER.

Chut! c'est la voix d'Antoine!... (san» ©uTrir.) Est-ce

vous, Antoine?

130 l NE NUIT DU MIDI

ANTOINE^ CD debor».

Oui, oui, moi et d'autres; ouvrez, monsieur Dumeurici^ nous sommes morts de faim et no^és.

M. DUMEURIER, ODvnnt la fenêtre.

Pauvres pens!

APiTOlNE, Il saale dans la chambre.

Ah! ça tourne mal, mal, bien mal; mauvais métier; tenez, est-ce que je ne ressemble pas à Gaspard de Bcsse ^?... Monsieur Cobaid, allez ouvrir aux auti*es, s*il vous plait... Là-bas... Vous êtes sourd?...

M. COBABD, a*asscyaiil.

C'est que je suis rompu.

M. DUMEURIER.

Restez, i^estez, pauvre homme, je vais ouviir.

(Il sort.)

Bon , on ne vous a pas menés au châteaa d'If; eh bien ! ils ne sont pas aussi méchants que je croyais, ces bonapartistes.

MADAME DUMEURIER.

Ah ! c*est qu'ils ont eu pem- de nous y mener, au château d'If, ces bi'igands !

Lo Mandrin de la Provence.

MADEMOISELLE AUZET.

Moi, je ne leur en ai pas Tombre de l'obligation... Vous verriez, s'ils étaient les plus forts, comme ils nous^ couperaient le cou à tous I

H. COBARD.

Ah! c'est bien vrai; quand les bonapartistes et les jacobins ne guillotinent pas, c'est qu'ils ont peur... Autrement, ils guillotinent toujours.

ANTOINE

Eh bien ! quand le paysan de la petite campagne m'a (lit là-bas tantôt que Brune avait envoyé ordre de vous laisser tranquilles... eh bien! moi, dans ce moment, j'aurais embrassé Brune.

MADAME DUMEURIER et MADEMOISELLE AUZET.

JemSy Maria y Joseph! U embrasser Brune !

M. COBARD.

Est-ce qu'ils ne nous ont pas brûlé notre drapeau blanc, là, sous notre nez?

Bah 1 il ne vous manque pas de rideaux pour en faire ! L'essentiel, c'est qu'ils ne vous aient pas bi-ûlés, vous autres !

MADAME DUMEURIER.

Mais le mauvais sang que nous nous sommes fait, ce nesl rien ?

\Si UNE NUIT DU MIDI

antoihe.

Ah ! vous prendrez du tilleul; nous en avons une allée *dc tilleuls^ TOUS ne la boirez pas toute.

l.RS M^MER, M. DUMEUHIER, L'ÉTRANGER, M. CANTOL.

l/ÈTRANGER.

Ce sont des femelles habillées en hommes^ Je vous dis. .. des soldats de paille^ des hommes comme voilà monsieur (dé*icnaiii coUrd), qul aboîeut de loin comme les carlins : et voilà tout... Us nous ont plantes là au premier coup de carabine... et Joachim a payé pour tous.

MADEMOISELLE ATZET.

Votre fils est tué?

l'étranger.

Oh ! s'il était tué^ j*àurais déjà mis le feu à Taire du Voisin... Il est blessé seulement; ce n'est rien* Mais Angles ne le portera pas en enfer.

(Mademoiselle Auzet et madame Dumeurier servent à M» Cantol sur une petite table des gâteaux et de l'orgeat.)

M. DUMEURIER.

Écoutez-moi; écoutez un bon conseil... Restons tranquilles chez nous^ ne nous mêlons de rien : il h'^ a que des coups à gagner dans toutes ces affaires de parti. J'ai

vu la révolution, moi, et j'en ai assez. Pour écouter les femmes, je me suis embarqué dans tout ce tracas qui me brûle le sang. Quand il nous viendra quelque lumière de réussir, soit d un côté, soit de l'autre, aloi's nous donnerons notre coup de collier aussi; mais...

l'ÉTRAT^GER, lui prenant vivement le bra$.

Mais... rien! vous êtes un marchand, un mesureur à l'aune, un royaliste capucin!... Pardi! vous la feriez volontiers, la vie de Turc, bon dîner, pipe longue, café chaud, saintes cartes, sieste fraîche, lit bassiné; tralarel Nous ne sommes pas nés pour ça, monsieur le campa- ;niard ; nous avons notre croix à porter sur l'épaule jusqu'au bout... Moi, j'ai du sang à boire autant qu'il y a d'eau dans votre citerne, du sang des bonapartistes, des voleurs, des pillards, des jacubins : c*est ma mission ; cti avant, marche ; je me moque de ma vie comme de Van quarante; mon Dieu, mon roi; après moi le déluge. Je resterai seul s'il n^y a plus d'hommes de poitrine dans le diocèse; je serai général et armée, tant pis; on m'écrasera sous le pied comme une limace; tant mieux. Canaille qui a peur!.,. Allez vendre du calicot, vous; c'est votre métier; moi, il me faut l'odeur de la poudre; il me faut du sang pour me laver les mains; je ris quand lus balles sifflent ; je ne crains pas, moi, les balles des bonapartistes; elles s'aplatissent sur mon scapulaire; je vivrai mille ans comme Martin-Salem. A midi, je pars pour la

i:U INE NUIT DU MIDI

ville, et je vais brûler la cervelle à Brune dans son hôtel. Voilà comme j'écoute vos conseib^ monsieur Dumeurier. ^

ANTOINE, froidemeDt.

L'ami, vous avez un coup sur le timbre.

l'étranger.

Tais-toi, paysan.

ANTOINE

Ah ! levez-vous ! C'est raisonner ce que vous dites là ; vous battez la breloque... Oui^ M. Dumeurier a raison.

M. COBARD.

M. Dumeurier a raison.

l'étranger.

Ah! elle a parlé cette poule mouillée, ce crâne de Tar- i

mée départementale.

M. CCBARD.

Non^ il ne s'agit point de plaisanter ici; M. Duraeuiier

est un homme de bon conseil... '

• I l'étranger. I

Bon, bon, bon. j

ANTOINE, croisant les bras;

Ah çà, mais, monsieur de la Calabre, est-ce que vom croyez qu'il n'y a que vous de royaliste dans le terroir'

Nous sommes autant royalistes que vous, mais nous ne sommes pas fous... Oui, il faut attendre, comme a dit M. Dumeurier ; et quand il y aura un bon moment, nous serons là.

M. COBÀRD.

Nous «serons là.

M. CÀNT0L,se letant de table avec les deux dames.

Mon ami, mon fils, suivez vos inspirations, c'est vous que Dieu a suscité en Israël, vous êtes notre Judas Machabée; aUez, et que la paix soit avec vous et avec votre esprit... En attendant l'aube, mesdames, je crois que nous pourrions faire un petit boston; voilà deux jours...

l'étranger, jetant son chapeau et le foulant aux pieds.

Bonne miit, bonsoir, au diable tout le monde; je vais voir mon fils, et après je brûle la maison d'Angles.

M. CANTOL.

Votre fils doit être à Clastre * dans ce moment, et couché dans mon lit; M. Duteuil est avec lui:

l'étranger.

En voilà encore un bon, M. Duteuil ! ... pas un homme ! pas un homme ! La blague est partout, mais le courage, néant. Bonne nuit, tous.

(Il sort.) * Le presbytère.

I34i UNE MIT DU MIDI

Adieu. Lavalette!... c'est un bon matin, mais il fait trop ses embarras.

M. DUMETRIER.

Maintenant qu'il est partie à nous deux, Antoine... Écoute, j'ai fait une bonne affaire hier ; j'ai Ycfidu tout le foin du pré, et à un bon prix, mais je ne veux pas que ces femmes le sachent; elles iraient le brûler.

ANTOINE

Alors vous l'avez vendu au diable votre foin?

M. DUMEURIER.

A peu près. . Je l'ai vendu à Brune.

ANTOINE

A Brune... Bmne achète du foin !

M. DUMEURIER.

Est-ce qu'il n'a pas une cavalerie à nourrir ?... Le foin est rare cette année, et les royalistes qui ont des prés ue veident pas nourrir les chevaux des bonapartistes. Ma foi, moi, je ne vais pas tant chercher des scrupules; hier, l'aide de camp, qui est venu nous débarrasser des gendarmes, me dit d'un air bon, là comme un royaliste : Brave homme, ce foin du pré est-il à vous?— Oui, monsieur le capitaine. — Voulez-vous le vendre? — Mais pourquoi pas, capitaine? — Eh bien ! eu voyez-le

demain à l'hôtel du maréchal^ il vous sera payé comptant. — C'est dit, capitaine. Alors il me tendit la main, et me serra la mienne, en me souriant. Ma foi, c'est un bon marché, je crois, Antoine; et je donnerai quelques sous aux pauvres pour être d'accord avec ma conscience. Il faut donc que tu ailles charger ce foin et que tu le portes à la ville.. ^ Tu n'as pas peur?

ANTOINE

Bah!... Ils sont fîns ces bonapartistes, fins comme des renards... Ils n'ont p^s plus besoin de votre foin que moi... Enfin, c'est égal, je leur porterai... à l'hôtel il a

dit?»..

M. DUMEURIER.

A rhôtel. '

ANTOINE

Je vais mettre ma blouse et mon chapeau du dimanche, et puis en ville... Je parlerai- àr Brune, peut-être... Ah! moi! je parlerais au Grand Turc... Sacrebien! je n'ai point de cocarde. . . *

M. DUMEURIER.

Les paysans n'en portent pas.

ANTOINE

Ainsi soit-il. Quand j*aurai ma blouse et mon chapeau, 'es gendarmes ne me reconnaîtront pas, je crois.

M. DUMEDRIER.

Sois tranquille, tu ne risques rien.

ANTOINE

Allons, à la garde de Dieu. Je vais dormir quelques heures à la paiUière, et puis je vais charger. A ce soir;

je vous porterai des nouvelles... (ll regarde à b fenêtre.)

Voilà le mistral! la chavanne^ a passe... Nous aurons beau temps aujourd'hui ; la belle étoile se lève, grosse comme la lune, derrière le pilon du roi. (u réveiué m. cobard efidormi sar le canapë.) Eh 1 Camarade! laisscz dormir les femmes, et venez coucher avec moi ; nous serons bien, c'est de la paille nouvelle.

M. CANTOL, aux deux dames assUes dans le fond.

Je VOUS continuerai notre histoire demain. Ça fait frémir, comme vous voyez ; si jfe n'avais pas prié pour eux dans la grotte Loubière, les gendarmes remportaient la victoire, et les royalistes auraient tous été taillés en pièces, comme dit le père Berruyer.

MADAME DUMEURIER, se levant. '

Ah ! mon pauvre Antoine ; il vous en est arrivé là de crueUes, M. Cantol nous atout raconté...

ANTOINE

Oh! nous avons fait de beaux miracles, il y a de quoi

• Orage de printemps.

s'en vanter... A demain, à demain... Bonsoir, bonne nuit, bonjour, tout est bon... Venez avec moi, monsieur Cobard; nous mangerons un morceau là-bas, au salon.

(Antoine et Cobard sortent.) MADEMOISELLE ÀUZ^T.

Monsieur Cantol, voOà votre bougeoir... vous devez avoir bien besoin de reposer un peu...

M. CANTOL.

Je n'ai pas dit un mot de mon office aujourd'hui; mais, heureusement, je suis dans les cas forcés; je sauterai les hymnes et les antiennes... C'est, je crois, aujourd'hui prêtre et pontife, sacerdos et pontifex... Ornement violet... et je n'ai pas dit la messe!... (li son en fredonnant.) Suprà firmam petram..,

M. DUMEURIER.

Allons, bonsoir, bonsoir, ma belle-sœur.

MADEMOISELLE AUZET, «u flambeau à la main.

Venez m*accompagner jusqu'à ma chambre, mon heau- frère, j'ai ce rêve de M. Cobard devant les yeux.

MADAME DUMEURIER, regardant à la fenêtre.

Ce scélérat d'Angles n'est pas encore couché; il y a une lumière chez lui... Mon Dieu ! que cette lupière est pâlel on dirait qu'elle veille un mort.

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