MÊME JOUR» DIX HEURES DU SOIR
Des allées de platanes. A gauche, un angle de rue avec ce nom : rue Suini'BaûU. Un drapeau blanc à une croisée avec cette inscription en cœuz : Vive le roi! fleurdelisée aux quatre angles. Au fond, à gauche, un corps de garde. Un réverbère pend à l'angle de la rue.
L'ÉTRANGER entre par la droite; pais DUTEUIL et AN' TOINE. La même troupe d'hommes qa'à la scène prëcëdente.
l'étranger^ à la troupe.
Halte là.- Je vais chercher le vieux ; attendez-moi.
Et^souvenez-vous de votre promesse^ au moins.
l'étranger.
Sois trancpiille^ mon ami.
(Il entre dans le corps de garde du fond.) ANTOINE.
Ah î je m'en souviendrai, moi, de celle-lù ! eUe compte
I9i UNE NUIT DU MIDI
celle journée... Quelle journée 1 elle ne serait pas payJc
un écu neuf !
M. DUTEUIL.
Tu es un brave enfant, Antoine...
ANTOINE
Ah ! j'ai parlé comme un Cicéron » ! Nous avons tous la langue bien déliée dans notre famille ; nous ne sommes que des paysans, sans lecture, sans chiffre, mais nous avons bien souvent fait taire des franciots. Aussi, ce pauvre vieux ! cette pauvre âme 1 c'est im bonapartiste, un républicain ! eh ! ce serait le diable habillé en homme, que nous ne pouvons pas lui donner une chiquenaude ; il est de chair et d'os comme nous; et puis, il a une mine de bienheureux... Ah ! le voici.
(Arrivent du fond Véiianger et Angles.; ANGLES, pùle et d'une voix éleinie.
Mes bons amis, mes bons amis, vous ne voudriez pas me faire de mal, n'est-ce pas, à moi, à un vieillai'd qui n*a plus que quatre jom-s à vivre?
ANTOINE, le prenant som le bras.
Mon père, vous ne lîsquez rien; vous êtes avec des
» Le nom de Cicéron est arrivé par tradition au peuple de Marseille. Les droits de cette ville avaient été souvent défendus à la tribune aux harangues par le grand orateur romain, et la reconnaissance popularisa sou nom chez les Marseillais.
amis... Des royalistes, c'est vrai, mais de braves gens; nous allons vous conduire au fort; vous y resterez jusqu'à demain. Vous serez mieux au fort que chez vous... Mais vous ne me reconnaissez pas, monsieur Angles? regardez-moi bien sous le fanal.
ANGLES, le regardant sons le rëverbère.
Non, je ne vous reconnais pas, mon ami... Eh! oui, oui, Antoine...
ANTOINE
Ah! le pauvre vieux n'y est plus! Allons, vous me reconnaîtrez mieux demain. Partons. Cette nuit, monsieur Angles, vous n'aurez pas d'autre sentinelle que moi.
ANGLES l'embrasse en plearant.
Brave jeune homme...
(Pendant ce dialogae, l'étranger et M. Dateoil s'entretiennent à voix basse et à l'écart.)
ANTOINE
AUons, partons, partons. Voyons, sur deux rangs, monsieur Angles au milieu comme un roi.
ANGLES
Mais, écoutez... Si je pouvais envoyer quelqu'un chez
moi, pour rassurer mes pauvres amis^ qui doivent être
tant dans la peine... Si quelqu'un de ces messieurs...
ANTOINE, & pan.
Quels messieurs!... (Haut.) Mais^ monsieur Angles, vous ne demeurez pas, vous, dans une me à des numéros; personne ici ne pourrait déterrer votre cmapagne; et à cette heure... (ii regarde au ciel.) 11 est plus dc dix heurcs, monsieur Angles... C'est vrai que ces pauvres gens doivent être bien inquiets... surtout votre ami... (il pense.) Écoutez, monsieur Angles, moi je sais votre campagne; je la trouverais les ^eux fermés; je vais courir comme s'il fallait gagner une écharpe; et dans une petite heure je suis au fort.
ANGLES
Mais au moins, je ne lisque rien avec ces messieurs?
ANTOINE
Monsiem- Angles, vous avez de la lecture, vous; avez- Vous jamais lu dans un livre de païens, de Grecs, de Génois, que cinquante hommes, baptisés au nom de Jésus-Christ, soient tombés sur un pauvre vieux de septante ans pour le tuer?
ANGLES
Jamais, jamais, mon ami, c'est impossible; Dieu ne le permettrait pas.
ANTOINE
Son tonnerre tomberait avant... et puis à présent vous ne risquez rien; c'est jugé; un homme n'a que sa parole... je vais à votre campagne, et gai comme un chevreau... Soyez à Dieu, monsieur Angles... dans une petite heure nous nous revendons, (a la troupe.) Mes amis, je vous le recommande, gardez-le bien.
(Il dit quelques mots à l'éiranger et à Duteuii et s'éloigne en courant)
l'étranger, à Angles^
Êtes-vousprêt?
ANGLES
Je n'attends que vos ordres, mes bons amis.
l'étranger.
Allons, sabre en main, pour escorter jusqu'au fort, (il
dcsigaedans la bande, compte et fait sortir des rangs quarante-sept hommes,
ei leur dit :) Vous autrcs, allcz à la barrière, je n'ai pas besoin de vous, il ne faut pas une armée pour accompagner un homme. (Lb dctachemem s'éloigne. — A Dutciiii, haut.)
Nous sommes débarrassés des drôles. Angles, prenez mon bras et partons.
ANGLES
Mais si nous passions par la ville; cette rue est bien sombre ..
i^ UNE NCIT DC MIDI
l'ctka5Gek.
Bah! [-AT U^iUe.... On se bat dans la Tille; sL on tous y recuiinai5sait, tous ferkz écluse aa premier ruisseau.
A3ICLES.
Et piûsy je suis avec de brares gens, n'est-ce pas^ mes amis?
L'ÉTEATiGEa^ Miviuil.
Avec de bons royalistes, ça dit tout; pas vrai, monsieur AEgiès?
ANGLES
Eh! nous youlons tous k bonheur de la France! l'éteamger.
Ah! oui, le bonheur de la France; prenez mon bras^ monsieur Angles.
ANGLES
Volontiers, merci, je suis bien fatigué.
l'étranger.
Soyez tranquille, vous allez vous reposer...
angles.
Mais je sortirai demain, n'est-ce pas?
l'étranger.
Oui, demain ou après-demain... Allons, quatre hommes derrière, et les autres devant... Marche.
ANGLES
Ce qui me console, c'est que mes pauvres amis passeront une honne nuit... Croyez-vous qu'il trouvera ma campagne, ce bon paysan?-
l'étranger.
Ne vous mettez en peine que de Dieu, et regardez le
ciel... (n se retoarne en disant : ] SaigUeZ-lc ! *
ANGLES. Il tombe percë de coupa de sabre, de stylet et de baïonnette)
Ah ! mon Dieu ! mon Dieu I
l'étranger.
Vive le roi! et qu'il vienne, Antoine, à présent! je l'attends I
toute la bande.
Vive le roi !
M. DUTEUIL, poussant do pied le cadavre.
Maintenant, que faison-S-nous de ce chien?
l'étranger.
Le tombereau le mmassera demain... Tiens, il remue
encore!... Attends^ attends^ voleur. ^ lui tire on coup de pis-
(oiot à II lète.) Si celui-là revient, je vais le dire à Rome.
TOCS.
A présent, à sa campagne! à sa campagne!
(Ils s'éloignent en chantant Vive Henri J V. On entend dans le lointain et par intenralles des coups de fusil. Le cadavre reste étendu sous un drapeau blanc et le réverbère. Un enfant dépouille Angle". de son habit et l'emporte au bout d'un bâton.