‹ Une nuit du MidiChapitre 37 sur 61 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

MÊME JOUR, mx HEURES ET DEMIE DU SOIR.

La maison de campagne d'Angles. Un salon simplement décoré. Une horloge à hante caisse de bois dans le fond. Une table avec la nappe et deux couverts ; auprès , deux fauteuils ; sur le dossier de l'on, une robe de chambre et un feutre gris de campagne.

LE VIEUX ÂMI PHILIPPE, invalide à la jambe de bois. Il regarde à riiorloge.

Dix heures et demie!... Oh! mon Dieu! je ne sais plus où je suis... Voila douze heures qu'il est absent!

(Entre Toinette.) TOINETTE, les larmes aux yeax.

Ah ! il doit lui être arrivé quelque malheur à ce pauvre M. Angles; je viens de là-bas, de chez M. Silvestre, on ne Ta pas vu de tout le jour, de tout le jour; à présent, je ne sais plus où aller. Ah! mon Dieu! mon Dieu! bonne sainte Vierge! je vais dire un Salve pour lui.

(Elle s'agenouille.)

PHILIPPE

Ah! si j'avais mes deux jambes, j'irais bien jusqu'à moitié chemin de la ville.

TOI NETTE, priaol.

Et moi, si je n'avais pas pcm*... si j'étais un homme... Mais une pauvre vieille n'est plus bonne à rien... qu'à prier le bon Dieu.

PHILIPPE

S'il arrive par le petit chemin, nous ne pourrons pas le voir venir pj|^ cette fenêtre.

TOINETTE, toujonn à geuoax.

11 viendra par le grand.

PHILIPPE, à la fenêtre.

Pas une étoile au ciel... On n'y voit pas de là, là... Toinette, il faut mettre une lampe sur la croisée... 111a verra de loin.

TOINETTE, se levànl.

Ah! oui, une lampe, avec ce gros vent; il faudrait la lampe de Planté ^ Je vais allumer la lanterae.

(Elle tire une lanterne d'une armoire, l'allame et la place sur la croisée.) ' Phare du golfe de Marseille.

UNE NUÎT DU MTDI 201

PmLIPPE^ se promenant.

Oh I comme les minutes passent ! Oh ! mon Dieu ! faites que minuit ne sonne pas aujourd'hui... 11 y a encore un peu d'espoir d'ici là... Après, plus... Toinette, Toinette, ma bonne, fais donc taire le chien qui hurle sur la terrasse^ ça me fait peur comme à un enfant.

TOINETTE

Ce pauvre chien n'a jamais hurlé comme ça... (Elle se

met à la croisée ouverte.) Castor, Gastor, tais-toi, tais-toi... Il

va venir, ton maître; monsieur PhUippe, croyez-moi, mangez un morceau en l'attendant, ça vous fera du

bien.

PHILIPPE

Je n'ai pas faim... J'attends.

TOINETTE

S'il lui était arrivé quelque malheur, nous le saurions, pas vrai? On apprend plus tôt les mauvaises nouvelles que les bonnes, dit le proverbe.

PHILIPPE

Oui, oui... Écoute, si tu allais encore un peu voir?

TOINETTE

Où?

tOS UNE NUIT DU MIDI

PHILIPPE

OÙ? Je n'en sais rien, (n t*t|»procbe de u feBêm.) Qne le temps est noir!... C'est le vent de Labech qui souffle... On entend la mer comme si eUe était là... Ah! Toinette^ Toinette! je crois que c'est lui.

TOINETTE

Dieu soit béni!

(Elle court à la fenêtre.) PHILIPPE.

Regarde là-bas^ là-bas^ sous les amandiers , je vois quelque chose de blanc qui marche.

TOIHKTTE.

Oui^ oui^ il me semble.

PHILIPPE^ appeUnl.

Angles, Angles!... Oh! ce vent coupe la voix; Angles!

TOINETTE^ appelant.

Monsieur Angles, monsieur Angles !

PHILIPPE

Ah ! mon Dieu! le chien n'aboie pas.

TOINETTE

La chose blanche est toujours à la même place... C'est le petit olivier que nous avons planté cette année.

PHILIPPE

Tu crois?... Si tu allais délier le chien?

TOINETTE

J'y vois mieux que vous, monsieur Philippe...

PHILIPPE

Chut! j'entends marcher sur l'aire.

(Moment de silence.)

TOINETTE

Rien, rien... Sainte mère de Dieu, je vous promets im ex^oio.,. Oh! on ne. fait pa^ souffrir les gens comme ça... J'ai les trois sueurs!

PHILIPPE

Et tous ces coups de fusil que nous avons entendus aujourd'hui?... Le drapeau blanc est partout... On s'est révolté à la ville... Et...

TOINETTE

Et?...

PHILIPPE

Et... il était à la ville ^ ce pauvre Angles! Qui sait?...

TOIÎIETTE.

Aussi vous ne voulez jamais me croire, vous autres... Vous ne vous gênez pas plus que rien avec des voisins démons comme ces Dumeurier... Oh ! si nous en sortons de celle-ci, je jette votre drapeau de la nation dans le puits... Vous ne savez pas...

(Onze faeures sonnent.] PHILIPPE.

Onze heures!...

TOINETTE

Onze heures!... Oh! je vais arrêter la pendule...

PHILIPPE

Voilà le chien qui hurle encore. On dirait qu'il entend les heiu-es... Castor! tais-toi...

TOINETTE, d'une voix étouffée.

Quand les chiens hurlent, il y a... des morts.

PHILIPPE

Ne dis pas ça, Toinette... Ne pleure pas, ma bonne, ne pleure pas... Tu vas me faire pleurer aussi...

(Ils pleurent tons deux.)

TOINETTE

Monsieur Philippe... Si nous disions les litanies de la sainte Vierge.

PHILIPPE

Tu crois!... Je dirai tout ce que tu voudras... Mais je n'ai pas la tête à moi... Ah! je perds la respiration, {ii s'approche de la fenêtre. ) Rien^ ricn... On chaute chez Dumeulier... Leur salon est illiuniné comme pour un bal... Qu'ils sont heureux!

TOINETTE

Ah! c'est votre drapeau de la nation qui nous a porté malheur...

PHILIPPE

Bon, bon, ne viens pas me faire de la peine encore...

TOINETTE

Oh! je ne dis pas pour ça, monsieur Philippe; tenez...

PHILIPPE

Chut! voici quelqu'un... Cette fois, je ne me trompe pas, on marche surfaire...

TOINETTE, à la feoèlre.

Oui, oui, c'est lui, c'est lui... Je reconnais son pas...

Ah! il doit avoir bien faim... Je vais vite chercher le thon à la Chartreuse, quil aime tant; il doit être sec, depuis le temps qu'il est cuit; mais c'est égal.

PHILIPPE

Va vite ouvrir la porte de derrière^ il sera plus tôt

TOI NETTE, échUnt de rire.

Ah! comme je vais lui tirer les oreilles.

(Elle sort en chantant.) PHILIPPE.

Il parait qu'il est venu par le petit chemin... Ah! U a bien fait; c'est plus court et plus sûr... Je vais l'attendre

les pieds sous la table, (il s'asseoit devant la table, met » serviette lur Eos genoux, et coope un pain eo deox parts.) Ah ! ça ma reodU

l'appétit.

TOIMETTE. Elle rentre, an plat à la main.

Voilà le thon... Maintenant, je vais ouvrir...

(On entend en dehors : Bontoir, monsUur Angles^ la compagnie.) TO INET TE, cffrayëe.

Qu'est-ce qui dit Bonsoir, monsieur Angles?

iJBUs

PHILIPPE^ se levant, et à la fenêtre, il crie :

Qui vient de passer là?

TOINETTE, assise.

Ah! Vierge adorable!

PHILIPPE^ criant plus fort.

Qui vient de passer là?

(On entend en dehors : C'est tnoif c'est moif monsieur Angles, moi le paysan de la Verrine^ Nicolas ; bonsoir^ bonsoir, monsieur Angles ; vous vous couchez bien tard, aujourd'hui f)

TOIMETTfi^ d'une voix éteinte.

C'était Nicolas!

PHILIPPE

C'était Nicolas!... Rien... plus rieni..

(Onze heures et demie sonnent;)

Et demie !

TOINETTB.

(Elle poussé un cri et s'évanouit.) PHILIPPE.

Bien! cette pauvre fille qui va se trouver mal... Et point de secours ! point de secours ! (ii loi jette de reau au vi-

»i>ge et l'appelle par son tiom jusqu'à ce qu'elle revienne à elle.) Ah!

elle rouvre les yeux! Toinette, Toinette..^ ne vous effrayez pas comme ça... 11 n'est pas encore si tard, mon Dieu!...

TOINETTE^ d'une Toix faible.

Onze heures et demie...

PHILIPPE

La pendule avance... croyez-le bien... elle avance au moins d'une grosse demi-heure.

TOINETTE

Non... non... elle a sonné midi avec V Angélus de la paroisse... elle va bien... Pauvre M. Angles!

PHILIPPE

Toinette^ une idée ! . . .

TOINETTE; se levant.

Une idée ! voyons.

PHILIPPE

Accompagne-moi chez M, Dumeurier... Ils nous donneront des nouvelles, là... Ils doivent savoir quelque chose, eux.

TOINETTE

Je vous accompagnerai à Tenf... au purgatoire...

Sainte Marie, gardez ma langue... Et que ferons-nous chez M. Dumeurier, où nous n'avons jamais mis le pied de notre vie, et qui nous regarde comme des excommuniés? Pas lui, encore, c'est une bonne pâte d'homme; mais ses femmes et tous ses royalistes, qui viennent lui manger ses dîners, ah !

PHILIPPE

Oui, oui, mais il ne faut pas regarder à tout ça... Tirons-nous de peine... Ce ne sont pas des tigres, peutêtre, ces gens-là ; quand ils verront deux pauvres vieux, ils seront attendris... Ne perdons pas de temps... Je vais laisser un petit billet sur la robe de chambre d'Angles, pour l'avertir que nous sommes chez le voisin, en cas qu'il arrive en notre absence...

(Il écrit.) TOINETTE.

Le bon Dieu le fasse !

PHILIPPE

Ferme cette fenêtre... Ah ! nous mettrons la grosse clef de la maison à sa place ordinaire, au clou du mûrier... Prenons la lanterne... et donne-ncoi le bras...

TOIIfETTE, après avoir regardé à la fonètre, qu'il a remuée.

n y a encore de la lumière chez monsieur Dumeurier.

PHILIPPE

Pressons-nous, pressons-nous... Et portons une lampe allumée au vestibule.

TOïNETTE.

Oui... Que la sainte Vierge nous accompagne !

(Ils sortent. )

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