SCÈNE IL DELPHINE, FERDINAND
FERDINAND
De vos jours j'ai pris soin; Le péril est passé; les bandits sont bien loin; Nous sommes arrivés en lieu sûr, et je pense Qu'un jour mon dévoûment aura sa récompense.
DELPHINE
Oh ! je ne saurai pas reconnaître à demi Un service rendu... vous serez mon ami.
i4i LE CHATEAU BASQUE
FERDINAND
Voilà tout!... c'est bien peu...
DELPHINE, haot.
Mon Dieu! que puis-je faire..
Pour n'être pas, ce soir, ingrate?
FERDINAND
Je préfère...
Être votre ennemi, madame, en ce moment ; J'aurai du moins l'espoir d*ètre un jour votre amant.
DELPHINE
Faut-il vous répéter cent fois la même chose? Oui, je suis veuve et libre; oui, de moi je dispose... Et c*est pour conserver ma liberté toujours Que je ferme le cœur et l'oreille aux amours. J'ai l'esprit romanesque. Au printemps de mon àge^ Je veux vivre à ma guise; il faut que je voyage; Un époux blâmerait ce penchant favori; Mon cher oncle Sainval me tient lieu de mari ; Mais il sait applaudir mes goûts ; il m'accompagne, Comme vous le voyez, cette nuit, en Espagne, Et malgré ces bandits qu'il rencontre en chemin. Sa gaieté d'aujourd'hui lui reviendra demain. Si j'avais un mari. Dieu sait quelle colère Maudirait ce voyage entrepris pour me plaire!..;
Voyez mon oncle ; il sonne, en riant, le tocsin. Tantôt, il a failli tuer son assassin.
S'il avait seulement eu son couteau de chasse ! Brave et soumis!... Mettez im époux à sa place : n aurait envoyé deux avocats français A Madrid, pour finir en quinze ans mon procès. Et je Taurais perdu. Moi, je quitte la France Pour surveiller ici ma fortune en souffrance. Pour plaider s'il le faut : mais je sème l'argent; Je prends tous les plaisirs qu'on trouve en voyageant ; Ce chemin du procès, que mon époux morose Ferait si noir, pour moi n'est qu'un chemin d^ rose. Je vais voir le pays du joyeux fendango; L'Espagne de Le Sage et de Victor Hugo; L'Espagne des Gusman, du Cid, des princes mores; Des palmiers, des jasmins, des pins, des sycomores; L'Espagne des Rosine et des Almaviva.
Après avoir joui, dans mille promenades.
De ces nuits de parfums, de bals, de sérénades^ Des romances du Cid, du chant des rossignols. Grave, j'irai trouver mes juges espagnols.
Apportant mon dossier, volumineux mémoh'e.
Dont le diable Asmodée a dicté le grimoire.
En gagnant mon procès, je voyage à loisir; Si je le perds, eh bienl... j'ai gagné du plaish\
FERDINAND
C'est un plan admirable!... Oui, madame, je n'osé
i44 LE CHATEAU BASQUE
DJrober une fleur à ce rêve de rose.
Un jeune époux...
Encore!... Étourdi voyageur!...
Enfant I... hier, hier, vous n'étiez pas majeur!... Vous prites, l'autre jour, avec vos camarades, A TÉcole de droit, le dernier de vos grades!
Vieillissez donc un peu ; poiu* être époux, faut Du bon sens; la jeunesse est un trop grand défaut.
FERDINAND, avec gravité.
Aloi-s, ra^urez-vous : soit dit sans badinage. Je puis me corriger en avançant en âge. jf Voyez, comme je suis grave dans mes travaux ! Permettez que je sache au moins ce que je vaux. J'ai les goûts d'un rentier; j'aime la solitude; Des grands projets du joui* je fais ma seule étude. Haine aux frivolités I... J'écris dans les journaux. Sur le gaz, sur les fonds, la vapeur, les canaux; Et si je ne sentais bouillonner en mon âme Mes vingt ans orageux, quand je vous vois, madame. En consultant mes goûts sur la science et l'art.. . Je taillerais déjà mon bâton de vieillard.
Le siècle est sérieux; les plus graves idées N'abondent pas toujours dans les têtes ridées ; A vingt ans, aujourd'hui, malgré les envieux. Nous avons le plaisir et l'honneur d'être vieux.
DELPHINE
Hypocrite!... prenez les allures du sage...
A travers votre masque, on voit votre visage...
FERDINAND
Madame...
DELPHINE, 86 retournaDl au bruit.
Chut!...
(A Sainval.)
Ici, qui dirait, à nous voir.
Que des bandits nous ont assassines ce soir?