DE TROIS SQUELETTES
Nous avons la certitude qu'il n'y eut que trois sépultures clans l'ancienne chapelle de la Congrégation, et que deux sont celles du Frère Liégeois et du Père du Peron. Or, comme le premier est mort en 1635 et le second en 1665, il s'agit de constater quels sont les Jésuites qui sont morts pendant cet espace de temps de dix ans, afin de démontrer d'une manière évidente que le troisième squelette est réellement celui du Père Jean de Quen. M. le Docteur X.-E. Dionne, qui a fait une étude très approfondie de cette question, nous fait connaître les noms des Jésuites qui sont morts pendant cette décade. Voici ce qu'il dit :
" Les seuls Jésuites qui finirent leur carrière apostolique en Canada, durant cette décade, furent au nombre de trois :
10 Le Père Léonard Garreau, inhumé à Montréal vers le 2 septembre 1656 ;
2o Le Père René Ménard, décédé vers le 5 août 1661, à cinq cents lieues de Québec. Il s'était égaré dans la forêt, et son corps ne fut jamais retrouvé, du moins par les Français.
3o Le Père Simon Lemoine décéda le 25 novembre 1665, au cap de la ^Madeleine, et y fut enterré. "
11 n'y a donc que le Père de Quen qui soit mort à Québec et enterré dans la chapelle de la Congrégation depuis 1655 jusqu'en 1665. Par conséquent
14 LA DÉCOUVKRTK
les ossements liiimains du sexe masculin, trouvés sur le site de l'ancienne chapelle de la Congrégation dans la première quinzaine du mois d'août 1878 et transportés au cimetière le 14 du même mois, sont évidemment ceux du Père Jean de Quen, décédé en 1659.
Les diôerents arguments que nous avons apportés ù l'appui de cette vérité nous paraissent irréfutables, et ne laissent planer aucun doute sur l'authenticité des squelettes qui ont été recueillis en 1878 sur le terrain des Jésuites.
Que devinrent ensuite les restes mortels de ces trois illustres membres de la Compagnie de Jésus ? C'est ce que nous allons voir.
Le R. P. Sache, alors supérieur de la résidence de Québec, prévenu de cette découverte, et ayant lui-même fourni les renseignements que nous venons de rappeler, prit toutes les mesures nécessaires pour donner une sépulture honorable aux restes vénérés de ces anciens missionnaires. Mais voilà qu'après bien des retards involontaires, le 9 mai 1879, quand il voulut se mettre en possession des boîtes qui contenaient les ossements, on ne les trouva plus. Elles avaient été enlevées, sans qu'on ait jamais pu savoir qui s'était rendu coupable de ce vol.
Cependant, au mois de juin 1889, la nouvelle se répandit que les corps des anciens Jésuites avaient
DK TROIS SQUELEÏTKS 15
été retrouvés clans un des charniers clu cimetière Belmont. Le R. P. Désy, r|ui avait succédé au R. r. Saclié, mort quelque temps auparavant, s'empressa, muni de toutes les autorisations nécessaires, de procéder à la sépulture des précieux restes dans le caveau de la chapelle des Dames ITrsulines, Alors le gouvernement de Québec résolut d'entourer de tout le respect possible l'inhumation des dépouilles mortelles des premiers apôtres du Canada ; il voulut donner à cette solennité funèbre le cachet d'une démonstration à la fois religieuse et patriotique, et réaliser une fois de plus la noble devise de notre province : " Je me souviens ! '"' Son Eminence le cardinal Taschereau donna de grand cœur son approbation à ce projet. Mais de nouveaux retards, dont il nous est impossible de rendre compte ici, étant survenus, ce ne fut que le 12 mai 1891 que la cérémonie put avoir lieu, sous les auspices de la Soci(;té Saint-Jean-Baptiste. Tous les Evêques de la province se trouvaient alors présents à Québec pour fêter, le lendemain, à la basilique, le décret de Rome qui accordait le titre de Vénérable à Monseigneur de Laval, premier évêque de la Kouvclle-France.
Une fête religieuse et nationale
La grande fête à laquelle tout Québec et une foule immense de citoyens des paroisses environnantes ont pris part le 12 mai 1891, formera une des plus belles pages de notre histoire nationale, et les échos de cette imposante cérémonie se répercuteront longtemps de génération en génération.
La procession organisée pour cette circonstance se forma sur le chemin Saintc-Foye, près de l'Avenue des Erables, et se dirigea ensuite vers la ville. Elle se composait de jjrès de 6,000 personnes. Partout, sur son passage, les rues étaient pavoisées^ et des milliers de spectateurs enthousiastes bordaient la voie des deux côtés. A la tête marchaient les congrégations des diflerentes écoles des Frères de la doctrine chrétienne, avec leurs bannières, leurs drapeaux et leurs insignes.
Elles étaient suivies des cadets de la Sainte-
18 rXE FÊTE
Famille de l'église Saint-Patrice, des élèves do l'Ecole normale Laval, du Collège de Lévis, des élèves du Petit-Séminaire de Québec avec leur brillante fanfare, des marguilliers de l'église Saint- Patrice, des congréganistes de la Haute- Ville, de Saint-Eocli et de Saint- Sauveur, des membres de l'Union Saint- Joseph de cette ville, accompagnés de plusieurs délégués des différentes paroisses voisines et des forestiers catlioliques. Puis venaient une déléo-ation de la Société française de bienfaisauce, les syndics de l'église Saint-Patrice, M. le -consul d'Espagne, M. le consul de la R.épublir|ue Argentine, les membres du Conseil de Ville, les honorables ]SOI. Garneau et Ross, membres du gouvernement de la Province, six représentants des zouaves pontificaux de Québec, une députation des ■descendants de la tribu des Hurons de Lorette et deux ^Montagnais du lac Saint-Jean, portant les cercueils qui contenaient les restes des trois apôtres de la foi. Le R. P. Ilamel, provincial, le R. P. Désy, supérieur de la résidence de Québec, le R. P. Drummond, recteur du Collège Sainte- Marie de Montréal, le P. Turgeon, ancien recteur, et le P. ^lartineau, marchaient à la suite. On voyait après eux la belle fanfare de la Batterie B, une déléo-ation des forestiers des cours Laval, Frontenac et Saint- S-iuveur, la Société Saint-Jean- Baptiste de Québec, ayant à sa tête son président général et les autres officiers.
RELIGIKUSE ET NATIONALE V.)
Le premier arrêt eut lieu à l'église des Jésuites. L'i, les Huroris déposèrent les cercueils sur un catafalque érigé dans le sanctuaire ; les zouaves servirent de garde d'honneur auprès du catafalque, et l'absoute fut faite par Sa Grandeur Mgr Fabre, archevêque de Montréal, assisté des RR. PP. Hamel et Désy.
A la Basilique— Panégyrique prononcé par Mgr B. Paquet
La cérémeiiie terminée à la Chapelle des Jésuite s, le cortège se remit en marche, pour s'arrêter à la basilique. Les décorations de la vieille églisa offraient un coup d'œil magnifique. Dans le chœur, des banderoles aux couleurs violettes, partant de la voûte, recouvraient de leurs plis gracieux le catafixlque où les sauvages avaient déposé les deux cercueils. La chaire, le banc d' œuvre et les fenêtres disparaissaient à demi sousles tentures violettes. Xos Seigneurs les Archevêques et Évêques de la proviiice de Québec, les Pères de la Compagnie de Jésus et un grand nombre d'ecclésiastiques occupaient des sièges dans le chœur. Son Honneur le lieutenant-gouverneur assistait dans son banc, avec son secrétaire privé. Les honorables MM. Garneau et Eoss avaient des fauteuils dans le bas du chœur. Tous les corps publics se placèrent dans les bancs de la nef, et le reste du cortège funèbre, avec une foule innombrable
22 A L.V DASIUQI'K
de citoyens, remplissait toutes les autres parties de la vaste église. Mgr B. Paquet, recteur de rUniversité-Laval, monta alors en chaire et prononça l'éloge funèbre des missionnaires jésuites. Ce discours, admirablement écrit et tout vibrant d'inspiration, produisit une très vive impression sur l'auditoire. Voici ce magnifique discours :
Quant spe-.iosi pedcs evangelizantiiim paient, evangelizantiinn bona !
Qu'ils sont be.iux les pieds de ceux qui annoncent la paix, de ceux qui annoncent le salut !
(liriT. ALX Rom. X. 15)
3fessdgncurs, mes Frères, ^
L'Apôtre des nations, dans son épître aux Eomains, réduit le devoir de la religion à deux choses : croire de cœur, confesser de bouche et par nos actions.
Après avoir loué la puissance de la prière faite avec foi, espérance et amour, et l'avoir montrée comme indispensable pour obtenir la grâce, sans laquelle nous ne pouvons rien, il ajoute :
" Puisqu'il faut prier avec foi et qu'il faut croire " avant que de prier, comment invoqueront-ils (les " infidèles) celui en qui ils ne croient pas ? Et " comment croiront-ils en celui dont ils n'ont pas
1 — Son Eiuiiiencp le Caivlinal Taschereau devait présider cette cérémonie, mais une indisposition l'en empêcha.
PAN-ÉGYRIQUE PUOXOXCÉ PAR MGR PAQUET 23
" entendu parler ? Et comment «n entendront-ils " parler, s'ils n'ont pas de prédicateurs qui le leur " annoncent ?
" Mais commout les prédicateurs le leur annonce- " ront-ils (c'est toujours S. Paul qui parle), s'ils ne " sont envoyés par celui qui est l'auteur et le maître " de l'Evangile ? Eu eftot, Jésus-Christ a envoyé " ses apôtres par toute la terre, selon qu'il avait été " prédit par ces paroles d'Isaïe : Qu'ils sont beaux " les pieds de ceux qui annoncent le salut ! "
Avant de monter au ciel, Jésus-Christ a euvoyé aux difterentes nations du globe ses apôtres par excellence, ceux qu'il avait lui-même formés à la prédication de l'Evangile. Ceux-ci à leur tour et leurs successeurs, et en particulier le Pontife Romain Son Vicaire ici-bas, le gardien de ses enseignements, n'ont pas cessé d'envo^^er des prédicateurs, des apôtres à toutes les nations, à tous les peuples, à toutes les tribus de la terre.
Le commandement donné par le maître et l'auteur de rErangile : Jaunies docete omnes gentes, a été fidèlement exécuté et continuera de l'être jusqu'à la fin des temps.
Xon seulement les évêques, mais tous les prédicateurs de l'Evangile, même au milieu des peuples chrétiens, sont des envoyés de Dieu ; ils ne peuvent prêcher sa parole qu'en vertu de leur mission ; tous,