AVANT-PROPOS
S'il est vrai, comme l'a dit M. de Maistre, que l'histoire est la politique expérimentale, j'ai lieu de croire que cet écrit ne sera pas tout à fait inutile. L'étude du passé est un point d'appui pour celui qui est appelé à diriger le présent. Ce n'est pas à tort que cette étude a été comparée à une lampe placée à l'entrée de l'avenir pour dissiper une partie des ténèbres qui le couvrent. Bien souvent, en eflFet, les principes politiques sont trop abstraits pour tracer avec précision la route que doit suivre un homme d'État; mais une connaissance nette et judicieuse des événements lui fait prévoir à coup sûr tous les résultats des mesures qu'il a l'intention d'accomplir. C'est pourquoi Guichardin a écrit, avec beaucoup d'à-propos, que « les affaires sociales sont dans une condition, dans un cercle tel, que ce qui est, ressemble toujours à ce qui a été, et que ce qui arrivera ressemblera au passé. La différence, ajoute-t-ii, n'est que dans la surface et les couleurs;
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quant à la substance, à la nature intrinsèque, elle est toujours la même. »
Mon intention n'est pas de mettre sous les yeux du lecteur l'enseignement qui découle, à mon avis, du récit des faits qui forment l'objet de ces recherches historiques. Ils parlent assez haut par eux-mêmes. Je ne crois pas qu'il soit possible de se méprendre sur leur nature. Ce que je me propose, c'est de présenter d'une manière générale quelques observations relatives aux conditions particulières dans lesquelles se trouve le Piémont au moment où je publie ces pages. Ce sera comme un lien entre l'étude du présent et celle du passé, dont je me suis fait l'historien.
En entreprenant cette lâche, il y a quelques semaines, j'aurais cru devoir combattre hardiment la politique de ces hommes de l'ancien régime, qui semblèrent un moment nous menacer de ressaisir les rênes du pouvoir sous une forme de liberté apparente. Il aurait été fort à propos d'entrer dans cette lutte, qui d'ailleurs était un stricte devoir pour quiconque est vivement dévoué à la cause constitutionnelle. Mais il me semble que, sous ce point de vue, tout intérêt a disparu. C'est ailleurs, je le dis franchement, que je vois le danger: non pas, il est vrai, le danger de la perte de la liberté, mais celui de la déconsidération de cette liberté. Le péril n'est plus dans la faiblesse de l'appui que la Chambre fournirait au Gouvernement, il est plutôt dans la grande prépondérance de Tappui qu'elle lui donne maintenant. Ce que je crains, c'est que la majorité ne se contente pas de s'être constituée forte et nombreuse, mais qu'elle veuille faire trop peser sur la tête de ses adversaires la force dont elle dispose.
D'autres pourront voir des éléments de succès, de triomphe, dans cet état de choses ; pour mon compte je n*y vois avec regret qu'un péril pour l'honneur et la gloire du gouvernement représentatif. Ce que je veux dire affligera peut-être quelques personnes; mais il vaut encore mieux les affliger que de détourner les yeux d'un péril que je voudrais qu'on n'eût pas plus de peine à surmonter qu'on en a eu à surmonter celui de la réaction. D'ailleurs, si ce n'est pas aux amis, à qui est-ce qu'on peut dire la vérité avec fruit? Quel mérite que celui de combattre des adversaires? On y a tout à gagner: la popularité, l'influence, la considération, des clientelles, des applaudissements. Le vrai mérite consiste à s'opposer aux penchants, aux desseins imprudents de ceux avec lesquels on est heureux de réciter le même Credo politique. On rencontre moins d'approbation dans cette dernière tache, mais elle satisfait comme un devoir accompli.
Les craintes que je viens d'exprimer concernent plus l'avenir que le passé. Pourtant les symptômes ne manquent pas; j'en dois signaler un tout particulier dans la nature de l'enquête qui a été votée à propos de la pression morale exercée par le clergé dans les élections. Il faut avoir le courage de le dire hautement, cette mesure, telle qu'elle a été adoptée, tandis qu'elle ne servira point à rassurer la liberté contre les empiétements du clergé, est bien loin d'être empreinte de cet esprit de sagesse et de modération qu'on avait lieu d'attendre de la Chambre piémontaise. L'esprit de parti l'a emporté sur l'esprit de justice et d'équité.
C'est M. de Cavour, président du Conseil des ministres, qui, à la Chambre, dans la séance du 50 dé-
cembre 1857> profita du rapport sur rélection de Mt. fiirago de Vische <;pmme député 4u collège de Strambino, pour porter la discussion sur la pression morale qai « été exercée par le clergé des Ëtats «ar<ies dans les dernières électjions. Quoique je sois d'avis que dans la vérification des pouvoirs on ne do>ft poîtit éUdiUr dm maximes générales de politique , je m'empressei'ai de dire que le discours de M. de Cavour fut quelque obose de plus qu'un discours; ce fut un véritable acte de gouvernement. D'accord avec les principes de laosge liberté en tout et pour tous qu'il a ooDstamment suivis, le président du Conseil ne se montra point du 4out surpris de la part prise par le clergé dans le dernier mouvement électoral. Il soutint que, pour lui, sa conviction était que les évéques avaient le droit d'envoyer aux curés des lettres ipastorales ; ceux-*ci de réunir chez eux leurs adhérents, de transformer les presbytères en clubs électoraux, d'entrer dans les assemblées électorales et d'y demeurer jusqu'à la fin des opérations. Tout en s'abstenant de prononcer si l'usage en avait été utile, bon, raisonnable, il ne manqua point de leur (reconnaître ce droit. Il ne trouva à redire qu'à ce que la tribune sacrée, l'autel, eussent été ti*ansformés en tribunes politiques; qu'on eût menacé des foudres de l'Église les candidats d'un autre ^parti et ceux qui loi seraient fayorables; qu'on eût cherché dans le confessional des armes pour agir sur les consciences timorées, c Je ne crains pas, dit-il, les luttes politiques lorsqu'elles sont soutenues avec des armes légales; mais je ne ipuis pas en dire autant lorsque le clergé peut impunément se servir des -armes spirituelles dont il est investi pour des devoirs tout autres que œlui de faire triompher
tel ou tel candidat. Ôh! alors, pour sûr, la hitte ne serait plus égale! Si on laissait l'usage de ces armes apirituelles s'établir et se consolider sur ce terrain , la société civile courrait les périls les plus ^aves; la lutte légale serait en danger de se changer en lutte matérielle. Quand le clergé peut impunément dénoncer dans les assemblées électorales ses adversaires politiques, depuis ceux qui régissent l'État jusqu'au dernier fauteur des idées libérales, comme des ennemis acharnés de l'Église, comme des hommes qui méritent les foudres divines, il pourrait aisément porter ceux qui l'écoutent à s'opposer au Gouvernement et à la majorité, nonseulement avec les armes de la légalité, mais en outre avec des moyens matériels. C'est pourquoi je n'hésite pas à proclanier que, si l'emploi abusif des armes religieuses pouvait avoir lieu impunément de la part du dei^é, nous serions, dans un temps plus ou moins éloigné, menacés des horreurs de la guerre civile. >
J'approuve complètement ces paroles; je ne fais des réserves qu'en ce qui concerne le confessionnal. Je ne saurais vraiment pas quelle confiance pourrait mériter celui qui aurait laudace de déposer qu'un prêtre lui aurait donné tel ou tel avis au tribunal de la pénitence, dans le secret d'une confession à laquelle il n'a fKHQt été forcé, mais qu'il est allé faire de sa propre volonté; attendu surtout que ce prêtre, mis en demeure de se justifier, ne pourrait pas répondre. Quant aux anathèmes de l'Église lancés contre les amis du Gouvernement, il aurait pareillement été à désirer qu'on «ût mis de la différence entre le prêtre qui en menace dans l'exercice de ses fonctions spirituelles et celui qui, daM^oote autre circonstance, pourrait dire, par exemple.
que rÉglise a menacé de ses foudres ceux qui mettraient la main sur les biens du clergé. Ces deux points à part, le discours de M. de Cavour ne peut pas être attaqué sans injustice. Certes, si le président du Conseil eût dû parler comme publiciste pour constituer un État et lui donner des bases législatives, il aurait parlé comme en 1850, lorsqu'il souhaitait au Piémont l'avénement prochain d'un état de choses en tout semblable à celui des États-Unis d'Amérique, où il y a séparation complète de l'Église et de l'État. Simple écrivain, il aurait fait les articles remarquables que M. Prévost^ Paradol a publiés dans le Journal des Débats et qui ont fait une si vive impression. Ce n'est pas lui qui aurait soutenu que l'État doit s'immiscer dans les doctrines que le clergé juge à propos de soutenir en faveur de ses propres intérêts, et que l'État a le droit soit de se placer entre le fidèle et le prêtre pour dire au premier ce qui est un péché et ce qui n'en est pas un , soit d'interdire au clergé de faire entrevoir à l'électeur l'enfer comme conséquence matérielle ou morale de sa conduite. Non, ce n'est point l'État qui doit enseigner au clergé quel est le langage qui convient le mieux à l'ardeur de sa foi et à la rigueur de sa discipline ; il ne peut pas empêcher au prêtre d'élire ceux qui feront les lois à venir, de dire aux électeurs quelles lois il désire, quels hommes lui paraissent les plus capables de les faire, et que, choisir des ennemis de TÉglise, c'est lui faire la guerre. Mais les choses changent d'aspect quand le clergé, comme cela a lieu en Piémont, est une autorité publique reconnue par le Gouvernement. Si celui-ci s'oblige, à reconnaître la religion catholique comme religion de l'État et à lui accorder une protection qu'il refuse aux autres
cultes dont il reconnaît seulement la liberté, rien n'est plus juste que d'exiger des ministres de cette religion des égards et des procédés proportionnés aux privilèges qu'il leur accorde; le clergé, en acceptant la situation dans laquelle il est, s'est imposé des règles toutes spéciales auxquelles il demeure naturellement sourais. Il serait mal venu à se plaindre de ce que l'État ne lui accorde pas une liberté illimitée, tandis que de son côté il tient absolument à ce que l'État demeure enchaîné aux engagements qu'ils ont pris d'un commun accord. Le clergé voit par là, il touche du doigt, ce qu'il en coûte à son action sur les masses d'avoir ainsi contracté avec l'État une union qu'il prône avec tant de chaleur sous les Gouvernements absolus. Il ne veut plus, comme autrefois, s'exposer à des périls pour remporter des victoires, il veut vaincre sans combattre, et pourvu qu'il n'ait pas à lutter, il sacrifie au bras séculier jusqu'à sa liberté et son indépendance. Il se réjouit lorsqu'il se voit protégé par des souverains, et il ne s'aperçoit pas que cette protection est bien souvent une de ces grâces que la Providence lui envoie dans les jours de son courroux. Plaise à Dieu que toutes les épreuves qu'il a partout à subir dans les Gouvernements libres servent à lui faire comprendre combien il est plus avantageux et plus honorable pour lui d'être soumis à la loi universelle des hommes, qui est de lutter et de combattre incessamment, et qu'il n'aura des chances heureuses que lorsqu'il combattra pour la liberté et au nom de la liberté! Plaise à Dieu qu'il se refuse enfin à ne voir que des ennemis de la religion dans tous ceux qui patronnent la séparation de l'Église et de l'État! L'exemple de l'Amérique devrait le frapper assez pour
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lui ouvrir les yeux et lui faire comprendre qu'il n y a pas de plus sincères amis du clergé que ceux qui voudraient qu'il fùÉ parlout entièrement libre comme dans ce pEiys classique de la liberté (1).
Je laisse de côté cette question qui est trop grave pour être traitée en passant, et je reviens à Texposïtîon du débat sur l'enquête relative à la pression morale exercée par le clergé. Le but évident du président du Conseil dès ministres était^ comme l'indiquent et ses paroles et l'esprit de son discours, de faire condamner l'abus des armes spirituelles employées par le clergé, telles que la menace formelle de rexcommunication ou le refus des sacrements. Tout en approuvant cette proposition, il y avait moyen de sauver, d'un côté, les principes généraux sur lesquels la liberté est entée, et de faire sentir, de l'autre, au clergé, que, dans la si^ tuation dans laquelle il est vis-à-vis de l'État, il lui est défendu d'abuser dn ses armes spirituelles. On avait le bonheur, sur un fait si important, de se trouver d'accord avec les représentants eux-mêmes de la droite. Dans la séance du 22 décembre, M. le marquis Costa de Beauregard s'exprimait effectivement ainsi: « Je suis
(!) M> de Tûcquevîlle rapporte» dans soa ouvrage sur la Démocraiie en Amérique y qtie s'élant lié avec une sorle d'intimité avec plusieurs membres du clergé catholique des Élats- Unis, fl irouva que ces hommes ne différaient entre eux que sur des détails î mais tous attribuaient principalement a la complèle séparaiioti de lËglise et de l'État l empire paisible que la reltgioa exerce en leur pays. «Je ne crains pas d'^ilTîrmer, ajoute rémîueui écrivain, que, pendant moa séjour en Amérique, Je ii*ai pas rencontré un seul homme, prêtre ou laïque^ qui ne soit tombé d accord sur ce point, v (Tom. II, di. ix.)
d avis que la menace d'excommunication ou .de refus de sacrement devra motiver l'enquête. Il est .évident pour moi que si Jlélecteur catholique , ^et qui a foi dans «la parole de son pasteur, est par lui mis dans l'altemative ou d'abdiquer sa liberté politique, ou de renoncer, à la dernière heure de sa vie, à la consolation suprême qui reste au chrétien mourant, il est évident, dis-je, que oe catholique .n'hésitera pas un instant, et qu'il aura subi la plus irrésistible des pressions morales. Dans ce cas, je .le dis vcncore, .l'enquête sera juste, J'enquête sera nécessaire. Mais je ne consentirais jarmais à tce qu'on la décrète .sur ces dénonciations «vagues ^générales de «menées et d'influences cléricales, qui n'aboutiraient qu'à jeter dans notre pays le désordre et la division, qu'à constater des opinions particulières plutôt que des faits ipréois et concluants. » On le voit : sur ce points l'acoord entre M. de Cavour et l'un des chefs de la droite était complet. J'aime à exposer, sur ce que j'avaneq, ^l'avis exprimé dans cette séance par M. Rattazzi qui, .alors, siégeait encore au banc des ministres, c C'était, dit^il, mon intention d'entrer dans le fond de la question et de soutenir qu'on doit admettre l'enquête dans les mêmes termes qu'elle a été proposée par mon ihouorableiûoUègue le «président du Conseil dés ministres; mais, après le discours <de l'honorable Costa de .Beauregard, j'avais ^presque renoncé à l'idée, de parler, parce qu'il me semblait que nous étions presque tombés d'accord. Avec la loyauté qui le distingue, il a. reconnu que, si vraiment il y avait quelques élections qui se fussent faites. sous Tintimidation des ^peines spirituelles, il était juste que ces sélections fussent annulées, et il a Joint sa voix à celle de tous les orateurs qui avaient pro-
posé Tenquéte, afin qu'elle ait lieu. J'applaudis à ces paroles, et, par conséquent, je crois tout à fait inutile d'approfondir de nouveau la question. J'espère, du reste, que son autorité aura sur ses amis une force beaucoup plus grande que n'en aurait ma voix pour les convaincre. J'ai la confiance que ses paroles parviendront à changer l'opinion de ceux qui sont contraires à l'enquête, et leur persuaderont qu'elle est dans l'intérêt de ceux qui siègent à droite beaucoup plus que dans celui de ceux qui siègent sur les autres bancs de la Chambre. »
L'honorable député Galvagno parla aussi dans le même sens. Il donna son adhésion aux principes développés dans la séance précédente par le président du Conseil ; et, tout en admettant l'influence honnête, juste et morale du clergé dans les élections, il conclut qu'il était d'une extrême nécessité de mettre un frein aux abus, c La discussion qui a eu lieu, ajouta-t-il, a fait connaître quels sont ces abus: menaces d'excommunication, refus des sacrements, voilà les vrais abus d'une influence dont le clergé peut jouir à juste titre pour la conservation de la morale publique et privée, pour apporter la paix et la concorde dans les familles. Ce sont des abus qui privent les électeurs de la liberté et qui peuvent vicier radicalement l'élection. >
C'est conformément à ces principes que M. Costa de Beauregard présenta une proposition ainsi conçue: « La Chambre, reconnaissant l'opportunité de l'enquête, lorsque dans les protestations présentées à la Chambre sont dénoncés des faits se rapportant directement aux personnes qui les ont produits et à celles qui en ont été Tobjet , lesquels faits tendent à prouver que des
ecclésiastiques, à l'occasion des élections, ont menacé des électeurs de l'excommunication et du refus des sacrements, passe à l'ordre du jour. »
Comme cette proposition parut un peu vague et que d'ailleurs elle tendait à faire établir par les Chambres une maxime, ce qui est contraire aux habitudes parlementaires, deux députés, MM. Montagnini et Alfieri, en présentèrent une autre qui s'appliquait pratiquement à Télection du collège de Strambîno, objet des contestations de la Chambre, et qui était en même temps de nature à servir de règle dans le jugement de toute autre élection semblable.
Cette proposition, qui non-seulement contenait celle de M. de Beauregard, mais tendait en outre à faire adopter par la Chambre qu'il y avait lieu à l'enquête quand le prêtre aurait exercé une pression dans l'exercice de ses fonctions sacerdotales, était ainsi conçue: « La Chambre, considérant que, lorsque dans la vérification des pouvoirs il se présente une accusation tendant à établir que la liberté des votes a été violée par une pression morale de la part du clergé dans l'exercice de ses fonctions sacerdotales, et par de menaces de peines spirituelles, il y a lieu à une enquête pour la vérification des faits allégués, et à l'annulation de ces élections lorsqu'il serait prouvé que ces faits ont pu altérer la liberté de la votation et son résultat, délibère qu'une enquête soit faite sur les faits de la pression morale allégués dans les protestations annexées au rapport sur l'élection de Strambino. »
Il est à croire que si cette proposition eût eu la priorité, le Ministère et la majorité l'auraient acceptée; et, je crois, la droite également.
Ainsi ow aurait donné aux demandes de ropinion publique une satisfaction qui n'aurait point paru un défi. Mais la priorité fut accordée à la proposition de M. Cadoma*, qui fut mise aux voix la première, parce que le président fut d'avis qu'elle était la plus ample*
Cette proposition était de la teneur qui suit: « La Chaimbre reconnaît que l'usage des moyens spirituels de la part di» clergé, pour influencer les élections, constitue une pression morale qui donne lieu à Tenquéte. >
Ainsi rédjgée , cette proposition n'avait évidemment qu'un caractère politique; elle transportait la question tout à fait hors du terrain sur lequel M», de Cavour l'avait placée , et sur lequel s'étaient successivement rencontrés-, sauf quelques ouances dans les opinions, MM. Costa de Beauregard, Rattaezi et Galvagno* Si le Ministère, ainsî que la majorité, pouvait encore l'accepter, il n'en était plus de même de la droite ; car elle était certaicipement , si non dans l'iuteDtion , du moins* dafis le fait, un défi porté contre elle.
M. de Cavoup aurait pu par son ascendant ramener la question sur son vrai terrain. 11 ne le fit pas. 11 se limita à déclarer qu'il ne voulait point donner de préférence à l'une de ces trois propositions plutôt qu'aux deux autres et qu'il se contentait de manifester son avis CDi généraL
<r Je n'ai pas, dit-il, l'intention de revenir sur la question à laquelle a donné lieu la proposition que j'ai faite à la Chambre , en la priant de décider en termes formels que, si on dénonçait dans une élection des faits de pression morale eiaercés par le elengé usant des armes spirituelles^ il y aurait besoin ée soumettre cette élection à une enquête, c|EKind les dénonciations
seraient: appuyées^ pai* des peivstoqiies dignes de coafiance, coriroborées pan des f^its. spécifias, quand elles seraient; en; un mpU de mUàr,e à £aire naif;re un doutj^ fondié sur l'existence des faits eux-mêmes. Je ne juge pas nécessaire d'ajouter d'autre^ considérations pour appuyer ma thèse, puisque de tous les qôtés de la Chambre il. s'est élevé des yqix influi^ntes qui ont donné leur sipprobatjon, a^. principe que j'ai soutenu. Ce principe ayant été fprmuJié de plusieurs manières, je m'abstien4irai de manifester mon avis sur une plutôt qua sur une autre de ces formules. Il me seipble toutefois qu'on, doit préférer celle qui résume le plus fidèle- . ment l'opinion récemment exprimée, et les sentiments qui se sont manifestés sur tous les bancs de la Chambre relatii^ement à Yabus des armes spirituelles dans les élections politiques. C'est k 1^ formule qui rendra le plus fidèLement cette idée que je suis prêt à donner mon adhésion, h ■ ■
Il me semble évident, d'après ces paroles, que le but de M. de Cavour était de faire considérer Vabus des cormes spirituelles commie vicianit la liberté des élections. Ce n'est pas seulement l'esprit de ses paroles, c'en est l'expression textuelle. Mais la portée de la maxime qu'il, voulait faire adopter par la Chambre a été agrandie parlas mots de M, Cadorna: l'usage des moyens spirituels. Ces mots n'ont point du tout rehaussé la question ; ils l'ont portée dans le vague et l'indéfini en la rapetissant. Ils portent évidemmient l'empreinte d'un sentiment de défiance eavers. la liberté. C'est pourquoi M. Galvagno, qui avait approuvé, les discours de messieurs de Cavour et de Beaurçgard, prit la^ parole poui; dire: * Je we réserve de feiji:^ ob^eryer que si l'on
dit abus, Tabus renferme nécessairement un motif d'enquête; si Ton dit usage, je dis qu'il peut constituer un acte légitime de libre volonté , et je m'explique : je suppose que quelqu'un de conscience timorée aille consulter son curé , et que celui-ci lui dise : vous devez en conscience voter pour un tel ; eh bien , ici il y a usage des moyens spirituels, et nous ne pouvons certainement pas nous immiscer dans des cas de conscience. Ce n'est que l'abus que nous voulons frapper, et l'abus des moyens spirituels peut se vérifier seulement lorsqu'il se manifeste en public, c'est-à-dire lorsqu'il se manifeste par le prêtre dans l'exercice de ses fonctions. »
Ce fut aussi l'avis de l'honorable député Vallauri : « M. Cadorna dit que , la Chambre reconnaissant que l'usage des armes spirituelles a pu vicier les élections, etc. Il me semble que c'est une proposition trop générale , et qui soumettrait à l'enquête même cette partie de prêtres qui s'est contenue dans les limites de la liberté accordée par les institutions constitutionnelles. On pourrait donc dire abus et non usage des armes spirituelles. >
M. Mellana, de la gauche, répondit à M. Vallauri que, dans le cas dont il s'agissait, l'usage constituait un abus. M. Cadorna tâcha de se justifier de la manière suivante des reproches qu'on lui avait adressés: c Toutes les fois, dit-il, qu'un moyen spirituel est employé pour un but différent de celui auquel il est destiné, il y a abus. Par conséquent l'abus est dans l'acte même de faire servir ces moyens spirituels comme instrument d'un parti politique. Mon intention est de faire sanctionner par la Chambre que cet usage est par lui-même et tou-
jours un abus. Je me propose de faire prononcer par la Chambre que ce n'est pas seulement parce que le moyen spirituel aura été employé d'une manière plutôt que d'une autre , ou parce qu'on se sera servi d'un moyen plutôt que d'un autre , qu'il peut devenir un abus ; mais que l'abus existe par cela seul que le moyen spirituel aura été mis en œuvre pour exercer une pression sur la conscience dans un but politique et de parti. Tel est le principe que je soutiens et qui a toujours été soutenu par mes amis qui siègent de ce côté {centre gauche) de la Chambre. On a dit que ma proposition ne permet pas qu'un individu du clergé puisse donner de conseils à celui qui lui en demande. Non , messieurs ; elle ne contemple que les actes qui s'exercent par un individu du clergé sur un autre dans le but de produire une pression morale. »
On n'aurait qu'à appliquer au Gouvernement la doctrine soutenue ici par M. Cadorna, pour voir quels inconvénients il en résulterait. Les ennemis du Gouvernement constitutionnel pourraient très bien soutenir que toutes les fois qu'un moyen quelconque sera mis en usage par le Gouvernement dans un but dififérent de celui auquel il est destiné , ce sera un abus de pouvoir. Ainsi dans les mouvements électoraux quand le Ministère se sert des intendants, des syndics, pour exercer une pression morale sur les électeurs en faveur du parti politique qui à la Chambre le soutient de son vote ; lorsqu'il employé le télégraphe ou tout autre moyen semblable, dans un but politique, il exercerait une pression morale qui pourrait donner lieu à des enquêtes; il commettrait un abus de pouvoir. Si l'Eglise, lorsqu'elle se sert de son influence religieuse dans un
bat politique , abuse de son pouvoir^ pomrquoi l'État n'abuse-t-il du sien , lorsque les moyens qu'il a dans. Ve» mains pour l'intérêt de tous, il les tnansforme- de manière à servir un parti? Qu'on mette l'État dans ces entraves ; qu'on .établisse qu'il doit,, comme TÉglise, planer au dessus des partis , des luttes politiques , et demeurer spectateur indiffèrent, et I'oik vevra si h Gouvernement constitutionnel n'est pas sapé daos sa base, s'il est un Gouvernement possible dans ces conditions-là.
Heureusement, ce n'est pas ain^ que les régimes constitutionnels comprennent leur mission. Depuis la circulaire de Casimir Périer en 1831 jusqu'à celle de M. de Cavour en 1858, il est établi que le Gouvernement ne peut ni ne doit demeurer étranger aux manœuvres électorales. Les doctrines de M. Cadorna renverseraient tout à fait ce système ; car toute atteinte portée au principe de liberté rejaillit fatalement sur tout l'ensemble des institutions libérales. Ce n'est pas impunément qu'on flétrit une liberté. Le eoup qu'on lui porte a son eontre-coup sur toutes les autres, et souvent c'est celle qu'on aimait le plus qui subit la plus grave atteinte.
L'adoption de la proposition Cadorna causa une douloureuse impression à l'étranger, surtout dans ce noyau d'hommes éminents qui ont appartenu aux assemblées parlementaires de la France et qui prennent un si vif intérêt à la marche du Gouvernement représentatif en Piémont. Heureusement les hommes , auxquels la Chambre piémontaise a confié la tâche de procéder à l'enquête sur la pression morale du clergé, sont meilleurs^ et plus libéraux que la proposition elle-^
même. Il n'est donc point à craindre que le jugement qu'ils rendront porte^ l'empreinte de la pression politique. L'enquête sera maintenue dans les limites de sagesse et de liberté que lui a tracées dans son mémorable discours du 50 décembre M. le président du Conseil. Cela servira , je l'espère , à diminuer la pénible impression qu'ont produit à l'étranger les débats relatifs à cette pression morale, et, ce qui est plus important, à faire cesser les accusations et les médisances des ennemis du Gouvernement sarde.
Il y en a beaucoup qui pensent qu'on doit s'en tenir à cette fomeuse maxime: « Fais ce que tu dois, advienne ce que pourra. » Pour eux les conclusions qu'on peut tirer d'un acte sont peu de chose. Qu'il me soit permis de m'inscrire en faux contre cette manière de voir. Aujourd'hui pour le grand bonheur de l'humanité l'opinion publique est la reine du monde; il n'y a plus de frontières qui tiennent. Un diplomate le disait au commencement du règne de Louis XVI: « Le Gouvernement qui sait l'établir le mieux à son avantage, double avec l'idée de ses forces réelles la considération et le respect qui furent et seront toujours le salaire d'une administration bien dirigée, et le garant le plus certain de sa tranquillité. »
Si nous étions dans des temps ordinaires, et que la cause des Gouvernements représentatifs triomphât en Europe, je comprends qu'on pourrait ne pas s'en tenir aussi strictement à ce que j'avance. Mais nous devons songer dans quels temps exceptionnels nous vivons, combien de regards malveillants sont dirigés sur ces Gouvernements» Cela est plus vrai pour le Piémont que pour tous le* autres pays, à cause do son voiskiage avee
rAiitrîche. C'est pourquoi M, Saint-Marc Gîrardin disait, il y a quelques années, que les Gom^ernements représentatifs sont lenus aujourd'hui d'être, pour aînsî dire, irreprochnbles. Dure condilion et qui doit faire trembler tous les amis de cette aorte de Gouvernement, mais qui impose en même temps de grandes obligations a tous les peuples qui jouissent encore de ce genre d'institutions, et surtout aux Assemblées qui représentent cps peuples,
Quellf? responsabilité n'aurn-t-on pas encouru (ajoutait, à propos de la crise ministérielle survenue en Piémont dans le mois de mai 1852, féminent publiciste que Je viens de nommer) si par de misérables divisions de partis on a discrédité tant Sfïit peu le Gouvernement représentatif, affiibli Fautorité du Ministère, qui représente le parti constitutionnel, et donné des arguments aux adversaires nombreux et divers des institutions libérales?
« Ce qu*il y a de pis, concluaît-il, pour un système de gouvernement, c'est de tomber sous les fautes de ses amis et de ses passions. Or c'est malbeureusement ce qui est plusieurs fois arrivé au Gouvernement représentatif, M, de Metternicb disait un jour que le Gouvernement repiésentatif était un instrument dont il n'y avait que d'excellents musiciens qui pussent jouer, parce que l'instrument est difficile et capricieux. Je cnûs qu'il en est à peu près ainsi de tous les Gouvernements. Ce sont des instruments que les bons artistes peuvent seuls toucher. Mais si le Gouvernement représentatif est un Gouvernement diflîcîle à ]>ra tiquer, raison de plus pour que ses partisans soient d'autant plus prudents, plus avisés, plus circonspects, et qu'ils ne mettent pas leurs fautes et leurs passions sur le compte du système- Quand le Gouvernement représentatif tombe sous les coups de
ses ennemis naturels, c'est un malheur; quand il tombe sous les fautes de ses partisans, c'est un remords. »
Certes, ce n'est pas la chute du Gouvernement représentatif, je le répète , qui est à craindre en Piémont. La parole loyale du Roi le défend; le pays tout entier veille à sa conservation. Le nouveau Gouvernement a soutenu trop de luttes , a surmonté trop de crises, pour qu'on ait de craintes sur son avenir. Mais il est une autre crainte qui doit nous préoccuper, et dont le résultat, je n'hésite pas à l'affîrmer, serait aussi déplorable que la chute du Gouvernement même; ce serait, je l'ai dit plus haut, le discrédit dans lequel il tomberait lorsqu'il se fourvoierait loin de la sagesse et de la prudence. Privé de l'ascendant moral que donne une conduite honorable, le Piémont manquerait absolument à sa mission principale, qui est d'exercer une heureuse influence sur les destinées des autres provinces italiennes. Il serait responsable du retard des réformes et des améliorations qu'elles attendent. C'est pourquoi il me semble que toutes les fois que le Gouvernement sarde veut entreprendre une grande réforme politique ou religieuse , il devrait se poser cette question préjudicielle: l'effet qui en résultera sera-t-il favorable ou non aux populations italiennes? et baser ses mesures sur la réponse qu'il aurait à se faire. Ce n'est pas , bien entendu , à ceux qui n'attendent le salut de l'Italie que des révolutions ou des complots que mes paroles s'adressent ; c'est à ceux qui n'ont pas déserté l'école politique de MM. Gioberti, Balbo et Azeglio; à ceux qui sont convaincus que les espérances de l'Italie ne meurent jamais; à ceux qui, ayant vu les prodiges de 1848, ne désespèrent pas de
leur retour dans un temps plus ou moins éloigoé. C'est à ceux qui espèrent même contre respërance que je m'adresse et que je dis: si celle que vous aimez •gémissait dans les fers, et que ses peines vinssent à s'aggraver ou à diminuer, selon que vous tiendriez telle ou telle conduite, ne cboisiriez-vous pas entre deux manières d'agir également honorables celle qui , quoique moins agréable pour vous , rendrait plus Itères les chaînes de votre bien-aimée ? Eh bien ! c'est Tltalie qui est cette bien-aimée; il dépend de vous de la rendre plus heureuse ou plus malheureuse , de rapprocher ou 'de retarder le jour ^où elle pourra se rendre à vos embrassements. Qui est-ce qui aura le cœur d'hésiter sur la marche à suivre?
Je connak les objections qu^on &it contre ce système; je n'en veux point cacher la gravité; les voici. Le clergé , dit-on , dans les dernières élections a jeté un défi au Gouvernement, comme de puissance à puissance. Il ne s'est pas contenté d'user de tous ses moyens d'influence, il en a voulu abuser. Il a accusé le Gouvernement d'être persécuteur de la religion; il en a dépeint les serviteurs et les amis conune des hommes irréligieux et ennemis du peuple. Faut-il donc laisser ce défi sans réponse? Ce serait reconnaître .notre propre impuissance et laisser dans les mains du clergé des armes dont il pourrait un jour ou l'autre se servir avec Je succès le plus assuré. En outre, il y a plusieurs points de la législation concernant les rapports de l'Ëglise avec l'État, qui ont besoin d'être modifiés. Jusqu'à quand le Piémont demeupera-t*il dans une pareille anomalie? Jl est de son honneur et de sou intérêt d'en sortir.
Voici mes réponses.
Que le clergé ait jeté un défi au Gouvernement, je l'admets; mais, pour être juste, je demande: en quoi donc Ta-t-il mis au défi? Est-ce en ce que celui-ci poursuit admirablement la voix des réformes politiques? En ce qu'il s'est posé comme le défenseur des intérêts italiens? Enfin en ce qu'il conserve loyalement les libertés accordées par Charles-Albert , et qu'il tend à en développer l'esprit dans toutes les branches de l'administration ? Je ne me le dissimule point. Le clergé sarde n'est généralement pas assez instruit sous le rap- <port politique pour comprendre tous 'les bienfaits des Gouvernements libres. Je le dis sans amertume, quoiqu'avec un vif regret. Toutefois je ne crois pas me tromper en disant que, s'il ne prend pas un vif intérêt à la cause constitutionnelle, il est fort éloigné de travailler à la ruine de cette cause. S'il a pris une part si active dans les dernières élections, c'est uniquement parce qu'il a cru que la presse qui appuyait le Ministère était, sauf quelques exceptions, contraire au clergé, qu'elle ne s'arrêtait pas même devant la diffamation et la calomnie , qu'elle ne respectait point les choses les plus sacrées ; et il en a conclu naturellement que les candidats proposés par ces journaux devaient être des -hommes propres à voter des lois contraires aux doctrines de l'f^ltse romaine. C'est pourquoi de son côté il s'est aussi jeté dans la mêlée; et, en se plaçant -sur le terrain des passions, il s'^n est lui-même imprégné. Il en est résulté que l'influence du clergé, qu'on croyait avoir assez minée pour n'avoir plus à la craindre, s'est retrouvée encore assez. forte pour don^ ner de sérieuses inquiétudes au Gouvernement. C'a été UQ coup d'opinion, qui pendant quelques jours n'a pas
fait craindre moins qu'un coup d*État Mais je dis: ce qu^il y a eu d'abus de la part du clergé dans les manœuvres électorales , ce qui a été de nature à vicier la liberté des élections, est déjà destiné à tomber sous les atteintes de Tenquête parlementaire votée par la Chambre. On a pris les précautions nécessaires pour que les inconvénients signalés ne se reproduisent plus. Après cela, il me semble qu'un bon Gouvernement devrait, dès qu'il connaît le mal, en trouver les remèdes, soit à l'endroit du clergé qui a fait abus de son infîuencCj soit relativement à la partie de la population qui Ta subie-
Je sais tout ee qu'il y a d'impopulaire à constater l'importance de Tesprit religieux et la nécessité qu'il y a pour les Gouvernements, tels qu'ils sont organisés dans la société actuelle, de s'accorder avec lui- Néanmoins cela ne m'empêchera point de signaler hautement cette nécessité. Même en reconnaissant que dans ses craintes et dans ses désirs, cet esprit est quelquefois ombrageux, susceptible, exigeant; qu'il tombe même quelquefois dans le courant des idées fausses, qu'il a mission de combattre; en faisant enfin, aussi largement qu'on le voudra, la part des injustices à subir, des précautions à prendre, je dirai api es comme avant, appuyé sur une autorité respectable : ^ Ne disputez pas aigrement avec la religion ; ne redoutez pas les influences religieuses, les lib'îrtés religieuses; laissez-les s'exercer et se déployer grandement, puissamment; elles vous apporteront en définitive plus de paix que de lutte, plus de secours que d'embarras* (1) »
(1) De la démocmik en France^ par M, Guizot, ehap. vu.
Quant aux dnngers qui résultent de Tinfluence politique du clergé, qu'il faut bien prendre garde de ne pas confondre avec l'esprit religieux, ils disparaîtront aisément pourvu qu'on s'eflforce de répandre les trésors de l'instruction dans le sein des populations. Le clergé alors aura beau prêcher ses doctrines outrées; les électeurs sauront à quoi s'en tenir. Gagnons de voix à nos idées, et nos idées triompheront. Une des erreurs de notre temps, écrivait récemment M. de Rémusat, est de croire, dès qu'un inconvénient se fait sentir, qu'il suffit de quelque combinaison législative pour s'en délivrer. Les réformes sont bonnes assurément, mais elles ne sont ni bonnes à tout, ni d'une efficacité sans limite, et quelques dispositions écrites ne changent pas un mouvement d'idées, un état des esprits, une cause morale enfin dont les effets inquiètent. « Tout est opinion à la guerre, disait Napoléon ; après une bataille perdue, la différence du vainqueur est peu de chose; c'est l'influence morale qui fait tout. > Ce qui est vrai à la guerre, est encore plus vrai dans la politique, et c'est pour donner toute sa force aux ressorts de l'opinion que les Constitutions libres furent faites.
Mais à cette tâche le Gouvernement seul saurait-il suffire? Non : il lui faut le concours de tous les hommes qui appartiennent au parti libéral. Le clergé en a donné le premier l'exemple et aucun moyen ne lui a si bien réussi que les associations. C'est celui qui a été adopté dans le temps par la Belgique et qui lui a valu de si heureux résultats. Il y a quelques années ce pays était réduit où en est le Piémont aujourd'hui. « Déjà par le confessional on régnait sur les femmes, par les femmes sur les électeurs, par ceux-ci sur la commune, sur la
province^ sur l'Étal lui-même, car on refusait l'absolulion à ceux qui lisaient des journaux libéraux, ou qui votaient pour les candidats progressifs (!}. » Les libéraux ne se découragèrent pas. Us ne refusèrent pas la lutte ; ils racceptèreût- Ils combattirent une influence avec une autre influence. Au lieu de blesser les adversaires avec des lois inutiles, ils recourirent à la liberté pour guérir les blessures quon lui avait apportées. Le succès fut si grand, qu'en 1845, sous un Minis* tère qui avait fait appel à T influence politique du clergé, tous les candidats ministériels échouèient à Bruxelles, à Anvers, à Liège. Tous ceux qui avaient prêté main ferle au Ministère (2) succombèrent, et ce Cabinet, qui dans le dernier vote de la session précédente avait réuni 60 voix contre 20, dut résigner ses pouvoirs-
Le résultat aurait-il été obtenu par des mesures telles que Y incarnera lion des biens ecclésiastiques, qu'une partie de la presse propose aujourd'hui comme une panacée à tous les maux de TÉtat? Qu'on me permette au moins d'en douter. La violence d'uo pareil moyen n'aurait fait que perpétuer ou aggraver les maux qu'on aurait prétendu guérir- Celui qui sème la violence, ne doit s'attendre à recueillir que la violence. Par de telles mesures, au lîcu de diminuer Tinfluenee du clergé sur les populations , on ne fait que raccroître davantage. Le jour où le clergé pourra se poser comme vaincu, il sera vainqueur. Les victimes commandent la sym~ pathie. La persécuîion est un aimant qui attire à lui les forces de tout le monde. Ceux-mêmes qui auraient
(i) Revue des Deux-Mondes, 45 jaîJlet iÔiS, p. E65.
(2) Le MiQJstère Noihooib.
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toujours combattu les empiétements du clergé, se rangeraient alors de son côté pour combattre les empiétements de l'état.
Mais je veux bien supposer que Yincamération obtienne l'approbation générale. Vous aurez un clergé salarié. Eh bien! croyez-vous qu'alors vous aurez remporté une victoire décisive, et que le grand obstacle que vous voyez surgir devant vous sera supprimé?
Qu'on veuille bien peser les paroles que je vais citer à cet égard: elles appartiennent à un homme dont l'étude et l'expérience ont fait une autorité digne de la plus grande confiance. Je nomme M. de Tocqueville. c J'ose penser, dit-il, contrairement à une opinion bien générale et fort solidement établie , que les peuples qui ôtent au clergé catholique toute participation quelconque à la propriété foncière, et transforment tous ses revenus en salaires, ne servent que les intérêts du Saint-Siège et ceux des princes temporels, et se privent eux-mêmes d'un très grand élément de liberté (I). >
Je ne donne pas plus d'importance à ce que j'entends dire à tout moment que les Gouvernements ne doivent pas s'arrêter dans leur marche, que s'arrêter c'est reculer. Eh, mon Dieu ! jusqu'à quand se laissera-t-on intimider par des mots? Sans doute un Gouvernement doit marcher en avant; mais n'y art-il plus à faire que des lois concernant le clergé? Si cela était, M. de Cavour serait un grand réactionnaire ; car depuis qu'il a succédé à M. d'Azeglio dans la présidence du Conseil, il n'a patronné en ce sens que la réforme proposée par M. Rattazzi,
(i) Vancien régime et la révolution française^ pag. 173.
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ayant pour but d'ôter du budget la somme des 900 mille francs alloués au clergé. Heureusement il y a d'autres moyens de se montrer ami du progrès que de s'en prendre au clergé. S'il n y avait plus que des réformes ecclésiastiques à accomplir, je concevrais qu'on s'y appliquât d'une manière toute spéciale; mais il y a mille autres branches de l'administration qui exigent des réformes, et des réformes urgentes. Les communes attendent depuis bientôt dix ans leur affranchissement et la réforme de leurs finances. Ceux qui savent combien est intime et nécessaire la liaison de la liberté politique avec la liberté d'administration locale, et que l'une doit périr lorsqu'elle ne s'appuie pas sur l'autre, ceux-là pourront juger s'il n'y a plus d'autres réformes à faire que celles qu'on propose contre le clergé. Aura-t-on d'ailleurs acquis une liberté nouvelle, parce qu'on aura fait passer une loi sur le mariage ou sur Vincaméra-lion des biens ecclésiastiques? Quant à moi, tout le fruit que j'en prévois, c'est des adversaires plus aigris; et je ne comprends pas quel avantage il en peut revenir au Gouvernement.
Mais je vais plus loin : j'admets qu'il y ait utilité dans ces réformes, et que la législation ait besoin d'être renouvelée sur ce point. Alors je dirai : disposez l'opinion publique en faveur de ces changements; n'en déclarez pas la nécessité d'un mois à l'autre. Si vous voulez qu'une réforme ait de la consistance et de la durée, pensez-y mûrement avant de l'accomplir. Jetez un regard sur l'Amérique et sur l'Angleterre. Elles vous apprendront que ce qui se fait par l'impétuosité de la passion, ne réussit pas, et que la prudence, comme l'a dit un poète philosophe, est une déesse dont les
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conseils font tout réussir; sans la prudence, tout va mal. C'est à cette école que vous apprendrez que la force privée des conseils de la prudence travaille à sa propre ruine, et qu'au contraire elle est protégée du ciel lorsqu'elle est jointe à la modération. Vous y apprendrez surtout que demander à un extrême des forces qui n'y sont pas, à l'effet de se défendre contre l'extrême contraire, c'est, selon l'expression de M. de Salvandy: « s'enfoncer dans la nue en voulant fuir l'orage. >
Yoilà pourquoi dans ces pays, lorsqu'on présente une loi à la sanction du Parlement, elle est toujours sanctionnée d'avance par l'opinion publique. On ne s'empresse jamais, et pourtant on régit le monde. L'Amérique lutte d'abord pendant neuf ans, sans jamais se lasser, pour conquérir par la guerre son indépendance; puis, pendant dix autres, pour fonder le Gouvernement politique. L'Angleterre étudie et discute pendant plus de cinquante ans sa réforme parlementaire, qu'elle n'accomplit que cinquante ans à peine après sa grande révolution de 1688. Ces deux pays n'ont ni l'un ni l'autre pris l'immobilité pour la perfection. Mais ce n'est pas du tout le mouvement à outrance qu'ils ont érigé en système. Qu'on là'adonne donc à cette activité laborieuse, incessante, qui étudie les obstacles avant de vouloir les surmonter. Mais qu'on fasse attention, qu'en voulant agir à tout prix, on tombe dans cette activité que M. Balbo appelait ingénieusement Vqperosità del nulla, l'activité à faire des riens. Qu'on n'oublie pas surtout le conseil que nous donne un maître en politique tel que Guichardin: « Celui qui saurait, dit-il en" quelque part, allier la promptitude à la patience, et se servir de chacune à son temps, serait divin; mais parce que
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c'est presque impossible , je crois que, omnibus cornparatis, la patience et la modération accompliront de plus grandes choses que la promptitude et la précipitation. »
Conseils pour conseils, je préfère ceux qui nous ont été donnés par des autorités incontestées, par d3s hommes exercés au maniement des affaires^ à ceux qui viennent d'un patriotisme sincère sans doute , mais qui n'est acceptable qu'autant qu'il est éclairé.
Il me reste à dire quelques mots de la politique du Gouvernement relativement aux autres provinces italiennes. Elle est d'ailleurs très intimement liée à la politique intérieure: l'une s'appuie même sur l'autre. Les paroles que disait, il y a huit ans, un hooime d'Ëtat d'Angleterre , ne sont pas moins vraies aujourd'hui qu'alors, c Par quelques années de bon exemple^ écrivait M. Cobden, le Piémont fera beaucoup plus pour l'émancipation des autres peuples dltalie que ne pourrait faire le canon (\). > Ce but le Gouvernement sarde saura bien l'atteindre lorsqu'il tournera tous ses efforts à faire disparaître toutes les défiances que les Souverains italiens nourrissent encore à son égard. Il doit pour cela rétablir cette politique que conseillait M. Guizot dans une communication bien connue à M. Pellegrino Rossi (2),
(1) « À few yeaps of good example will do more than artillery and musketry to émancipante the other nations of Italy. » (Risorgimento, 24 décembre 1849.)
(2) Voici comment s'exprimait à l'endroit de cette dépêche, dont M. Guizot donna lecture à la Chambre des pairs dans la séance du 12 Janvier 1848, un homme français de naissance , mais italien de cœur et de sentiment, M. Victor Cousin : « Aux paroles de M. le comte de Sainie^-Aulaire, disait^l daos la séance
en date du 27 septembre 1847. Ce que la France voulait faire alors en Italie, c'est au Piémont de l'accomplir aujourd'hui. Mais il faut que l'opinion publique vienne en aide au Gouvernement dans l'accomplissement d'un devoir aussi difficile. Le Cabinet de Turin aura beau se montrer animé des sentiments les plus équitables et les plus généreux, et en apporter sa conduite pour garant, il ne parviendra pas à gagner la confiance des autres Souverains d'Italie tant que la presse né cessera pas d'user un langage malveillant à leur égard. En vérité, je le demande: que croit on gagner en suivant une telle voie de provocation? Si vos paroles avaient un écho parmi les populations italiennes, je comprendrais la raison de votre langage ; mais, malheureusement, ceux qui les lisent n'en profiteront pas: ils puisent
du 13 janvier, j'opposerai d'abord celles de M. le président du Conseil, qui connaissait bien que la situation de rAutriche en Italie était pleine de difldcultés et de périls : que rAutriche se seutait facilement alarmée dans son existence italienne. Sous ce langage mesuré de l'homme d'État pratique perce aisément Toplnionde l'historien et du philosophe. Je dirais, ajoutait-il presque en commentant les paroles de M. Guizot, à cette vive et impétueuse Italie qu'infailliblement un jour la liberté, lorsqu'elle aura grandi et duré, amènera l'indépendance, tandis qu'aujourd'hui tout effort pour conquérir avant le temps l'indépiendance, échouera et accablera la liberté. L'avenir n'appartient qu'a Dieu. 11 faut savoir l'attendre et non le devancer. Un jour nos enfants auront peut-être une tâche formidable, et Dieu n'aura pas condamnée l'Italie à ne s'appartenir jamais à elle-même. Mais, pour le moment, notre lâche est différente, et elle est déjà assez grande. La seule guerre utile que les Italiens doivent faire à V Autriche, c'est d'être prudents et unis, c'est de suivre avec confiance les gouvernements qui sont à leur tête et de leur prêter par là la force dont ils ont besoin. »
même dans Tâpreté de vos jugements un motif de s'aigrir toujours davantage. Espère-t-on d'exercer une influence sur la diplomatie ? Eh ! mon Dieu ! Quand la diplomatie s'est elle laissée convaincre par de tels moyens? Il n'y a pas de doute : un langage pareil est tout à fait inutile ou dangereux (1). Il n'y a même plus le mérite du courage, à l'heure qu'il est, de parler ainsi. Ce mérite, à mes yeux, consiste aujourd'hui beaucoup plus dans un silence plein de dignité que dans un verbiage plein d'ostentation; car il est souvent plus difficile et plus louable de se taire que de parler. Cela étant, pouiquoi voudrait-on entraver l'heureuse influence du Gouvernement?. Je n'attends rien de l'étranger : il est l'unique et véritable ennemi de l'Italie; mais j'ai droit de ne désespérer jamais d'aucune àme italienne. Qui aurait cru, quand la voix éloquente de M. Gioberti engageait les peuples d'Italie à ne pas refuser leur confiance dans leurs princes, que de ces princes mêmes viendrait l'occasion du grand mouvement réformateur de 1848? Pourquoi cet exemple ne pourrait-il pas se renouveler? Nous sommes dans des temps où, selon l'expression de M. Royer-CoUard , « il faut s'attendre à l'imprévu. > Malheur à ceux qui, par leurs imprudences ou par leur fougue, retarderont l'avènement de jours plus heureux pour notre patrie commune! Malheur à ceux qui ne sauront pas sacrifier à l'intérêt de leurs frères les haines de parti et jusqu'aux justes susceptibilités !
(i) Voir à ce sujet les réflections pleines de bon sens et de patriotisme contenues dans un article de mon honorable ami le comte Charles Alfieri, ayant pour titre : La Sardegna e le Due Sicilie^ que je publiai dans la Rivism Contemporanea Cortobrenovembre 1856).
L'examen de la politique du Gouvernement sarde ris^à-vis des Cours italiennes me ramène tout naturellement à l'examen de cette politique vis-à-vîs de l'Autriche» La conduite du Piémont à Tendroit de cette puissance trouve au dehors suilout beaucoup de censeurs et quelques-uns aussi parmi ceux qui se donnent pour dépositaires des véritables traditions de la Maison de Savoie- Il semblerait, à les entendre , que la politique suivie aujourd'hui par le Gouvernement constitutionnel soit un démenli aux nobles traditions du passé, et par là un fait éminemment révolutionnaire. Je ne suis pas de l'avis de ces messieurs, et cela pour un motif assez fondé même à leui^ yeux; car, bien loin d'être en contradiction avec celle de la glorieuse monarchie qui nous gouverne, cette politique n'en est que la continuation. Depuis quatre siècles la Maison de Savoie marche sur Milan et la Lombardîe ; telle est la véritable politique piémontaise, la politique italienne, celle d'Emmauuel- Philibert, de Charles-Emmanuel I, de Charles-Emmanuel IIL Dès le quinzième siècle il y a entre les Milanais et le duc Louis de Savoie une ligue où on dirait que se retrouvent toutes les espérances de Charles- Albert, et même déjà toutes les causes qui Font fait échouer. Dans le plan fameux de Henri IV pour la réorganisation européenne, les ducs de Savoie devenaient rois de Lombardie. Quand, il y a un siècle, Charles-Emmanuel III s'alliait avec Marie-^Thérèse dans la guerre de la succession de TAutriche, par une subtilité diplomatique singulière il réservait ses droits sur le duché de Milan dans la convention provisoire d'alliance. En 1755 ce même prince , dans le manifeste de guerre entreprise d'accord avec la France contre l'Autriche pour l'élection
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d'un roi de Pologne , déclarait que la Coup de Vienne lui avait fait sentir par ses démarches < qu'elle fondait sur sa ruine celle de la liberté d'Italie , dont sa royale Maison avait toujours été le plus ferme soutien. » Je passe sous silence Victor-Amédée II, dont les paroles sur l'Italie sont trop célèbres pour avoir besoin d'être mentionnées, et Victor-Amédée III, qui dès 1791 proposa une ligue italique pour n'être pas astreint à demander le secours de l'Autriche.
Cette politique italierme ne fut pas même interrompue dans les tristes jours de 1814: on connaît le Mémorandum du comte d'Agliè à lord Castlreagh au Congi'ès de Vienne. « On a souvent reproché à la Cour de Turin, écrivait le représentant du Roi de Sardaigne, un désir d'agrandissement; mais si celle de Vienne persistait dans son intention de conserver tous les pays qu'elle occupe en Italie, elle mériterait le même reproche. I^s princes de la Maison de Savoie, placés entre deux puissants voisins qui avaient continuellement l'œil sur les États de cette Maison, ont toujours dû chercher tous les moyens de se fortifier et de s'agrandir à mesure que s'agrandissaient leurs voisins , et que le système militaire prenait une extension inconnue dans les siècles passés... Lorsqu'une puissance déjà formidable annonce l'intention de s'approprier la meilleure et la plus vaste partie de l'Italie, et d'étendre son domaine jusqu'aux confins du Piémont , on ne doit pas taxer de cupidité les eflforts que la Cour de Turin ferait à l'effet d'obtenir une augmentation de territoire et des moyens proportionnés au danger dont elle est menacée. Dans ce cas, l'agrandissement est non une ambition, mais une garantie ; il est un moyen indispensable à son indépen-
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dance. Au contraire les intentions de rAutriehe ne sont justifiées par aucun motif de nécessité et elles ne concernent aucunement sa sécurité et son indépendance. On peut même aller plus loin et affirmer, sans hésiter, que l'agrandissement dont il est question , bien que considérable en apparence, n'aurait pas d'autre résultat que l'asservissement de l'Italie et la destruction de l'équilibre dans le midi de l'Europe, sans procurer à l'Autriche de vrais et de solides avantages. Cette affirmation, si étrange qu'elle puisse paraître, est fondée sur la raison et sur l'expérience ; les confins naturels qui séparent l'Italie de l'Allemagne sont trop marqués pour que ces deux pays puissent jamais former une seule nation. Les habitants des provinces italiennes soumises à l'Autriche ne peuvent pas plus aujourd'hui s'assimiler aux Allemands, qu'ils l'auraient pu, il y a un siècle , quand ils passèrent sous la puissance de l'Autriche, à
Cette attitude vis-à-vis de TAutriche ne fut pas même, quoiqu'on en dise, démentie par M. de la Marguerite, lorsqu'il dirigeait la politique extérieure du Piémont sous le gouvernement de Charles-Albert.
« La politique de l'Autriche, ainsi écrivait-il dans une dépêche officielle adressée en 1855 aux représentants sardes à l'étranger, n'a pas changé (depuis 1795 en ça), elle a toujours les mêmes fins; son ambition est encore plus grande. Dans le même temps qu'elle convoite les légations pontificales, elle jette un regard de cupidité sur la rive droite du Tésin, qu'elle voudrait repasser pour étendre ses confins au-delà des limites fixées par les traités de Worms et d'Aix-la-Chapelle. Si Gênes est devenue une partie des États sardes, ce n'est certaine-
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ment pas à rAutriche que nous le devons. Ce n'est certainement pas elle qui a soutenu notre cause au Congrès de Vienne. Gardez-vous bien de croire que nous ayons la moindre obligation de reconnaissance envers une Cour. qui ne nous a fait que le bien dont elle ne pouvait pas nous priver. On doit comprendre par là combien il faut être défiant à accueillir toutes les protestations d'amitié et toutes les offres qui paraîtraient faites dans notre intérêt Aucune foi aux paroles des ministres autrichiens» aucune confiance en leurs promesses. >
Ne résulte-t-il pas évidemment de cet exposé que la politique de la Maison de Savoie à l'endroit de TAuti'iche a toujours été dirigée vers un même but , celui même où tend aujourd'hui M. de Cavour avec une si prudente hardiesse? Oui, la Maison de Savoie est ambitieuse, et c'est sa gloire. Ce ne serait pas de nos jours qu'un Louis de Savoie ne saurait pas tirer parti de la magnifique occasion qu'il avait en 1447 de s'emparer du duché de Milan quand manqua le dernier des Yisconti. Elle sait qu'elle y parviendra. Sa rivale, l'Autriche , aura beau passer du système de la terreur à celui de la douceur: la Lombardie ne sera jamais à elle, car il n'y a pas de bonheur capable de satisfaire un peuple qui ne jouit pas de son indépendance. Voyez la Pologne sous l'empereur Alexandre. Elle était l'objet de la prédilection constante et avouée de cet empereur. Despote par le droit de sa naissance, Alexandre était, par les qualités de son cœur et par la noblesse de son intelligence, digne de commander à des hommes libres. Son projet était de rendre successivement à la liberté les provinces polonaises anciennement
incorporées à l'empire et de les rattacher à son nouveau royaume. Il portait même ses vues plus loin. Il considérait la Pologne comme une école de liberté pour la Russie, comme une avant-garde qui devait guider ses hordes encore barbares dans les voies de la civilisation. Il semble qu'en fre un roi animé d'aussi généreux sentiments et un peuple éclairé et chevaleresque, l'accord et la confiance pouvaient s'établir sincères et durables. Mais il en est des haines de nationalilé% comme de certaines maladies qui se transmettent dans le sang. Les douceurs d'une prospérité inouïe ne firent point oublier aux Polonais qu'ils étaient vaincus et conquis, et les libertés qui leur étaient accordées n'endormirent pas dans leur cœur l'horreur du joug de l'étranger (1).
Malheuresement c'est la diplomatie de l'Autriche qui a aujourd*hui la prépondérance dans toutes les autres Cours d'Italie. 11 est vrai que ce n'est plus le temps où un ministre autrichien à Florence (2) demandait que l'exaltation d'un nouveau Souverain au trône n'eût point lieu sans qu'on se fût préalablement concerté avec le Cabinet impérial. Mais, si cette influence n'a plus lieu de droit, elle ne s'exerce pas moins de fait. Or, si le Piémont veut atteindre son but, il doit constamment agir de manière à substituer son influence à celle de l'Autriche ; il faut qu'il fasse sentir à cette puissance combien est vrai ce que disait avec dépit M. de Melternich à l'ambassadeur de France à Vienne en 1830, que la question du Piémont était pour lui celle de l'Italie
(1) V. NouviON , Histoire du règne de Louii-Philippe I , roi des Françaisy lom. II, eh. xviii, p. 164.
(2) Comte de Bombelies (18:24).