‹ Une page d'histoire du gouvernement représentatif en PiémontChapitre 3 sur 8 · LVI · texte numérisé non relu

LVI

toute entière (1). Le Piémont n'a jamais eu une occasion aussi belle qu'aujourd'hui pour faire prévaloir sa politique. Sa réputation a grandi dans toute l'Europe à cause de l'expédition de la Crimée et de la part que son représentant a prise au congrès de Paris. Les grandes puissances traitent avec lui en quelque sorte comme d'égal à égal. Le gouvernement représentatif dont il jouit ne tardera pas à faire sentir son conti*e-coup dans les Etats voisins ; c'est dans la nature des choses. L'histoire est là pour démontrer qu'on ne marche pas impunément en arrière quand les voisins vont en avant. Les murs de l'absolutisme crouleront un jour aux fach fares de la liberté, comme Jéricho tomba au son des trompettes de Josué.

Mais» ne nous lassons jamais de le répéter, le Piémont n'obtiendra ce but que par une conduite sage et réservée. L'Italie n'accomplit sa révolution de 1848 que grâce à cette politique que les hommes modérés proclamaient. Il faut qu'elle rentre dans la même voie en reprenant les mêmes moyens. Je sais que le système de procéder avec précaution n'est pas agréé et que La témérité donne de l'espérance. Quippe ingrata qua€ tutaj Si dit le grand historien de l'antiquité (2). On s'obstine à ne vouloir pas croire que le progrès n'est que l'activité patiente. Il me semble pourtant qu'un passé, qui n'est pas encore bien éloigné, devrait enseigner quelque chose, et que la douleur de voir toujours échouer des entreprises téméraires devrait faire com-

(i) Politiqtie extérieure du Gouvernement français^ 1850-4848, par le comte (I'Haussoihville , t. [, p. 34.

(2) Corn. Tàcit., Hist., lib. III, c. xxvi.

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prendre que la route contraire pourrait bien être la meilleure. Je terminerai ce discours en citant à l'appui de mon opinion les paroles aussi sages que bienveillantes d'un écrivain distingué € Quant au Piémont, ainsi s'exppimaiE ii n'est pas encore deux ans M. de Mazade (1), son rôle ne saurait être diminué dans les circonstances nouvelles. Seul parmi les EtiUs italiens, il est sorti des épreuves passées avec un ordre politique où tous les progrès sont possibles sans troubles et sans péj-iL Seul aussi parmi les États de la Péninsule, il a pu entrer dans une lutte oii sont venues s éprouver toutes les forces. Ces deux faits caractérisent en quelque sorte ce peuple à la fois libéral et militaire. Sans avoir étendu sa frontière, ce serait une erreur de croire que le Piémont n'ait rien gagné dans la guerre à laquelle il a pris part : il y a gagné une glaire qui affermit ses institutions, il a surtout trouvé cet avantage singulier, de pouvoir appeler rattenlton de TEurope sur la situation de la Péninsule. Vraisemblablement le Piémont se préoccupait moins des suites pratiques et immédiates de son intervention que du résultat morab Ce résultat est atteint- Le bruit de ses paroles s'est répandu au-delà des Alpes; ses bommes d'État sont populaires en Italie, Le Piémont a sans nul doute sa pensée et son but qu'il poursuit noblement: mais le meilleur moyen pour lui d'atteindre ce but , c'est de rester un État prudent et sensé, offrant au-delà des Alpes le spectacle d'un développement libéral régulier, s'appliqua nt à dépouer les questions sans risquer de les trancher, et évitant de passer du camp européen dans un camp où il est souvent plus facile de se

(1) Reme de$ Dmx^Mondeit IS juin 1856, p, 899*

laisser entraîner que d'imposer une direction. Le Piémont a dû jusqu'ici sa position en Italie , position qui est toujours allée en grandissant, à des traditions propres, à une politique saine et par moments vigoureuse, à un certain instinct pratique qui Ta heureusement préservé de beaucoup de chimères. C'est en restant lui-même qu'il servira l'Italie, non en cédant à une impulsion qui lui donnerait plus de popularité bruyante que de force réelle et l'entraînerait dans un mouvement où il ne serait qu'un agitateur de plus. >

Turin, ce 15 février 1858.

UIVE PAGE D'HISTOIRE

DU

Les coalitions des partis occupent une grande place dans l'histoire des Gouvernements parlementaires. En Angleterre nous voyons Fox faire alliance avec North; Pitt réunir tous les mécontents pour les conduire contre Fox; Robert Peel se séparer de Stanley etdeD'lsraëli, conservateurs inébranlables, pour se mettre à la tête du centre droit; lord Russell se séparer des radicaux et gouverner le pays au nom des libéraux modérés. En Belgique, M. Nothomb, longtemps uni avec MM. De Veaux, Lebeau, Rogier, finit par s'en détacher ; et M. De Veaux, qui pendant plusieurs années avait, soit comme ministre, soit comme ministériel, suivi constamment le parti de M. Nothomb pour maintenir le Gouvernement belge dans la neutralité politico-religieuse, dénoncer lui-même la dissolution de l'union, rompue selon lui par les envahissements du pouvoir religieux; il rallie le parti libéral tout entier dont il repoussait jadis une portion considérable, et le lance contre le Ministère, dirigé par son ancien ami et collègue M. Nothomb. En France le duc Armand de Richelieu s'unit avec le centre gauche , cherchant dans les classes moyennes l'adhésion que lui refusaient, et l'ancienne noblesse courroucée à cause de la direction libérale des affaires , et le peuple encore maîtrisé par de vieilles antipathies ; peu après , ce même Richelieu

so trouve dans la nécessité de demander à la droite Tappui qu'il n'avait pu obtenir de ses propres amis. Sans parler du régne de Louis-Philippe, sous lequel les coalitions des partis furent spécialement cause que dans l'espace d'à peine deux lustres cinq Parlements furent dissous, dix-sept Ministères renversés ainsi que quarante-cinq ministres, citons encore le Gouvernement républicain de dix-huit cent quarante-huit. Le général Cavaignac, dans la courte durée de sa dictature, ayant reconnu l'impossibilité de gouverner un pays sans s'appuyer sur la majorité, abandonne les principes exclusifs qu'il avait professé à la tribune et mis en pratique dans le maniement des affaires publiques ; au lieu de proscrire les opinions, il cherche à les concilier, et appelle au Cabinet trois anciens royalistes, dont deux, MM. Dufaure et Vivien, anciens ministres de Louis-Philippe ; il se trouve ainsi dans la nécessité de venir avouer devant la Chambre qu'il avait senti le pouvoir s'affaiblir dans ses mains, sous l'action des principes qu'il avait d'abord suivis. Toutes ces coalitions des partis opérées soit par des hommes du pouvoir, soit par des hommes de l'opposition , nous sommes bien éloignés de vouloir justifier. Nous voulons seulement faire observer que , quand'on considère quels remarquables personnages politiques se sont crus en devoir d'en être les auteurs, les promoteurs ou les appuis, on n'a pas de peine à voir disparaître cette aversion que ne cessent d'attribuer à de tels actes parlementaires, plusieurs austères publicistes qui n'ont jamais approché des affaires. « Comme tant d'autres actions , toute coalition, dit M. de Rémusat, doit se juger par ses motifs et par ses conséquences. Si l'on n'a sacrifié aucun principe en formant l'alliance; si on l'a formée avec un grand but; si ce but on a eu le bonheur de l'atteindre; l'opinion, non contente d'absoudre l'entreprise, doit l'honorer. » C'est d'après ces règles que nous allons juger l'alliance formée en i 852 entre le comte Cavour , chef du centre droit , et M. Rattazzi, chef du centre gauche.

PREMIÈBE PARTIE

FORMATION DU TIÈRS-PARTI — SES PREMIÈRES LUTTES AVÈNEMENT DE M. DE CAVOUR AU MINISTÈRE.

Dans rhistoire des Assemblées, les partis moyens sont toujours ceux qui créent le plus d'embarras au Gouvernement. Comme dans beaucoup de circonstances difficiles ils donnent un appoint de majorité, ils émettent, à cause de cela, des prétentions que le Ministère ne peut pas toujours satisfaire, et qu'il ne peut non plus rejeter nettement, de peur qu'ils ne se rangent définitivement du côté de Topposition. Il en résulte une situation ambiguë, hésitante, telle qu'il n'y a rien de pire pour une administration qui est forcée de marcher au milieu de tous les écueils que présente un régime représentatif, et dont le pouvoir se fonde principalement sur le plus ou moins de consistance de la force numérique. La Restauration perdit toute sa puissance morale sous les coups redoublés et obstinés d'une petite coterie, telle que celle qui avait à sa tête M. Agier. Sous la monarchie de Louis-Philippe, personne n'ignore le rôle de résistance, de mauvaise humeur et d'agitation, que le tiers-parti de M. Odilon-Barrot a toujours joué, jusqu'à ce que le vaisseau de l'État allât se briser contre ces taquineries des partis. G*est le mérite de M. de Gavour d'avoir préservé le Gouvernement parlementaire du Piémont d'un semblable péril, en tirant de

leur isolement les hommes du centre gauche, et en se les attachant. Il vit mieux et de plus haut que tout son parti, car son but fut rempli , quoiciuc néanmoins il fût presque seul de son avis. Son collègue au Ministère, M. d'Azeglio, eut pour lui les objections et les craintes de la solution ; M. de Cavour en eut le courage et le génie. Car c'est le propre du génie d'arriver à un grand but par de petits moyens. Il sut accomplir avec prudence un acte d'une grande hardiesse, grAce auquel pendant six ans le Gouvernement parlementaire put fonctionner librement et franchement, sans souffrir la moindre secousse d'aucun parti puissant.

Les membres du centre gauche appartinrent presque tous à la gauche juscju'à la session législative qui s'ouvrit le 30 juillet de 4849. Trois d'entre eux, MM. Rattazzi,Buffa et Cadorna, avaient fait partie du Ministère démocratique, qui avait été formé au premier décembre de 1848, et qui était tombé quatre mois après, par suite de la défaitede Novare. Parmi les membres les plus remarquables du parti, outre les trois déjà désignés, il faut citer MM. Lanza et Rosellini , et M. Berti qui entra à la Chambre vers la fin de 1850. A l'époque de l'alliance, le centre gauche disposait d'environ vingt-quatre votes, nombre assez considérable dans un Parlement de 204 membres, divisés en tant de fractions et de nuances.

Les principes politiques du centre gauche ne différaient point de ceux de la gauche; seulement, comme la politique est une affaire de conduite (jui ne supporte pas l'absolu, les membres du tiers-parti jugèrent qu'ils ne devaient pas être, aussi rigoureux dans l'application de leurs principes , parcfe^ qu'ils virent qu'il était impossible, dans les circonstances oùil^s se formèrent en parti, de pouvoir en obtenir le triomphe (1) Nous avons sous les yeux le programme qu'ils publièreP^dainsYOpmione du S décembre 1849, à l'occasion des no^»^ velles élections au Parlement. Ils déclaraient en effet: a L^= principes de la gauche, les principes qu'elle a professés ji> • qu'à présent, sont les nôtres, et nous les professons encore

présent, s Et ils riisaieat qu'ils s'étaient séparés de cette fraction parlementaire, parce qae « tous les vrais principes ne peuvent pas obtenir une immédiate application et que tous les temps ne sourient pas favorablement aux projets sains et utiles, La politique consiste tout entière dans la science de Tà-propos. La contemplation du parfait absolu n'exclnt pas, mais favorise le perfectionnement graduel. » Leur attitude était encore la même vers la lin de 1851. Voici, en effet, quelles paroles ils adressaient à la gauche dans la Croce di Savoidyle 10 août de la même année: a Dans presque toutes les questions secondaires et relatives à la liberté politique, notre vote a été presque toujours conforme au vote de la gauche, dont noua différons seulement dans le choix des moyens. * La même pensée sortait de la boucbe du député Charles Cadorna, quand, dans la séance de la Chambre du 6 janvier 1852, s'opposantau iraiié de commerce avec TAutriche , il appeliait douloureuse abnégation celle qu'il était obligé de faire temporairement de ses opinions démocratiques, afin de voir plus promptement développées les libertés constitutionnelles. Telles sont les déclarations politiques des membres du tiers-parti. Nous allons en étudier la conduite.

Dans la séance du 7 août de 1849, M. d'Azeglio, président du Conseil et ministre des alTaires étrangères, vint annoncer à la Chambre que le trailé de paix avec l'Autriche avait été signé. Un profond silence accueillit celte annonce. Plusieurs jours après il communiqua au Parlement les documents diplomatiques qui y étaient relatifs. Dans cette circonstance^ il prit l'occasion de tranquilliser le pays sur les conditions où allaient se trouver les émigrés politiques du royaume lombardo-vénitien. « La première question pour le Ministère, s'écria M. d'Azeglio, a été la question d'honneur, la question de conscience* II a cru qu*aban-

donner les Lombards-Vénitiens, qui sont venus combattre avec nous, serait une honte pour le Ministère , pour le Piémont, et il était certain que la Chambre et tout le pays ne les abandonneraient en aucun cas. C'est pourquoi il a cherché, dans ses relations avec les puissances étrangères à démontrer que l'amnistie était une condition devant laquelle le Piémont ne plierait jamais. On lui a demandé : — Et si l'amnistie n'était pas possible, que feriez-vous? — le Ministère a répondu: — Si l'amnistie ne pouvait s'obtenir, nous ne déclarerions pas la guerre, mais nous l'attendrions, et nous serions certains que le pays ne manquerait pas lorsqu'on lui dirait que l'honneur du Piémont, cet honneur qui a traversé tant de siècles pur et sans tache , est en danger , et qu'il a besoin d'être défendu. {Bravo! bravo!) — Cette nécessité n'est pas arrivée. »

Le 24 septembre la discussion s'ouvrit. Le comte Balbo proposa que le traité fut approuvé « sans aucune discussion, mais avec la protestation du silence. » D'abord cet avis avait été fort applaudi, puis il fut contredit, et finît par faire place à une autre question suscitée par le député Buffa, et qui fut baptisée de préliminaire, attendu qu'elle avait pour but de refuser la votation du traité. En un mot, on discuta et on délibéra la loi relative à Tindemnité de guerre, mais on ne revînt à celle qui concernait l'approbation du traité de paix qu'un mois et demi après.

Pendant ce laps de temps, le centre gauche fut d'accord avec la gauche pour chercher tous les moyens de créer de nouveaux embarras au Ministère , qui , contrairement aux règles les plus essentielles du régime parlementaire, se trouvait être un Ministère de minorité, tel précisément que s'était trouvé, en 1831, le Ministère Laffltte après que Lafayette eut donné sa démission de commandant de la garde nationale de Paris , et que Dupont (de l'Eure) se fut retiré du Cabinet. Il suffira de citer un exemple de l'opposition du centre gauche. Le Gouvernement venait de proposer un

projetée loi poar obtenir du Parlement que la faculté de lecouvrer les taxes elles contributions indirectes^ de débiter les objets dont la vente est réservée au domaine selon les tarifs qui étaient en vigueur, cl de payer les dépenses de rÉlal, faculté qui avait été accordée au Pouvoir exéculif partes lois du 23 décembre 1848 ^ du 27 février, du 24 mars , des 7 et 29 septembre 1 849 , fût prorogée à partir du 1er novembre jusqu'au !«*" janvier de Tannée suivante 1850. La Commission qui fui élue pour faire son rapport sur ce projet^ s'obstina à vouloir qu'elle ne fut prorogée que jusqu'à tout novembre. Dans la séance du 25 octobre, le député Michelange CastelH conjura, par des paroles dans lesquelles le patriotisme était égal à la sagesse du conseil, les représentants du pays d'avoir égard à leur propre dignité et de cesser une fois des oppositions mesquines qui, en définitive, tourneraient au préjudice des institutions libérales. « Messieurs, ainsi s'exprimait Thonorable député , voici la troisième fois que le Ministère nous présente une loi pour être autorisé à percevoir les împrMs indirects. Pour quel motif la majorité de la Chambre a-t-elle toujours cru devoir par le passé restreindre dans les plus strictes limites cette autorisation*? Nous le savons tous. Chaque fois que le Gouvernement a présenté cette loi, les hommes de la majorité ont dit: nous vous accordons cette faculté, mais dans des limites telles qu'il ne vous soil jamais permis de vous passer de nouSj sans vous trouver immédiatement dans le cas d'avoir à recouvrer les impôts sans rautorisation de la Chambre. Je ne voudrais pas susciter de nouvelles rumeurs et de nou- Telles divisions, mais je ne peux faire autrement que d'observer comment j'ai toujours vu^ dans ce procédé, qu'on ré- ^luisait, pour ainsi dire, en système, non-seulement un moyen <ie donner un vote de défiance à un Ministère (ce qui, dans les circonstances normales, rentre dans le droit de la Chambre) ^ mais encore qu'on mettait de propos délibéré des entraves une des prérogatives que le Statut a donné au Gouverne-

ment du roi. (Juels sont les moyens constitutionnels par lesquels il est donné à un Gouvernement de pourvoir^ au cas d'un désaccord systématique, entre une majorité et un Ministère? On dira : prenez le Ministère dans la majorité. C'est certainement le moyen le plus normal dans les pays habitués depuis lonpftemps aux événements politiques et aux crises parlementaires. Mais , lorsqu'un Gouvernement croit ne pas pouvoir le faire sans de graves dangers, persorjie, j'espère, ne voudra nier qu'il puisse se servir de ces moyens que le Statut lui accorde. Mais comment ne devra-t-on pas reconnaître que le Gouvernement est entravé dans ses prérogatives, ou au moins dans sa marche régulière, quand ine majorité lui dit toujours : je n'accorderai le recouvremsnt des impôts que de mois en mois, en sorte que vous soyez forcés de choisir entre nous et une inconstitutionnalité? Or, en poussant un droit jusqu'à ce point, qu'en peut-il résulter? Il en résulte que le droit court le risque de disparaître devant une nécessité. Vous avez invoqué la loi; les ministres ont invoqué la nécessité, et le pays a payé loyalement, volontairement; et en faisant cela, je demande à qui il a donné raison. Dans les temps ordinaires, l'histoire parlementaire et politique de tous les peuples constitutionnel^ nous fournit une infinité d'exemples de ces luttes, et je l^* comprends pleinement. Mais dans les temps exceptionn^^ et très-périlleux pour les nouvelles libertés, tels ceux^^ nous nous trouvons, je ne saurais le comprendre. Rappeler^ nous qu'en mettant le Gouvernement à l'épreuve , afin ^ pouvoir l'accuser de violer la loi, cela peut devenir plus p^

rilleux pour nous peut-être que pour d'autres On a dit ^

nom de la Commission qu'elle reconnaissait que les circoi^ stances présentes sont parfaitement identiques à celles qui d terminèrent les votes de la Chambre. Or, je réponds que je r:^ vois que trop que la majorité est toujours animée du mêm^ esprit; mais que les circonstances actuelles soient identiques celles qui déterminèrent ses votes précédents, je le nie. Ce^

circonstances se sont aujourd'hui àfrgravées au point que je ne saurais comprendre comment il y en a qui puissent se faire une si étrange illusion. Je ne partage point ces craintes et ces soupçons exagérés qui s'emparent de l'esprit de beaucoup de personnes. Mais efi pensant aux résultats de ces trois mois de continuelles discussions, pour ne pas dire de continuelles luttes; en pensant à ce que le pays est en droit de vouloir de nous, je suis forcé de reconnaître que nous courons aveuglément à ce dénoûment auquel nous attendent les plus implacables ennemis des institutions libérales. Il en est qui craignent une dissolution légale ou illégale de la Chambre. Je crains une dissolution morale. Je ne crains pas l'œuvre des autres, mais la nôtre, si nous ne nous arrêtons pas sur cette pente fatale. »

Vaines observations! Le député Caslelli eut en ce jour le sort qu'ont d'ordinaire les hommes éclairés , de n'être jamais écoutés. La passion, pour faire usage d'une phrase de M. Thiers, eut plus raison que la raison même. Le centre gauche, uni avec la gauche, repoussa le projet ministériel avec 101 votes; 25 votants seuls appuyèrent le Gouvernenient. A examiner cette votation, ainsi que plusieurs autres Semblables, par lesquelles l'opposition avait coutume d'accueillir presque tous les projets du Gouvernement, on a Sujet de désirer une plus grande sagesse politique dans saconduite (2). L'opposition n'ignorait pas en effet qu'une Charte Octroyée comme l'a été le Statut subalpin était bien différente d'un bill des droits. Elle ne pouvait pas oublier les ^sges paroles que, le 12 février de 1816, M. Royer-Collard p^rononçait dans la Chambre française: «Le jour où le Gou- "^ernement sera à la discrétion de la majorité de la Chambre, 1 ^ jour où il sera établi en fait que la Chambre peut rel::iousser les ministres du roi et lui en imposer d'autres qui feront ses propres ministres et non les ministres du roi, ce .1 cur-là c'en est fait , non pas seulement de la Charte, mais ^e la royauté. » Elle n'ignorait point cela. En effet, elle

n'avait ni ne montrait aucune prétention que la couronne appelât parmi ses conseillers les hommes agréés de la majorité. Quel but avait donc son opposition, sinon l'ambition de faire sentir sa propre force au Gouvernement? Combien se conduisit différemment le Parlement anglais sous l'administration de Guillaume Pitt! Bien qu'il fût en grande majorité contraire à ce. ministre, il se montra si sage et si ami du pays; il fit voir qu'il comprenait si bien la liberté des deux autres pouvoirs constitutionnels, qu'il se fit un scrupule de refuser aucune des lois indispensables à la marche régulière du Gouvernement et du pays, et à tout ce qui concernait la dignité nationale. C'est avec ces mesures sages et prudentes que l'Angleterre est devenue la nation-modèle, et que son Parlement s'acquiert par sa dignité cette considération que le Cabinet s'acquiert par les services qu'il rend au pays.

Le vote de défiance donné au Ministère dans la séance du 25 octobre précéda d'un peu plus de deux semaines la discussion du traité de paix. Quel devait en être le résultat, il était facile de le pressentir d'après l'attitude que tenait la Chambre. Dans cette conjoncture i! parut au centre gauche que l'occasion était bonne de faire preuve de conciliation, et, par le moyen d'un de ses chefs, le député Buffa, il présenta une proposition de la teneur qui suit, dans la séance du 13 novembre : «Vu les ratifications apposées le 17 août 1849 au traité stipulé à Milan, le 6 du même mois, par lesquelles ledit traité est rendu parfait et irrévocable aux yeux de l'Autriche; vu la loi du 27 septembre 1849, qui autorise le Gouvernement à payer à l'Autriche l'indemnité de guerre convenue dans les articles additionnels du même traité: 1® la Chambre considère le traité conclu entre Sa Majesté le Roi et l'Empereur d'Autriche, en date de Milan le 6 août 1849,

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comme un fait accompli; 2<> elle pourvoira par des lois spéciales lorsque le besoin Texigera et en ce qui concerne la régulière exéculion dudit traité, » Gomme moyen de transaction celle proposilion fut d'abord acceptée par le Ministère; puis repoussée avec raison après une plus mûre considération. En effet, ou réchange des ratifications était dans les attributions du Pouvoir exécutif ^ et dans ce cas réchange ne pouvait blesser en rien la faculté que rarlicle 5 du Statut résen'e à la Chambre; car il serait absurde que la légitime opinion de celui-là empêchât à celle-ci le libre exercice de ses attributions; ou, au contraire J'échange des ratifications, sans rapprobation préalable du Parlement , était un acte inconstitutionnel j et comme tel il était nul de plein droit; et II ne pouvait par conséquent lier la Chambre en aucune façon. Cette observation, qui fut faite à la Chambre par le député Siotto-Pinlorj détermina le Ministère et plusieurs membres mêmes du centre gauche à donner un vote défavorable à la proposilion Buffa, Le comte de Cavour fut du petit nombre de ceux qui persistèrent dans Topinion que cette proposition était acceptable. Après que la proposition BufTa eût été repoussée, le député Cadorna proposa un autre moyen de transaction. Celui-ci consistait en ce qu'on approuvât le traité avec la clause qu'on ferait une loi pour la sécurité des émigrés, ayant Fair de craindre qu*cn vertu de quelque danse précédente du traité même, rAutriche n^eût la faculté dVn prétendre l'expulsion . Il était évident que cette proposition ne pouvait être acceptée en aucune manière. Il est surprenant qu'un homme qui n'est dé- , pourvu ni de sens ni de tact politique, ait pu, non pas la soutenir dans le Parlement, mais seulement Fimaginer. Le soir avant qu'elle fut discutée à la Chambre, le centre gauche en avait donne communication à la gauche dans le lieu des réunions privées que tenaient les membres de ce parti ; ^^mais elle avait été vivement combattue par le député Lau- Wirent Valerio, dont la perspicacité peu commune se refusait

à croire que la proposition Gadorna offrît quelque chance de probabilité que le Ministère y . consentirait. Il faut en effet qu'on sache que, bien que jusqu'à ce jour la gauche eût vivement combattu le Cabinet présidé par M. d'Azeglio, lorsqu'arriva l'heure décisive où celui-ci devait ou se retirer ou dissoudre la Chambre, elle reculait devant ce pas périlleux pour l'avenir des libertés piémontaises. Quoique incertaine sur ce qu'il y avait à faire^ elle abandonnait néanmoins le dessein de vouloir renverser le Ministère devant les graves difficultés qu'il pouvait rencontrer de la part de l'Autriche. Les sages paroles de M. Valerjo ne firent pas grand effet sur l'esprit de M. Cadorna, qui, le lendemain, 16 novembre, présenta sa proposition. Le comte Balbo combattit cette instance comme contraire autant au principe constitutionnel, qu'aux intérêts politiques. « Cette loi, dit-il, est imposée par la nécessité. C'est une loi qui nous est demandée par la Couronne, qui s'est engagée par les conclusions et par les ratifications de la paix. Si nous ajoutions une clause, une condition, au consentement qui nous est demandé selon le Statut, nous ferions beaucoup plus mal, je crois, que si nous refusions absolument notre approbation. Pour mon compte, je refuserais le consentement plutôt que de le donner avec une condition. Je ne veux pas le refuser, parce que je ne crois pas possible de le refuser. C'est pourquoi je donne mon consentement sans condition, en me réservant de voter avec beaucoup de plaisir les lois qu'on pourrait faire en faveur de l'émigration lombarde et même italienne. » Le comte de Cavour fut du même avis que le comte Balbo : «La proposition de l'honorable Cadorna, dit-il, entraînerait avec elle, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, de très-graves inconvénients ; tandis que la majorité de la Chambre possède tous les moyens nécessaires et constitutionnels pour s'assurer que le Ministère maintiendra la promesse qu'il a faite à l'égard de l'émigration , soit relativement aux individus, soit relativement aux catégories. »

Mise aux voix, la proposition indiquée fut approuvée par 72 votes favorables contre 66. La gauche ayant vu que le Ministère n'avait pas cnga!2[é une vive opposition j s'était laissé entraîner à croire que la proposition Cadorna avait été combinée en secret entre le Cabinet et le centre gauche. Quoique le député Josti fit tous ses efforts pour ôter à ses collègues cette illusion^ elle se décida à lui donner son vote favorable. Le lendemain, 17 novembre, le Ministère prorogea le Parlement jusqu'au 29 du môme mois.

Le Ministère Azeglio, devant le vote du 4 G novembre, allait se trouver à peu prés dans les mêmes conditions où était en 1831 , en An^deterre, le Ministère de Georges Grey dans la grave question des reformes parlementaires. On sait que le 18 avril de cette année, les Communes s'étaient formées en comité pour Texamcn des articles du bill; qu'un amendement proposé par le généralCascoyoe avait été adopté malgré les efforts du Cabinet et de ses partisans , et que les ministres se trouvaient dans ralternative ou de renoncer à leurs porte-feuilles ou de dissoudre le Parlement, Or, la situation des affaires ne permettait point an Cabinet de s'en tenir à l'idée de renoncer au pouvoir; car l'immense majorité de la nation était d'une manière très-évidente favorable à la réforme, et ce vœu, pour ainsi dire unanime du peuple anglais, devait être pris en très-sérieuse considération. La Constitution donnait au Cabinet le droit de dissoudre la Chambre, c'est-à-dire de rendre le peuple juge entre les partis, et il n'était pas possible d'hésiter. Aussi les Communes reçurent-elles avis que le Parlement était prorogé au 10 mai; et le lendemain la Couronne signait le décret de dissolution. M. d'A^cgUo eut recours au même conseiL Cette résolution de sa part fut la conservation du Statut en Piémont.

Avant de se résoudre à ce pas assez délicat à tenter, parce que en moins d'un an c'était la troisième fois qu'on convoquait les collèges électoraux, le Ministère consulta ses araiâ

politiques de la Chambre et du Sénat en les réunissant dans la maison du général Jacques Durando. Là ils furent invités à donner leur vote motivé. Dans la première réunion, sur 27 environ, seulement 5 se déclarèrent favorables à la dissolution. Dans la seconde, on réunit une simple majorité. Il y avait à la première réunion, outre presque tous les ministres, MM. Alfieri de Sostegno, Fraschini, Boncompagni, Revel, Pinelli, MoUard, Campana, Despine, Mongellaz, Durando Jacques, Gastelli, San Martino, etc. MM. Alfieri de Sostegno, Boncompagni, Fraschini, Pinelli et Revel parlèrent contre la dissolution. MM. Durando, Gastelli, Despine, Mongellaz, San Martino, auxquels dans la réunion suivante s'associèrent MM. Pinelli et Revel, se prononcèrent décidément en faveur de la dissolution. M. d'Azeglio sut oser à propos. Le 20 de novembre le décret de dissolution fut signé. Les collèges furent convoqués pour le 9 de décembre, et la Chambre pour le 20 du même mois. Le même jour le roi Victor-Emmanuel s'adressa à la Nation par la proclamation suivante, qui est un document assez important dans l'histoire du centre gauche.

« Dans la gravité des circonstances présentes , la loyauté que je crois avoir montrée jusqu'à présent dans mes paroles et dans mes actes devrait peut-être suffire à éloigner des esprits toute espèce d'incertitude. J'éprouve néanmoins^ non pas la nécessité, mais le désir d'adresser à mes peuples des paroles qui soient un nouveau gage de sécurité, en même temps qu'une expression de justice et de vérité. Par la dissolution de la Chambre des députés, les libertés du pays ne courent aucun risque. Elles sont protégées par la vénérable mémoire de Charles- Albert, mon père. Elles sont confiées à l'honneur de la Maison de Savoie. Elles sont tutélées par la religion de mes serments. Qui oserait craindre pour elles? Avant de réunir le Parlement , j'adressais à la nation et principalement aux électeurs des paroles franches. Dans ma proclamation du 3 juillet 1849, je les avertissais d'agir de

(lumière à ne pas rendre le Statut impossible. Néanmoins il l'y en a eu qu'un peu plus d'un tiers qui ait concouru aux élections. Tout le reste a négligé ce droit, qui est en même \etnps le stricte devoir de chacun dans un État libre. J'avais rempli mon devoir. Pourquoi n'ont-ils pas rempli le leur? Dans le discours de la Couronne je faisais connaître, et ce tfétait que trop nécessaire, les tristes conditions de l'État, le montrais la nécessité de mettre une trêve à toute passion de parti et de résoudre promptement les questions vitales qui rendraient douteuse la chose publique. Mes paroles étaient dictées par mon profond amour de la patrie et par une loyauté sans tache. Quel fruit ont-elles produit? Les premiers actes de la Chambre furent hostiles à la Couronne. La Chambre usa de son droit ; mais si j'avais oublié, elle ne devait pas oublier. Je ne parle pas de la guerre déraisonnable, faite * par l'opposition à cette politique que mes ministres suivaient loyalement et qui était la seule possible (3). Je ne , parle pas de ces assauts donnés au détriment de cette prérogative que m'accorde la loi de l'État. Mais j'ai bien raison de demander un compte sévère à la Chambre de ses derniers actes. J'en appelle avec assurance au jugement de rilalie et de l'Europe. J'ai signé avec l'Autriche un traité honorable et non ruineux. Ainsi le voulait le bien public. L^honneur du pays, la religion de mon serment, voulaient tous les deux qu'il fût exécuté fidèlement sans duplicité ni chicane. Iles ministres en ont demandé l'approbation à la Chambre qui, en y apposant une condition, rendait son approbation inacceptable, puisqu'elle détruisait l'indépendance réciproque des trois pouvoirs et qu'elle violait ainsi le Statut du royaume. J'ai juré de maintenir la justice, la liberté pour chacun dans son droit. J'ai promis de sauver la nation de la tyrannie des partis, quels que soient le nom, le but, h position des hommes. Ces promesses, ces serments, je les li rempli par la dissolution d'une Chambre devenue imfossible; je les ai remplis en en convoquant une autre immé-

diatemcnl. Mais si le pays, si les électeurs me refusent leur concours, ce n'est plus sur moi que tombera la responsabilité (Je l'avenir et des désordres qui en pourraient résulter. Ce ne sera pas de moi (fu'ils auront à se plaindre, ce sera d'eux-mêmes. »

L'eflet produit sur 1(3S esprils par la publication de cette proclamation fut très-grand. Un petit nombre de scrupuleux observateurs de la lettre du Statut s'affligèrent de ce (jue les ministres s'étaient mis à couvert derrière la parole du Roi. Ils rappelèrent Charles X, à qui le 13 juin de 1830 on avait fait tenir une pareille conduite, avant-coureur des coups d'État. Mais ils ne pensaient pas que dans les Conseils du Uoi de Sardaigne ne siégeait pas un Polignac, mais un Azeglio, et que par conséquent toute ombre de doute devait disparaître. Si nous écrivions l'histoire de l'administration Azeglio en 1849, nous voudrions nous étendre davantage sur le jugement à en porter. Mais nous devons rappeler que nous n'avons à en raconter que ce qui est suffisant pour éclaircir et exposer à l'appréciation des lecteurs la conduite tenue par le centre gauche.

La conduite de ce parti était jugée dans les termes suivants par le liisorgimento, journal sémi-offîciel, dirigé par M. de Cavour: « H s'était opéré, dit ce journal dans son numéro du 23 novembre, au sein de la majorité une scission : les hommes les plus considérables de la gauche avaient brisé le joug de M. Valerio : ils travaillaient à se constituer en faction indépendante. Le (jouvernement, dit-on, aurait dû tirer parti de ce nouvel élément. Quelque concession lui aurait facilement obtenu le concours de cette fraction de la Chambre, et lui aurait ainsi assuré la majorité dans le Parlement. Nous ne fûmes jamais ennemis des transactions; quand elles ne compromettaient ni les droits et les intérêts du peuple, ni la dignité des parties qui transigent entre elles. Mais pour l'honneur de ceux qui les proposent et de ceux qui les acceptent, il est nécessaire que les transactions

puissent avoir le résultat dont nous faisons mention. Eh bien ! ce parti moyen, duquel on .aurait voulu que le Gouvernement s'approchât, quelles sont les garanties qu'il a données à l'opinion publique? Quelles sont celles qu'il a données au Gouvernement? La proposition Buffa et la proposition Cadorna. Et c'est ce qu'on veut décorer du nom de mesures conciliatrices! de moyens de transactions! En deux mots : un Gouvernement ne doit chercher les éléments de sa propre force que dans les hommes à convictions fermes et profondes. Un Gouvernement ne peut tenir compte des partis comme éléments de Gouvernement , que lorsqu'il voit en eux des garanties de sincérité, d'énergie, en un mot, de puissance. Un parti sans discipline, un parti qui n'a pas un système, qui n'a pas une théorie et qui se gouverne au hasard et dont chaque membre met en avant toute sa propre individualité, ce n'est pas un parti. C'est une agrégation d'hommes que le hasard unit, que le hasard sépare. Un Gouvernement qui voudrait faire fond sur lui, bâtit sur le sable (4).)) Trois jours après, le 26 novembre, l'organe de M. de Cavour insistait sur l'impossibilité d'une alliance avec les hommes du centre gauche. « Ces hommes, disait le Risorgimento , seront loyaux autant qu'homme du monde. Mais ils sont en même temps inexpérimentés et sans aplomb. Parlons-nous clairement. Nous les avons vus ministres et députés. Nous sommes loin de confondre là pénétration d'un Rattazzi et la gravité d'un Buffa avec le verbiage creux d'un Sineo et les déclamations enflées d'un Tecchio. Mais enfin, les actes du Ministère démocratique ont-ils été de nature à mériter à ces hommes notre confiance , de manière que nous ayons à désirer de les revoir au Ministère? Comme députés, nous avons également vu à quoi ils ont abouti I Et c'est dans ces hommes que le pays devra mettre toutes les espérances de sa conservation ! Ces hommes seront ceux de qui nous viendront les nouvelles théories ou les systèmes de gouvernement qui n'ont pas encore été expérimentés et qui

amèneront en Piémont l'âge d'or ! Aux hommes de bon sens et de bonne foi à en juger. » Le comte Gavour lui-même, dans un article signe par lui, exprimait un sentiment semblable dans le numéro du 28 novembre. « Depuis le moment où s'ouvrit la dernière session du Parlement, écrivait-ij, jusqu'à la discussion du traité de paix, j'ai désiré sans cesse et j'ai quelquefois espéré une conciliation entre les différentes parties de la Chambre les moins divisées entre elles, de manière à assurer une marche régulière au Gouvernement. J'ai fait le peu qui dépendait de moi pour favoriser cet accord, et en cela je n'ai fait que mettre en pratique les conseils et les préceptes que le Risorgimmio allait répétant à tout moment. Mais quand de fréquentes preuves m'eurent démontré l'inutilité de ces tentatives de conciliation, quand j'eus vu que, sans motif, on traînait pendant des semaines et des mois la discussion d'un traité reconnu par tous comme une fatale nécessité; quand, à ma très grande surprise, j'eus à voir repousser la proposition Buffa par une grande partie de ceux qui l'avaient mise en avant comme un moyen de transaction ; quand je vis sortir à sa place , du sein même du parti conciliateur, la proposition du député Gadorna, la plus hostile qu'on puisse imaginer pour le Ministère et ses amis politiques, alors je fus forcé de reconnaître que la conciliation désirée et rêvée était une utopie impratiquable, que le temps des transactions était passé, qu'une crise était devenue inévitable. »

Un autre article, ayant pour titre: Les hommes gouvernemenlauXj inséré dans le numéro du 6 décembre 1849 du RisorgimentOy est pour nous un document qui fait connaître l'idée que les conservateurs avaient des membres du centre gauche. Nous ne sommes pas de ceux, dirons-nous avec M. Guizot, qui se plaisent à remuer des cendres pour y chercher du feu. Mais il y a ici autre chose que des cendres. Nous avons résolu de nous abstenir de prononcer ou d'être l'écho de toute opinion qui pourrait blesser un personnage

politique, sans qu'il en résulte une véritable utilité à Tétude que nous avons entreprise. C'est seulement lorsque nous sommes placés dans l'alternative ou de taire une vérité saillante, ou d'affliger quelque personne en exposant cette vérité même, que nous préférons le second parti au premier. Que si la chose paraissait à quelques-uns imprudente , soit ; manquons de prudence, pourvu que nous soyons sincères et véridiques.

Voici par conséquent quelques traits de l'article désigné du journal de M. de Cavour: « Depuis quelques jours.... on a compris que répudier la gauche, en protestant d'en conserver les tendances et le style, ne peut être un mérite tant qu'on ne trouvera pas un plausible prétexte qui puisse colorer la déplorable faiblesse avec laquelle on se tient éloigné de la droite, et qu'on n'a pas le courage de dire ce qu'on pense, et qu'on ne sait pas sacrifier le désir de la popularité, en disant ouvertement: nous appuyons le Gouvernement. La position des hommes chancelants qui .sont maintenant comprimés par deux partis contraires, dont l'un blâme leur passé, et l'autre est fatigué de leur présent indécis, cette fausse position les a peut-être poussés à trouver un refuge dans l'avenir; et voici la nouvelle parole destinée à les sauver : c'est la parole gouverne^ nwitaux. Le centre gauche a enfin trouvé le grand secret par lequel il diffère de la pure gauche. C'est un parti qui se distingue et se détache de la masse à laquelle il était attache. Il veut et ne veut pas. II appuie et n'appuie pas. Il sera un moment avec le Gouvernement, mais il se réserve de se décider à l'attaquer dans un temps meilleur. Il n'est pas l'esclave des ministres, mais il veut les conserver pour le moment. C'est un parti gouvernemental; et, il faut le dire, ce titre résout assez bien la question ; car un journal conservateur n'a pas hésité de se réjouir dans la pensée de voir la prochaine Chambre peuplée d'une majorité d'hommes gouvernementaux Est-ce sérieusement qu'on

vient nous représenter cette autre scène? L'homme gouvernemental nous avons toujours cru que c'était ou l'homme apte au Gouvernement, ou l'homme disposé à faciliter la marche du Gouvernement. Que le centre gauche veuille donc choisir, et que pour l'un et l'autre cas il écoute dès maintenant nos premières réponses. Les hommes qui se laissèrent porter en triomphe par une agitation fébrile de la rue; les hommes qui arrivèrent une première fois au pouvoir en se groupant autour d'une célébrité, dont en peu de temps ils tarirent et abandonnèrent l'influence ; les hommes qui, ou coupablement, ou par erreur, ou par faiblesse, ou peut-être encore par malheur, lorsqu'ils furent au pouvoir, décidèrent et perdirent les destinées de toute l'Italie; les hommes qui devinrent conservateurs quand il n'y avait plus à conserver que leur propre portefeuille, et redevinrent opposants quand ils trouvèrent fermes à résister à leurs nouvelles prétentions ceux qui avaient hérité le fruit amer de leurs premières aberrations, ces hommes sont ineptes au Gouvernement , tant qu'un affligeant cataclisme ne réduira pas de nouveau le Gouvernement à devenir une risée. Ils ne peuvent pas l'aider, quelque protestation qu'ils fassent de vouloir l'appuyer. Un Gouvernement qui doit mendier à titre d'aumône le vote du budget, un Gouvernement qui reçoit comme une grâce l'approbation d'une paix dans laquelle il ne fut pas libre, mais forcé de la subir, aux conditions, ou mieux à des conditions moins dures que celles auxquelles nous réduisirent ces mêmes intelligences gouvernementales y qui sont maintenant devenues d'une trempe si difficile, ce Gouvernement resterait visiblement taché devant l'opinion publique, et c'est la plus étrange des prétentions qu'on puisse aujourd'hui expliquer, que celle de se vouloir faire croire des instruments de facilitation au Gouvernement, en protestant qu'on veut commencer par un consentement qui impHcitexnent l'embarrasse, précisément par ce qu'il l'humilie, *

Le centre gauche lutta. Il se donna beaucoup de peine pour que les élections lui fussent favorables. Il proposa des listes, répandit des programmes, constitua son comité, choisit pour son organe particulier YOpinione. Toutes ses fatigues furent vaines. Ses chefs furent réélus à grand'peine. Presque tous ses partisans eurent le dessous. La grande majorité des nouveaux représentants fut ministérielle. La gauche se trouva réduite à environ une trentaine de députés. Tel était Tétat des choses le 20 décembre de 1849, lorsque la quatrième Chambre fut réunie.

. A cette nouvelle Assemblée, le Ministère Azeglio reproposa la loi d'approbation du traité de paix avec TAutriche. Le comte Balbo eut la triste charge d'en être le rapporteur. Il s'en acquitta par les paroles suivantes: « Messieurs, votre Commission m'a donné la douloureuse charge de vous faire le rapport sur la paix. Je m'y suis soumis en pensant que personne n'a le droit de se décharger sur d'autres de la moindre part de nos calamités communes Messieurs, la raison d'approuver le

traité de paix est unique. C'est la nécessité certaine et comprise de tout le monde. Y céder ouvertement, directement, est maintenant un courage non moins grand que de ne pas céder à toute nécessité fausse et douteuse. La forme de la loi qui nous a été présentée par le Gouvernement de Sa Majesté, est celle qui s'emploie dans des

circonstances, pareilles par des Gouvernements pareils

Et, comme -il n'a pas paru à la Commission qu'une autre forme moins sincère pût être digne de l'approbation qui nous est imposée d'un côté par la nécessité, de l'autre parle Statut, elle vous propose la sanction, la plus silencieuse qu'il soit possible, de la loi proposée. »

La relation de M. Balbo fut lue le 17 janvier 1850. La loi

passa presque sans discussion le 9. De 135 députés présents, 112 furent favorables, 17 contraires, 6 s'abstinrent. Ce résultat et la nomination d'un ancien ministre appartenant à la droite, le chevalier Pierre-Denis Pinelli, pour président de la Chambre des députés, furent un gage d'un avenir plus tranquille et d'une meilleure harmonie entre les pouvoirs du Gouvernement , harmonie qu'un illustre homme d'Etat appelait fort à propos la santé des États.

Cependant le centre gauche était impatient de saisir quelque occasion pour faire signe de vie aux yeux du pubUc, et pour essayer le nouveau terrain sur lequel il se voyait placé. Bientôt une occasion se présenta. M. Nigra, ministre des finances, pour faire face aux besoins toujours croissants du trésor, avait proposé un projet de loi pour l'émission de quatre autres millions de la rente. Dans la séance du 23 janvier, M. Rattazzi se leva pour demander au ministre à voir le contrat et le compte de l'emprunt conclu précédemment, à l'efTet, disait-il, d'éclairer son vote. Rien de plus raisonnable. M. Nigra, en effet, exposa qu'il n'avait aucune difficulté de présenter le contrat, et, pour le prouver avec évidence à celui qui le lui demandait, il ne tarda pas un instant à lui en déclarer nettement le contenu. Si le député Rattazzi n'avait eu d'autre but que d'éclairer sa conscience, les déclarations du ministre auraient été plus que suffisantes. Dès lors il devait céder. Il persista au contraire avec une vigueur inébranlable à demander le contrat. La Chambre comprit assez clairement que la conscience de l'illustre contradicteur était éclairée, que tout le reste était inopportun pour le moment, qu'on voulait faire un peu de bruit et rien autre. C'est pourquoi , lorsqu'on en vint aux voix, la motion proposée par M. Rattazzi, repoussée par la majorité, non appuyée par la gauche, fière de pouvoir à si bon marché faire une humiliation au centre gauche, put à peine recueillir une dizaine de voix.

Cette épreuve parlementaire n'était pas trop faite pour

flatter les espérances du centre gauche. Il reconnut qu'il était temps désormais d'abandonner ses anciens projets et de suivre la voie de la prudence plutôt que celle de la hardiesse. Bientôt pourtant la conduite que tint une grande partie des députés de la droite à l'occasion de la loi d'abolition du for ecclésiastique, fut pour les membres du tiers-parti un sujet d'une meilleure confiance en leur avenir. Ici l'importance du fait exige que nous entrions dans quelques détails sur les phases qui précédèrent la présentation de cette loi.

En 1841, S. M. le roi Charles- Albert stipula avec le Gouvernement pontifical un concordat pour exempter les ecclésiastiques des jugements des tribunaux civils. Les inconvénients qui survinrent chaque jour en suite de ce fait , ne se pourraient pas facilement raconter dans les limites que nous nous sommes imposés. Nous noterons seulement que dès le mois de novembre 1847, le comte Avet, alors ministre des grâces et de la justice, adressait au ministre des affaires étrangères une remontrance longue et raisonnée à ce sujet. La Constitution proclamée par le roi Charles-Albert le 4 mars 1848 résolvait évidemment une telle question: car l'article 24 proclamait l'égalité de tous les régnicoles devant la loi, quel qu'en fût le titre et le rang. L'article 68 déclarait que la justice émane du roi, et qu'elle est administrée en son nom par des juges qu'il institue; l'article 71, que personne ne peut être soustrait à ses juges naturels.

Fondé sur ces déclarations du Statut, le comte Frédéric Sclopis, ministre garde des sceaux^ l'un des plus illustres jurisconsultes du Piémont^ en rappelant par un mémoire communiqué au Ministère des affaires étrangères, en date du 4 mai 1848, la note de 1847 écrite par son prédéces-

seur, demanda (pron prîl les mesures convenables pour régler Tabolilion du privilège du for. c La condition des temps, observait-il , et la raison réclament hautement ces réformes législatives. Les changements essentiels survenus dans les formes politiques du Gouvernement, en font sentir maintenant plus vivement, non plus la seule convenance, mais l'absolue nécessité, et imposent le devoir de solliciter une organisation plus régulière de la compétence ecclésiastique. L'existence d'une juridiction privilégiée pour une classe de citoyens, et indépendante du suprême pouvoir de l'Etat, et relative aux affaires essentiellement temporelles, ne peut plus se concilier à aucun prix avec les dispositions de notre Statut fondamental, lesquelles proclament la parfaite égalité de tous les régaicoles devant la loi, quelque soit leur titre ou rang, et consacrent les principes généralement reconnus que la justice s'administre au nom du roi par des juges inamovibles qu'il institue, que personne ne peut être soustrait aux tribunaux ordinaires, et qu'on ne peut créer aucun tribunal extraordinaire. 11 est devenu nécessaire d'abolir entièrement le privilège accordé au clergé,

tant pour les matières civiles que pour les pénales

Maintenant la moindre partie de ce privilège trouverait un obstacle dans le Statut, serait immanquablement occasion d'instances et d'oppositions vives dans le sein du Parlement, qui en réclamerait avec raison la pleine suppression. Il importe donc grandement que, pour éviter sur une matière si délicate des débats et des collisions qui ne pourraient manquer de produire des effets regrettables, on concerte au plus tôt avec le Saint-Siège la modification à apporter au concordat dans les points qui concernent le for ecclésiastique Désormais une résistance

inopportune sur cette matière ne servirait guère à empêcher l'effectuation d'une réforme dont la nécessité est trop évidente pour n'être pas généralement sentie et réclamée. Elle pourrait d'ailleurs être une source très-funeste

de graves conséquences au préjudice de la religion et de la parfaite harmonie que le Gouvernement de Sa Majesté désire vivement de maintenir avec le St-Siége. »

Le ministre des affaires étrangères, en suite de cette communication qui lai fut faite par son collègue, donna la charge à M. le marquis D. Pareto , ministre de S. M. près le Saint-Siège , d'ouvrir avec cette Cour les négociations opportunes pour obtenir l'abolition du privilège du for. Dans la note adressée au cardinal Soglia, premier secrétaire d'Etat, en date du 15 juin 4848, on demanda avec empressement à traiter, en faisant comprendre combien il était utile de prévenir les conséquences qui pourraient résulter si le Parlement piémontais se mettait en possession de la question. Deux entrevues du ministre sarde avec le cardinal Antonelli précédèrent la transmission de la note. Le futur pro-secrétaire d'Etat ne se montra point hostile ni en son nom, ni en celui du souverain Pontife, aux idées réformatrices, spécialement en ce qui concernait la juridiction en matière civile. Mais la contre-note du cardinal Soglia, en date du 27 de juin 184-8, fut conçue en termes qui diminuèrent de beaucoup ces espérances.

L'Eminentissime apporta avant tout une distinction essentielle entre les institutions séculières et les disciplines ecclésiastiques. « Dans les secondes, bien que susceptibles de quelque changement dans quelques points, disait-il, le changement ne pouvait pas n'être pas beaucoup moindre que celui auquel sont sujettes les institutions du siècle. On ne pouvait pas par conséquent de la variabilité des institutions politiques faire dépendre les modifications des lois et constitutions ecclésiastiques. Conséquemment le Saint-Père ne pouvait pas admettre le principe proposé par le ministre de S. M., qu'il dût innover les règles en matière de for ecclésiastique à cause de la variation du Gouvernement civil. » On désigna à la fin le cardinal Antonelli pour traiter

purement ^ de facilitatîons à faire de la part du Saint-Siège, relativenrient aux lois alors en vigueur en matière de juridiction ecclésiastique» ^

Le Ministère des affaires ctrangèrcs communiqua la note de Rome au département des gnkes et de la justice, el bicnlôt, à Feffet de préparer un concordat avec le SainL-Siége, le garde des sceaux annonça, Je 26 juin 1848, qu'il avait ^ sous sa propre présidence, réuni une Commission qui se composait d'illustres magistrats, tels que MM. Manno, Stara^ Pinelli Alexandre, ArmisogliOj Girod, et qui était chargée de rédiger le projet. En transmettant le résultat des travaux de la Commission au marquis Pareto (14 juillet 1848), le comte Sclopis raccompagna de quelques fortes réponses à la contre-note de l'eminentissime Soglia. En effet, même en supposant l'existence d'une différence essentielle entre les choses civiles et les ecclésiastiques^ il n'en demeurait pas moins vrai que les réformes réclamées a étaient tellement liées avec un haut intérêt d'ordre public, et avaient des relations si directes d'influence avec les principes généraux de Tadministration de la justice , que toute raison voulait et qu'une absolue nécessité exigeait que ces matières ecclésiastiques fussent mises en parfait accord avec ces principes civiles; en sorte qu'elles ne pouvaient en aucune manière demeurer indépendantes des impérieuses etigenccs nées avec le changement des institutions administratives et politiques de l'Etat, » D'ailleurs le ministre des grâces et de la justice ne manqua pas d'indiquer toutes les funestes conséquences qu'un délai uUérieur allait immanquablement produire au préjudice non seulement du bon ordre, mais aussi de la religion.

Au projet proposé par le Gouvernement de Sa Majesté le 22 octobre de 1848^ selon lequel les causes civiles entre laïques et ecclésiastiques, et aussi entre les seuls ecclésiastiques, devaient appartenir à la juridiction civile, tant pour les questions personnelles que pour les réelles de toute nature^

et que les causes concernants les bénéfices ou tous autres biens ecclésiastiques, étaient soumises à la juridiction civile ; à ce projet répondit un contre-projet du cardinal Antonelli, dans lequel on accordait la juridiction ecclésiastique en matière civile aux tribunaux ordinaires, mais pas autrement que dans la convention proposée et jamais acceptée par la Toscane. Il maintenait les dispositions de la convention de IS^l relativement à la juridiction en matière criminelle. On demandait au surplus une totale indépendance des évêques et du clergé, soit à l'égard des fidèles qui sont soumis à leur autorité ecclésiastique, soit dans leurs relations avec Rome. Enfin on demandait que la nomination des évêques fût entièrement dévolue au Saint-Siège sans aucun concours du Gouvernement. Ces demandes que , comme l'observe M. l'avocat Pierre-Charles Boggio dans son ouvrage: La Chiesa e lo Stato in Piemonte, on n'hésiterait pas à reconnaître logiques et justes quand le Saint- Siège acceptât franchement le principe de la séparation des deux pouvoirs, étaient excessives et, comme telles, inadmissibles dans l'état des négociations ; puisque, bien loin d'admettre la séparation, la Cour de Rome prétendait, en même temps qu'elle réclamait pour elle une liberté absolue, conserver en très-grande partie les privilèges et les prérogatives pour l'abolition desquelles on avait précisément commencé les négociations. Pendant ce temps les graves événements politiques contribuèrent assez à compliquer les relations avec Rome pour ce qui concernait la question du for ecclésiastique. Le Ministère piémontais Alfieri-Perrone s'était refusé d'approuver le dessein d'une confédération italienne compilé par M. l'abbé Antoine Rosmini, que M. Vincent Gioberti, dans le peu de jours qu'il fut ministre, avait, au mois d'août de 4848, expédié à Rome comme envoyé extraordinaire. Ce Cabinet avait voulu entreprendre une négociation pour une simple ligue , ou pour une alliance offensive et défensive du Gouvernement romain.

Comme il était assez naturel , celui ci prit ombrage du Piémont, dont les vues ambitieuses étaient alors exploitées par SCS adversaires. Il naquit sur son compte des bruits dont , il faut le dire , la faute ne retombait pas toute sur la Cour de Rome , mais en quelque partie sur les hommes qui siégeaient alors dans les Conseils du roi Charles-Albert. Ceux-ci ayant été remplacés par le Ministère démocratique, dans le mois de décembre de la même année, M. Gioberti, qui en était le président , se hâta de réparer de la meilleure manière qu*il fût possible l'erreur de ses prédécesseurs. Son premier acte fut d'envoyer aussitôt le marquis Maxime Cordero de Montezemolo et monseigneur Riccardi de Netro, évêque de Savone, au souverain Pontife réfugié à Gaête, après les déplorables événements du 16 novembre, pour lui en faire ses condoléances au nom du Gouvernement de Sa Majesté, et lui offrir sa médiation afin d'ajuster ses différends avec le peuple romain, innocent des excès et des fureurs d'un petit nombre de factieux, et pour l'exhorter à revenir à Rome , qui désirait cet arrangement, comme le prouvaient les négociations que le Piémont y faisait à cet effet! Et comme les désordres et les calamités récentes ne le permettaient pas sans que la dignité et la personne du souverain Pontife fussent en sécurité , le Gouvernement de Sa Majesté s'estima honoré de remplir ce devoir, et lui offrit son armée, le priant d'accepter une garnison de vingt raille hommes et plus, si bon lui semblait. Ces soldats aux frais du Piémont demeureraient à Rome prêts à tous ses ordres et à la garantie de ces institutions dont il avait été le magnanime donateur à ses peuples. Ces raisons et ces offres, respectueusement présentées et chaudement appuyées par les deux légats extraordinaires, furent ensuite réitérées et poussées avec la même adresse par le comte Henri Martini, qui précédait le marquis Dominique Pareto comme ambassadeur ordinaire près le souverain Pontife. Ces négociations n'eurent aucun résultat. La Cour pontificale refusa absolument les offres du Gouvernement sarde,

comme celui-ci avait peu auparavant refusé le dessein de la confédération italienne, compilé par M. Rosmini et chaudement favorisé par M. Pellegrino Rossi.

Le Ministère démocratique tomba. Le Ministère Azeglio, qui lui succéda, députa à Gaëte, auprès du souverain Pontife, comme envoyé extraordinaire , le comte César Balbo , dont les opinions devaient le lui rendre singulièrement agréable. Il obtint un accueil courtois et rien de plus. Puisque tel était Tesprit qui prévalait à la Cour de Rome à l'égard du Piémont^ il est facile d'apercevoir combien était inopportun le moment de poursuivre les négociations déjà plusieurs fois entamées pour la réforme de son droit ecclésiastique. C'est pourquoi on alla temporisant, écrit M. Boggio, malgré l'impatience du pays, pour donner lieu à quelque plus favorable occasion. Aux fréquentes interpellations du Parlement ou de la presse, on répondait en termes vagues que les négociations étaient en cours, qu'on en communiquerait au temps voulu les résultats. Mais ce palliatif n'était que temporaire. A la fin force fut d'en venir à quelque acte plus positif. C'est pourquoi, pressé par la nécessité de faire raison aux incessantes manifestations de l'opinion publique, laquelle insistait de toutes les manières afin que l'égalité et l'autonomie devinssent enfin une vérité jusque dans les rapports de l'Église avec l'État, et d'autre part voulant, autant que cela se pourrait, écarter tout ce qui aurait l'apparence d'une rupture ouverte avec Rome , on résolut une dernière tentative en envoyant au souverain Pontife à Gaëte le comte Siccardi.

Le nouvel envoyé extraordinaire partit en septembre 1849. Le 1er octobre il annonça au Ministère la conférence qu'il ^ avait eu avec le cardinal Antonelli^ et qui fut de peu d'importance , parce qu'elle n'avait roulé que sur les généralités du différend. Il annonça, en même temps, la conversation qu'il avait eue avec le souverain Pontife. M, Siccardi ayant annoncé le but de sa mission, le Saint-Père, contre

son usap:c, lui avait répondu, plutôt avec ressentiment, qu'il regardait les proposilions de modifier les privilèges ecclésiasti(|ues comme autant de blessures à son cœur et à l'Église; de manière qu'il laissa peu d'espoir de succès, même à cette dtMnière tentative. L'envoyé sarde protesta^ au nom de S. M. et du Gouvernement royal, qu'en Piémont tout le monde était animé du respect et du dévouement les plus vifs et les plus sincères envers la Sainte Église, spécialement envers son auguste chef. Le comte Siccardi eut une nouvelle entrevue avec le cardinal Antonelli le 6 octobre. Mais celui-ci s'abstint toujours d'entrer dans quelques-unes des questions que l'envoyé sarde avait à traiter, se contentant de faire des plaintes sur les lois qui en Piémont réglaient les relations de l'État avec l'Église, et affirmant qu'en aucun pays catholique la religion n'était autant privée de protection et moins libre dans son action qu'en Piémont. On présenta ce même jour au comte Siccardi monseigneur Catterini, délégué pour traiter avec lui des divers objets de sa mission (5). Monseigneur Catterini exposa quelques théories en matière ecclésiastique , qui auraient pu paraître excessives même en d'autres temps , et qui l'étaient à plus forte raison en ceux-ci; comme, par exemple, qu'il appartient au Pape seul de juger un évéque d'un délit quel qu'il puisse être et en quelque lieu qu'il ait été commis , et que les magistrats laïques ne doivent pas s'en mêler, lors même qu'il en résulterait du préjudice pour l'autorité des lois et la sécurité de l'État. Aijisi , après avoir entendu deux fois énoncer par monseigneur Catterini de telles propositions sur la juridiction ecclésiastique, qui étaient contraires nonseulement aux instructions du Gouvernement de S. M., mais encore à tous les concordats et à la législation de presque tous les États catholiques en matière ecclésiastique, enfin, aux conventions mêmes qui avaient été faites entre le Saint- Siège et la maison de Savoie, le comte Siccardi dut se convaincre qu'il était impossible d'aboutir ù aucune con-

clusion , et le 23 de novembre il annonça au ministre des affaires étrangères son retour en Piémont. Plusieurs jours après il fut fait garde des sceaux.

Les choses se trouvant en Tétat telles que nous les avons exposées, que devait faire le Ministère? Devait-il s'exposer au danger imminent que l'initiative de la réforme partît des bancs de l'opposition? Certainement non. Et supposons même que ce danger n'existât pas, et que le Gouvernement n'eût pas été dépourvu de moyens pour l'éloigner ou le surmonter, il ne pouvait, en aucune manière, demeurer inactif. Il était de son plus strict devoir de conformer la législation de l'État aux principes du pacte fondamental accordé par Charles- Albert. Il ne faut pas, en effet, oublier q^e a de tous les dangers, comme disait l'illustre garde des sceaux, M. de Serre, dans la séance du 26 avril 1819 de l'Assemblée française, un des plus grands, sans contre- ^^t, serait de vouloir s'arrêter au milieu de la route, de vouloir conserver des institutions incohérentes, de sorte que 1 esprit constitutionnel animât les unes et que l'esprit du Pc>uvoir absolu respirât dans les autres. » On objecte qu'un concordat avait été stipulé entre la Cour de Turin et celle "^ Rome , et qu'on ne pouvait ni ne devait le violer. Cette ^HJection, sur laquelle seule se fondèrent plus tard les dé- P^tés de la droite pour se détacher en ce point du Mini- ^^-ere auquel ils avaient toujours donné un vote favorable , disparaît facilement quand on observe que la clause connue ^e6u6- sic stantibus, doit être considérée comme implicite- ^^ni stipulée dans tous les traités, et que, en vertu de ^^Ite clause, leur force obligatoire cesse du côté de l'Etat ^^quel l'observation d'un traité devient tout à fait impossible (6). M. d'Azeglio le fit bien sentir dans sa dépêche du 24? juillet 1850, en réponse à une note du cardinal Antonelli. En faisant allusion à la même clause, dans la séance de la Chambre des pairs du 18 février 1848, dans une discussion solennelle concernant les traités, un illustre homme

d'État j le duc de Brôglie, à qui on ne peut refuser sur cette matière ni la compétence ni la doctrine, l'appelait a une condition générale qui n*a jamais besoin d*ôtre stipulée, parce qu'elle est impliquée dans tous les traités, parce qu'elle pénètre et domine tous les traités* » Sans parcourir toute la file des écrivains de droit public qui depuis le dîx-septième siècle se sont occupés de la question en discours , comme serait, par exemple, un Henri Coccey,qui a fait eœ professa une dissertation sur la clause rébus sic staniibus, il suffira d'alléguer Tautorilé de Henri Wheaton, autrefois ministre des États-Unis d'Amérique prés la Cour de Berlin, et dont l'écrit sur le droit international est considéré comme Fexpression de l'état actuel de la science, et estimé comme tel par Pellegrino Rossi^ quî^ par un article fait exprès et publié dans la Revue française de 1836, le juge comme supérieur en quelque partie aux œuvres même de Wolf, de Valtel et de Martens. Eh bien^ Wheaton apporte deux cas dans lesquels la force obligatoire des traitL% cesse : 1^ dans le cas où Tune ou l'autre des parties contractantes perd son existence comme État indépendant; 2^ quand la constitution intérieure de Tun ou de l'autre des États est tellement changée qu'elle rend le traité inapplicable dans des circonstances différentes de celles en vue desquelles il fut conclu. Ce second cas s'appliquait tout à fait aux conditions politiques oii se trouvait le Piémont en 1850* Rien ne sert de dire qu'en face du Statut, le Gouvernement de S. M, le roi de Sardaigne ne se considéra pourtant pas comme délié du concordat dans la partie qui a rapport au for ecclésiastique, parce qu'il commença des négociations à ce sujet avec le Saint-Siège. Ce fait prouve seulement que le Gouvernement piémonlais, avant de résoudre la légale abolition du for, voulut essayer tous les moyens possibles d'un bon accord entre les deux Cours, 11 se conduisit précisément comme fit en 1845 le Ministère présidé par M, Guizot, qui^ voulant dissoudre une corporation religieuse non autorisée par les lois, et

pouvant le faire en vertu de ces lois, estima toutefois qu'il convenait, avant de les appliquer, d'envoyer à Rome, en qualité de ministre extraordinaire, le comte PellegrinoRossi, afin de solliciter l'intervention de l'autorité du Pontife romain. Ce qui était si loin de constituer un précédent au préjudice des droits du Gouvernement français, que quelques membres de la Chambre des députés^ craignant qu'un semblable précédent ne vint à être invoqué par quelqu'un, flrent sans retard au ministre des affaires étrangères des interpellations analogues, et appelèrent son attention sur les conséquences ultérieures qui en pouvaient résulter. On répondit à de telles interpellations dans la séance du 5 mai de la même année par des déclarations explicites et catégoriques, lues par M. Thiers et acceptées par les ministres et par la majorité des députés. Elles étaient conçues en ces termes : a Messieurs, bien entendu que les lois sont applicables, que leur application est devenue nécessaire, et, quel que soit le résultat des négociations, elles seront exécutées. » En conséquence, on adopta l'ordre du jour suivant, afin de dissiper les doutes manifestés en cette circonstance : « La Chambre, se reposant sur le Gouvernement du soin de faire exécuter les lois, passe à l'ordre du jour. »

Les négociations dont nous avons parlé étant ainsi arrêtées, le Ministère Âzeglio se décida à présenter au Parlement, le 25 février 1850, le projet de loi pour la réforme de la juridiction ecclésiastique en matière civile, en adressant trois jours avant à Portici une note , dans laquelle on annonça que le Gouvernement de Sa Majesté était contraint, par la teneur même du Statut (7) et par la nécessité des temps, à réformer les règles en vigueur dans une partie de la juridiction ecclésiastique ; mais que la présentation d'une loi à ce sujet n'ôtait pas néanmoins la possibilité de traiter avec la Cour de Rome, pourvu que désormais les négociations ne se fissent qu'à Turin. Si de toutes ces controverses quelqu'un pouvait conclure que le Piémont, quelque compte

qu'il ait tenu de sa dignité, des scrupules et des embarras du Saint-Siège dans les difficiles épreuves de la transformation à laquelle il est irrésistiblement appelé par les exigences des temps, ne fut pas néanmoins patient au point de tenir compte aussi des faiblesses du Saint-Siège , selon les conseils que nous donnait récemment M. Guizot; il faut toutefois qu'on reconnaisse que le Saint-Siège, hélas! ne se rappela pas assez dans cette affaire que « Dieu^ selon les expressions du même écrivain, ne Ta point affranchi de la nécessité de rintelligence, ni du devoir de la sagesse. »

Accueillie avec une faveur extraordinaire par la presse libérale et par la majorité de la Chambre^ la loi proposée par le comte Siccardi fut approuvée, dans la séance de la Chambre du 9 mars de 4850, avec 130 votes favorables; 27 députés de la droite, parmi lesquels étaient MM. Balbo, Revel, Ménabrea, dans la votation de la loi par assis et levés, demeurèrent immobiles. Ce fut une belle occasion pour les membres du centre gauche, eux qui désiraient contribuer à former une nouvelle majorité de la Chambre avec diverses fractions des partis parlementaires, pour donner aux députés de la droite l'appellation de rétrogrades ; et ils y réussirent assez bien. Nous n'oserions pas même nier que plusieurs de ces représentants, se voyant tous les jours taxés d' anti-progressistes, ne le soient devenus de fait par la suite du temps. On sait qu'au commencement du règne de George 1er les whigs créèrent des jacobites en traitant comme tels tous leurs adversaires. On sait encore que M. Royer-Collard qui, au 48 fructidor, n'était pas royaliste, on porta à le devenir en l'en accusant. Il est bien vrai que le lendemain de cette votation, et presque toujours depuis lors jusqu'en 1852, ces mêmes députés qui avaient voté contre la loi du for ecclésiastique, votèrent en faveur du Ministère. Néanmoins cela ne servit

absolument plus à les laver de la tache de tièdes amis de la Constitution , ni à détruire Topinion que ces mêmes députés ne fussent ennemis de toute réforme tendante au progrès. Le comte de Cavour dans cette question se sépara de ses amis de la droite, en prononçant un remarquable discours, dans lequel la nécessité et l'opportunité de la loi Sicçardi étaient démontrées d'une manière incontestable. A lui se réunirent plusieurs autres collègues, qui formèrent ainsi une nouvelle fraction qu'on appela centre droit. Bien souvent ceux-ci Votèrent d'accord avec le centre gauche, dont l'opposition modérée faisait alors un singulier contraste avec les oppositions vives et acharnées de la gauche.

Ainsi le tiers-parti alla se renforçant en influence et en nombre. 11 acquit les sympathies de ceux qui, à cause des indiscrétions de quelques membres de la droite, développées dans des discours qui, à dire la vérité, sentaient plutôt la réaction que le progrès, commençaient à avoir honte de soutenir le Ministère en s'unissant avec eux. On prit ainsi les excentricités d'un petit nombre d'individus pour l'expression de la droite toute entière, laquelle, après tout, était celle qui avait montré quelle était la voie à suivre pour conduire le vaisseau du régime constitutionnel au milieu des écueils que présentaient les exagérations des partis extrêmes. Sa conduite, par conséquent, ne pouvait pas avec justice être taxée d'illibéralisme par cela seul qu'elle poussait la délicatesse jusqu'au point de refuser son approbation à une loi parce qu'elle violait un concordat établi avec le Saint-Siège, et dont elle ne croyait pas que les articles pussent être révoqués par la seule autorité civile.

Et ce qui seul pourrait être une preuve que le reproche d'illibéralisme appliqué alors à la droite n'avait aucun fondement, c'est que, tandis que la Cour de Rome par ses notes, les évéques par leurs adresses et leurs circulaires, et la presse cléricale faisaient pleuvoir sur la tête du Ministère un déluge de très-graves accusations, la droite, précisément

tandis que tout le nionde la proclamait complice des exagérations du parti qu'on voyait surgir derrière elle , prêta au Ministère l'appui le plus franc et le plus décidé. C'est pourquoi la Croce di Savoia, journal fondé dans ce lemps-là par les chefs du centre gauche à l'effet de répandre leurs idées en dehors de l'enceinte du Parlement, imprimait dans son numéro du 31 juillet 1850, non sans une assez évidente mauvaise humeur: « Les nouvelles qu'on avait fait circuler relativement à une scission de la majorité sont demeurées démenties. La droite est toujours compacte et unanime dans le but de favoriser le Ministère. »

C'est ici que se place l'avènement de M. de Gavour au pouvoir. Le chevalier Pierre Derossi de Santa Rosa, ministre du commerce et de ragricuuure, étant tombé malade vers la moitié du mois de juillet, était réduit à l'extrémité vers les premiers jours du mois suivant. L'opinion publique désigna pour son successeur l'illustre chef du centre droit. Le ministre des affaires intérieures, M. Jean-Philippe Galvagno, fut chargé par ses collègues d'en faire la proposition à Sa Majesté. Le roi Victor-Emmanuel qui, sous les apparences de la bonhomie, cache une habileté peu commune : « Comment ne vous apercevez-vous pas , dit-il au ministre qui lui faisait celte proposition, que cet homme finira par vous supplanter tous?» Les ministres avaient la même pensée que le Prince. Mais ils n'ignoraient pas qu'il est des temps où certains noms s'imposent, sans qu'il soit possible de les discuter.

M. de Cavour avait déjà alors, en effet, l'empire, bien quMl n'eût pas le gouvernement. Il avait cet empire qui vient de la grande influence qu'un homme exerce par son génie et ;son activité: influence dont on peut très-bien dire que, si

ef 1^ n'est pas encore le Gouvernement, elle est presque le Gouvernement. Le député Castelli, très-amî de M. de Cavoijr, fut chargé de lui faire part de la résolution du Conseil et de lui demander à quelles conditions il y entrerait. Il répondit qu'il n'avait point de conditions à mettre en avant; qi"m*il acceptait tout le programme de l'administration Azeglio et la solidarité de sa politique. Quoique le poste qui laî était désigné dans le Cabinet ne fût que de second ordre, le comte de Cavour ne suivit pas l'exemple du jeune Pitt, . qui refusa d'entrer dans le Ministère qui se constitua en 1782 parce qu'il n'y aurait occupé qu'une position subordonnée. Ce fut au contraire avec joie qu'il se décida à l'occuper, n'ignorant pas que c'est l'homme qui honore le poste, et non le poste qui honore l'homme qui l'occupe. Les vrais politiques comprendront pourquoi nous avons dit que M. de Cavour accueillit avec joie cette nomination. Il possédait en effet à un haut degré cette ambition que Washington appelait louable, et qui pousse un homme à se signaler partout où il met la main. Optimos quippe mortalium altissima eu-- P^«, selon la sentence de Cornélius Tacite. Sans avoir jaïûais intrigué en rien pour l'avoir, le comte de Cavour ambitionnait le pouvoir, non comme une fin^ mais comme un moyen de développer et d'activer des idées longuement mûnes. Il n'y a rien, en effet, qui mette si bien en évidence les ^^antages et les qualités d'un homme , que l'exercice du pouvoir. De là la sage sentence des anciens : Magùtratus ^^m ùstmdit.

Cette ambition était bien légitime dans M. de Cavour. Issu de Tune des plus anciennes et des plus illustres familles nobles du Piémont, il avait cherché dès sa jeunesse la considération dans les études au lieu de la tirer uniquement de son rang élevé. Comme aucun large champ n'était ouvert à son activité dans les premières années du gouvernement absolu du roi Charles-Albert, et que l'indépendance de son caractère s'accommodait mal avec les ser-

viles courtisaneries de ce temps, M. de Cavour voulut retrouver à l'étranger cet aliment qui manquait à son intelligence dans sa patrie. Les sciences économiques attirèrent spécialement son esprit. Il y fit des études profondes et assidues , comme le prouvent les différents écrits qu'il publia dans les Revues italiennes et françaises^ et notamment celui qui vit le jour dans la Revue NauveUe^ avec le titre : Sur Vétat actuel de V Irlande et sur son avenir ; et qui obtint en Angleterre un retentissement mérité. Ainsi par la sagesse de ses écrits, seule activité que lui fût alors permise {scribere est agere, dit Jeffries), il tâcha de préluder à rhabileté de sa future administration. Très-profond dans les études mathématiques, étant sorti de l'Académie militaire de Turin lieutenant du Génie, et considéré par le célèbre baron Plana, son maître, comme le plus distingué de ses éfêves, il entreprit avec un amour singlilier les études financières. En^suivant l'exemple de M. Mollien, il se détermina pour cela à aller parcourir, en observateur, la Grande Bretagne, qui est^ comme a écrit dernièrement Michel Chevalier, « le pays dont tous les autres, bon gré mal gré, se font les imitateurs en finances, parce que c'est celui où ces sortes d'affaires sont traitées avec le plus de raison pratique et de la manière la plus conforme à l'intérêt collectif de la société. »

De retour en Piémont, lorsque les tendances réactionnaires commençaient à diminuer, M. de Cavour, qui entrait alors dans sa \renle-troisième année, prit part à la fondation de VAssociazione Agraria (25 août 1842). Cette institution avait pour but ouvert le progrès de l'agriculture, des arts et de l'industrie qui lui appartiennent directement. Mais son objet réel , dans l'esprit du moins de plusieurs de ses fondateurs et de ses membres, était de servir comme d'un moyen d'union pour tenir éveillé le sentiment national et aviver l'affection aux institutions libérales. C'est pourquoi très-souvent , bien qu'indirectement , tant dans le journal,

qne dans les. réunions, on prît occasion de porter la discussion sur les affaires de l'État. Vers la fin de 1847, lorsque le roi Charles-Albert eut accordé quelques réformes, entre autres de plus grandes libertés pour la presse, le comte de Cavour fonda le Risorgimento avec MM. César Balbo, Pierre de Santa Rosa, Charles Boncorapagni, Michelange Castelli et d'autres éminents personnages. Il arbora ainsi le drapeau d'un libéralisme conservateur et modéré, dont le programme se résumait en ces points : indépendance — union entre les princes et les peuples — progrès dans la voie des réformes — alliance des princes italiens entre eux. û*accord avec ce programme, il signa peu de jours après avec ses collaborateurs un projet de supplique à Ferdinand, roi des Deux-Siciles , qui s'obstinait à demeurer dans la voie de l'absolutisme, pour le conjurer de se conformer « à la politique de Pie IX, de Léopold et de Charles-Albert, à la politique de la prévoyance, du pardon, de la civilisation «t de la charité chrétienne. » Au commencement de janvier ^848, quelques désordres étant arrivés à Gênes, où les esprits des citoyens se montraient plus bouillants que dans les autres parties du royaume, aussitôt M. de Cavour^ quoiqu'il rencontrât de l'opposition de la part de libéraux beaucoup plus avancés que lui, tels que MM. Valerio, Sineo, etc. (8), résolut d'envoyer une adresse au roi Charles-Albert^ pour le prier d'accorder la Constitution, unique moyen de concilier la grandeur du trône ^ la force du Gouvernement avec les vrais intérêts du pays. L'adresse de M. de Cavour n'obtint pas d'abord son but. Mais il ne se passa pas un mois avant que le Conseil municipal de Turin crût devoir adresser une pareille demande au Souverain, et que le Statut fût définitivement accordé. Quinze jours après sa promulgation M. de Cavour fut appelé à faire partie d'une Commission chargée de proposer la loi pour les élections des députés sous la présidence de M. César Balbo. A la nouvelle de la révolution de mars 1848 à Milan, le directeur du Risorgimento-

ne fut pas moins ardent qu'aucun autre pour presser le Gouvernement piémontais de voler au secours des combattants lombards. « L'heure suprême pour la Monarchie Sarde est sonnée, s'écria-t-il ; l'heure des fortes délibérations, l'heure de laquelle dépendent les destinées des empires, le sort des peuples... Une seule voie est ouverte à la Nation, au Gouvernement, au Roi : la guerre ! la guerre immédiate, sans délai. > Élu député au premier Parlement subalpin, M. de Cavour se signala en peu de temps comme habile dans la discussion des affaires et comme une spécialité en matière de finance. Son esprit politique eut l'occasion de se distinguer dans la célèbre question de l'union du Lombarde-Vénitien au Piémont. Soit, dans le Risorgimento, soit à la tribune, il s'opposa puissamment à la nomination d'une Assemblée Constituante avec un mandat illimité. Lorsqu'on eut appris la nouvelle de la dé-* faite de Custoza, le comte de Cavour courut se faire inscrire comme volontaire à l'armée. Son départ fut empêché par l'armistice Salasco, qui fut conclu peu de jours après. Depuis cette époque jusqu'à la déclaration de la seconde guerre en mars 1849, le comte de Cavour, soit dans son journal par des articles, soit dans les réunions particulières, soit à la Chambre, tant qu'il y siégea, s'opposa par ses paroles, avec un courage d'autant plus louable qu'il est plus rare dans les commencements des révolutions politiques, au débordement (jles passions démocratiques qui régnaient en so.uveraines dans presque toutes les autres provinces italiennes, et qui s'efforçaient de prédominer aussi en Piémont. Il en eut pour récompense une impopularité qui n'a pu être égalée que par la popularité qu'il obtint six ans après, pour la part qu'il prit au Congrès de Paris. Ce fut surtout dans les mois d'octobre et de novembre 1848, lorsqu'arrivèrent les plus orageux et les plus graves événements en Piémont, que le comte de Cavour fut au Parlement constamment sur la brèche. Le Ministère Perrone , qui s'était constitué après le revers de Custoza , ayant accepté la mé-

diation anglo-française pour obtenir une paix honorable de TAulriche, était vivement combattu par une partie considérable du Parlement , surtout par M. Gioberti , la plus grande popularité de ce moment-là. Le 20 octobre, lorsqu'il y avait le plus d'ardeur dans la dispute sur l'opportunité ou l'inopportunité de déclarer une nouvelle guerre à l'Autriche, le comte de Cavour vint énumérer toutes les raisons les plus fortes qu'exposait l'opposition en faveur de l'opportunité de la guerre immédiate. Il démontra leur peu de solidité; et prouva d'une manière irréfragable que le délai, loin d'être désavantageux, favorisait puissamment le triomphe de la cause italienne. II exposa, pour conclusion, sa pensée, qui était qu'il fallait laisser au Gouvernement du Roi la pleine facnlté de la délibération sur le moment le plus opportun pour déclarer la guerre. A cette séance il lui arriva d'avoir à parler de l'Angleterre , et il affronta courageusement les passions très-vives alors contre les chefs du Gouvernement anglais. « Je confesse et je tiens pour certain , dit-il , que l'Angleterre est entrée franchement, loyalement, résolument dans la médiation. Cette déclaration m'expose, je le sais bien, au danger d'être plus que de coutume taxé d'anglomanie et même à celui de devenir, de nouveau, le point de mire, dans les journaux de cette capitale, de l'esprit débordé de quelques écrivains (9). Mais quel que soit le sort qui m'attende hors de cette enceinte, je me flatte que mes collègues, après avoir entendu les raisons sur lesquelles j'appuie mon jugement, m'absoudront de la grave accusation de ne pas aimer autant qu'aucun autre mon pays. » Le 22 et le 26 du même mois il rompit de nouveau une lance contre l'opposition , et ses paroles furent à chaque instant interrompues par des bruits, par des chuchotements et des signes de désapprobation de la part des galeries, qui (séance du 22) ayant continué à faire du bruit, même lorsque parlait le ministre de l'intérieur, M. de Cavour d'un air assuré et hardi invita le vice-président Gaétan Demarchi

à les faire évacuer selon Tordre des règlements. Six Jours après (28 novembre) il combattit le système de l'impôt progressif à l'occasion d'une proposition du député Pescatore , qui devait avoir un effet rétroactif, c Vous savez, Messieurs, dit-il , combien les lois rétroactives sont odieuses , combien elles font peur aux capitalistes, à ceux qui disposent du crédit. Mais peut-être le député Pescatore me dira: ce n'est pas une loi rétroactive ; c'est une loi nouvelle qui impose un prêt forcé sur ceux qui possèdent un capital supérieur à 150,000 francs et qui est extensible du 1 au 4 pour 100. Mais alors, si cette loi est considérée sous ce point d e vue, elle est rétroactive. Elle sera injuste, contraire aux principes du Statut, parce qu'elle frappe une seule classe de personnes prises arbitrairement. {Murmure dans les galeries) Je le répète : les murmures ne me troublent ni peu ^ ni point: et ce que je pense être la vérité, je le dis malgré les tumultes et les sifflets. (Rumeurs) Ceux qui m'interrompent, insultent non pas moi, mais la Chambre, et l'insulte je la partage avec tous mes collègues. {Applaudissements du centre et du banc des ministres) Maintenant je continue. » Pour conclusion le courageux député affirma que, si on ne lui prouvait pas que la mesure proposée par M. Pescatore ne produirait pas sur l'industrie et le commerce les effets qu'il avait indiqués, la Chambre ne devait pas la prendre en considération : et cela, non-seulement dans l'intérêt de la classe plus riche, mais encore plus pour celui de la classe des petits industriels et des petits commerçants, classe qui en souffrirait le plus. Le bon sens de la Chambre demeura vainqueur. Le principe de l'impôt progressif qu'on voulait adopter, principe que l'Assemblée nationale de France proscrivit par 646 voix contre 84 ^ut aussi repoussé par le Parlement subalpin. Le comte de Cavour voulut répondre à une éloquente harangue prononcée contre lui le 29 de novembre par M. le député Brofferio. Mais comme on ne le lui avait pas permis, il publia dans le Risorgimento (2 dé-

«5 cembre 1848) le discours qu'il avait préparé à cette occasion. Quelques traits de cette harangue serviront à peindre le comte de Cavour mieux que nous ne pourrions le faire par nos paroles.

« En commençant son discours, le député Brofferio a répondu à ce que j'avais dit relativement à l'emploi des moyens révolutionnaires qu'il ne cesse de conseiller, et il a accusé mes paroles d'être, sinon rétrogrades, du moins ultra-modérées. A dire la vérité, ce reproche m'a, au premier abord, frappé douloureusement. Mais quand ensuite, par le développement de son discours, j'ai pu saisir clairement la signification qu'il donnait aux paroles modéré et rétrograde^ il a cessé de me faire éprouver de l'amertume. En effet, j'ai entendu l'honorable orateur , en parlant des affaires de France, déclarer ultra-conservatrice et rétrograde l'Immense majorité de l'Assemblée nationale , qui a énergiqueraent repoussé toute tentative d'introduire dans la Constitution républicaine le principe de la progression des impôts. Je l'ai en outre entendu traiter le général Cavaignac non-seulement de rétrograde, mais comme réactionnaire furibond. Auprès de telles opinions qu'il professe à l'endroit de vieux républicains, à l'endroit des vétérans de la cause libérale; auprès d'un si grave jugement porté sur un général illustre, que le plus juste, le plus vertueux des champions que vante la démocratie française , le vénérable Dupont (de l'Eure), proposait il y a peu de jours de déclarer, au milieu des applaudissements unanimes de l'Assemblée nationale, comme ayant bien mérité de la patrie; en vérité, auprès de tout cela , j'ai trouvé , non pas sévères , mais excessivement indulgentes les paroles dont s'est servi M. Brof--» ferio, et j'ai reconnu que je devais à l'exquise courtoisie qui le distingue, qu'il ne m'ait appelé que ultra-modéré, et qu'il n'ait pas employé la parole de rétrograde , ou celle qui est plus vulgaire , mais plus expressive , de codino. » Comme M. Brofferio avait fait mention de plusieurs religieux qui lui

avaient donné des preuves de grande confiance, le comte de Cavour, avec ce faire ironique qui lui appartient, ajoutait ces roots : « Que l'honorable député me permette, avant tout, de lui présenter mes félicitations sur ces nouvelles amitiés et clientelles. Je considère la réconciliation absolue des ordres religieux avec le spirituel et mordant directeur du Messaggiere comme une preuve du possible rapprochement des opinions les plus extrêmes. Cela produit en moi Tespérance de voir disparaître un jour la profonde diversité d'opinions qui me séparent de mon formidable adversaire, qui est maintenant soutenu avec un zèle égal et par les réunions politiques et par les couvents des moines. »

Pendant tout ce temps, le comte de Cavour ne cessa d'être malmené par le journalisme. Soit dans l'enceinte de la Chambre, soit au dehors, son nom, aux oreilles de la multitude, ne retentissait que comme celui d'un rétrograde. Ces incessantes attaques et accusations qu'on rapportait, en les empirant, au peuple, dans les conversations et dans les ' réunions , furent cause que dans les nouvelles élections de janvier 1849, lorsque fut tombé- le Ministère qui avait la confiance de M. de Cavour et que fut formé le Cabinet démocratique présidé par M. Gioberti, sa candidature au Parlement échoua devant celle d'un homme obscur patroné par la Concordia, qui alors était l'organe ministériel. Les histoires des gouvernements parlementaires sont pleines d'exemples de ces injustices de l'opinion pubUque. Des hommes illustres comme Burke , Peel , Macaulay, n'en furent pas exempts (10). Réduit à la simple condition de journaliste, M. de Cavour fit dans le Risorgimento une guerre kardie contre l'administration démocratique. Il eut des paroles d'applaudissement et d'encouragement pour le magnanime et hardi projet de M. Gioberti de rétablir le souverain Pontife et le Grand-Duc de Toscane dans leurs domaines, afin de fermer la porte aux interventions et de fournir aux puissances européennes l'occasion d'avoir une bonne opinion de

ft5 la politique piémontaise. Lorsque Gioberli fut tombé, et qu'il fut abandonné et désavoué par presque tous ses amis politiques, M. de Cavour, bien qu'il lui attribuât une grande partie des traverses auxquelles il avait été en butte , Tappuya avec dignité et courage ; et si les électeurs du collège de Turin ne lui eussent pas fait injure, il est certain que, dans la séance à jamais déplorable de la Chambre du 20 février 1849, aux noms de MM. Montezemolo et Lanza, qui protestèrent contre Taffront qu'on voulait faire à ce grand hoïnme, nous joindrions aussi celui de M. de Cavour.

On sait comment, lorsque Gioberti se fut retiré du Ministère démocratique, les affaires du pays s'aggravèrent de plus en plus. Tenter le sort des armes, l'entreprise était imprudente. Il était plus imprudent encore de maintenir plus longtemps une armée de 120000 hommes, qui écrasait le trésor. Dans de semblables circonstances, chacun sentait le besoin de conformer le conseil à la nécessité, selon ce que conseillait le Guichardin, dans toutes les actions humaines, et principalement dans la guerre. On ne trouvait pas d'autre expédient que de crier de nouveau : La guerre. Ce fut à ce parti, comme à celui qui présentait le moins d'inconvénients dans cette époque tout à fait malheureuse , que s'attacha , quoique malgré lui , le comte de Cavour dans le Risorgimento, certain qu'ainsi, au moins, les colères civiles s'apaiseraient en détruisant les ennemis. Dans ces sinistres jours où tout n'était que bruits d'armes et cris de guerre, sa voix se serait en vain élevée pour proférer des avis contraires , sa parole n'aurait eu aucun effet, et aurait produit des divisions funestes plutôt que du bien. Pope a fait une excellente peinture de l'un de ces moments assez fréquents dans l'histoire lorsqu'il disait :

Truth would you tell to save a sinking land AU fear, none aid you, and few uaderstand.

A Novare les espérances de Tltalie succombèrent pour la seconde fois. Mais on ne peut pas dire que tout fut perdu , puisqu'aucune atteinte ne fut portée à la liberté. Elle n'avait pas été fort difficile à acquérir; il devenait difficile de la maintenir en présence de la grande puissance de l'Autriche et de sa prépondérance dans les autres provinces italiennes, en présence de la colère excitée dans le cœur des potentats de l'Europe à cause d'une guerre entreprise contre leur volonté. <( Le plus difficile n'est pas d'acquérir la liberté , a écrit Napoléon III ; c'est de la conserver. » C'est ce que vit de prime abord dans sa sagacité le comte de Cavour. Il jugea qu'il fallait faire de malheur vertu y et il se rangea du nombre de ceux qui pensèrent que c'était un devoir patriotique que de faire taire les plus chauds sentiments dictés par l'amour de l'Italie pour n'offrir aucun prétexte à ceux qui avaient la force d'abattre le drapeau constitutionnel.

Lorsqu'une nouvelle Assemblée de représentants fut convoquée, le premier collège de Turin honora de ses suffrages le comte de Cavour, quoique la Concordia lui préférât le général Campana. Le 25 de septembre 1849 il prononça un discours en faveur du Ministère Azeglio sur la question financière concernant le traité de paix avec l'Autriche. Le 15 novembre de la même année il rompit de nouveau une lance en faveur du Gouvernement à l'occasion de la discussion du traité. Mais les sages et prévoyants conseils de M. de Cavour, pas plus que ceux de M. Balbo, ne firent la moindre impression sur cette Chambre, qui chaque jour essayait d'opposer de nouveaux obstacles à l'administration. Le 17 novembre le Gouvernement du Roi, comme nous avons déjà dit, contraint par la nécessité, en prononça la dissolution pour la seconde fois depuis les événements de Novare.

Dans les élections du 10 décembre 1849, le comte de Cavour fut de nouveau nommé pour représenter à la Chambre par le premier collège de Turin. La nouvelle Chambre fut fort

différente de la précédente. Les ministériels, qui formèrent toute la droite et le centre droit, l'emportèrent par le nombre. La gauche fut réduite à, tout au plus, une trentaine de députés par la séparation de plusieurs membres qui se détachèrent de ses rangs et constituèrent le centre gauche. La nomination du chevalier Pierre-Denis Pinelli comme président de la Chambre des députés , l'opinion publique désabusée en Piémont par les excès des partis, la forte majorité parlementaire favorable au Ministère, toutes ces circonstances et d'autres indices d'un avenir plus tranquille , annoncèrent que le temps était proche où il était possible de procéder hardiment à la réforme des lois intérieures de rÉtat, afin de les mettre en harmonie avec le Statut. C'est pourquoi autant M. de Cavour avait été prudent et circonspect jusqu'à ce moment, autant il crut devoir se montrer désormais hardi et progressif. On n'avait à peine achevé les élections du 10 décembre, que déjà, dans la crainte que le Gouvernement ne cherchât à abuser en quelque manière de la majorité obtenue pour rétrograder dans la voie de la liberté, il avait immédiatement public, dans le RisorgimentOy un article sur la liberté de la presse , dans lequel il proclamait l'absolue nécessité de ne pas changer cette loi organique, et dont le commencement était: Qu'on ne touche pas à la liberté de la presse. Une bonne occasion s'offrit à lui plus tard pour exposer ses manières de voir. Ce fut la discussion de la loi pour l'abolition du for ecclésiastique. Sur cette question M. de Cavour se sépara de ses amis de la droite , avec lesquels il avait constamment voté. Comme s'il prévoyait les accusations que cet acte allait attirer sur sa tête, il s'abrita à l'ombre des plus illustres hommes d'État de l'Angleterre pour défendre sa conduite. c En 1829, dit-il dans son discours du 7 mars 1850, le duc de Wellington, à qui certainement on ne peut pas nier la fermeté de caractère et d'énergie, sut pourtant se séparer de ses amis politiques et accomplir l'émancipation catho*^

us

lique que l'entière église anglicane combatlait comme inopportune. Par cette réforme il évita, en 1830, une guerre religieuse en Irlande. En 1829, lord Grey sut aussi, en se séparant de la plus grande partie de la classe à laquelle il appartenait, faire accepter, et par la couronne et par Taristocratie, la réforme électorale, qu'on prétendait non-seulement inopportune, mais presque révolutionnaire. Par cette réforme lord Grey préserva l'Angleterre de toute commotion politique en 1832. Enfm, un exemple plus récent et plus lumineux a été celui que nous a donné sir Robert Peel, en 1846. Il sut accomplir une réforme économique, malgré les efforts de' toute l'aristocratie territoriale, qui y perdait non-seulement une juridiction exceptionnelle, mais encore une partie de ses revenus. Pour accomplir cette grande réforme , le Ministre Peel eut le courage de se séparer de la plus grande partie de ses amis politiques et de s'exposer à l'accusation qui put frapper un homme d'État aussi noble que M. Peel, à l'accusation d'apostasie et de trahison. Mais il en fut largement dédommagé par sa conscience et par l'assurance que cette réforme sauvait l'Angleterre des commotions socialistes qui agitaient toute l'Europe et qui paraissaient devoir trouver un plus grand appas en Angleterre. » On pressent dans ces paroles l'homme qui ne laissera pas de se séparer avec encore plus de hardiesse de ses amis politiques, quand la nécessité des temps l'obligera à s'allier avec une autre fraction parlementaire plus progressiste.

La phalange dont demeura le chef M. de Cavour par suite de la scission qui avait commencé de s'opérer dans la droite, était encore bien petite. Mais en peu de temps il sut si habilement et si sagement agir qu'il fut effectivement le chef de la majorité parlementaire. Alors que la session législative allait se clore, il était devenu, pour ainsi dire, une autorité avec laquelle il fallait que le Conseil des ministres comptât, s'il voulait procéder avec sécurité et avec vigueur. Le discours, surtout, qu'il prononça dans la séance du 2 juillet 1850

h9 est remarquable ; prenant occasion de la discussion du projet de loi pour l'aliénation de la rente de six millions, il exposa largement son système politique, comme un programme de son administration , s'il eût été au pouvoir. Celui qui lira ce discours, et le comparera ensuite avec ce que M. de Cavour, ministre, mit à exécution, ne pourra pas s'empêcher d'y tirer un nouvel exemple des nombreuses illusions qu'on se fait avant d'arriver au pouvoir, et une preuve que, lorsqu'on y est parvenu, bien des réformes qui auparavant paraissaient très-simples, sont au contraire trèsdifficiles. Ainsi, on a vu M. de Cavour pendant trois ans consécutifs présenter au Parlement cette même loi sur les gabelles, que dans son discours du 2 juillet il combattit vigoureusement comme « contraire aux principes de justice et de moralité, et parce qu'elle pesait uniquement sur les classes pauvres. »

Nous ne finirons pas ce portrait de M. de Cavour sans faire quelque mention de ses qualités comme orateur parlementaire. Si par orateur on entend celui qui réunit d'une manière admirable les idées et les paroles, qui développe avec un ordre sévère ses pensées en style séduisant, qui trouve pour ses idées une expression toujours nette, libre et attrayante, qui fait retentir l'accent de la menace, ou la pointe de l'ironie, selon que les circonstances l'exigent, certainement sous ce point de vue M. de Cavour ne peut être appelé orateur. II ne lui manque rien sous le rapport de la pensée, des vues et surtout de l'artifice. Mais d'autre part il ne possède aucune des qualités dont nous venons de faire mention et qui sont nécessaires à celui qui a la prétention de bien parler. Toutefois M. de Cavour s'était rendu si habile à glisser à travers les difficultés du noble art de parler, il s'était si bien formé dans la lutte parlementaire de chaque jour, que déjà, à l'époque de son avènement au pouvoir, il s'était rendu incontestablement l'un des orateurs les mieux écoutés de la Chambre. Alors, comme

aujourd'hui, sa voix savait toujouï's imposer le silence et une

attention particulière : non pas que sa voix frappe doucement l*oreitle de ceux qui l'écoutenl: elle est au contraire plutôt saccadée et acconipagnée d'un accent aigu; mais un tel accent promet un mot piquant; et il tient parole. Cette voix sans retenti ssementj peu vigoureuse, manquant de force et de ^nke, manifeste des idées claires, précises, disposées dans un ordre admirable. Ces idées sont tantôt vulgaires comme le bon senSj tantôt trempées dans de profondes méditalions; mais si bien mêlées entre elles, que les unes portent les autres, et qu'il en résulte un tout persuasif. Cette clarté, que nous oserions appeler merveilleuse, était et est encore le nerf principal de Tinfluence et de l'autorité de M. de Cavour sur resprit des députés. Un autre et plus considérable avantage de M. de Cavour consiste dans une pénétration peu commune, avec laquelle il devine presque intuitivement quelles sont les deux ou trois raisons principales qui surnagent dans Tocéan orageux de la discussion^ et qu'il faut attaquer ou défendre; en sorte que, sûr de sa position, il triomphe facilement par la voie de la stratégie plutôt que par celle de la bravoure. C'est dans ces deux facultés, dans lesquelles M. de Cavour excelle, que réside le secret de l'empire presque d'autocrate, qu'il est parvenu par la suite à exercer sur le Parlement. îfous ne savons pas, mais nous affirmons qu'il y a beaucoup de députés qui négligent l'étude de certaines questions, dans la conviction qu'il en fera une expositron lucide à la Chambre. En appellant sa parole lucide, ce n'est peut-être pas trop exactement que nous nous exprimons. Il est sûr que M. de Cavour se fait comprendre de chacun avec promptitude, mais il est sur aussi qu'on Ht plus volontiers et avec plus de goût ses discours, qu'on ne les écoute prononcés par ses lèvres. Malgré le progrès évideni qifil a fait depuis quelques années, en écoutant attentivement les meilleurs orateurs du Parlement, et en retenant d ans son esprit le gracieux du langage et la propriété des

îil

expressions, M, de Cavoiir éprouve encore aujourd'hui quelque peine physique à exprimer ses pensées. Cette difficulté, dissimulée par une toux légère toujours à propos invoquée, serre le larinx à tout raiidiLoire et lasse plusieurs des spectateur?;* Il semble que dans ces circonstances, qui ne sont pas rares^ l'orateur devrait se sentir quelque peu troublé, perdre la parole appropriée, et jusqu'au fil gramraaticaî de la phrase. Chose admirable 1 cela n'est jamais arrivé. Qu'on supprime la petite toux, la très-courte hésitation, et qu'on réunisse les paroles prononcées , alors on trouve devant soi Tidée nette, précise, exposée, comme il lallail pour être accueillie immédiatement de tous. Dans les innombrables questions d'administration et d'économie politique , le défaut remarqué disparait presque complètement, ombragé comme il est par ta doctrine surabondante dont M. de Cavour en de pareilles matières fait un très-vaste étalage. Mais lorsqu'il doit, dans les questions qui concernent la politique spéculative, prendre un vol un peu pindarique, la privation des qualités extérieures de réioquencc devient manifeste. On aperçoit les vives images , on devine les apostrophes chaudes et pathétiques, mais tout cela a besoin d'être revêtu par des paroles adaptées. Il est rare qu'elles découlent comme il faudrait. C'est un vin généreux et écumant qu'on voit à travers un verre de vulgaire apparence. On applaudit, il est vrai, à Toraleur, tant est grande la force des pensées, des idées, des vérités. Mais c'est plus à la substance qu'à la forme qu'on applaudît.

Aux qualités oratoires déjà indiquées de M. de Cavour, il faut ajouter une rare facilité de sarcasme, qui toutefois ne manque pas de temps en temps d'aller trop loin, et une rare adresse à se tirer des embarras où on essaierait de le jeter* Ainsi un jour qu'il pariait du ministre Farini, son collègue, et qu'il en louait les écrits politiques traduits en anglais par un écrivain distingué et très-loué par les journaux de la Grande-Bretagne ^ il ré-

pondit sur-le-champ à ceuK qui venaient d'accueillir ses paroles par des risées : t Ces risées ne peuvent provenir que de personnes dont la rcnoinniéc ne vote pas jusqu'à ces lieux. » Une autre Ibis, invité et sollicité par le député J,-B, Miche Uni à ne répondre à une question délicate que par un oui ou un non^ et à ne pas s'étendre en observations: « Je ne veux pas, s'écria- 141, ne dire qu'un oui ou un non. Personne ne peut nie forcer à réduire ma réponse à un monosyllabe. *

vm

Economiste distingué, politique consommé, grand discuteur des affaires â la Chambre j tel apparaissait M. de Cavour sur la scène du pouvoir en oclobre 1850. Le centre gauche, avec une prévoyance qui n'étonnera personne, s'aperçut de prime abord qu'un secours inespéré au triomphe de ses opinions se levait sur rhorizon, et que tous ses efforts devaient être diri^^és à se le rendre assuré dans les conjonctures qui pourraient se présenter. Il est rare que les grandes passions n'aient pas la prescience de leurs vrais intérêts. Une force irrésistible semble les entraîner au but de leur triomphe. Si elles no réussissent pas, c'est le plus souvent leur faute. Elles y portent une ardeur immodérée. Au lieu d'atLeindre au but, elles veulent le surpasser; et, pour vouloir le surpasser, elles le manquent.

Ce que M. de Cavour lut pour le centre gauche du Parlenient subalpin , M. Thiers l'avait été sous la monarchie de juillet pour le centre gauche de l'Assemblée de France, Ce tiers-parti n'avait pas tardé à reconnaître, dans la session parlementaire de 1836, que la Torce et l'inilucnce lui devaient venir de Tancien rédacteur du National^ alors ministre, et il avait pris tous les soins de lui être agréable; en sorte que, si dans le cours de la session le Ministère avait éprouvé quelque défaite, M. Thiers, Thomme oa-

torelleraenl flésîgrne pour f^Oîiverner la sîttiatîoiiT se fut trouvé être encore le candidat de son choix. On sait comment cette stratégie parlemealaire a été couronnée d'nn succès assez prompt. Vn égal succès, quoique obtenu ayec moins de promptitude et par d'autres voies, devait couronner les efforts du tiers-parti de l'Assemblée piémontaise. A peine M. de Cavour fut-il nommé ministre de l'agriculture et du commerce, que la Croee di Savoia (1 1 octobre 1850) accueillit de la manière suivante celle nomination: « Le Gouvernementj en se déclarant solidaire du programme Cavour (qui a été expo&é dans le discours du 2 de juillet, mentionné plus liaul), acquiert celte force que nous, que tout le pays, que toute l'Italie lui désirons en ce momenL Nous n'irons pas chercher si la droite se maintiendra compacte ou laissera germer quelque ressentiment privé. Ce n'est pas d^um majorité numérique et manipulée que nous ailendons la force goupememeniale. Nous croyons pouvoir prévoir que, du moment où le Ministère s'est déclaré pour les réformes, à défaut desquelles le parti Cavour avait franchement jïromis qu'il lui retirerait tout appui, dès ce moment r importance de l'ancienne majorité est finie. Droite, centre et gauche, tous seront forcés d'offrir un nouvel appui au Gouvernement, a Chaque phrase est ici une révélation des pensées et des espérances du centre gauche ; pensées et espérances qui se font jour encore plus clairement dans r article (25 octobre) consacré à louer la lettre circulaire expédiée par M. de Cavour aux syndics sur la taxe du pain, comme prélude des grandes réformes auxquelles il allait mettre la main, a Le comte de Cavour (ainsi parlait le même journal) est, par ce premier acte de son administration, une preuve évidente de ce que nous avons dit en cent occasions, et de ce par où nous avons inauguré la politique de notre journal, f^s partis en Piémont sont mal dassifiés. H faut qu'ils se refondent, et que leurs molécules éparses se rapprochent en une nouvelle agrégation ^

et qu'il s*ea forme le parti de rintelHgence, Lorsqu'on

knee dans la sphère de la publicité des actes de ce genre

el de ce mérite, le public respire, Cbacun est contraint de se dire à soi-mènae; nous sommes enfin gouvernés. Il y a un e^^prit qui veille à iiùs vrais intérêts. ïl faut l'aider. » Les louanges accordées ici à M* de Gavour frisent asse^ évidemment un senti menl de défiance à Têtard de ses collègues au Ministère- Pourtant, ([uelques jours après, lorsque le Parlement fut réouvert {4 novembre), et qu'on eut élu pour président M. Pinelli avec 71 voix, tandis que M, Cabella , de la gauche, n'en recueillit que 13, et M. Rattazzi 21 , les membres du centre gauche se virent contraints de déclarer qn'il n'y avait eu que du faux dans les soupçons et les peurs de scission de la droite, dont ils s'étaient faits les organes^ et ils s'exprimèrent ainsi dans leur journal (18 novembre) : a Ce vote annonce que Tancienne mîijorité de la Chambre reste telle qu'elle était à la fin de la session prorogée, el que les faits déplorables (11) qui sont arrivés dans l'intervalle, loin d'y faire naître une velléité de division, Tonl rendue plus vraie et plus compacte* j»

La première occasion que le centre gauche prit pour déployer son drapeau dans la nouvelle session, fut le débat de l'impôt sur les bâtiments, M. Rattazzi, dans la séance du 17 décembre 1850, insista auprès du Ministère pour que, avant que le projet vînt en discussion, on mît en pratique < ce que promettait M, de Cavour le 2 juillet, relativement à la présentation du budget. Il conclut en ses termes : « Le Ministère ne peut ni ne doit se dissimuler qu'il ne pourra se mettre à l'ahri des coups du parti qui le menace sonrdement et avec astuce, qu'en plaçant à côté du drapeau de la modération celui de la fermeté, de Tactivîté et du progrès, et qu'en mettant, par conséquent, une main ferme et sûre à

favoriser ces réfornies qui sont dans les vœux de tout le monde, et sans lesquelles il ne pourra jamais espérer, ni dans ce Parlement ni dehorsj un vrai et sincère appui* » C'était un langage assez aUicr dans la bouche d'un chef d'un peu plus de vingt représentants, et ijui un mois et demi auparavant avait pu s'assurer sur les dispositions de la majorité vis-à-vis du Ministère. Toutefois ce langage ne déplaît point- Les chefs habiles doivent suppléer par la hardiesse au petit nombre des troupes.

La nouvelle tactique de cette partie opposante n'était pourtant point faite pour être agréable au Ministère Azeglioj et il ne parait point qu'il y eût déjà alors des dissidences entre M. de Cavour et ses collègues. On en a un symptôme dans un article, du 3 janvier 1851, du Risorgi- }netUo, quij même après que >L de Cavour s'en fût retiré, ne cessa pas d'être Torgane du Ministère et de la majorité. Voici quelques traits assez significatifs de rarticlc auquel nous faisons allusion et qui était sorti de la plume du docteur Louis-Charles Farini : << Le parti qui, i Tépoquc de la guerre, tenait les rênes de FÉtat, qui, après T affligeante catastrophe de Novare, fut d'abord majorité , puis minorité de la Chambre élective, ce parïi a cessé, après la paix^ d'avoir un programme explicite. Convaincu de rimpossibililé de faire prévaloir ou ses propres doctrines, ou tes hommes qui les professent j il a déclaré même plusieurs fois qu'il ne voulait pas renverser le Ministère, mais le diriger. dans les voies d'une politique libérale. Celte condition de choses, qui au premier aspect peut paraître favorable à la consolidation de nos institutions, en réalité n'existe pas. Le parti qui est avec le Ministère, n'étant point stimulé dans la lutte, demeure dans l'inertie et l'inactivité. Il perd ainsi cette supériorité morale qui lui serait pourtant nécessaire. Le Gouverne m en l, placé entre des ennemis non déclarés et des amis trop irrésolus, semble quelquefois durer plutôt par la tolérance de Bes adversaires que par l'appui de ses fauteurs..,,. Le défaut

d*un programme suffisamment expIicUe de part et d'autre , nous dirions quasi d'un champ de bataille bien défiai, û(i la lutte soit engagée, fait qu*on n'obtient pas en entier les bienfaits du Gouvernement conslitutionneL »

C'est en présence de cette situation incertaine que le Ministère éprouva le besoin d'exprimer nettement quelles étaient ses vues polùiqucs dans la nouvelle carrière des reformes dans lar{uelle ii venait d'entrer. M. de Cavour en trouva roccasioû dans un incident soulevé dans la séance du 30 janvier 1851^ à propos de l'organisation de la magistrature : « Le Ministère connaît aussi bien que tout autre, dit-il, combien est grand le cbangement opère par le Statut. Mais il pense, d'autre part, que le Statut ne peut pas être compare à une révolution. Il considère le Statut comme un pacte d'union et de concorde, et non point comme une condition de paix dictée par un parti vainqueur au pouvoir abattu. Il ne croît pas, par conséquent, qu*on doive soumettre à une enquête tout le passé de la magistrature, et répudier tout le passé historique de notre État avant 1848* Le Ministère croit avoir une double mission à remplir; c'està-dire^ qu'il croit devoir procéder à Tapplication large des idées libérales, au développement des principes renfermés dans le Statut. Mais en même temps qu*il marchera ainsi largement dans la voie des réformes, il croit qu'il est de son devoir de combattre ouvertement, énergiquement toute tentative des partis extrêmes. S'il venait à reconnaître que par le fait des hommes ou des choses, par des causes intérieures ou extérieures, il ne pourrait plus procéder dans la voie des réformes^ s'il était obligé de suspendre, de s'arrêter dans un slaHi quOj il déposerait aussitôt le pouvoir. (ApplaudissemeMs au cmtre et à droite ; mm^ques d'une vive approbation de la part de MM, Azeglio et Galvagno)

On ne pouvait pas désirer une confession plus franche, plus libérale, plus rassurante. M. Rattazzi, dans son discours du 17 décembre 1850, avait sollicité le Ministère d'entrer dans

la voie de Faction et rie la fermeté, de lever h aut ce drapeau sous lequel seul il pouvait espérer un vrai et sincère appui. Le comte de Cavour^ dans la séance du 30 janvier 1851, non-seulement arbora ce drapeau et par des paroles plus libres et plus liardîes que celles qu'avait employées le chef du centre gauche^ mais il déclara fermement que tant lui que ses collègues étaient décidés à se relirer même dans le seul cas où Ton aurait à demeurer dans le stattt quo. Si TopposiLion de >L Rattazzi n'avait que ce but qu'il déclarait toujours qu'elle avait, pourquoi ne promît-il pas ce jour-là au Ministère cet appui qu'il crut devoir lui promettre un peu plus d'un an après? Si la cause des réformes et du progrés était celle pour laquelle il combattait , pourquoi continua- t-il â faire que deux causes, qui n'étaient déjà plus désunies, continuassent à demeurer séparées? Le motif de la continuation de son opposition ou, si on le veut, de sa neutralité j serait-il dérivé de ce que son parti, en s'alliant avec le Ministère, aurait dû s'exposer à l'impopularité de voter avec la droite? Pourtant, celte droite, avait applaudi aux assurances faites par M. de Cavour, de s'opposer à toute tentative des partis extrêmes. Elle donnait ainsi à entendre qu'elle n'était pas un de ces partis. (Alors n'étaient pas encore entrés à la Chambre MM, De La Marguerite, De La Tour et Pon^iglionc- ) M, Rattazzi^ lui-même, partageait cet aviSj lorsque, dans la séance du 8 décembre 1850, il déclarait nettement que dans le Parlement il n'y avait point d'hommes qui regrettassent les temps passés et qui voulussent y retourner; déclaration que déjà le journal, son organe, avait faite dans son numéro du 4 juillet de cette année même. D'ailleurs un sage parti politique a-t-il à fonder sa conduite sur la popularité ou sur l'impopularité? — Ouj peut-être, M. Rattazzi aurait-il refusé alors de s'allier au Ministèrej parce que celui-ci, en consentant à une union avec le centre gauche j n'aurait pas été décidé alors à se détacher, comme il fît plus tard^ de la droite,

et que les conséquences de cet acte parlementaire n'auraient pas assuré uae influence prépondéranle au nouveau parti? Nous n'avons pas à affirmer si ce sont ces inductions ou d*autres que sont les véri tables-. Mais Tétrangeté de la position dans laquelle continua à se tenir M. Ratlazzi, après de si explicites déclarations de la politique ministérielle , nous impose le devoir, sinon le droil^ de les faire.

Au lieu d*entrer noblement, généreusement dans la voie qui lui traçait M. de Cavour, à quel parti s*atlacha le centre gauche? Au même, auquel i! s'était attaché peu de temps auparavant , et qui Favait conduit à un si funeste résultat, a celui de semer la zizanie dans le champ de la droite, en en prêchant chaque jour la scission prochaine. Le lendemain de la votation des traités de commerce avec r Angleterre et avec la Belgique, la Cwce di Sauoia publiait en efTct les lignes suivantes (17 avril 1851): « Quoique la votation d*hier soir ait été presque unanime sur les traités avec la Belgique et avec l'Angleterre , toutefois on dit qu'une partie de la droite a Vinkntion de se séparer du Ministère, qui lui paraît trop révolutionnaire. Ce schisme ne doit point faire de peine au Ministère , ni le détourner de la voie des réformes utiles. Car, en agissant ahisi, il gagnera, peut-être^ dans la gauche beaucoup plm que ne lui fera perdre la droite. En avant! en avant! voilà la devise des Gouvernements qui connaissent les temps et les conditions dans lesquelles nous vivons, »

Le Ministère jugea bon de faire le sourd aux offres du centre gauche. Celui-ci ne désista pas pour cela de son œuvre; au contraire^ il la poursuivit plus chaudement. Cette confiance des partis en leur succès est un signe de leur vitalité et de leur habile té j de la même manière que dans les individus elle est le signe d'une grande puissance morale et intellectuelle. Nullement découragé de l'isolement dans lequel on le laissai tj le parti dirigé par M. Rattazzi ne refusa aucime occasion de se porter en avant, et de prétendre,

soit par la stratégie, soit par le courage, qu'on dût compter sur lui. Nous le voyons employer toutes ses armes pour mettre en déroute la fraction de la droite , pour abattre rinfluence de Tun de ses plus fermes soutiens, Tauteur des Speranze d*Iialia , qu'il accuse d'un amour excessif pour la conservation de ce qui existe. Quand il entend dire que quelqu'un de la droite passe au centre droit, nous le voyons emboucher la trompette pour proclamer le triomphe prochain de la « gauche modérée, qui est la seule qui désormais possède la force et la conviction requises pour aspirer à l'avenir. (Croce di Savoia, 25 mars 1851.) » Quelques jours après, ce même journal (âl mai), passant en revue les différents partis parlementaires, laisse voir assez évidemment l'impatience de ses chefs. « Il nous faut, dit l'organe du centre gauche, passer en revue la fraction qui s'entremêle au centre gauche et au centre pur dirigé par M. de Cavour. Elle est un ensemble d'individus qui ne se personnifie séparément en aucun, et auquel Ton donne dans le langage vulgaire le nom de centre droit. Stratégiquement parlant, elle sert d'arriére-garde au Ministère et fe défend des coups qui lui viennent de la gauche, comme la fraction Pinelli-Boncompagni lui sert d'avant-garde et 'e préserve des coups qui lui sont lancés par l'extrême droite. Mais cela, seulement dans les questions où il n'y ^ rien à craindre pour le salut du Cabinet. Dans les autres ^lle peut se considérer comme l'avant-garde du centre fauche, ou mieux, comme un corps de tirailleurs qui se t> résente le premier en escarmouche. Petite par le nombre, ^tlle exerce néanmoins, par la nature des hommes qui la ^^omposent, une grande influence dans quelques questions. -^^lle est destinée à se fondre avec le centre gauche aussitôt ^ue les questions ministérielles cesseront d'être périlleuses. » Pour ce qui concerne l'année à laquelle se rapporte notre ^^arration, nous avons été obligés, afin de peindre exactemaent les vues et la politique du centre gauche, de nous

adresser à son organe spécial, parce que les questions débattues dans la Chambre jusqu'au 10 août de 1851, jour où elle fut prorogée au 19 novembre de la même année, furent presque toutes financières (les votations des budgets absorbèrent^ en effet, 69 séances), et qu'il ne nous aurait pas été possible de connaître son esprit, autrement que par la politique qu'il professa dans son journal. Relativement à sa conduite parlementaire, nous ajouterons, pour remplir le cadre de l'exposition, que dans toutes les questions concernant les libertés politiques, le centre gauche vota presque toujours d'accord avec la gauche. Quant à la question financière, il y avait deux manières dont on pouvait la résoudre. La première consistait à discuter les lois organiques de l'administration pour les établir sur une base plus conforme au Statut et moins dispendieuse. La seconde, à faire précéder la discussion des lois organiques par celle des lois financières, pour remédier promptement au déficit du trésor et relever le crédit du Piémont devant l'Europe. Le centre gauche, d'accord en ceci avec le Ministère et la majorité de la Chambre, s'arrêta au second système, contrairement à ce que fit la gauche, qui préféra de s'attacher au premier.

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