DEUXIÈME PARTIE
NOITVELLES ATTAQUES COr(TRE LE MINISTÈRE AZEGLIO — LE COUP D*ÉTAT Er« FRA^JCE ET SES EFFETS EN PIÉMONT — ALLIANCE DU COMTE DE CAVOUR AVEC LE CENTRE GAUCHE ~ JUGEMENT DÉFINITIF DE CE FAIT.
A la réouverture du Parlementj en novembre 1851, les conditions polîLiqut-s du MinisLère Azeglio étaient devenues assez graves. Vers la fin du mois précédent^ M, Gioia, ministre de rinstruction publique, ayant été obligé de se retirer ensuite de graves dissentiments survenus entre lui et M, le comte de Cavour relalivement à îa tjuesUon vitale de la liberlé d'enseigneraent. S, M., d'après le conseil de M. d'Azegiio, lui choisît un successeur dans la personne du docteur Louis-Charles Farini. Le nouveau ministre avait en 1848 couvert avec éloge un haut emploi à Rome sous radrainistralion du comte Maraiani, et, après le rétablissement de Tancien ordre de choses, en 1849, il s'était exilé en Piémont, ou il n'avait pas tardé de se faire remarquer par un ouvrage fort remarquable sur TÉtat romain et par rhabilelé avec laquelle il défendait le Gouvernement du roi dans le Risorgimento. Les termes modérés que 5L Farini avait employés dans la narration des affaires de Rûra.e, sa condamnation franche et ouverte de toutes les mesures révolutionnaires, la justice rendue à ceux mêmes qui
Tavaient injuslemenl trailé, ne furent pati pour lui la meilleure des leconimandalions auprès du parti le plus avancé tant de la presse que du Paiiemenl. Au surplus, la Cbarabre avait é\é vivement blessée de ce qu'on avait choisi un ministre en dehors d* elle-même, contrairement a toutes les habitudes parlementaires. Enfin, M. Farini était arrivé au Ministère peu de jom^ après que le Pape avait condamné comme béiéliques quelques doctrines contenues dans le traité de droit canonique de M. Nuyls, professeur à rUniversité de Turin, et venait de publier un décret ministériel d'après lequel tous les traités officiels étaient abolis. Cette mesure^ en toute autre circonstance, lui aurait attiré les applaudissements de tous les hommes qui s'entendent en maliére d'enseignement; mais en ce moment elle fut regardée comme un acte de condescendance et de faiblesse vis-à-vis de la puissance papale.
Aussitôt que le Parlement fut réouvert, tons ces mécontentements se manifestèrent. Le député Sineo, de la g^auche, fit un violent discoui^ contre le Ministère et proposa un ordre du jour de défiance contre lui. M. de Cavour, après avoir assez bien combattu les inculpations de M, Sineo ^ demanda, par contre, un acte de confiance. Le centre gauche ici se trouva dans TaUernative ou de fouler aux pieds tous ses précédents en se détachant de la gauche dans une question qui pour lui était essentielle , ou de rendre bien éloignée, et peut-être impossible sa fusion qu'il désirait ardemment avec le centre droit, en volant contre le Ministère. C'est ici que se montra la finesse de Tesprit de M. Rattazzi , homme très-disposé à profiter des expédients et des subterfuges* Dans la séance du 21 novembre, le chef du centre gauche se leva pour déclarer qu'il ne consentirait en aucune manière à la demande faite par M. de Cavour du vote explicite ^ mais qu'en même temps il ne donnerait pas un vole de défiance ou de blâme, parce qu'il craignait les eiTets d'une crise ministérielle dans les cir-
constances dîflîciles où se tiouvaîl alors l'Europe, C'était etfectivement alors qu'éclatait dans sa plus vive ardeur la lutle entre l'Assemblée française et Louis-Napoléon; lutle qui, guère plus d'une semaine après, devait aboutir à un coup d'État de la part du plus fort. Ainsi, celle allitude du centre gauche préserva le Ministère du vole de défiance dont le menaçait la gauche.
Le principal mérite des partis ce n'est certainement pas ta modestie. On rencontre rarement des hommes qui, prêtant dans certaines circonstances leurs services à leurs adversaires, le font avec cette dignité et ce désintéressement qui brillèrent dans la conduite que tint dans la session parlementaire de 1833 sir Robert Peel vis-à-vis des ministres qui Tavaient renversé du pouvoir. On peut lire le discours que cet homme éminent prononça dans la Cliambre des communes du 5 Tévrier de la même année, pour se faire une idée des sentiments élevés et des paroles généreuses dont est capable un cœur entièrement et uniquement dévoué à son pays. On chercherait vainement un pareil mérite dans le centre gauche du Parlement piémontais. On en peut juger par le morceau suivant, que son journal otïîciel publiait le lendemain de la votation du 21 novembre : ts Du vole du centre gauche dépendait (comme t*a montré la faiblesse numérique de cette majorité, qui, sur la fin de la séance, a eu la pluralité) la chute ou la conservation précaire du Ministère, Le centre gauche n'a pas voulu prendre en ce moment, en face du pays^ la grave responsabiliLé d'avoir amené un changement ministériel, tandis que les temps sont si obscurs et si orageux^ tandis que les fleurs de la liberté sont frappées d'un souffle si ennemi , qu'il est naturel de craindre qu'elles ne puissent tomber avant d'avoir donné leurs fruits. Le pays jugera si nos amis politiques ont satisfait à leurs devoirs de bons citoyens^ et si le sacrifice qu'ils ont fait aujourd'hui est méritoire ou non. Mais, dira quelqu'un, précisément parce que les temps sont obscui-s et orageux j précisément
parce que les dangers sont nombreux et grands, il faut avant tout faire en sorte qu'il y ait ati Gouvernement de TÉtat d'autres pilotes que ceux qui s'appellent Farini et Déforesta. Vouloir les conserver à leurs places c'est la même chose que vouloir accroître les dangers du naufrage. C'est aussi notre pensée. Mais qui voudra dire que le vote d'aujourd'liui ait affermi MM, Farini et Déforesta à leurs postes? Le discours par lequel M. Raltazzi a motivé son vote et celui de ses amis politiques a-t-il pu ôlre avantageux au Miaistère tel qu'il est composé en ce momenl , et le persuader de persévérer en tout et pour tout dans la politique qu'il a suivie jusqu'ici? Tous ceux qui ont entendu ce discours se persuaderont sans peine du contraire. Le foriiier in re, suaviter in modo y est comme la marque caractéristique du talent parlementaire de Fhonorable député d'Alexandrie, Si Ton considère bien les paroles par lesquelles il tint suspendu ce Yote de défiance qui allait fondre sur le Ministèrej on verra manifestement qu'il n'y a pas, dans ce vote donné par pitié, de quoi bien réjouir le Minislère. Qu'ont été ce discours et le vote qui Ta suivi, qu'ont-ils été autre chose^ disonsnouSj sinon un très-grave avertissement donné aux ministres de penser sérieusement à ce qui les regarde? La leçon aiira-t-elle son effet? C'est ce que nous verrons. Mais pour sûr c'était un moyen à essayer avant de mettre la main à ces remèdes héroïques auxquels il est pntdmit de ne mettre la main que dam les cas vraiment désespérés, »
Le lendemain de la publication de cet article, dans lequel^ on voyait assez évideramenl la mauvaise humeur -du tiersparti à cause de Tétat d'isolement où le Minislère continuait dé vouloir le laisser, le Risorgimento , bien loin d'entiimer les préliminaires d'une négocia Lion pour la formation d'une nouvelle majorité dont fairait partie le centre gauche, adressait des conseils à Tancienne majorité pour qu'elle se prémunît contre les velléités d^opposition de ce parti. « Nous demanderions Tinipossible, disait Torgane ministériel, el
en
nous montrerioûs que nous avons bien peu d'expérience des hommes et des choses si nous nous flattions que toute velléité d'opposition soit près de cesser..... Mais ce que nous espérons avec raison et fermement, c'est que la majorité du Parlement, pénétrée de la gravité des cfrconslances où nous nous trouvons , saura et voudra aider efficacement raction du Gouvernement, afin que, nonobstant les périls et les incertitudes de Tavenir, on puisse faire durer solide et inébranlable dans les institutions actuelles cette monarchie constitutionnelle qui, mariant, par un rare exemple de loyauté et de fidélité, la liberté à Tault^rité, forme Torgueil du Piémont et Fespérance de Tllalie. »
L'irritation qu'il y avait , au point où nous en sommes, entre le Ministère et le centre gauche, ne peut pas être mise en contestation. Ce parti voyait ainsi s'éloigner indéfiniment rheure de cette fusion ou de cette élévation au pouvoir qu*il avait espéré d'atteindre en tlatlanl, d'une part, M. de Cavour, et en contribuant, d'autre part, à faire naître des différends et des scissions dans le sein de la droile. Le changement survenu alors en France dans les institutions politiques, fut de nature à éloigner encore davantage la probabilité de ses triomphes. Sur la fin de 1851 il n'y avait pas un homme de bon sens et un peu clairvoyant en politique qui pût soupçonner la possibilité de ce parti à la tête des affaires. Même les constants défenseurs et protecteurs du centre ^^auche étaient de cet avis. « Eu égard , disait VOpiniofie dans son numéro du 22 décembre ^ aux conditions actuelles de l'Europe et aux possibilités, sinon aux probabilités d'une amélioration future, les hommes du centre gauche peuvent, dans un avenir plus ou moins éloigné, aspirer à relfectuation de leurs projets, à cette seule condition; savoir: qu'il se fassent accepter du public par un programme libéral, à la vérité, principalement dans Tintérieur, mais, en même temps, modéré. Car, s'ils faisaient autrement, quelque douloureux qu'il nous soit de l'avouer,
nous n'en devons pas moins convenir que les hommes purs de 1848 ne seraient pas possibles en 1859. j* Et, peu de jours après, M. Aurèle Bianchi-Giovini, passant en revue dans le même journal, dont il était le rédacteur, la situation des différents partis politiques de la Chambre , après s'être expliqué sur la gauche, parlait ainsi du centre gauche; i II n'y aurait pas une raison plus favorable pour un Ministère tiré du centre gauche, parce qu'il rappellerait à la mémoire le programme de 1848, programme très-intempestif en ce moment , et qui exciterait contre lui Taversion la plus décidée de la part de la diplomatie étrangère. {Opinione, 27 décembre 1851.) »
Quelle fût la roule que tint le centre gauche dans ces conjonctures? quelles garanties de prudence^ de sagesse, de modération fut-il en état de présenter pour se faire accepter par Tespril qui dominait alors dans Topinion conservatrice? Le 26 novembre 1851, M. de Cavour avait présenté à la Chambre le traité de commerce et de navigation entre la Sardaigne et TAutriche , conclu à Vienne le 18 octobre de la même année, et la convention y-relalive, conclue à Turin le 22 novembre j pour réprimer la contrebande sur le lac Majeur et sur le Tésin et le Pô. Ce trailé était une conséquence logique du traité de paix avec TAu triche. En effet j le Piémont^ en en signant Tarlicle 6, prenait l'engagement de faire un traité de commerce avec T Au triche, sur les mêmes bases que les puissances les plus favorisées. Pour ce qui concernait la contrebande, rarticie 4 du même traité renfermait robligation de faire une convention qui contiendrait les dispositions favorables à sa répression. Il n'y avait donc rien dans ce traité que de bien légitime , que de fort à propos 5 en même temps que par là on accomplissait un acte de prudence politique singulièrement avantageux à la -
réputation morale du Piémont, Ce n'est pas ainsi toutefois que le comprit le centre gauche. H s'allia avec la tïauche pour combattre le traité- Tandis que te député Simonetta accusait le iMinistère de vouloir, par ce trailé , fermer les portes de Tltalie à la presse et â rémif^^ralion; M. Mellana, de trahir notre drapeau; M. Valerio, de céder aux craintes politiques intérieures; M, Cadorna suni;^sait à tous ces opposants dans la séance du 6 janvier 4852, en tâeliant de faire croire que le Piémont, s'il signait ce traité, s'engageait à faire les dépenses pour que la police autrichienne fût mieux servie, et sacrifiaîl ainsi Tindépendance, la liberté et Thonneur national. Quelques jours après, dans la séance du 44 janvier, le môme député Cadorna venait proposer à la Chambre qu'on refusât , dés ce moment là, totalement, ou au moins en partie , les sommes à porter sur le budget de 1853 pour le clergé. On le voit, ce parti avait de l'éloquence, de Tambition, de la persévérance, de l'adresse, de toutes les vertus, en un mot, qui peuvent assurer le triomphe d'un parti. Mais il n'avait absolument pas la s^ai^'esse politique. Et pourtant, elle seule aurait suffi, au défaut de toutes les autres, parce qu'elle était la seule nécessaire*
Dans la séance dont nous venons de parler, M. de Salmour, un des députés les plus remarquables de la droite, combattit la motion de M. Cadorna par un discours qu'on peut bien rappeler à ceux qui accusent les Gouvernements parlementaires de ne donner que des paroles. Ce discours, de même que celui prononcé par M. de Cavour dans la même séance, est un document très-important pour constater combien étaient diiïé rentes les vues du centre gauche et celles du Ministère et de ses partisans dans la toute principale question concernant les affaires ecclésiastiques :
î Messieurs, dit M. de Salraour, quand le Ministère a hautement et itérativem.ent déclaré au Parlementât à- la nation qu'il ne consentirait jamais ni à des spoliations , ni à d'autres moyens révolutionnaires analogues, ni à Vin-
caméralion des biens ecclésiastiques , parce que , même au point de vue économique , il ne la croyait ni utile ni convenable ; quand ^ enfin , il a noué récemment des négociations avec la Cour de Rome pour pouvoir arriver à réconomie désirée des frais de culte par le moyen d*une nouvelle circonscription des diocèses, je ne comprends pas comment on peut , non pas accepter , mais seulement discuter Tordre du jour du député Cadorna, lequel n*est pas autre chose que la reproduction sous une autre forme d'une partie de la proposition Pescatore relative aux biens ecclésiastiques, et que vous avez repoussée en principe. — Avant tout il faut, messieurs, que je rappelle à votre souvenir où était j dans la discussion de cette partie de la proposition Pescatore, le dissentiment entre le Ministère et Topposilion, afin que vous puissiez d'un seul coup apprécier le mérite et Tà-propos de la proposition Cadorna, même indépendamment des conditions politiques et sociales dans lesquelles se trouve le continent européen. — Le dissentiment entre le Ministère et l'opposition était alors et est encore en ce que, tandis que le Ministère voudrait faire marcher d'un pas égal la réforme économique et la réforme religieuse^ afin d'aboutir à une plus juste répartition des biens du clergé par le moyen d'une réorganisation de la juridiction ecclésiastique, l'oppositioUj sans se préoccuper des probabilités d'obi enir le concours du pouvoir religieux, voudrait qu'on procédât immédiatement à la réforme économique, ou que du moins on refusât dés maintenant, au moins en partie, les gommes à porter au budget de 1853 en faveur du clergé. — Personne ne désire plus que moi de voir décharger le budget des dépenses du culte; personne ne demande avec des vœux plus ardents une juste répartition des biens du clergé afin d'arriver à ce résultat, et pour rintérêt de la religion et pour celui de TÉtat. Mais comme dans la situation actuelle, ni cette décharge ni celte répartition ne peuvent s'effectuer
sans une nonvelle circonscnptîon des diocèses, pour laquelle est nécessaire et même indispensable Tinlervention du pouvoir ecclésiaslique, ainsi je dois repousser de loules les forces de mon esprit la proposition du député Cadûrna, qui tend à confondre et à intervertir l'ordre naturel des choses en attribuant exclusivement à une partie ce qui doit être défini par deux; en préjugeant la question par des mesures intempestives ^ en sorte de la rendre excessivement embrouillée et de faire une nécessité de ces déterminations que l'esprit le plus clairvoyant doit vouloir éviter* — C'est pourquoi, non-seulement je repousse Tordre du jour proposé, mais Je repousserai toute lenlative tendante à effectuer une telle économie, jusqu'à ce que les négociations commencées avec la Cour de Rome ou obtiennent leur effet ou se trouvent manquées définitivement,
« Je n'entends point par là nier et encore moins blesser les droits du Pouvoir civil, que je reconnais aussi bien que qui que ce soit, et que je suis prêt à défendre au besoin. Mais je crois que, quelque solides que soient ces droits, on ne doit pas recourir à des voies expéditives pour les faire valoir, avant d'avoir épuisé tous les moyens de conciliation compatibles avec la dig^nité nationale. Je dirai plus. C'est ma ferme opinion que, dans Télat actuel des choses, en présence des négociations commencées par le Gouvernement, il y aurait déloyauté à le faire; et j'ai trop à cœur la dignité de mon pays pour y consentir jamais. — Le pouvoir exécutif, en ouvrant des négociations avec la Cour de Rome, a non-seulement usé de son droit, mais encore rempli un stricte devoir, parce que personne, dans aucun pays du monde, n'ayant encore tracé d'une manière absolue cette ligne qui doit limiter le pouvoir civil et le religieux , il peut et il doit nécessairement naître des doutes ou d'un côlé ou de l'autre. Cela posé, T intérêt de la religion et celui de l'État exigent que ces doutes soient levés. — Or, le pouvoir exécutif ayant usé de son droit, ayant rempli un devoir en commençant
des négociations avec la Cour de Rome, le Parlement doit en attendre l'issue. Il appartiendra au Pouvoir législatif dé ratifier ou non les accords qui en résulteront; mais tant que ces accords ne sont pas soumis à notre examen, gêner la marche des négociations et vouloir en précipiter le cours par des vœux imprudents, ce serait un vrai abus de pouvoir, contraire aux usages des pays civilisés et directement opposé aux principes du Statut.
« Mais, parce que vous, messieurs, n'avez pas de confiance dans le résultat de ces négociations, voulez-vous, dans votre impatience, naturelle du reste, aller en avant, en venir dès ce moment à la réforme économique? Je ne chercherai pas à vous inspirer celle confiance; je ne saurais pas d'ailleurs comment le faire. Mais le Ministère a* cette confiance dans leur heureux résultat, et je suis pleinement d'accord avec lui à cet égard, parce que j'ai foi dans la justice des droits du pouvoir civil, parce que j'ai foi dans la sagesse de la Cour de Rome (murmure à gauche), parce que (avec forcé) je me confie en la sa<»esse de la Cour de Rome. (Plus fort murmure au centre gauche et à la gauche) — Je prie M. le présirlenl de me maintenir la parole. (Le Président: Continuez seulement^ personne ne vous en empêche) — Je respecte l'opinion de tous, et je désire qu'on respecte aussi la mienne (Bravo! Bien! à dro//e)... Parce que je me confie en la sagesse de la Cour de Rome qui, prenant conseil de la raison des temps, de celle de la raison et de ses propres précédents, ne voudra pas souiïrir plus longtemps un désordre si préjudiciable à l'entente commune, et saura céder lorsqu'on le faisant, elle montrera de la force et non de la-faiblesse. Oui, je le dis ingénument, à la nouvelle de l'envoi d'un ministre plénipotentiaire à Rome, mon cœur s'est ouvert à l'espérance (chuchotements), et j'attends un bon résultat de ces négociations, si les partis extrêmes ne le rendent à dessein impossible. J'attends avec d'autant plus de confiance et de tranquillité ce résultat^ que je me fie au Gouvernement
pour ne pas laisser prolonger ces négacîations au-delà da temps nécessaire. J'ai rintime conviction que, si elles étaient sans succéSj non par notre fait, mais par les tergiversations ou par les prétentions exagérées de la Cour de Rome, nousmêmes , qui invoquons aujourd'hui envers le Pouvoir spirituel la plus grande déférence compatible avec la dignité de la nation, nous serions les premiers à aider le Gouvernement à revendiquer les droits du Pouvoir civil et à en user largement dans Tintérêt public. Cette conviction que j'aij cette opinion que je crois qui est celle de Timmense majorilé de la nation, se fera, j'espère, connaître clairement même à Rome, oii Ton comprendra qu'une plus longue prolongation de rarrangemenl de notre ditîércnt ne peut profiter ^qu'aux ennemis de la religion. Et ici^ après avoir invoqué avec des considérations^ je dirais presque, de délicatesse^ de probité politique, la plus grande prudence possible de la part de la Chambre^ afin de laisser au Gouvernement la plus grande liberté d'action dans les négociations avec Rome, qu'il me soit permis d'invoquer aussi cette même prudence avec des considérations de convenance, d*opportunîté politique et financière sur le même objet.
« Pour pouvoir apprécier toute la valeur politique et financière de Tordre du jour proposé j il faut avant tout établir sans ambages et sans tergiversations, d'une manière claire, explicite et précise, quelle est noire position en Europe. — Messieurs, je croirais manquer à mon devoir envers vous et envers la patrie si dans cette occurrence je ne vous disais pas comment, dans les voyages qne j'ai entrepris Tannée dernière dans les diverses régions de l'Europe ^ j'ai, partout et dans toutes les réunions, trouvé l'opinion publique fourvoyée à notre égard. (Bniitsoufd) Et savez-vous pourquoi? Précisément parce que les ennemis de nos institutions, soit réactionnaires soit républicains j, dénaturant le caractère des dllférends survenus avec Rome, et les exploitant dans le sens de leurs tristes projets, sont allés insî-
nuant partout que nous avons Tintention de procéder par des mesures révolutionnaires et que c'est précisément pour cela que nous nous montrons lents et répugnants à traiter avec Rome. Nous pouvons et nous devons mépriser de telles calomnies, parce que nous savons combien elles sont privées de fondement, parce que nous pouvons être fiers du bon sens et du haut jugement de notre peuple, parce que nous voyons une confiance réciproque et un réciproque amour unir le monarque et la nation, parce qu'enfin^ connaissant les actes et les intentions droites du Ministère, nous savons distinguer les vraies tendances d'avec cette certaine faiblesse de popularité qui lui fait quelquefois préférer l'adhésion des opposants à celle de ses amis politiques. (On rit) Mais faisons-y bien atlention, messieurs, si aujourd'hui, par une votation imprudente, nous mettons obstacle, ou si nous paraissons vouloir mettre obstacle aux négociations entreprises, nous viendrons nous-mêmes donner du poids à ces calomnies du plus raffiné jésuitisme. Notre crédit en souffrira, parce que, après tout, pour les nations, comme pour les individus, crédit veut dire confiance; et que la confiance ne s'inspire pas lorsqu'on veut défendre ses droits par des voies de fait; lorsque l'impatience d'aller en avant empêche de consolider par Tordre fortement constitué les libertés acquises; lorsqu'enfin, par un amour-propre mal entendu, on ne fait aucun cas de l'opinion des autres nations. — Et qu'on n'aille pas croire qu'une nation, quelle qu'elle soit, puisse aujourd'hui s'isoler, pour ainsi dire, dans son droit et ne faire aucun cas de l'opinion des autres nations. Car les faits prouvent que la Russie, la Prusse, comme la France et l'Angleterre, doivent s'y soumettre comme nous dans l'intérêt de leur crédit public, lequel, se négociant sur les différents marchés de l'Europe, souffre chaque fois que la moindre défaveur de l'opinion s'y fait sentir.
« Maintenant, messieurs, laissant même de côté la question purement financière , quoique très-capitale pour nous, qui
devrons malheureusement recourir encore à de nouveaux emprunts, croyez-vous que notre crédit puisse diminuer par le fait d*unc imprudence politique de notre pari, sans de graves et inévitables danii^ers pour nos libertés? Croyez-vous que^ en face des conditions de FEurope, il faille ajouter aux difficultés très-embarrassantes qui menacent nos institutions ^ la défiance j la méfiance, l'inimitié des capitalisiez du continentj qui ont entre leurs mains la plus grande partie des certificats de notre dette publique? Croyez-vous, enfin, que par un ordre du jour imprudent, il convienne d'augmenter Taudace et les moyens d*un parti qui a pour lui, sinon la religion, Fapparence de la religion, et malheureusement le soruffle mortel de la réaction de tout le continent contre le Oouvernement piémontais ? Pensez-y bien, messieurs j ne vous laissez pas séduire par votre juste et naturel désir d'obtenir une économie dans le budget; car, quelle que soit la partie de la Chambre qui vous propose un pareil moyen, quelle que soit la forme sous laquelle i! vous sera présenté, le mettre en pratique ou vouloir s'engager dès maintenant a le mettre en pratique dans un temps déterminé j c'est dangereux au-delà de toute expression. Faitesry bien attention , messieurs , quelquefois, tout en étant animé des meilleures intentions du monde, on compromet et on ruine les meilleures choses, si par un amour mal entendu de la liberté, on fait à présent le plus grand mal par la manie de tout sacrifier à rapplication absolue des principes. Il y a des hommes qui, par un amour national exagéré, par un excessif esprit de nouveauté, il y a , dîs-je, des hommes qui, avec les meilleures intentions du monde, ont été malgré eux entraînés à se faire partout les défenseurs des idées, des projets de Topposition, en modifiant les règles^ en les atténuant, mais sans en détruire la portée nuisible, et se sont peu à peu discrédité eux-mêmes ainsi que le Gouvernement parlementaire qu'ils ont l'intention de soutenir. Voyez ce qui est arrivé dans une nation voisine : les Thiers, les Rémusat, les
Davergier de Hauranne et tant d'à titres membres auparavant du centre g^aiiche (mouvemmt et rires ait cetUre f/aimhe), après avoir poussé à la révolulioû de février, se sont reconnus trop tard. Ils escomptent maintenant dans rexit leur condescendance; et la Fraace étonnée a dû sacrifier au besoin de sa propre conservation les libertés acquises par tant de sang, et dont ces hommes se montmienl eux-mêmes les pbis chauds défenseurs.
f Enfin que Tordre du jour vienne du centre gauche ou de la gauche, peu m'importe; parce qu'il a la même signiûcation et la même portée. Je le repousse donc de toutes les forces de mon âme, et je propose à sa place Tordre du jour pur et simple ; parce que^ comme Tordre du jour proposé par M. Cadorna entraîne avec soi Tintervention du Pouvoir législatif danis les attributions du Pouvoir exécutif, i! bouleverse une des bases de notre droit public, et dans les circonstances actuelles il porte préjudice^ non*seulement à noire crédit financier, mais aussi à notre crédit moral, en maintenant à T étranger cette réputation qu'on veut nous y faire, mais que nous devons absolument détruire, en démontrant que nous sommes jaloux de nos institutions autant que mûrs pour les libertés que nous leur devons; libertés dont nous pouvons et savons user sans porter préjudice à personne, »
Combattue par une telle force de raisons et par une telle élévation de vues politiques par M. de Salmour, la proposition Cadorna le fut encore par IL de Cavour. Et ici, qu'on veuille bien observer que, quoique Ton fût dans ces jours-là presque à la veille de la fusion ^ toutefois la disparité des sentiments entre le Ministère et le centre gauche s'y montre d'une manière assez prononcée, « Si la Chambre, ainsi parla M. de Cavour, donnait son adhésion à ce projet de loi, elle ne, ferait qu'annuler ce qu'elle a déjà voté il y à peu de jours dans la discussion du budget. Que dirait-on de la sagesse de la CIjambre qui, il n'y a que quelques jours, votait
7Ï des ronrfs pour toute Vmnée , maintenant, à la fin de la
discussion du budget, donnerait un vote par lequel elle prescrirail qu'on ne fit usage que de la moitié de ces fonds? Ce serait une flagrante contradiction, et il aurait été beaucoup mieux j beaucoup plus sage de ne pas voter cette
somme Je puis reconnaître, jusqu'à un certain point,
qu'il n'y a pas opposition sur le principe , comme prélend M. Cadorna; mais j^observerai que l'opposition peut exister non-seulement sur les principes, mais aussi sur la manière de les appliquer. Or, je dois déclarer que M* Cadorna ne veut pas appliquer les principes de la même manière qu'entend les appliquer le Ministère, Le Ministère a dit comment il avait commencé des négociations avec Rome en vue d'une meilleure manière de répartir les biens ecclésiastiques, et en vue naturel [ement de quelques réformes qui se rendent nécessaires dans les circonscriptions ecclésiastiques. L'honorable député Cadorna n'a pas en, je crois , l'intention de critiquer ces né^oeiations; il a seulement déclaré quM) était nécessaire que ces négociations eussent un terme qui promît que déjà cetle année on pût faire au budget une sérieute modification. Le Ministère ne peut pas assigner un terme si court aux négociations qu'il a commencées, La matière est grave et difficile; on ne peut pas, par conséquent, restreindre le temps qu'elle pourra exiger à un très-petit nombre de mois**... L'honorable Cadorna disait que son ordre du jour, à son avis, tendait à fortifier le Ministère : de tels secours, loin de fortifier le Miîiistère, l'affaiblissmi. Quand à chaque instanî on va lui répétant : nous vous accordons des fonds , mais à condition que vous accomplirez vos promesses, à condition que vous ne manquerez pas aux engagements que vous avesî pris, je crois qu'on ne lui donne pas un secours, qu'on n'augmente point sa force morale. Dans les circonstances actuelles, plus que jamais, il a besoin de force morale pour pouvoir diriger les affaires* Si , par conséquent, la vraie intention de M* Cadorna est de fournir
du secours au Ministère, je le prie, au nom du Ministère, de se dispenser de cette augmentation de force et de secours. (Hilarité) Pour ces motifs , je crois devoir persister à repousser absolument ce qu'il veut ajouter à la loi et l'ordre du jour qu'il propose.
« Tout en arrivant à la même conclusion que M. de Salmour , je voudrais qu'il comprît que le Ministère n'est pas porté à croire si facilement à ce sentiment qu'il appelle faiblesse de popularité. Le Ministère a un programme franc et net. II a manifesté plusieurs fois à la Chambre quels étaient ses principes. Ensuite, il est décidé à ne se laisser entraîner ni trop à gauche, ni trop à droite. Et, quoiqu'il reconnaisse avec un esprit de gratitude l'appui et le secours que dans beaucoup de circonstances lui ont prêtés et l'honorable comte de Salmour, et plusieurs de ses amis politiques, lorsque quelquefois il ne pourra pas en partager les opinions politiques y il le déclarera toujours hautement, 11 ne croira pas pour cela manquer à son devoir et être infidèle au parti auquel il a toujours appartenu. Le Ministère, il l'a déjà déclaré plusieurs fois , est décidé à conserver ce qui doit être conservé; mais en même temps il a à cœur de continuer dans la voie des réformes. Quand quelques réformes sages et raisonnables seront appuyées par les membres de la gauche, ce n'est pas un motif pour qu'il doive les repousser, (Bien!) Le Ministère recevra toujours avec reconnaissance l'appui qui sera donné aux principes qu'il professe. Il ne demande point d'appui personnel ; mais il demande un appui à la politique, au triomphe de laquelle il a consacré ses efforts, c'est-à-dire à la politique de conservation pour nos libertés en même temps que de réforme pour les institutions qui ne sont pas encore en harmonie avec le Statut. [Bravo! bien!) »
Au point où nous en sommes de notre narration, il n'y a
pluF que quelques semaines qui nous séparent du moment oii se forma falliance entre M, de Cavour et le centre gauche. Une grande différence de vues se fait pourtant encore apercevoir entre le Ministère et le tiers- parti. Il n*y a rien dans la situation des choses qui indique un point de rapprochement entre Tune et l'autre partie. Une mauvaise humeur pas trop déguiâée se fait au contraire sentir. Le Ministère, engagédans une vive lutteaveclagauchej au lieu de retrouver le centre gauche dans la même neutralité qu'il avait montrée dans d'autres occasions, est exposé à tout moment aux pointilleriesde ce parti, et peu s'en faut que le centre gauche ne soit ouvertement un obstacle à l'avancement du Gouvernement par les imprudentes propositions qu'il soulève au milieu d'une des crises les plus difficiles où se soit trouvé le Piémont, Que le Gouvernement continue à faire la moue â ce parti, il est bien prés de le porter à faire alliance avec la gauche, et le Gouvernement du Roi, obligé de se garantir contre les coups que lui lancent les puissances étrangères, enhardies par le triomphe du prince Bonaparte à Paris, se trouvera dans la nécessité de lutter contre une foule d'ennemis à Tintérieur. C'est ce que vit du premier coup d'oeil M. de Cavour, Dès ce moment il n'hésita pas un moment sur le parti qu'il avait à prendre.
Certainement Talliance avec le centre gauche n'aurait pas été indispensable si la droite avait été composée de parties assez homogènes et assez décidées pour appuyer purement et simplement le Cabinet dans toutes les occasions, et pour ne pas donner quelquefois aux membres du centre gauche un motif de douter qu'elle fût fortement unie; si, enfin, les imprudences de quelques-uns de ses membres ne l'avaient pas fait passer dans l'opinion publique pour nn parti irrévocablement conservateur et ennemi des larges réformes^
opinion que sa conduite au Parlement était bien loin de contredire ouvertement. M. le comte de Cavour avait essayé, sjr le commencement de 1851, de discipliner ce parti et de le rendre compact. Dans un entretien particulier qu'il avait eu avec M. de Revel, en lui confiant la charge de se rendre à Londres, pour contracter avec la maison Hambro l'emprunt de 75 millions , il avait exposé clairement son idée. Mais Tancien ministre de Charles-Albert avait montré dans cette entrevue une défiance trop déclarée vis-à-vis de ses principaux collègues, et une trop grande difficulté de composer une majorité franche et sûre, pour que son interlocuteur pût nourrir des espérances fondées que de nouvelles négociations auraient un meilleur résultat.
L'acte qu'allait accomplir M. de Cavour au commencement de 1852 était par conséquent une nécessité de la situation. En vertu de l'appoint qu'il avait dans ses mains, le centre gauche était devenu précieux. Il se posait presque comme un embarras, et pour cette raison il avait en lui la condition impérieuse d'être nécessaire. Mais celte nécessité, soyons sincères^ n'avait rien en soi qui la fît paraître trop désagréable. Ainsi, outre que M. de Cavour, par suite de cette alliance, demeurait le maître de tout le champ de bataille, le lord of the ascendant^ comme disent les Anglais, le Ministère acquérait, dans quelques-nns des membres du centre gauche, des alliés remarquables sous plusieurs rapports.
Avant toutefois de raconter les phases de celte affaire, il nous faut dessiner la position que s'était faite M. de Cavour dans le Cabinet, pour expliquer sa résolution particulière vis-à-vis du centre gauche.
Bien que M. d'Azeglio fût président du Conseil et ministre des affaires étrangères, le principal personnage du Cabinet, celui qui en était l'âme, l'action, le mouvement, c'était le ministre des finances. S'il était jamais permis, lorsqu'on juge d'un homme, d'évoquer l'ombre de Napoléon, nous serions tentés de répéter ici, à propos de l'ascen-
dant qu'avait obtenu M. de Cavour, ce qui a élé dit du grand Empereur : « Partout où il se rencontre, y a-t-il place pour quelque autre? » Nous citons le mot, non parce qu'il a été appliqué à Napoléon, mais parce qu'il désigne très-bien la justesse de la situation. M. d'Âzeglio s'était dépeint lui-même lorsque, dans son livre des Casi di Romagna, publié en 1845, il disait aux Italiens qu'on pouvait opérer la régénération de la nation en tenant les mains dans ses poches. Lorsqu'il fut au Gouvernement il ne changea pas de sentiment. Il suffisait, selon lui, de la loyauté et de l'honnêteté de la conduite pour que le Piémont parvint à une situation trèsheureuse. Son collègue et rival regardait, au contraire, comme peu de chose de surmonter les obstacles ; il voulait les supprimer, afin qu'ils ne reparussent plus pour embarrasser le chemin. 11 ne lui suffisait pas d'arriver au port, mais il désirait entreprendre des navigations nouvelles et plus lointaines. Il croyait avec Royer-Collard que « les Gouvernements représentatifs ont été condamnés au travail, comme le laboureur, qui vit à la sueur de son front. » Nommé ministre de l'agriculture et du commerce, M. de Cavour ne tarda pas à réunir à ce département le ministère de la marine. Six mois après il joignit encore à ces fonctions celles de ministre des finances , qui étaient dans ses désirs les plus ardents. Il s'était alors montré le premier des hommes d'État du Piémont qui eût connu que, dans la restauration d'un peuple, et spécialement d'un peuple tel que l'italien., distingué par ses gloires économiques et mercantiles, les abstractions des principes et les théories n'étaient pas suffisantes; mais qu'il fallait reconstituer sur des fondements solides la prospérité matérielle et le développement de ses richesses. Ce fut lui qui, à cet effet, introduisit la liberté du commerce en Piémont. Et cerlainement donner un aspect de libéralisme à un tarif d'octroi entouré de toutes les préoccupations restrictives, abolir les octrois différentiels (qui étaient, pour ainsi dire, Vacle de navigation des États
sardes), encourager rindustrie nationale, réformer le service
des postes, favoriser les entreprises des cbemias de fer^ c'était des entreprises dont la difficulté contrebalançait tout au mains les bienfaisantes influences qu*e!les étaient destinées à produire dans le pays^ et la renommée à laquelle leur auteur pouvait parvenir. Toutes ces mesures, grâce auxquelles un grand mouvement industriel s'était produit dans le pays, avaient accru extraordinairement la popularité de M. le comte de Cavour. Dans la Chambre il s'était acquis une autorité et une influence très-grande : dans tonte question politique un peu importante c'était lui qui faisait les fonctions d'orateur du Cabinet. U expliquait dans ses discours de haute politique une profondeur de vues et une perspicacité qu'il n*avait pas eu occasion de faire briller lorsqu'il siégeait sur les bancs des députés* Jusque dans le sein du Conseil des ministres il montrait cette même supériorité. Le président du Conseil était annulé, ou, pour mieux direj c'était le Conseil môme qui était annulé. M. de Cavour, libre dans toute son action pour ce qui concernait ses ministères, était entraîné irrésistiblement par son instinct d'activité immodérable et par son très- vif désir de doïninatiuu, à gêner et parfois à envahir les attributions de ses collègues. Déjà MM. Mameli et Gioia, ministres de Tinstruction publique, et 5L Nigra, ministre des finances, s'étaient retirés du Conseil plutôt que de subir l'ascendant de leur nouveau collègue. M. d'Azeglio ne descendait pas. Mais M, de Cavour s'élevait rapidement au-dessus de lui. Sir Robert Pcel s*était trouvé dans une situation fort semblable quand on lui avait donné pour collègue l'actif et hardi Canning. De même que M. Peel, M. d'Azeglio ne manifesta jamais, ni dans sa conduite ni dans ses paroles, que le moindre sentiment de jalousie ou de mécontentement eut pénétré dans son esprit. M. Guizot le dépeignit parfaitement quand il parla de M. Kobert Peel de la manière suivante: € Outre la rectitude et l'équité naturelles de son esprit, qui
ne lui permettaient pas de méconnaître les mérites et les succès d'un rival, il était d'une fierté susceptible et réservée, et n'avait garde d'engager par amour-propre des luttes douteuses ou de se mettre en avant avec un empressement prématuré. Il subit dignement et modestement les désagréments de sa situation, blessé peut-être, rattristé plus d'une fois dans son âme; mais contenu, mais patient excessivement, comme il convient sous un régime libre, à l'am- * bition honnête et sensée. » Les péripéties que nous avons encore à raconter ajouteront à la vérité de ces expressions. Ce qui précède démontre suffisamment que si dans le Ministère Azeglio il y avait une personne qui fiit capable de faire une alliance avec les hommes du centre gauche, ce ne pouvait être autre que M. de Cavour. C'était lui d'ailleurs, comme nous l'avons dit, que le tiers-parti n'avait cessé d'encenser depuis l'époque de son élèvement au pouvoir, et qu'il avait cherché à signaler comme le plus progressiste de ses collègues au Cabinet. M. de Cavour conservait en outre une rancune contre la droite , parce qu'elle avait combattu ses lois économiques; et pour cela, il paraissait le plus disposé à en venir à un arrangement avec une partie du Parlement qui était plus avancée, et qui avait fait écho, prêté appui à son système de réformes économiques. Une simple entrevue entre MM. de Cavour et Rattazzi, sans aucune intrigue préalable, suffit à unir, sur le terrain politique, ces deux intelligences élevéeS; qui étaient déjà unies par la considération mutuelle qu'elles se portaient. Toutefois, se réservant, comme disent les Anglais, les questions où être du même sentiment que le Ministère serait abdiquer sa conscience, l'habile chef du centre gauche fit volontiers des sacrifices à l'union du parti, sacrifice d'aversions , de prétentions , de petites jalousies, sans aucunement sacrifiera son opinion; sacrifice qui ne se peut ni ne se doit jamais faire par un homme politique, tant qu'il ne lui arrive pas d'être persuadé que son opinion iparticulière n'est pas la meilleure et la plus propre à con-
duire au bonheur du pays. Par un pas en avant, fait par M. de Cavour, et qui équivalait au détachement complet de la droite^ et par un pas en arrière, fait par M. Rattazzi, qui était disposé à aller trop vite , la transaction fut accomplie, et l'alliance du centre droit avec le centre gauche consommée.
Ici nous devons retourner quelque peu en arriére , pour dessiner plus exactement les conditions politiques dans lesquelles était le Piémont à l'époque où cette coalition parlementaire eut lieu.
Nous avons vu comment l'an 1854 se termina sous des auspices assez peu favorables aux Gouvernements représentatifs. Louis-Napoléon dont les pouvoirs, comme président de la République française, allaient finir, poussé principalement par l'Assemblée nationale qui en était venue avec lui aux hostilités; poussé aussi par ce que, selon la Constitution républicaine de 4848, il se trouvait continuellement dans la condition de se plaindre, comme le Jupiter de Phidias, que la voûte du temple fût trop basse, et qu'elle contraignît le dieu à se tenir assis ^ imitant son oncle pour qui le 48 brumaire avait été une marche aux plus hautes destinées, et suivant un dessein profondément médité, le deux décembre, anniversaire de la glorieuse bataille d'Austerlitz, il trancha le nœud des complications qui enchaînaient la France, en dispersant l'Assemblée nationale parles mêmes moyens qui avaient assuré le succès des tentatives du 43 vendémiaire, du 48 fructidor et du 48 brumaire. Comme la France dans ses convulsions met d'habitude en mouvement toute l'Europe, cet événement ne pouvait manquer d'avoir un grave retentissement dans le Piémont qui tournait encore tous ses efforts vers l'œuvre difficile de la consolidation de ses institutions. Les effets ne tardèrent pas à s'en faire sentir. A peine la nouvelle de ces mouvements fut-elle
parvenue aux différents Cabinets de l'Europe, que plusieurs d'entre eux, et notamment TAntriche, joyeuse que les affaires du Piémont fussent ainsi embarrassées, pour avoir l'occasion de manifester tout ce qu'elle était forcé de garder dans son cœur, chargèrent un ambassadeur accrédité près la cour de Turin, afin qu'il donnât au roi Victor-Emmanuel les conseils les plus à propos pour mettre la marche de son Gouvernement à l'unisson de celle qui était suivie dans les autres États de l'Italie, en lui faisant en quelque sorte comprendre, sous la forme d'une apparente menace, qu'autrement il pourrait avoir à se repentir de sa persistance à suivre un autre système politique. Les observations dont se rendait l'organe l'ambassadeur qui parlait au nom des Cabinets étrangers, portaient sur les inconvénients de la liberté trop étendue que le régime constitutionnel avait établis en Piémont, sur ceux de la presse, et en général sur plusieurs autres points qui avaient déjà souvent été l'objet des récriminations des Cabinets ennemis de ces libertés, et qui auraient voulu les détruire en Piémont, comme ils avaient déjà fait ou voulaient faire dans leur propre pays. Le Roi de Sardaigne, avec cette dignité, cette fermeté, et cette noblesse de- cai'actère qui le distinguent à un si haut degré, répondit à la personne dont il reçut cette communication^ en opposant à ces griefs contre la presse et les autres libertés garanties par le Statut, des raisons puisées à une haute sagesse. Il déclara ensuite que la marche politique qu'il avait adoptée et suivie, lui avait été dictée dès son avènement au trône parle sentiment de ses devoirs, et qu'elle était l'effet d'une conviction profonde; qu'il avait la conscience qu'elle était sage, modérée et telle qu'il fallait qu'elle fût pour les intérêts de son pays et pour le bonheur de ces sujets ; qu'il comprenait toute la gravité de sa position et de celle où l'Europe se trouvait alors; qu'il ne négligerait aucun effort pour concilier sa politique avec les exigences de cette situation; et qu'il avait la confiance qu'en persistant, comme il en avait l'intention bien arrêtée, dans la
voie de sagesse et de modération qu'il s'était tracée, il assurerait à son pays la tranquillité et le bonheur, tout en donnant aux États de TEurope toutes les garanties qu*ils pouvaient désirer, et quel ui-même avait à cœur de leur offrir. S. M. ne put s'empêcher de faire l'observation que Tétat poHtique des pays gouvernés par les puissances qui lui adressaient cette espèce de sommation, lui semblaient bien plus exiger des conseils que leur donnerle droit d'en offrir elles-mêmes. Il ajouta que, du reste, il était maître chez lui, qu'il ne se mêlait en rien de ce que croyaient devoir faire, chez eux, les antres Souverains, et que de son côté il désirait avoir la plus entière liberté d'action. Il termina par exprimer encore son entière confiance dans les efforts qu'il continuerait pour donner à la marche sage et modérée de son Gouvernement (12),
Cette démarche des puissances étrangères explique assez combien la situation du Piémont était tendue dans ces jourslâ. Il nous sera aisé de compléter ce tableau en donnant un fragment des instructions que M. d'Azeglio envoyait, en date du H janvier 1852, à son ministre extraordinaire à Paris, M. le chevalier Hyacinthe de Collegno. Voici la partie de cette pièce consacrée à l'examen des réclamations que la France avait faites relativement aux réfugiés politiques.
«....Cependant leur présence (des émigrés) a été plu- « sieurs fois l'objet de vives observations, et la cause en « est dans l'idée qu'on s'en fait à l'étranger, où Ton croit « ou feint de croire que ces émigrés sont autant de gens et sans aveu, imbus de principes subversifs, s'occupant de « complots et disposés à se porter à tous les excès. La «( vérité cependant est que le plus grand nombre d'entre « eux sont des hommes de sentiments élevés, riches ou a ayant les moyens d'avoir une existence honorable; des « personnes qui n'ont d'autre tort que d'avoir désiré Fin- « dépendance de leur pays, et d'avoir été mêlés aux agi- « tations de leur patrie. S'il en est un petit nombre déi pourvus de moyens d*existence et auxquels le Gouver-
ms
ûement accorde quelques secours que F humanité réclame, il n'est pas moins vrai qu'aucun d'eux n'a donné jusqu'à présent de graves motifs de plainte. Il y a, du reste j un argument auquel on ne saurait opposer aucune raison sérieuse : c'est que Tordre le plus parfait règne dans, notre pays, et que la présence des émigrés n'a jamais causé le moindre désordre, ni aucune appréhension fondée pour la tranquillité des Etats voisins. D'ailleurs l'autorité n'a jamais cessé de veiller, et elle continue à veiller avec soin pour prévenir, s'il en était le caSj toute tentative coupable, qu'elle réprimerait aussitôt avec une rigoureuse sévérité.
« Cependant le président de la République française^ M. de. Turgot, et d'autres personnages haut placés, ont appelé tout récemment notre attention sur les écarts de la presse dans notre pays , et sur les dangers qui pourraient nous menacer si nous ne prenions pas quelque mesure pour éloigner de chez nous une partie de réraigration.
« Comme vous avez pris lecture des dépêches de M* le comte Gallina, qui rendent compte des entretiens auxquels je fais allusion , je n'en développerai pas davantage le contenu. Je me bornerai à vous faire connaître que ce ministre a été chargé de déclarer au Gouvernement français que, bien que celui de S* M. n'ait pas de raison de modifier l'opinion dans laquelle il a été jusqu'ici , que la présence de l'émigration italienne en Piémont n'offre de danger réel ni pour la tranquillité intérieure de notre pays , ni pour celle des Etats voisins , il comprend la convenanGO de prendre dans la plus sérieuse considération les bienveillantes et amicales observations qui lui ont été faites dans un sens contraire. En eifet , le Gouvernement du Roi s'est décidé à prendre l'initiative de quelque mesure qui puisse être de nature à calmer les craintes qui lui ont été exprimées *
Ici le ministre du Gouvernement de S. M. sarde parlait des mesures prises pour l'expulsion d'un nombre restreint d'individus dan«,'ereux pour la tranquillité du pays, mesures qu'il venait de communiquer aux Cabinets de Paris et de Londres ; et il faisait observer que toutes les frontières des Etats qui avoisinent le Piémont étant irrémissiblement fermées aux émigrés, cette mesure, qui présentait déjà une extrême diOicullé, deviendrait impossible, s'il n'était pas aidé, pour son accomplissement, parles Etats étrangers^ et surtout par la France et par l'Angleterre. Puis il continuait:
€ Au moment même où nous faisions faire cette comf munication à Paris et à Londres, je recevais du comte t Gallina une dépêche , dont vous avez pris lecture , et c par laquelle vous avez appris que le Gouvernement aut trichien a proposé formellement au président de la Réf publique française une convention qui lierait les deux « Gouvernements , et aurait pour but d'enjoindre à la f Suisse l'expulsion des réfugiés qui s'y trouvent, et cer- « tains changements aux allures du Gouvernement fédé- « rai, qui tendent à compromettre la tranquillité de l'Eu- « rope , et menacent l'ordre dans les Etats voisins , avec « la condition d'une intervention armée en cas de résis- « tance à ces injonctions.
« Vous avez vu dans cette dépêche que d'un autre côté f l'Autriche ne cesse de faire des remontrances à-peu- « près semblables sur ce qui se passe dans les Etats du « Roi, surtout relativement à la presse, et qu'elle insiste « avec force pour l'adoption d'un commun accord de « mesures elTicaces afin de parer aux dangers qui nais- « sent, à ce qu'elle prétend, de cet état de choses pour « les Etats voisins.
« Dans la discussion fort animée qui a eu lieu dan^^^ « un Conseil des ministres, présidé par le prince Louis — ^ « Napoléon , relativement à notre pays , l' idée a prévaL^^^ « qu' il ne fallait pas s'associer à l'Autriche , mais qu'
c convenait de nous donner directement des conseils pres-
f sants pour remédier à des inconvénients qu'il est im-
f possible de contester. En effet , M. de Turgot à Paris,
« de même que M. de Butenval ici , nous ont vivement
« engagés à prendre les devants, à pourvoir de quelque
c manière à ces dangers, à faire en sorte que nos amis^
« comme la France , puissent faire voir qu' il n'y a pas
« manque de bonne volonté, et que peu à peu le Gouverne-
« ment sarde entre dans des voies qui justifient l'intérêt qu'il
« inspire à ses alliés. J'ai chargé M. le comte Gallina de
« faire parvenir au prince Napoléon l'expression de notre
« gratitude pour ces marques d'un intérêt bienveillant,
€ en lui exprimant bien positivement l'assurance que les
« conseils de la France trouveront toujours ici un accueil
« empressé, parce que nous avons la confiance qu'ils sont
« francs et sincères. Mais le ministre de S. M. à Paris a
« reçu l'instruction de s'attacher d'une manière particu-
« Hère à mettre le Gouvernement français en garde con-
« Ire les exagérations de l'Autriche au sujet de la presse
« et des émigrés surtout, car, sous l'apparence de recher-
« cher le concours de la France sur ces deux points,
i cette puissance cache indubitablement l'arrière-projet de
« porter un coup à nos institutions ; car un pays , où ,
« comme dans le nôtre , l'ordre et la tranquillité n'ont
« pas cessé de régner un seul instant, ne saurait donner
« avec raison matière à des réclamations aussi exagérées,
c si elle n'avait pas un but caché. L'Autriche pense qu'en
« associant, s'il était possible , la France au dessein de
c renverser nos institutions^ le cabinet impérial parvien-
« drait ainsi à acquérir une suprématie sans partage en
. « Italie , et réussirait à y priver la France de toute in-
« fluence politique....
« En résumant ici cette importante correspondance, je « dois, M. le chevalier, vous inviter à tenir le même lan- ^ gage au président de la République française et aux
f membres de son Gouvernement. Vous leur répéterez que ff le Gouvernement du Roi comprend parfaitement la néff cessité dans laquelle il se trouve , à raison des circon- « stances actuelles de la France et de l'Europe, de pren- « dre à l'égard des réfugiés , de la presse , les mesures « que peuvent permettre nos principes^ notre dignité et « des égards que la France est trop généreuse pour ne « pas apprécier. Mais vous ferez comprendre qu'il est in- « dispensable de laisser au Gouvernement du Roi le temps « nécessaire pour concilier ces mesures avec la prudence « qu'elles exigent , et les ménagements qu' il doit à cer- « taines susceptibilités , dont le froissement pourrait être f dangereux.
« La loi que le Ministère vient de présenter au Parle- « ment pour la répression des offenses dirigées contre les « chefs des Gouvernements étrangers, est une marque évi- « dente de notre volonté de prévenir leurs justes récla- « mations sur ce point. Mettre trop de hâte aux disposi- « tions à prendre contre les réfugiés, serait inévitablement « compromettre le succès de cette loi, qui rencontre déjà « une opposition assez prononcée dans les partis. >
Une loi sur la presse venait en effet, comme l'indique cette lettre circulaire, d'être présentée au Parlement dans la séance du 17 décembre 1851 . M. d'Azeglio n'avait pas attendu d'être sollicité à cet égard par les puissances étrangères. Aussitôt qu'il avait reçu la nouvelle des changements politiques survenus au-delà des Alpes, il avait conclu que son devoir était de se munir sans délai des secours de la prudence; et il avait chargé le garde des sceaux, M. Deforesta, de rédiger un projet de loi tendant à punir les offenses faites par l'instrument de la presse aux souverains étrangers. Quoique ce projet de loi fit très-vivement crier les démocrates les plus exaltés, les représentants de la gauche et du centre gauche, qui alléguaient que c'étaient des instigations étrangères qui lui avaient donné naissance, et que le principe de la di-
gnité et de l'indépendance nationale était blessé par cet acte de condescendance imposée au Piémont par la nécessité, néanmoins M, d'Azeglio ne sera pour cela aucunement blâmé par ceux qui pensent avec M. Pellegrino Rossi, que € l'indépendance absolue d'un État de deuxième ou de troisième ordre est une chimère. Il y a indépendance politique; mais il y a influence; parce qu'il en est des États comme des hommes en société: ceux qui sont puissants exercent toujours une certaine influence sur ceux qui ne le sont point. » On ne doit certainement point se laisser abattre dans les périls; mais rien n'empêche qu'on ne cherche les moyens de les surmonter ou de les éviter : car, comme dit le Guichardin, on n'a à se préserver que des délibérations qui peuvent à la fin nous valoir de la honte aux yeux des autres et du repentir à nos propres yeux.
Le Parlement Subalpin n'allait pas encore discuter la loi dont nous parlons, que déjà le Cabinet de S. M. sarde montrait par les faits aux puissances qui l'avaient honoré de leur confiance, sa volonté expresse de mettre à exécution des mesures sévères de répression contre la presse qui sortirait des limites de la modération. On venait, en eff'et, d'ordonner dans ce temps des séquestres répliqués de journaux ouvertement révolutionnaires, spécialement de deux journaux génois, connus l'un pour son républicanisme, l'autre pour ses insultes à la religion. C'est ici le lieu de dire que l'alliance du comte de Cavour avec le centre gauche, faite dans de telles circonstances, était naturellement propre à conjurer les doutes qui, dans le parti libéral de la nation, auraient pu prévaloir à l'égard des intentions du Ministère. Elle signifiait précisément que, si d'une part on était obligé à prendre des mesures énergiques ou rigoureuses, d'autre part on persévérait dans le dessein de continuer au
plutôt dans la voie des réformes. On adoptait la politique d'un pas en arrière et de deux en avant. Telle est la signification qu'à notre avis il faut chercher dans la proclamation de celte alliance faite en même temps que la loi sur la presse soumise à la délibération de la Chambre était vivement combattue parle centre gauche. Ainsi disparaît l'anomalie universellement remarquée d'un Ministère qui tend la main à un parti précisément lorsqu'il en est combattu sur une question qui était essentiellement une question de cabinet.
Avant d'entrer dans l'examen de la loi proposée sur la presse et des importantes déclarations auxquelles elle donna lieu, il ne sera point inutile de prendre connaissance du langage tenu par les membres du centre gauche dans ces jours où l'alliance était déjà secrètement formée et où Ton n'attendait que l'occasion de la proclamer. Deux articles de leur organe officiel suffiront à fournir la lumière nécessaire pour cela. Dans la séance du 28 janvier 4852 on discutait au Sénat du royaume le budget de l'État. L'honorable sénateur de Castagnetto ayant remarqué que les revenus des biens ex-jésuitiques confisqués par le Gouvernement avaient été en 1851 portés dans une catégorie à part, et que dans le nouveau budget ils figuraient parmi les biens domaniaux, il y avait trouvé une occasion de censurer gravement le Ministère. Malgré une réponse assez décisive de M. de Cavour, l'approbation de la catégorie, mise aux voix, avait risqué d'être repoussée; il n'y avait eu, en effet, que deux ou trois voix de majorité. C'est en faisant allusion à cette circonstance que l'organe du centre gauche (31 janvier) s'exprimait de la manière suivante : « Et ici nous voulons remarquer en passant comment le Gouvernement éprouve maintenant les effets de sa politique étrange, qui le conduit à ne chercher que l'accroissement numérique de ce parti qui maintenant le combat avec une nouvelle ardeur. Toutes les fois que le Gouvernement a eu à procéder à la nomination de quelque nouveau sénateur, ou à l'élection de quelque député, il ne
9f s'est préoccupé que d'une seule pensée, aller à la recherche d'hommes dont la politique fût notoirement conservatrice, conservatrice pure, sans aucun mélange de Félément progressiste. C'est ce qui a toujours été, aux yeux du Gouvernement, la première et l'unique condition d'admissibilité au Parlement. » L'article inséré, sous la date du 1er février, dans le même journal, avec le titre: Encore des craintes et des périls, est encore plus significatif. On remarquera avec quelle très-fine adresse le tiers-parti se préparait le terrain pour la proclamation imminente de l'alliance, et cherchait à disposer l'opinion publique en sa faveur. Faisant allusion aux prétendues menées des réactionnaires, à l'effet de faire apparaître comme une nécessité impérieuse Talliance du Ministère avec le centre gauche , la Croce di Savoia parlait ainsi :
f Et ici il est inutile de dire qu'ils auront à leur disposition un formidable arsenal de prétextes, de sophismes, d'influences secrètes, pour surprendre la bonne foi du chef du Gouvernement, pour triompher de sa résistance et pour masquer décemment à ses yeux Todieux des coups d'État: outre que, ayant hasardé le premier pas dans le nouveau sentier, la logique et la nécessité vous conduisent par la main, et allant jusqu'à suflToquer la voix intérieure de la conscience, elle vous entraîne, bon gré malgré, jusqu'au fond du précipice. Ce sont là des périls dont nous sommes menacés, non par aucune force d'inévitable nécessité^ mais par la nonchalance du parti libéral et, ne craignons pas de le dire* franchement, par le peu de cœur de ceux qui occupent présentement le gouvernement de la chose publique.
« Nous ne plaçons pas ces derniers parmi les ennemis de la liberté et de la nationalité italienne, abstraction faite de ces gradations de couleur ou, pour mieux dire, de ces nuances diverses qui différencient les unes des autres les diverses fractions du parti franchement libéral, pour les réunir en un seul faisceau; nous consentons volontiers à y comprendre
aussi nos miaîslres actuels. — Et c'est comme dire que le Ministère actuel pourrait avoir constamment pour lui les deux tiers au moins du Parlement, Nous voulons dire qu*aucuno profonde dissension dans les principes dérivants des faits précédents, comme aucune incompatibilité personnelle ne pourrait faire obstacle à ce qu'il se formât autour du Ministère actuel une forte majorité composée de toutes les fractions du parti libéral. Malheureusement cette union désirable des partis pour aider le Gouvernement à résister à l'audace de la réaction et à en éventer les projets, cette union, nous disons que, si elle existe en puissance, elle ne trouve pas le moyen de se traduire en acte. Et en vérité c*est un triste spectacle que nous présente presque chaque jour la lutte parlementaire. De quel côté est maintenant la majoritéj et de quels éléments se trouve-t-elle composée? La majorité parlementaire est au commencement de chaque discussion une inconnue dont il n'y a pas de perspicacité qui puisse assigner d'avance la qualité et la mesure. Et qui pourrait par voie de conjecture se tlatler de frapper au but? Le problème est essentiellement indéterminé , et on pourrait dire que les membres de l'Assemblée délibérante se réunissent et se séparent en cédant à la capricieuse impulsion du moment, pour produire une infinité d'assemblages fortuits qui font penser à l'antre de la Sybille et aux feuilles fatidiques qui y voltigent au gré du vent. A tout instant, dans le cours d*une même séance, la majorité incertaine se porte d'un côté dans un autre. Chaque fois que le président consulte l'Assemblée ^ on voit de toute part une bordure d'assis et de levés qui cause^ en vérité, de Tâtonnement, et qui oblige les secrétaires à {glaner la majorité sur tous les bancs, — Souvent le résultat est si incertain, qu'il faut répéter plusieurs fois l'expérience; el, selon qu'il entre ou qu'il sort quelques-uns de ces députés qui ont l'habitude d'aller et de venir de la bibliothèque à la salle, ou de celle-ci à l'autre, les questions les plus
graves se trouvent résolues ou dans un sens ou dans le sens contraire. — Ajoutez à cela que le Ministère ne s'aide pas lui-même dans les discussions; il est rare qu'il s'élève une voix en sa faveur; ces bancs, sur lesquels sont assis ceux qui lui sont les plus dévoués, demeurent presque constamment silencieux. — Or, qui faut-il accuser de cette déplorable condition des choses? Il est très-évident pour nous que dans la Chambre il existe, en puissance, une majorité numérique considérable et francheme^it libérale, ce qui revient à dire, résolue de ne pas céder une palme de terrain à la réaction. Il est pareillement hors de tout doute que la parole d'ordre qui pourrait réunir en un seul faisceau toutes ces forces dispersées , n'aurait rien en soi qui pût susciter quelque nouvelle difficulté au Gouvernement, Cela étant, le mal que nous venons d'indiquer ne peut avoir ailleurs sa racine que dans le maintien faible et perplexe du Ministère: qu'il se montre résolu, qu'il rassure par des déclarations franches et explicites les esprits des libéraux; qu'il se déclare prêt à conjurer les périls, non par les concessions^ qui n'ont d'autre effet que de diminuer ses forces et de lui ôter toute la confiance qu'on aurait en lui, mais bien par la fermeté, par la ferme résolution de ne pas reculer d'un pas. Que le Ministère déclare que ce sont là les principes qui formeront sa politique, et il ne sera pas privé de ^cette faveur et de cette force dont il a un si grand besoin maintenant; et alors qui pourra encore faire de la réaction? »
C'était, il faut l'avouer, parler avec une grande finesse, et une rare habileté; mais on peut bien se demander si c'était aussi parler avec cette sagesse et cette prudence qui étaient devenues une nécessité pour le tiers-parti, du moment qu'il était près de former une alliance avec le Ministère. Reconnaît-on encore dans ce langage hautain et orgueilleux ce parti que, un peu plus d'un mois auparavant, ses plus chauds amis plaignaient d'être impuissante dominer
la situation? Si la confiance s'achète par la confiance, selon les paroles de sir James Mackinlosh, quelle confiance pouvait inspirer au Ministère le centre gauche, qui tenait un langage pareil? El après cela, qui osera faire un reproche à M. d'Azeglio de sa répugnance à s'allier avec un parti qui lui faisait à peine grâce, à lui, l'illustre blessé de Vicence et l'ancien patriote italien, de ne pas le regarder comme ennemi de la liberté et de la nationalité italienne? C'est une chose importante que de constater ce langage des hommes du centre gauche; parce que, joint à ses antécédents politiques, il fournit une règle plus sûre pour juger équitablement la part de chacun dans l'acte qui forme le but principal de ces recherches historiques.
Les débats relatifs au projet de loi sur la presse commencèrent à la Chambre le 13 février. Ce projet avait non-seulement pour but de punir les offenses faites aux souverains étrangers, mais encore de soustraire au jury la décision des causes de ce genre en les dénonçant au contraire aux tribunaux ordinaires. La reciuête du jugement devait être présentée par les Cabinets des souverains offensés au Ministère des affaires étrangères, qui aurait ensuite intenté le procès en conformité de la requête. Les dispositions de ce projet étaient entièrement semblables à celles qui étaient contenues dans la loi du 17 mai 1819, rédigée par M. de Serre, et dont les publicistes même les plus démocrates, tels que MM. Vaulabelle et Cormenin, écrivirent qu'elles établissaient enfin la liberté de la presse en France. Elle n'avait été combattue que par M. Bignon, dans la séance du 19 avril, et encore, le garde des sceaux ayant déclaré que le Gouvernement n'entendait réprimer que l'offense personnelle, et non la critique ni la discussion, qui restaient entièrement libres, M. Bignon retira l'ordre du jour relatif qu'il avait
présenté d'abord. Le but de cette loi, en réprimant avec sévérité les attaques de la presse contre les chefs des Gouvernements étrangers, avait été, comme dit M. Ghassan, de prévenir par l'intimidation les animosités qui auraient pu naître entre la France et les autres Gouvernements à Toccasion de ces attaques si elles étaient demeurées impunies, car l'impunité, en pareille occurrence, aurait pu avoir pour effet d'engager imprudemment le pays dans une guerre étrangère en créant entre deux nations des animosités qui auraient pu amener la rupture de la paix. Tel fut le motif qui en Angleterre même fit passer en jurisprudence et en loi commune qu'il y a lieu de punir les libelles dirigés contre les souverains étrangers, conformément à un statut du Parlement du temps de la reine Anne, portant que le droit des gens fait partie du droit positif de chaque nation. (The law of nations is part of the municipal law of every State.)
C'est ainsi que nous trouvons dans Holt (Law of liheJ) , qu'un procès fut intenté en 1787^ au nom de la couronne, contre le lord George Gordon , condamné par la Cour du Banc du Roi, le 28 janvier 1788, à un emprisonnement de deux ans et à cinq-cents livres sterlings d'amende, pour avoir publié dans un journal un article diffamatoire contre la reine de France, Marie-Antoinette, qu'il avait représentée comme placée à la tête d'une faction. C'est ainsi encore qu'un procès du même genre fut intenté en 1801 contre Wint, déclaré coupable pour un libelle contre l'empereur Paul, de Russie, représenté comme se rendant odieux à ses sujets par des actes de tyrannie , et ridicule aux yeux de l'Europe par sa versatilité. C'est ainsi enfin que, conformément à ces précédents rappelés par le lord Ellenboroug, l'émigré Peltier fut condamné par le jury, en 1803, malgré la défense de sir James Mackintosh, pour avoir fait paraître à Londres un violent libelle contre le consul Napoléon Bonaparte , alors en paix avec l'Angleterre. Ces exemples, tirés des annales
d'une des plus libres nations du globe, sonl plus que suffisants pour disculper le projet de M. Déforesta de la tache que les ultra-libéraux lui reprochèrent, de blesser la dignité, l'indépendance du pays et de méconnaître les principes de liberté et de discussion. C'est pourquoi M. le député Charles Boncompagni s'écriait avec beaucoup de sagesse et de vérité, en parlant de cette loi, dans la séance du 6 février: « Pourquoi a-t-il (le législateur) eu tant de sollicitude pour cette liberté de discussion? Parce que l'essence d'un régime de liberté consiste en ce que tous les citoyens participent à la discussion des intérêts communs, qu'ils y participent indirectement par le moyen de l'élection des députés, qu'ils y participent directement par le moyen de la presse et du droit de pétition. C'est pourquoi le législateur n'a point fait exception à ce principe , lors même qu'il s'agirait ou d'offenses à la personne sacrée du roi, ou au Parlement qui fait les lois , ou à la magistrature qui en est l'interprète. 11 ne l'a pas voulu, parce qu'il a connu que ces délits avaient lieu dans une discussion sur les intérêts du pays. Les mêmes raisons n'existent plus lorsqu'il s'agit d'insultes faites aux chefs des Gouvernements étrangers : cette liberté de discussion n'appartient plus aux exigences de la liberté intérieure ; sa restriction ne diminue point le principe de discussion dans lequel réside l'essence du régime constitutionnel. Je crois, par conséquent^ que cette proposition de monsieur le garde des sceaux n'altère en aucun point la substance de notre liberté constitutionnelle.»
La seconde partie du projet Déforesta qui concernait là manière d'agir qu'on se proposait d'employer vis-à-vis des souverains étrangers, présentait toutefois, on ne peut le nier, un argument de critique à l'opposition. En effet, le droit international portant avec soi la suppression du droit d'aubaine, les rapports civils entre les nations se sont réglés sur la base de l'égalité entre les citoyens des différents États quant à la manière d'être traités les uns par lés autres. Le
droit d'aubaine y mettait une différence ; il établissait que le sujet d'un autre gouvernement ou n'avait aucun droit, ou n'en avait qu'à des conditions exorbitantes. Le droit international , en supprimant cette barbarie , a placé sur le pied de l'égalité les citoyens et les étrangers qui appartiennent à un État qui accorde la réciprocité à l'État concédant. Mais, dans ce cas^ le droit international a une restriction, c'est-à-dire qu'il ne souffre pas que le sujet étranger puisse , en aucun cas , faire valoir des droits plus étendus que ceux qui appartiennent à son État. Il aura beau dire que les lois de son pays accordent beaucoup plus de droits aux citoyens, et, par suite de l'égalité de traitement aux sujets étrangers, prétendre jouir d'autant de droits que dans son pays on en accorde à ceux de l'État où il est maintenant; le droit international lui répondra inexorablement qu'en aucun cas l'étranger ne peut jouir d'un droit plus étendu que le régnicole. Partant de ce principe généralement adopté , la loi Déforesta présentait une curieuse absurdité. D'après les articles 54 et 19 de la loi sur la presse en Piémont, les offenses faites au roi doivent être jugées par la Cour d'appel et le jury ; c'est-à-dire que l'accusé ayant tout l'avantage qui résulte pour lui et non pour le fisc du tjef^dict des jurés, toutes les probabilités sont en sa faveur. D'après la loi Déforesta, au contraire, les offenses faites à la personne des souverains étrangers devant être jugées par les tribunaux ordinaires (tribunaux provinciaux), on ôtait à l'accusé ce bénéfice, on en rendait la condamnation plus certaine , et on faisait au souverain étranger une condition meilleure qu'à celui du Piémont, contrairement aux règles du droit et à la raison elle-même.
Le projet de la Commission choisie par la Chambre était tout contraire à celui du Ministère. Néanmoins le Ministère avait d'abord consenti à la proposition essentielle faite par la Commission en remplacement de celle du Ministère , et qui aurait consisté en ce que le président de la Cour d'appel
aurait nommé , et la Cour confirmé ceux d'entre les électeurs politiques qui auraient dû remplir les fonctions de jurés. Le Ministère persistait à voir dans cette manière de procéder au choix des jurés une bonne garantie pour que les membres du jury possédassent les qualités requises pour exercer convenablement leurs fonctions. Mais ensuite, la manière dont la question était en général présentée dans le rapport de la Commission , quelques considérations qui se rapportaient aux termes dans lesquels la question était conçue, et enfin la proposition de la Commission elle-même, qui était d'appliquer désormais le jury aux délits pour offenses à la religion, modification très-essentielle et que le Ministère ne voulait absolument pas accepter, tout cela le détermina à repousser entièrement le projet de la Commission et à insister sur celui qu'il avait présenté.
Le débat parlementaire fut ouvert par M. d'Azeglio, qui, bien que travaillé par ses infirmités, suite de la blessure reçue à Vicence, s'était déterminé à se rendre à la Chambre, certain que sa voix n'aurait pas tardé à dissiper toute crainte de réaction qui eût pu entrer dans l'esprit du public. On applaudit beaucoup à la franchise et à la noblesse des paroles par lesquelles il protesta sur son honneur que la loi soumise aux délibérations de l'Assemblée n'avait été imposée par aucune puissance étrangère. La teneur de son discours était, au reste, très-propre à instruire chacun des graves difficultés dans lesquelles se trouvait le Piémont, et de la nécessité , plus encore que de l'utilité , de suivre la sagesse politique et de procéder posément et avec toute sorte de précautions. L'illustre président du Conseil termina son discours avec une grâce et un à-propos particuliers par l'apologue suivante : « Je suppose, dit-il, que tous, tant que nous sommes, nous eussions à
traverser ces régions où vivent les bêtas féroces ; je suppose que nous dussions passer près d'un antre, où dormirait un lion, et que Tun de nos guides, connaissant les lieux, nous dît: ne parlez pas et ne faites pas de bruit afin qu'il ne se réveille pas. Si quelqu'un de nous disait de faire de sa voix Tu sage qu'il veut, et qu'il lui plût de chanter ou de faire de bruit, je crois que nous, tous d'accord, lui mettrions la main sur la bouche et lui dirions: s*il te plaît' d'être dévoré, nous ne voulons pas Têtre. Je vais encore faire une supposition: il pourrait arriver que, malgré toute la prudence^ toutes les précaulions possibles^ le lion se réveillât et s'élançât sur nous. Alors , si nous sommes des hommes, il faut le combattre, j& A cette belle apologue en opposait une autre très-belle, quoique moins juste, M, Brofferio, dans la séance du six: n M* d'Azeglio, s'écriait l'orateur de TAssemblée piémontaisCj évoquait un lion : je serai forcé d'évoquer une bête moins majestueuse ; mais le portrait sera, peut-être, plus naturel^ et l'application peu loin de la vérité. Supposez, messieurs, que nous nous promenassions dans la campagne et que, chemin faisant, nous rencontrassions un mîilin hargneux qui montrerait des dents menaçantes: la première chose à faire serait celle-ci; continuer notre chemin, la tête haute, afin que la méchante bête ne s'aperçût pas de notre frayeur: car, si nous avions l'air de trembler à sa vue et de prendre la fuite, alors le mâtin s'élancerait sur nous, et nous eo serions probablement dévorés, i*
Dans la séance où M. d'Azeglio parla si sagement, il arriva un incident singulier, Tandis qu'un député prononçait un discours qui n'attirait pas trop l'attention de la Chambre, un dialogue particulier assez vif s'établit entre M- de Cavour et un représentant du centre gauche. Dans le cours de ce dialogue , on entendit assez distinctement l'apostrophe suivante de rhonorable ministre des finances à son interlocuteur: (f Votre parti a déjà perdu une fois le Piémont; mais
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ce même parti, s'il avait trois Piémont, les perdrait tous les trois comme alors. » Cette singulière manière de parler dut naturellement paraître fort étrange aux députés voisins, qui connaissaient trop bien Talliance formée entre M. de Cavour et M. Raltazzi. Le lendemain au Conseil des ministres M. Galvagno ne put s'empêcher de rappeler ces paroles à son collègue en le louant d'une manière toute spéciale de son courage et de sa franchise, et celui-ci les confirma explicitement en présence des ministres. Ceux qui eurent connaissance de ces paroles proférées par M. de Cavour, en tirèrent un motif incontestable , à leur avis, de taxer de grande imprudence l'alliance nouée par lui-même avec ces hommes qu'il jugeait encore si sévèrement deux jours avant de leur tendre la main en présence de la nation. Les lecteurs, qui nous ont suivis jusqu'ici attentivement et qui se rappellent les motifs par lesquels nous croyons qu'ait été poussé M. de Cavour à l'alliance avec le tiers-parti, sont à même de juger si sa conduite demeure inintelligible, ou bien si elle mérite le titre d'inconsidérée.
La seconde séance de la Chambre des députés (4 février) fut signalée par le célèbre discours de M. Louis-Frédéric Ménabrea, qui fournit l'occasion désirée pour la proclamation de l'alliance de M. le comte de Cavour avec le centre gauche. Puisque nous avons nommé cet homme, nous devons toucherquelque peu à sa vie politique, dont l'étude ne nous fournira pas peu de lumière pour éclaircir dans toute sa portées la conduite plus ou moins irréprochable des différents partie politiques dans l'événement que nous racontons.
C'est en 1848 que M. Ménabrea, alors capitaine du Génie; commença sa vie politique. Il applaudit à la concession des Réformes et du Statut, et il embrassa avec un en-
m ihousiasme, digne d'un valeureux enfant de la Savoie, la cause de Tindépendance italienne. Membre de YAssociazimie agrariaj il avait dans celte société lié des rapports amicaux avec M. Laurent Valerio, qui fut plus tard ^ en 1847, le fondateur du journal la Concordia. M. Ménabrea ne fut pas rédacteur de ce journal; mais, à Texemple de ses autres amis, MM. Boncompagni, Pinelli, Ricotti^ etc., il y publia deux ou trois articles, parmi lesquels un qui portait le titre de Programme d'une Im électorale^ et qui fit quelque sensation dans le public. Cet article fut comme le programme politique de sa vie, et il s'y conforma dans sa labourieuse carrière sans jamais abandonner ses principes, quoiqu*i! ait eu, lui aussîj à déposer bien des illusions. Appelé à prendre part à la guerre de Lombardie en 1848, il eut en même temps une mission politico-militaire dans lesduchésdeParmej de Modène et dans les Légations du pape. Il eut à lutter avec des princes, avec dbs gouvernements républicains, avec des conspirateurs. Il obtint l'union des duchés de Parme avec le Piémont sans aucune condition, contrairement à ce qui arriva avec Venise et Milan. Il travailla à l'organisation des troupes des duchés^ dont quelques-unes firent preuve d'un brillant courage dans la guerre de Tindépendance* Dés lors M, Ménabrea combattit vigoureusement les secrètes menées qui tentèrent de dévier le noble mouvement national. n était député au Parlement sarde, lorsqu'il fut nommé premier officier au département de la guerre sous le Ministère Coliegno, puis sous le général Dabormida. Le général Perrone, ministre des affaires étrangères, le fit son premier officier. Lorsqu'au Ministère Perrone succéda le Ministère démocratique, M. Ménabrea donna sa démission de premier officier, quoiqu'il eut été sollicité à rester dans sa charge par M. Gioberti, qui en appréciait beaucoup le talent, Lorsqu'arriva à Turin la nouvelle de la catastropbedeNovare, le Conseil municipal se déclara en permanence sur la proposition de M. Ménabrea, qui en était membre, et ainsi furent écartés
les dangers d'anarchie qui menaçaient le Piémont dans ces jours malheureux. Le général De Launay le rappella au poste de premier officier du Ministère des affaires étrangères, poste qu'il conserva sous le Ministère Azeglio. En cette qualité il donna des preuves admirables de son aptitude singulière pour les affaires diplomatiques^ en travaillant au traité de paix avec TAutriche. Lorsque le comte Siccardi présenta la loi sur l'abolition du for ecclésiastique , M. Ménabrea, en qualité de député, déclara à son ministre qu'il voterait contre. Il le fit, et ensuite il donna sa démission , qui fut acceptée. Il ne s'opposa point à la loi en elle-même; il la déclara au contraire bonne et utile: mais la délicatesse de sa conscience ne lui permit pas d'accepter le principe qu'on invoquait pour la soutenir et qui était que les concordats n'obligeaient pas. Ayant à opter entre la perte d'une charge très-honorable, avec le surcroît d'avoir à encourir l'impopularité, et le désaveu d'un sentiment qui dans son cœur lui paraissait juste et sacré , M. Ménabrea ne crut pas devoir hésiter un instant.
On connaît à présent la conduite politique de M. Ménabrea. Ses principes politiques nous deviendront encore plus connus par ses écrits et par les discours qu'il prononça à la Chambre. « Une juste liberté pour tous^ écrivait-il en 1848 dans le programme dont nous avons parlé ci -devant, unie à l'ennoblissement du travail, tel est le but où tend irrésistiblement la société. Par liberté nous n'entendons pas le radicalisme , qui du gouvernement des masses conduit à l'anarchie et de là au despotisme ; mais nous entendons la liberté prêchée par l'évangile ; et pour nous cette liberté sera celle qui donne au trône une défense dans le cœur de chaque citoyen, en même temps qu'elle trouve sa sécurité sous la main tutélaire du monarque. C'est la liberté qui honore les noms illustres et glorieux pour la patrie , mais qui oblige ceux qui les portent à s'en montrer dignes ; cette liberté qui respecte la richesse , mais qui l'oblige à se
rendre généreuse ; cette liberté qui couronne le mérite, mais qui répudie l'intrigue et la bassesse. » En 1849, lorsque l'ardeur démocratique était dans sa plus grande effervescence, M. Ménabrea publia une adresse aux électeurs politiques du collège de Verres ( Aoste ) , dans laquelle il exposa plus clairement ses idées politiques. « Mon programme, messieurs, disait-il, est bien simple; le voici: ofdre et liberté. Je veux l'ordre, parce que, sans lui, il n'y a pas de société possible , et que l'anarchie m'est aussi odieuse que le despotisme, auquel elle conduit. Je veux la liberté, parce que la liberté est le premier bien de l'homme ; parce que je la crois nécessaire au développement de l'humanité; parce qu'elle a été le vœu de ma jeunesse et qu'elle sera le but de toute ma vie. Ainsi je m'opposerai avec énergie à toute réaction qui tendrait à nous reconduire en arrière sous un système désormais impossible, de même que je combattrai le désordre qui est le tombeau de la liberté. »
En qualité de député, M. Ménabrea ne laissa jamais passer l'occasion, en quelque temps qu'elle se présentât, de manifester des desseins opportuns et favorables au développement des institutions libérales et à la dignité nationale. Personne ne se montra plus que lui doué de cet « instinct conservateur qui a besoin d'avenir et n'y croit que lorsqu'il s'appuie au passé, » comme a écrit M. Salvandy. Il sut en peu de temps se gagner cette estime qui ne manque jamais à la probité politique et à la conduite modeste et vertueuse. La dignité de son attitude et la gravité de son caractère , avantages qui sont, avec raison, considérés comme un reflet de la dignité de la vie et de la gravité des doctrines ; l'heureuse vivacité de son esprit assaisonnée de beaucoup de bon sens et d'habileté, l'ont placé dans le petit nombre des hommes politiques les plus remarquables qui se soient élevés à l'ombre du Gouvernement constitutionnel du Piémont.
Comme orateur parlementaire , M. Ménabrea jouit aussi d'une assez belle réputation : il est spontané, lucide, élé-
gant, grave, pénétrant et sympathique. Il peut être blâmé de trop répéter les mêmes idées. Son habitude est de recueillir avec patience des idées et des données scientifiques; de coordonner, d'étudier, de tisser, pour ainsi dire, dans sa mémoire, son discours. Il se perd quelquefois dans les nuages de la science et de Tinfini , mais pour peu de temps; ses discours, jamais écrits, sont l'œuvre d'un ingénieur tel qu'il est , et d'un ingénieur militaire qui ordonne le plan^ dispose ses batteries, et sait que sur le champ de bataille il n'y a pas seulement le fer qui blesse, mais encore le bruit qui pénètre d'effroi. Tempéré, sobre, calme pendant qu'il parle , il ne lui arrive jamais de dépasser les limites des convenances. Il évite rigoureusement les personnalités. Quoiqu'il lui arrive de traiter avec longueur les questions, sa voix simple est bien écoutée ; plus d'un de ses discours est empreint d'une mâle éloquence, et il suffirait de rappeler ceux qu'il a prononcés dans la dernière session parlementaire en faveur des projets ministériels sur le transport de la marine militaire à la Spezia et sur la percée du Mont-Cenis^ pour conclure qu'il n'y a pas de Parlements qui soient au-dessus de tels orateurs.
Il faudrait ici entrer dans des citations du discours prononcé par M. Ménabrea le 4 février 1852; mais des morceaux séparés de leurs antécédents ne pourraient pas aisément être compris dans leur véritable sens. Nous sentons le devoir de mettre le lecte.ur dans la condition requise pour que son jugement soit éclairé et équitable. M. Ménabrea fut, en 1852 , la victime que le comte de Cavour sacrifia comme un holocauste à son contrat de noces avec le centre gauche ; il fut le bouc-émissaire , pour ainsi dire, du célèbre débat de la loi sur la presse; il fut l'homme vaincu , et au Parlement et au dehors. Nous qui ne crions point : malheur aux vaincus ! parce que, devant la conscience de l'écrivain , il n'y a ni vaincus , ni vainqueurs , mais la seule vérité; nous devons rendre à M. Ménabrea sa propre
physionomie en ïe peignant tel qu'il est véritablement, et
non tel que les passions des partis nous Tont figuré. Nous dirons franchement ses torts^ mais seulement ceux qui sont les siens et non ceuiÈ qu'on a voulu sans raison lui attribuer. Pour peindre M. Ménabrea tel qu'il est, nous n'avons qu*â suivre le conseil et le précepte de Voltaire, qui est de le juger par ses faits* La vie publique d'un homme dans les Assemblées ne présente aucun autre moyen d*en juger, que les vues exposées dans ses discours. Pour n'être pas trop prolixe, nous n'examinerons la conduite de M. Ménabrea que dans la session de 1851 , et encore ne le ferons-nous qu*en passant. Le 4 janvier de cette année, après avoir, à l*occasion de la discussion du premier budget, exposé ses idées sur le système général de l'administration de rÉtatj M, Ménabrea concluait ainsi: « La consolidation de nos nouvelles institutions exige impérieusement que nous nous occupions de Torganisation des différentes branches des services publics. Le Parlement, la liberté de discussion, ne sont que le sommet de Tédifice ; mais pour qu'il soit fort, il faut Tappuyer sur de sages institutions qui assurent à tous une juste liberté et apportent dans Tadministration de l'État la simplicité et l'économie que f intérêt du pays réclame. Je vous ai exposé mes idées : je l'ai fait sans prévention j je l'ai fait parce que je considère qu'il est ici du devoir de chacun d'apporter le tribut de ses pensées et de ses études, afin de donner des fondements solides à rédifice constitutionnel qui surgit parmi nous, et que nous avons tous pour mission de défendre. (Signes généraux d'approbation,) » Le 23 du même mois, dans la discussion du projet de loi sur le traité de commerce , de navigation et de propriété littéraire avec la France, M. Ménabrea prononça une harangue dans laquelle respire en entier l'âme du citoyen patriote qui ne se borne pas à prêter son appui au Gouvernement , mais qui se croit obligé de lui dire la vérité, bien que ingrate, parce que c'est
elle qui est souvent la plus utile. « Messieurs , pensons-y, s'écriait le noble député, les sciences se perdent en Piémont chaque jour ; les études scolastiques s'abaissent d'une manière qui effraie. Si nous voulons conserver nos institutions , nous devons élever une génération d'hommes forts par la pensée et par les sentiments. Or, ce n'est pas en surexcitant les vives imaginations de la jeunesse qu'on fait des hommes forts, c'est en l'habituant aux études calmes, vraies et sérieuses. Messieurs, pensons-y , car là est notre
avenir Je terminerai, Messieurs, par quelques réflexions
sur l'importance politique du traité. Nous ne pouvons nous le dissimuler , de graves et constants intérêts nous unissent à la France: c'est vers elle que se porte notre commerce; c'est avec elle qu'ont lieu nos relations les plus intimes ; vouloir les entraver serait en tout temps nous nuire à nousmêmes. Maintenant, surtout, notre position actuelle nous fait un impérieux devoir de resserrer nos liens avec cette puissance. En effet, messieurs, jetons un regard autour de nous, nous reconnaîtrons que nous sommes partout isolés. En Italie nous sommes isolés par la nature même de nos institutions, il faut donc nous rattacher quelque part. Or, messieurs, à l'époque fatale où la fortune trahissait notre courage, nous reçûmes, il est vrai, quelques rares témoignages d'une stérile sympathie ; mais la France nous prêta son efficace appui dans le moment même où tout semblait devoir nous accabler. Eh bien, ne l'oublions pas! Soyons d'abord forts intérieurement, mais ne négligeons pas de jeter autour de nous quelque ancre de salut. Le temps des épreuves n'est pas encore passé, et ne nous mettons pas dans le cas de regretter un jour notre imprévoyance en sacrifiant à des considérations douteuses d'un intérêt matériel des intérêts politiques beaucoup plus importants. » Quand le traité de commerce avec l'Autriche fut soumis à la discussion, comme il était fortement attaqué par les hommes de la gauche et du centre gauche , au nom d'une prétendue dignité natio-
fOT
nale^ M. Ménabrea combattit avec hardiesse, ces illusions. Dans les paroles qu'il prononça à la séance du 10 janvier 1852, guère moins d'un mois avant son discours sur la presse , il est facile de découvrir Tesprit d'un homme que le changement politique survenu en France a fortemeut impressionné, et auquel il semble que le meilleur parti doit être une conduite sdige, prudente et modérée. Le mot de réforme ne résonne plus sur ses lèvres^ parce que la question vitale lui parait être celle de la conservation. Ainsi Pitl, aussitôt qu'il prévit que les principes démagogiques de la France pourraient pénéïrer en Angleterre , s'était arrêté dans ses projets de réforme afin de pourvoir aux besoins de la crise qui menaçait, « Je dois ici répondre, dit M, Ménabrea, aux paroles étranges que nous avons entendu sortir de la bouche de quelques orateurs. Eh quoi ! plutôt que de voir le sen« liment de la nationalité italienne se développer par le contact pacifique des peuples, ils appellent la misère en aide à leurs désirs! Ont-ils donc oublié que, lorsqu'un mouvement spontané brisa les barrières qui séparaient les États de la Péninsule, les populations s'aperçurent alors qu'elles se connaissaient à peine, et que Ton vit, à leur contact, se réveiller les antiques rivalités municipales, et cela, au moment même où un seul sentiment devait les réunir dans une même pensée? Les honorables préopinants auraient-ils, par hasard, hérité la fameuse devise des doctrinaires : Périsse le monde plutôt qu'un principe? ou bien, croiraient-iîs pouvoir imposer par Tadversité un sentiment qui ne doit être que le résultat d'une expérience persuasive? Us se trompent; des idées même généreuses peuvent bien être caressées par cette partie d'une nation qui s'appelle intelligente; les discours, les écrits, peuvent bien agiter momentanément la surface d'un pays, mais tant que les idées restent à l'état d'abstraction, tant qu'une pensée d'utilité pratique ne s'y joint pasj elles ne peuvent qu'effleurer la masse du véritable peuple, de celui qui travaille et qui obéit, avant tout,
à rîDstinct du simple bon sens. Croyez-moi, messieurs, ces sentiments de fraternité que voudraient imposer les honorables préopinants , naissent bien plus du contact utile des populations que de toute autre chose. Or , ce contact utile a principalement pour base les relations commerciales. C'est par Teffet de ces rapports que les intérêts des peuples se confondent et que les sentiments d'amitié se réveillent et se maintiennent. Les résultats pacifiques que l'on obtient ainsi sont bien autrement sûrs et solides que ceux que l'on voudrait fonder sur des idées ^ qui, pour le plus grand nombre, ne sont qu'à l'état d'abstraction. Aussi, je ne comprends pas comme on puisse repousser un traité parce qu'il ouvre et assure de nouveaux moyens de rapports pacifiques et utiles à des peuples auparavant séparés , et que l'on dit vouloir réunir dans un même sentiment de nationalité. Du reste, messieurs, il est temps de quitter le règne des illusions pour entrer dans la sphère de la réalité. Le pays doit aujourd'hui songer à lui-même et s'occuper de sa propre conservation. Il faut que le calme dans les idées permette, avant tout, d'établir l'ordre, la simplicité et l'économie dans les divers services.de l'État, il faut que nous puissions désormais nous appliquer au développement des richesses de la nation , qui sont encore bien grandes , au développement du bien-être moral et matériel des classes laborieuses. Il
faut, en un mot, sauver le présent pour sauver l'avenir
L'avenir, Dieu seul le connaît ! Mais ce qu'il y a de sûr, c'est que la Providence n'accorde ses dons qu'à ceux qui savent les mériter par l'union de la force et de la sagesse. Messieurs, soyons donc sages afin d'être forts ; souvenons-nous que le Piémont est la tête et le cœur d'Italie, et que ce serait un sacrilège que d'en compromettre la prospérité pour le faire servir d'instrument à de vaines illusions ou à d'impatients désirs. {Approbation à droite) »
Sans avoir la prétention de défendre complètement le discours que M. Ménabrea prononça sur la liberté de la
presse dans la séance du 4 février 1852, nous nous sommes mis à même de le comprendre. Le lecteur prévoit que, dès qu'il se présentera une pareille question, le remarquable député savoisien ne manquera pas d'en profiter pour prêcher, comme à l'ordinaire, la prudence, et pour indiquer les moyens qui , à son avis , sont les plus à propos à l'effet de « sauver le présent pour sauver l'avenir. > C'est ce qu'il fit. Sans proférer une seule parole contre le principe de la liberté de la presse^ M. Ménabrea combattit hardiment le despotisme de cette presse qui, avec des armes cachées sous l'anonyme, porte des coups qu'il n'y a pas moyen de parer. Il demanda que, comme cela se pratique en Angleterre, les individus, les associations légitimes, trouvassent dans la loi cette protection efficace qui est due à tous contre les attaques de la presse. Il signala, dans l'état des choses^ deux périls : le premier , l'anéantissement de l'influence bienfaitrice de la presse écrasée par ses propres excès; le second, l'intimidation des hommes moins hardis, par laquelle serait paralysé le courage civil , qui est l'élément fondemental des nations sous le régime de la liberté. Il déclara, en concluant, qu'il donnerait un vote favorable à la loi , mais qu'il désirerait que le Ministère s'aperçut de la nécessité de faire quelque chose, et il ajouta : « L'intérêt de la conservation de nos institutions constitutionnelles nous fait un devoir de conjurer tous les dangers qui peuvent les menacer. »
Nous avons dit que nous nous mettions en état de comprendre le discours de M. Ménabrea , mais que nous ne le défendions pas. Nous reconnaissons sans peine qu'il y a des jours où l'influence d'extraordinaires événements politiques se fait sentir de tout son poids même sur les âmes les plus largement douées d'intelligence et sur les esprits les plus fortement trempés aux principes de la liberté et du progrès. Personne n'ignore, pour rappeler ici un exemple, que ce n'est pas le parti de l'ancien régime qui, en France, fut le seul responsable de la loi très-restrictive de la liberté de la presse
du 15 juillet 1814 , mais que, dans le parti constitutionnel même , il ne manqua pas de personnes qui , en très-bonne foi, crurent que cette espèce de liberté avait besoin d'être mise en tutelle. Au nombre de ces personnes il n'y avait pas moins que M. Royer-Collard, cet homme éminent, qui, douze ans plus tard, prononça en faveur de la liberté de la presse un des plus magnifiques discours qui aient jamais honoré la tribune française. M. Ménabrea eut le tort, à notre avis, de ne considérer dans son discours que la partie mauvaise de la liberté de la presse. Si on plaçait, en effet, dans une balance les biens et les maux qu'elle produit, il serait facile de voir de combien les premiers l'emportent sur les seconds. « Ce qui trompe sur l'action de la presse , disait M. de Salvandy, c'est qu'on voit les maux qu'elle enfante, on ne voit pas ceux qu'elle empêche; et c'est dans les maux qu'elle empêche que consiste précisément sa vertu. » Certainement, il serait très-utile et très-bon d'empêcher nonseulement les délits, mais encore les simples abus; mais, dans ce cas, il faudrait bien se garder, selon ce qu'observait un jour M. Lanjuinais dans la Chambre des pairs, en 1814, de ne pas tomber dans le plus grand de tous les abus, celui qui détruit la liberté. Dieu même, dans sa sagesse et sa puissance suprême, rie l'a pas entrepris. Le conseil de la prudence était certainement sage; mais, tout bien pesé, dans les gouvernements libres, la meilleure prudence c'est encore l'imprudence de laisser à tous et en tout le libre usage de la presse, car il est sûr que les pays libres se passionnent et s'aveuglent comme les autres; seulement, et l'observation est de M. Thiers, on peut dire que la liberté est encore, de tous les remèdes contre les passions, le plus sûr et le plus prompt.
Un autre tort, et un tort très-grave d'imprudence de la part de M. Ménabrea , ce fut de prononcer ce discours dans les circonstances où se trouvait alors le Piémont. Les abus de la presse qu'il foudroyait n'étaient méconnus de personne : les
lettres circulaires de M. d'Azeglio a ses représentants à Féiranger en font foi amplement; mais de telles plaintes, exprimées à la Chambre j dans ces jours où les dangers et les craintes de la réaction frappaient les esprits d'un très-grand nombre, ne pouvaient pas faire moins qu'une sinistre impression sur le parti progressiste du Parlement subalpin , qui devait facilement se laisser dominer par la pensée que^ si le parti auquel appartenait M. Ménabrea fût parvenu au pouvoir , il aurait sérieusement modifié les lois organiques, et que, sans s'en apercevoir, il aurait peut-être été poussé par les événements dans une voie que lui-même n'aurait pas voulu suivre. Rien de plus vraij en effet, que ce que M. le comte de Cavour, en faisant allusion à cette crise, disait à la Chambre de^ députés dans la séance du 9 février 1855 : k Quand le vent souffle dans un certain sens, il est très-périlleux de s'acheminer dans cette direction, de descendre la pente vei-s laquelle se précipitent les événements. L'honorable IL Ménabrea , lui qui est mon maître- en mécanique , sait que le mouvement croît en raison gradué% des distances (Vive hilarité), et il n'ignore pas non plus que, si vers la réaction le mouvement peut, dans le principe ^ être fort lent, par la suite du temps il devient rapide et peut entraîner fort loin, avec une force à laquelle ne pourraient pas résister ceuxmêmes qui n'avaient l'intention que de faire quelques pas presque imperceptibles dans cette direction* »
Dans la même séance où parla M, Ménabrea, M. Rattazzi parla également. Le sujet que cet orateur distingué entreprit de développer s'adaptait très-bien à la qualité de son esprit adroit et subtiL 11 ne trompa point Tattente commune. L'importance politique de son discours est surtout dans la déclaration manifeste qu*il fit au nom de ses partisans d'appuyer le Ministère quand celui-ci s'arrêterait danâ la voie
des concessions. < C'était mon intention, s'écria l'honorable M. Rattazzi, de combattre et le projet du Ministère, et celui de la Commission. Mais depuis que le projet de la Commission a été suffisamment et amplement combattu par M. le ministre des grâces et de la justice, je me bornerai à combattre celui du Ministère; et je le ferai franchement et directement, comme le désir en était exprimé hier par M. le ministre des finances ; ce ne sera pas de biais ni indirectement; parce que, bien que plus qu'aucun autre j'eusse désiré de ne point prendre part à cette lutte, dans laquelle je suis, avec regret, contraint de me trouver dans le camp de l'opposition , toutefois , depuis que la lutte est engagée, elle a pour objet une matière trop grave et trop importante pour ne pas être de toutes parts soutenue ouvertement et avec la plus grande franchise. Mais en me faisant ainsi opposant, je déclare que je n'entends point accuser les intentions des honorables personnes qui siègent au banc du Ministère, et que je ne crois point qu'en présentant ce projet elles aient été*déterminées par des sentiments rétrogrades ou par le désir de mettre la main sur nos libres institutions. Je suis, au contraire , dans la ferme opinion, et j'ai l'entière persuasion que c'est une pensée honorable qui les a portées à le présenter. Et je suis encore plus affermi dans cet avis par l'opposition que hier M. le ministre des finances, et aujourd'hui celui des grâces et de la justice, ont faite au projet de la Commission ; projet qui serait beaucoup plus funeste à nos institutions que celui du Ministère. (Bravo! à gauche)» Puis il ajouta: « J'éprouve une douleur très- vive à me faire opposant, je l'éprouve davantage parce que, dans les circonstances actuelles, il serait à propos que tous fussent unis pour soutenir le Gou vernement, dans le but de le rendre plus solide et plus fort afin qu'il puisse résister aux coups dont il est menacé. Et ; tiens pour sûr que, si au lieu de proposer des projets q touchent à nos lois fondamentales , il cherchait à les ce
server dans leur intégrité j nous serions tous d'accord pour i*appuyer, comme je serais moi-même prêt à le faire dans la circonstance présente si une profonde conviction contraire ne s'y opposait. »
Les paroles de M» Rattazzi démontrèrent ouvertement que le centre gauche s'approchait d'une alliance avec le Ministère; il ne restait plus qu'avoir comment celui-ci Taccueil' lerait. En attendant, te soir même du jour où M. Rattazzi avait prononcé son discooi"s, le centre gauche tint une réunion spéciale. Nous ignorons par quelles circonstances il avait promi Tappui de ce parti au Cabinet sans avoir auparavant averti ses partisans qu'il le ferait ce jour-là. Quelques vives paroles furent échangées dans la réunion qui eut lieu. M. Lanza, entre autres, caractère très-hautain et fort peu maniable j en demeura tellement blessé, que depuis lors il cessa tout à fait d'assister aux réunions du parti; et il fallut ensuite un long temps pour le tranquilliser et le réunir de nouveau dans les rangs de ses anciens amis.
Le lendemain du discours de M. Rattazzi, et à l'heure de la réunion ordinaire des ministres chez M. le président du Conseil , le comte de Cavour exposa à ses collègues que ce jour même il aurait fait un discours relativement à la loi en discussion, et qu'il aurait combattu spécialement les opinions émises dans la séance précédente par M. le député Ménabrea. M, Galvagno, qui avait compris toute la portée des paroles dites la veille par M. Rattaizi, et qui connaissait d'une manière particulière les étroites relations qui existaient entre celui-ci et M, de Cavour, conjura son collègue de se limiter à attaquer le discours de M. Ménabrea comme une chose qui lui iïit personelle, sans en faire une question de parti. Cet avis fut aussi celui de M* d'Azeglio. M. de Cavour ne répondit point à ces observations. Ce silence, assez significatif pour cesser d'avoir l'air d'un silence, confirma MM. d'Azeglio et Galvagno dans leurs soupçons, et ils s'abstinrent ce jour-là de se rendre à la
Chambre, afin de demeurer libres sur le parti qu'ils jugeraient devoir prendre.
M. le comte de Cavour parla en effet selon ce que son silence dans le Conseil des ministres avait fait pressentir. Faisant allusion au discours prononcé dans la séance précédente par M. Rattazzi : « Je serais , messieurs , dit-il , injuste si je ne reconnaissais pas hautement Textrêrae modération, la haute convenance qui a présidé à cette discussion ; modération et convenance qui honorent hautement notre Parlement. Ensuite je serais coupable d'ingratitude si je ne reconnaissais pas que l'orateur qui hier nous a paru tenir phis éveillée l'attention de la Chambre, a employé des armes assez courtoises pour ôter toute amertume à son opposition (Murmuré), Je me reconnais en outre obligé de le remercier de la déclaration dont il a voulu faire précéder son discours, par laquelle il a promis d'accorder au Ministère dans la session prochaine, en vue des graves circonstances dans lesquelles se trouve le pays, son appui ; promesse dont je prends acte (Bruit sourd sur les baltes de la droite et sur ceux de la gauche) ; promesse que j'apprécie hautement, parce que si les circonstances permettent que l'honorable orateur puisse la mettre à exécution, nous pouvons nous promettre que dans la session prochaine il emploiera à défendre le Ministère quelque partie du grand talent qu'il a jusqu'ici employé à le combattre; nous pouvons nous promettre, dis-je, de rendre applanie de beaucoup la voie dans la carrière parlementaire (Mouvement), » Ensuite viennent les paroles qui devaient rendre cette concorde pleine de discorde et faire déborder amplement les effets de la mauvaise humeur. En effet, après s'être un peu étendu sur le projet en discussion, M. de Cavour continua ainsi: « Je répète que c'est ma ferme opinion, comme c'est aussi l'avis du Ministère, que dans les circonstances ordinaires, dans les temps réguliers, les inconvénients de la presse, pour ce qui concerne la politique intérieure, ne peuvent pas pro-
lis
duire de graves mconvénients ni avoir des conséquences de nature à réclamer des mesures énergiques et extraordinaires de répression {Signes d'adhésion). Ces déclarations de ma part suffiront j j'espère, pour convaincre la Chambre que je ne puis ni peu ni point souscrire à Topiiiion manifestée dans la séance d'hier par riionorable député Ménabrea; ear le Ministère ne peut en aucune manière admettre qu'il soit nécessaire de changer radicalement (13) la loi sur la presse dans le but de rendre cette loi beaucoup plus efficace. Le Ministère n'a pas cette conviction i les membres qui le composent déclarent, au contraire, que, au cas où une telle proposition serait faite et partirait des bancs des députés, ou, dans d'autres circonstances, des bancs du Ministère ^ ils la combattraient résolument {Plusieurs voix: Bravo I Bien I). Peutêtre cette déclaration sera-t-elle taxée d'imprudence, parce que le Ministère doit après cela s'attendre â perdre d'ime mmiim^û absolue le faible appui que depuis quelque temps il recevait de V honorable député Ménabrea et de ses amis poliiiques {Mouvement). Mais le Ministère a déjà déclaré, au coinmencement de cette discussion , que dans les graves circonstances actuelles il croit que le premier devoir de tout homme politique est de manifester clairement et nettement ses propres intentions, d'expliquer en présence du Parlement et de la nation quel est le but qu'il se propose d'atteindre, quelle est la conduite qu'il a l'intention de tenir. C^est pourquoi, désirant qu'il ne puisse pas y avoir d'illusion â cet égard, je me crois obligé de faire une telle déclaration^ bien que je doive, je le répète, condamner le Ministère à la perte d'un allié puissant par la parole, comme est rhonorable député Ménabrea. »
L'acte qu'accomplissait dans cette séance M. de Cavour était assez hardi et, disons franchement le mot, assez implaident pour qu'il lui arrivât ce qui était arrivé â M, Huniann, ministre des flnances sous la monarchie de juillet, qui, dans la séance du 24 janvier 1836 ^ avait osé ma-
nifester à la Chambre que le Ministère était décidé à entreprendre la réduction de la rente du 5 p. ^/o, quoiqu'il n'ignorât pas que ses collègues MM. de Broglie, Guizot, Duchâtel y étaient, au contraire, très-opposés. Après la séance du 5 février 1852, il est sûr que si M. d'Azeglio eût été un homme moins timide et moins irrésolu , et surtout si les conditions du pays n'avaient pas été trop difficiles pour ne pas rendre périlleuse une crise ministérielle, M. le comte de Cavour n'aurait pas eu d'autre alternative que de demander sa démission. Mais la chose se passa autrement. M. Galvagno, qui en avait eu connaissance par M. le comte Balbo, fortement irrité et affligé de ce qui était arrivé à la Chambre, se rendit chez M. d'Azeglio, qui ignorait encore toute la chose. Celui-ci, en apprenant le procédé de M. de Cavour, s'en montra aussi surpris que son interlocuteur; et, d'accord avec lui, il manda M. Farini, chaud partisan de l'alliance avec le centre gauche, afin de connaître les choses avec plus de détail. M. Farini sut colorer de telle manière les craintes qu'il y avait de l'avènement d'un Ministère réactionnaire ; exposa si bien la nécessité dans laquelle on se trouvait d'une majorité qui s'appuyât sur une partie plus avancée de la Chambre pour faire passer pendant la nouvelle session les lois d'impôt nécessaires et indispensables de M. le ministre des finances; il démontra avec tant de conviction que précisément pour ne pas changer de politique il fallait s'éloigner de ces amis qui avaient changé ou qui, pour mieux dire, étaient toujours ceux qui, ayant repoussé par leur vote la loi Siccardi, s'étaient dès lors détachés du Ministère; qu'il parvint à tranquilliser M. d'Azeglio sur la nécessité où s'était trouvé M. de Cavour de faire subir cette modification à la politique du Cabinet. Le ministre Galvagno, présent à cet entretien, demeura silencieux sans faire signe ni d'approbation ni de désapprobation. 11 était pareillement résolu de considérer la chose comme un fait accompli: il ne savait toutefois pas comprendre comment son collègue M. Farini
pouvait attribuer des velléités réactionnaires à des hommes que flans le^^ matières les plus graves, et quand on croyait avoir besoin des avisi de personnes prudentes, on avait coutume d'appeler au conseil des ministres; ce qui s'était précisément fait peu de semaines auparavant, quand on avait songé à présenter la loi Défo resta. Alors on avait appelé au Conseil MM. Balbo, Revel, Dabormida, Lisio, Pinelli, Alfieri, Desambrois et Manno, Aucun de ces personnages distingués ne pouvait^ en effet, s'imaginer que le Cabinet méditât un si prochain abandon d'une partie d'entre eux et de leurs amis politiques. Malgré ces considérations , M, Galvagno, à défaut d'un meilleur et plus sûr parti, suivit l'exemple de son collègue le président du Conseil , afin qu'au milieu d'une délibération aussi importante que l'était celle qui occupait alors la Chambre et le pays, il ne transpirât pas dans le public qu'au Ministère il y avait diversité d'opinions ; ce qui n'aurait pas peu contribué à rendre plus difficile une situation déjà assez compliquée.
rx
La séance parlementaire du 6 février fut signalée par deux éloquents discours de MM. Boncompagni et BrofTerio, l'un en faveurj l'autre contre la loi ; mais aucun incident ne vint rappeler Pacte important qui s'était accompli le jour précédent. 11 n'en fut pas de même dans la séance du jour suivant. La lutte fut longue et très-vive. Tous les chefs des partis voulurent dire leur parole. Le premier à parler fut M. le comte Balbo , qui, après une sage défense du projet de loi, vint enfm h la question, pour ainsi dire, personnelle, en tâchant de défendre le procédé des vingt-six députés qui s'étaient séparés du Ministère à l'occasion de la loi Siccardi. ff A l'occasion de cette loi, dit- il, il vint à quelques membres , qui avaient voté contre , F idée de s'unir et de former un parti; mais aux premières observations qu'on
leur fît, ils se désistèrent entièrement de ce projet et ils abandonnèrent leur idée. Une autre fois cette idée étant revenue à d'autres personnes, elles eurent de nouveau à céder spontanément et franchement aux mêmes observations. Les considérations qu'on mit sous leurs yeux à cette occasion , étaient que l'expérience de tous les gouvernements parlementaires montre combien il est utile, combien il est essentiel au Gouvernement parlementaire qu'il y ait deux partis ; mais combien il est inutile et souvent nuisible qu'il y en ait trois, quatre ou cinq. Je ne sais quelle fraction plusieurs de mes amis et moi nous formons dans le parti ministériel. Nous y sommes entrés et nous y sommes demeurés jusqu'à présent. Si on veut nous forcer à sortir de ce parti, je l'ignore. Dans tous les cas nous avons donné un exemple qui demeurera dans l'histoire parlementaire et qui, ce qui est quelque chose de plus, a été utile à notre pays. i> M. de Gavour essaya, dans sa réponse, de compromettre M. Balbo en le forçant à déclarer où qu'il était avec M. Boncompagni où qu'il partageait toutes les idées restrictives développées au Parlement par M. Ménabrea. Mais M. le comte Balbo répondit fort adroitement et fort dignement que peut-être en quelque occasion il ne serait pas du même avis que son ami , mais qu'il se rangeait toujours du côté de celui qui était attaqué (14), et qu'ici l'attaqué c'était M. Ménabrea. En faveur de ce dernier se leva M. Boncompagni, dont le nom avait été prononcé par M. de Gavour, et qui dit avec franchise : « J'ai reconnu que plusieurs des opinions de M. Ménabrea n'étaient pas les miennes; mais je n'ai rien vu dans ces mêmes opinions qui pût, pour le moment, nous diviser dans les tendances politiques. » Aveu important qui ajoute une nouvelle preuve à ce que nous avons avancé plus haut à l'égard du jugement qu'il fallait porter de son discours. Encore tout affligé, M. Ménabrea parla aussi en cette journée. Il avait déjà, dans la séance du 5, repoussé les attaques de M. de Gavour par les paroles
suivantes : « M. le ministre des finances veut faire voile vers d'autres rives parlementaires, aborder à d'autres rivages; il en est bien le maître; mais je ne l'y suivrai pas. Quant à moi, quelques soient les hommes qui siégeront sur les bancs du pouvoir, ils me trouveront toujours fidèle au même poste. J'ai pour principe de ma conduite de ne jamais céder ni à l'amour de la popularité, ni aux considérations personnelles, ni aux tactiques politiques; mais je ne prends pour règle de ma vie que les profondes convictions, qui, je l'espère, ne m'abandonneront jamais. » Dans la séance du 7, après avoir remercié M. Balbo des paroles bienveillantes qu'il avait prononcées en le défendant contre les attaques de M. de Cavour, M. Ménabrea s'exprima ainsi: «Jusqu'ici j'ai soutenu le Ministère, et je l'ai soutenu loyalement, lorsque j'ai cru pouvoir le faire en conscience ; mais en soutenant le Ministère je ne prétends pas être son homme lige, c'està-dire que je prétends pouvoir me détacher de lui et le combattre toutes les fois qu'il s'écartera de la voie que je me suis tracée. Messieurs, il y a deux manières de comprendre l'appui que l'on doit au Ministère. On lui prête son appui, d'abord lorsqu'on le croit le seul possible, ou bien lorsqu'on est persuadé qu'il agit dans l'intérêt du pays; mais cela cependant ne veut pas dire que l'on sôit toujours d'accord avec lui sur toutes les questions. Il me semble même utile pour lui de ne pas avoir des amis serviles, mais, au contraire, des amis qui puissent lui faire entendre la xérité; ce courage, messieurs, je l'ai toujours eu et je l'aurai toujours. Maintenant, messieurs, dans le discours que j'ai eu l'honneur de prononcer sur la question qui nous occupe dans ce moment, M. le ministre des finances accuse comme fatales et funestes, non-seulement à la liberté de la presse, mais encore à la cause de la liberté en général, les doctrines et les théories que j'ai développées. Messieurs, si les doctrines de prudence, de modération, de convenance, sont des doctrines fatales à la liberté, alors M. le ministre des fi-
nances a raison, car, en effet, j'ai démontré la nécessité d e maintenir la presse dans cette ligne de dignité et de sagesse qui doit faire sa force. Mais personne ne peut dire que ce soient là des sentiments contraires à la liberté. J'ai dit que les abus de la presse proviennent de deux causes : ou de l'imperfection des lois, ou de leur application mal exercée; que si les abus proviennent de la première cause, il faut modifier les lois; que si elles proviennent de la seconde, c'était le Pouvoir qui était coupable de ne pas se servir des lois. Voilà mes paroles. »
M. Buffa, ancien ministre du roi Charles-Albert en 1849, prit ensuite la parole en cherchant, selon sa coutume, à porter la question sous son vrai point de vue : (t II me semble impossible, dit ce remarquable orateur, que la discussion de cette loi puisse continuer si un incident d'une telle gravité ne reçoit pas une solution quelconque. {Signes d'approbation) Je ne sais sous l'impression dé quels sentiments pourraient voter les députés, tant que ne sera pas décidée une question qui peut produire une crise ou l'empêcher. Avant hier, en suite d'un discours de M. Ménabrea , il est arrivé visiblement une scission dans le parti ministériel. A présent on dispute si elle est arrivée... (Hilarité). 11 me paraît que le discours de M. Ménabrea est un véritable discours de tendances politiques, et qu'il détermine un système. Or le Ministère devait observer si ces tendances, si ce système que M. Ménabrea manifestait dans ses raisonnements étaient ce qu'il avait l'intention de suivre. Si M. Ménabrea avait fait son discours en 1848 ou en 1849, il serait demeuré comme l'expression pure et simple de ses opinions individuelles. Ce discours fait au moment où nous sommes, en présence des conditions de l'Europe que tous connaissent , je demande à M. Ménabrea s'il ne devient pas l'expression d'un système particulier à prendre pour règle dans la politique du Gouvernement. »
A M. Buffa succéda M. le comte de Revel. Après avoir
i9f exposé ses idées favorables au projet de loi, le chef de la droite passa à Tincident qui avait réveillé rattention de la Chambre: « En vérité, dit-il, je suis demeuré un peu étonné quand j'ai vu que, en même temps que le ministre des finances voulait faire un divorce, au nom du reste du Cabinet, dont il est toujours le principal orateur, avec cette partie de la majorité qui jusqu'à présent Ta toujours soutenu, sauf quelques cas plus particuliers , dont faisait mention l'honorable comte Balbo; je suis demeuré étonné, disje, que, en même temps qu'il faisait ce divorce, il fît un niariage (connubio) avec l'autre partie (Hilarité). Je respecte les opinions de tout le monde; mais précisément parce que j'ai aussi ma politique, je ne puis être indifférent à ce fait. J'observe que cet incident indique que le Gouvernenient change de politique. Or, le voir associé à la politique qui , il faut le dire , était en vigueur lorsqu'arrivérent les événements de 1849, à la politique qui conduisit Charles- Albert à Oporto. . . » (Murmure prolongé à gauche. — M. Rat- Tàzzi , avec vivacité: Je demande la parole.) « Je demande pardon , je ne veux rien dire de désagréable , je ne dis que des faits; je dis que c'est la guerre de 1849 qui a conduit Charles-Albert à Oporto; je dis que, cette guerre, je ne la voulais pas , et que par conséquent j'ai raison de dire que JB suis contraire à cette politique, et que je la trouve mauvaise. J'ajoute ensuite que cette politique, qu'on n'a pas cru pouvoir inaugurer dans les deux ans passés , je ne sais pas si , inaugurée en 1 852 , elle pourrait conserver la paix et maintenir notre indépendance. Or, le Ministère ayant, toujmrs par l'organe du ministre des finances, clairement fait connaître qu'il désirait , avec un air de la plus haute courtoisie, d'avoir l'appui de cette partie de la Chambre pour la session prochaine, j'ai dû croire qu'il changeait de politique, et le croire d'autant plus que la partie de la Chambre dont il réclame l'appui n'a pas , selon ma manière de voir, de politique. Je n'ai jamais eu honte de paraître mi-
nistériel: mes opiaions je les ai toujours clairement et franchemeut expcts^es soit en public, soit en particulier, et par la parole et par des écrits. Mon opinion à l'égard de la presse, je Tai expliquée dernièrement. Et lorsqu'il survient des questions sur lesquelles je juge convenable de parler, j'exprime toujours mes idées. Si parfois je garde le silence, c'est .parce que, ne partageant pas toujours les mêmes opinions que Thonorable ministre des finances, dans les questions spécialement économiques, je préfère me taire pour ne pas apporter des dissentiments et donner origine à des questions embrouillées. Mes collègues et mes amis politiques en sont témoins. Ainsi, quand je vois que le Ministère, d'une part, refuse si nettement et, je dirais, avec une certaine âpretè l'appui d'une partie de la Chambre, et que, de Tautre, il manifeste le désir de l'appui de la partie où je siège; je m'aperçois que M. le ministre fait des allusions à mon parti , et qu'il se plaint que dans quelques questions le Ministère a été contrarié par les amis du député Balbo, il était de mon devoir de déclarer l'état des choses; de déclarer que je serai sur mes gardes et que je verrai si je dois garder le silence dans toutes les autres circonstances. En attendant, je répète que je n'entrerai dans aucun parti pour repousser un projet plutôt qu'un autre, et que je voterai toujours pour le Ministère lorsqu'il présentera des projets qui s'accorderont avec mes opinions politiques. »
M. de Gavour, attaqué au vif par M. de Revel, reprit la parole : « M. de Revel disait, s'écria-t-il, en faisant allusion au discours que je prononçais l'autre jour, que j'ai fait un divorce, en même temps que traité d'un mariage
« M. DE Revel: Fait, fait.
«M. DE Cavour... en même temps que fait un mariage (On rit). Je ne sais si l'honorable M. de Revel a médité attentivement les paroles que je prononcais.il peut certainement conclure de ces paroles que je m'éloignais de certaines personnes, qu'individuellement j'estime et honore hautement,
iMoiais qui me paraissent professer des opinions politiques qui, ^ans les circonstances actuelles, me semblent périlleuses, et ^ue je m'étais rapproché d'autres personnes, avec lesquelles je me suis trouvé pendant longtemps dans l'opposition. Mais en exposant cette déclaration, ai-je fait quelque concession de principes? Je m'en remets à la loyauté de l'honorable comte de Revel; ai-je, dans la séance de l'autre jour, émis quelque opinion , professé quelque principe que je n'aie pas également professé en 4850, 49 et 48? L'honorable M. Rattazzi, au début de son discours sur la grave question de la loi sur la presse, a dit que, en vue des graves circonstances où se trouvait le pays, il croyait devoir déclarer que, au cas où le Ministère ne présenterait pas une autre loi répressive, il se croirait dans l'obligation de lui prêter son appui. Je crois que telles furent les paroles du député Rattazzi ; et comme j'ai foi à la loyauté de ces paroles, et comme je n'ai pas vu que l'honorable M. Rattazzi accompagnât cette déclaration d'aucune réserve qui la liât à quelque concession d'opinion de la part du Ministère, j'ai estimé que je devais, en mon nom et au nom du Ministère, accepter cet appui : parce que je crois que, dans les circonstances actuelles, il importe souverainement de mettre de côté les dissentiments sur les points secondaires , à l'effet de s'unir sur le terrain de la Constitution, de la liberté. Et je pense que sur ce terx*ain la plus grande partie de la Chambre se trouve d'acc^ord, peut-être même l'honorable comte de Revel , lorsque quelques questions auront été résolues. » Passant ensuite au ^lâme que M. de Revel lui avait fait de s'être allié avec ^'anciens adversaires, M. de Gavour répondit: «J'observe â l'honorable comte de Revel que , si dans les pays libres , Vlans le système constitutionnel^ il était impossible de se mettre d'accord avec les personnes qui , dans d'autres circonstances, dans d'autres temps, étaient nos adversaires politiques, alors il serait impossible de constituer un parti. » S' adressant ensuite à M. Ménabrea, il termina par dire : « Il
in
n'est pas vrai que le Ministère ail tourné sa proue vers d'autres rivages; il n'a fait aucune manœuvre de cette espèce; mais i! veut marcher seulement dans la direction de la proue et non dans celle de la poupe, »
M. Rattazzi, que les sévères paroles de M. de Revel avaient très-vivement piqué, ne put s'empêcher de protester contre les accusations qui lui étaient faites. Après s'être défendu lui-même j il attaqua hardiment son contradicteur. Il le déclara coupable^ non-seulement de la déroute de Custoza, mais aussi de la déroute deNovare ; à Tégard de la pre mîère, parce qu'il avait été au Ministère lorsque commença la guerre, et qu'il n'avait pas préparé ce qui pouvait y être nécessairCj et particulièrement parce qu'il n'avait pas pourvu aux finances ; à Tégard de la seconde j parce qu'il avait été au Gouvernement après l'armistice de Milan et qu'il avait laissé les caisses vides le jour de sa descente du pouvoir. Passant ensuite à l'incident du jour, M. Rattazzi termina par les paroles suivantes l'exposé de sa situation vis-à-vis du Minîs* tère : aU. le ministre des finances a accepté avec des termes courtois ma déclaration de l'autre jour, et, en Tacceptanij il a fait connaître qu'il acceptait aussi la condition, c'est-àdire la limite dans laquelle elle avait été faite. Et moi je prends, à mon tour, acte de cette acceptation, qui m'affermit toujours plus dans l'opinion que j'ai déjà exprimée, qu'il n'est point dans la pensée du Gouvernement d'apporter aucune autre variation dans les lois fondamentales de l'État. C'est pourquoi je le confirme de nouveau, et je le confirme encore au nom de mes amis politiques, que notre appui ne lui manquera certainement pas. Et si cet appui n'est pas valide et efficace, comme M. le ministre des finances le disait par courtoisie, il sera toutefois loyal, parce qu'il ne sera point dicté par l'intérêt individuel, soit de conserver, soit d'acquérir, mais par le simple sentiment du devoir , auquel nous sommes tenus envers la patrie, du désir que nous avons d'aider à la cause de la liberté et de T indépendance, j»
iî5
Ici M. d'Azeglio crut qu'il était bon de s'entremettre pour concilier les parties dissidentes et dessiner nettement la position du Ministère en présence des différents partis de la Chambre. « Je viens d'entendre , s'écria l'illustre président du Conseil, des paroles qui ont excité dans le cœur de tous ceux qui sont présents dans cette Chambre, un sentiment douloureux. Nous avons entendu rappeler des malheurs communs, peut-être des erreurs communes. Je fais appel à ces sentiments de conciliation et de bienveillance qui ont maintenu jusqu'à ce jour dans l'union tous les partis de la Chambre, quoiqu'ils fussent opposés entre eux, et je demande si ce ne serait pas un sacrifice à faire à la patrie et à la cause publique d'ensevelir pour toujours ces tristes souvenirs, songeant que nous avons tous erré en quelque point,. que nous avons tous quelque chose à nous faire pardonner, et que le meilleur moyen d'obtenir ce pardon est d'oublier les erreurs passées et de n'en pas commettre à l'avenir (Bravo!).
« Puisque j'ai la parole et que je vois que cette discussion touche à sa fin , je demanderai à la Chambre la permission d'ajouter quelques courtes observations sur la question principale et sur l'incident soulevé. — Quand j'eus l'honneur' d'être appelé au poste que j'occupe depuis trois ans, je présentai un programme qui plut à mes collègues, qui plut au pays (au moins à cette partie qui partage mes opinions); Ce programme, que je n'ai pas maintenant sous les yeux et dont je ne me rappelle pas les détails, avait pour idée foncl amentale que nous voulions le Statut, rien de plus que le Statut et rien de moins. Ce programme, j'ai cherché, selon ^ïiaes pauvres moyens, et mes collègues ont cherché aussi à l^ mettre en pratique durant notre Ministère, et, pour conséquence uaturelle de la phrase que j'ai prononcée, du rien ^e plus et rien de moins que le Statut, nous nous sommes t.xouvés amenés à combattre les partis qui nous paraissaient extrêmes. Le Ministère n'entend pas s'écarter de cette politique. Certainement, dans l'application de ces principes
[lolîtiques, il y a des moments où Ton peul être large, comme il y en a d'au 1res où Ton ne peut pas Têtre. De la même manière qu*un capitaine de vaisseau, qui se dirige vers un but qu'il n'abandonne jamais de la pensée, doit aujourd'hui couvrir son vaisseau de voiles, devra demain les diminuer et voyager selon le temps, sans que cela fasse jamais changer le but du voyage; de même le Ministère n'a point changé et ne change point de politique; il ne fait que s'adapter aux circonstanceSj à T opportunité et à la nécessité du temps, comme il Ta montré par cette dernière loi, îl acceptera j et il ne pourrait pas faire autrement, Tappui de ceux qui voudront le soutenir; et s'il devait perdre quelqu'un de ceux qui Tappuyent, il en sera fâché, mais il ne changera pour cela sa ligne politique. Il n'aura point de reproches à se faire, et il n'aura point à en recevoir, j'espère, ni du pays ni de ceux qui viendront {Signes d'approbalion). j&
L'appel à la conciliation fait par M. le président du Conseil n'empêcha pas M. de Revel de revenir à la charge pour répondre à M» Ratlazzi: a J'étais au Ministère, dit-il, quand on déclara la guerre de 1848^ et les caisses étaient pleines* ie rentrai au Ministère après une courte absence, et je repourvus les caisses de 60 et plus de millions. Quand on déclara la guerre de 1849, les caisses étaient vides ^ et ce n'était pas moi qui les avais vidées ^ puisqu'il y avait trois mois et demi que j'avais quitté le Ministère. » A ces mots M, Rattazzi interrompit M. de Revel: « M. le comte oublie une circonstance, et c'est qu'il demeura au Gouvernement jusqu'au 16 décembre, et que le 16 décembre les caisses étaient vides. » — « Je proteste contre cotte assertion, répondit M. de Revel, et je demanderai une enquéle pour constater quels étaient les fonds existants et à retirer par suite des emprunts à cette époque (15). »
M. te député Laurent Valerio, au nom de la gauche, voulut aussi dire son mot sur le grave incident de la journée.
M, Brofferio, qui siégeait à la Montagne, avait déjà fait avec une fine raillerie ses compliments à M. de Cavour de ce qu'il s'était approché des bancs du centre gauche , oii € Ton parle, dit-il, à voix basse, d'un progrès qui marche tout doucement. » L'ancien rédacteur de la Comordia se réjouit aussi de son côté avec M. de Cavour dans les termes suivants: 4 Je dois presque me réjouir de ce qu'un projet qui avait pour but de mutiler d'une manière fâcheuse la liberté suprême delà presse, a été présenté par le Ministère , et de ce qu'il a donné origine à des explicalions telles ^ que, jeT l'espère j elles ouvri* ront une voie plus franche et plus libérale â notre Gouvernement. » Puis il ajouta : « 11 y a des jours, ou agir c'est de la prudence; il y en a d'autres ou c'est de l'imprudence; et maintenant nous vivons dans des temps tels , qu'on ne peut se mouvoir politiquement qu'au préjudice de la bberté. Je ne demande pas, par conséquent, que messieurs les ministres BOUS conduisent dans les voies de la révolution. Je ne demande pas non plus qu'ils nous guident dans la voie du mouvement. Je demande seulement qu'ils nous conservent les libertés sanctionnées par le roi Charles-Albert, et qu'on su conserver tous les Ministères et toutes les majorités précédentes. Que le Ministère ne mette pas tant d'excès, tant d'humbles condescendances, tant de zèle, tant d'amour à chercher à en venir à un concordat avec la Cour de Rome; qu'il retire ce malencontreux projet sur lequel roule la discussion depuis six jours, et il trouvera dans tous les sincères amis de la liberté un appui peut-être un peu trop attentif, peut-être un peu trop soupçonneux, mais franc et cordiaL (Bien ! à gauche} j
Le mérite de mettre fin au grave incident, qui nous occupe, échut au président de la Chambre, M. Pinelli. Cet homme éminent avait cru pouvoir demeurer neutre comme spectateur et juge. Au fait, ayant été élu président par la majorité conservatrice de la Chambre , il devait toute sa reconnaissance à cette majorité. Mais, comme elle se com-
posait et de ceux que le Ministère âvâit choisis pour la nouvelle alliance et de ceux qu'il avait répudiés, il devait de la reconnaissance aux uns et aux autres, et pour cette raison n'ayant pu suivre ni l'une ni l'autre partie, il était demeuré entre les deux. Il était ainsi ou tout seul, ou avec ceux qui voulaient demeurer indépendants parce qu'ils ne voulaient pas désapprouver le nouveau parti ministériel , ni faire une impolitesse à d'anciens amis dont on pouvait ne pas partager - les opinions sur quelques points, mais avec lesquels on avait été et on était toujours tl'accord sur le principe conservateur. M. Pinelli pensait ici à peu près comme s'était exprimé M. Mole à l'occasion du triomphe obtenu dans la séance du 4 février 1836, sur le Ministère Broglie, par le tiers-parti de l'Assemblée de France. M. Mole faisait observer au roi Louis- Philippe, qui se voyait forcé de chercher les nouveaux ministres dans le sein du parti triomphant; « qu'on ne pouvait pas se séparer complètement de l'ancienne majorité, et que l'élément tiers-parti ne devait entrer que comme appoint dans Ja nouvelle combinaison ministérielle. » C'est ainsi que M. Pinelli n'était point contraire à l'alliance de M. de Car vour avec le centre gauche, mais il voyait de mauvais œil sa séparation de la droite. Et, quand quelqu'un l'interrogeait à ce sujet, .il répondait par un gracieux souvenir de la Bible: « Pour assurer, disait-il, la descendance d'Abraham, le Seigneur lui avait permis de recevoir Agar dans son lit, mais non pas de répudier Sara. » Il parla conformément à ces opinions à la Chambre, dans la séance du 7 février. Après avoir exposé les raisons pour lesquelles on ne pouvait pas supposer un parti extra- constitutionnel dans la Chambre, il poursuivait ainsi : « Ainsi donc , nous ne pouvons nous qualifier autrement que par les noms ou de parti progressiste ou de parti conservateur. Ensuite, dans la pratique, ces deux partis se désignent par deux autres noms : parti de l'opposition et parti ministériel. Ceux qui votent avec les personnes qui sont au gouvernement, sont ministériels ;
ceux qui votent contre le Gouvernement, sont opposants {Chuchot&nient)f et il est très-possible que dans l'opposition il y en ait quelques-uns qui voudraient aller en avant , et quelques autres qui voudraient retourner en arrière ; il peut aussi se faire que , parmi les ministériels , on en trouve qui se tiendraient précisément dans les limites voulues par le Ministère, et d'autres qui voudraient aller plus avant et qui accusent le Ministère d'imprudence. Mais toutes ces fractions d'opinions il faut les faire disparaître , et ne pas les. mettre en évidence. Les parties sont belles tant pour les uns que pour les autres ; la partie ministérielle est certainement belle du moment qu'elle donne appui au Gouvernement et qu'elle aspire à la prudence. Plus belle, plus splendide , plus généreuse encore est la partie de l'opposition, laquelle, supposant un but légal, mais beaucoup plus avancé, a, sans contredit, une certaine popularité tors de la Chambre. Mais, je le répète, soyons contents chacun de notre partie, et que les ministres tiennent compte des uns et des autres; qu'ils tiennent compte de tous ceux qui votent avec eux pour avoir un appui au Gouvernement qu'ils ont pour mission de diriger; qu'ils tiennent compte de l'opposition pour recevoir les conseils qui lui tiennent de ce côté. Je crois, par conséquent, que nous devons mettre fin à cette discussion, et que, nous divisant seulement en deux partis, en celui de ceux qui croient que le Ministère actuel puisse conduire à bon terme le Gouvernement et lui donnent leur appui , et en celui de ceux qui pensent devoir se .porter vers un Ministère qui se propose un but plus large , plus libre , et qui suive une voie plus hardie, sans en venir à des récriminations^ sans dédaigner réciproquement nos opinions, nous pourrons conduire le pays à la prospérité morale et matérielle. (Bravo!) i^ Le débat sur le projet de loi de M. Déforesta se prolongea encore pendant trois jours. Enfin, le 10 on en vint à la votation: 98 votèrent pour et 42 contre (16). La droite, tant le
centre que l'extrême droite, furent dans le nombre des pre« miers, à l'exception de MM. Gastinelli, Gerbino Félix et Benso Jacques. La gauche se divisa au moment de la votation : parmi ceux qui votèrent pour le Ministère nous citerons MM. Josti, Cavallini, Turcotti, J.-B. Michelini , Marco. Il en fut de même du centre gauche: MM. Buffa, Bronzini , Cornero, Serra, Bertini, votèrent pour le Ministère; et contre, MM. Rattazzi, Lanza, Berti, Miglietti, Rosellini, Daziani, Sauli François, etc. C'est en faisant allusion à cet épar« pillement des votes que le lendemain VOpiniane écrivait qu'on avait fait non une reconstitution, mais une vraie confusion des partis.
Comme l'incident soulevé dans la séance du 7 février pouvait être cause que les Cabinets étrangers verraient de mauvais œil l'alliance qui s'était formée entre le Ministère et le centre gauche, et lui donneraient une signification contraire à la vérité et préjudiciable aux relations diplomatiques, M. d'Azeglio, pour appliquer quelque remède à la plaie, adressa, en date du 10 février, aux représentants du Gouvernement du roi près les autres Cours , la lettre-circulaire suivante , dans laquelle il s'appliquait à présenter sous le meilleur point de vue l'acte parlementaire accompli par son collègue le ministre des finances.
« La discussion à laquelle a donné lieu ces derniers» « jours le projet présenté par le Ministère, pour modifier « quelques dispositions de la loi de 1848 sur la presse, « ayant été l'objet d'appréciations de divers genres, je crois « devoir vous faire connaître quelle a été là pensée qui « a dirigé le Cabinet dans une résolution que quelques € personnes ont voulu, très à tort, représenter comme un « revirement de politique parlementaire.
é Dès l'époque du vote de la loi pour l'abolition du
entre le Miiiiâtère « et une fraction de la droite nne divergence qui s'est s renouvelée ensuite au sujet de la liberté commerciale € et d'autres questions égatement importantes* Le Minis- € tère ne pouvait ignorer que cette fraction de la droite, « tout en votant pour lui assez habituellement^ lui était t fort tiostile, soit dans les journaux , soit autrement, en « dehors de la Chambre. La discussion de la loi actuelle n a fait ressortir d'une manière plus évidente encore celte « divergence. Dès lors il convenait au Ministère que les f positions fussent plus tranchées ; et dans sa réponse à M un passage du discours de M. Ménabrea j qui semblait « donner à entendre que la fraction, dont il fait partie^ f attendait quelques concessions plus étendues que celtes f contenues dans la loi en discussion, M» de Cavour a « dû déclarer que le Gouvernement ne s'associait point c aux opinions émises par Thonorable membre , et qn'à M ces conditions il préférait se priver de son appui et de < celui des membres qui volent avec lui.
« Le jour précédent, un député du centre gauche, € M- RaUazzi , tout en refusant son adhésion au projet ï du Ministère , avait cependant donné des éloges a la f marche politique qu'il s'était tracée , et avait déclaré « que dans la nouvelle session, qui va s'ouvrir, il le set couderait de son appui. Le Ministère, que j'ai Thonnenr f de présider, n'a jamais modifié sa politique; elle a été, f elle est aujourd'hui , et elle continuera à être telle € qu'elle a été annoncée dans le programme que j'ai puii blié à mon entrée aux affaires. J'ai eu occasion dans le a cours de cette discussion de le déclarer hautement, en f faisant un appel aux sentiments de conciliation des dic vers partis j et à conseiller l'oubli d'un passé malheu- I reux , dans lequel chacun avait à regretter quelque « faute, et non sans reconnaître que dans Tapplication i de ces principes politiques il y a telles circonstances
foi
c dans lesquelles il devient nécessaire de se montrer plus
c lai^e, et d'autres dans lesquelles ce moyen n'est pas
f possible. Hais ces principes ne doivent^ ne peuvent point
€ être un obstacle à ce que le Uinistère accepte l'adhé-
c sion qui lui serait offerte par un parti qui jusqu'ici
€ n'aurait pas voté avec lui. En accueillant donc au nom
€ du Gouvernement l'appui que par l'organe d'un de ses
c membres les plus influents, le centre gauche venait lui
< offrir y le comte de Cavour n'a fait aucun pas dont on t doive inférer une variation quelconque dans la politique € du Ministère; il n'a fait qu'accueillir une adhésion qu'il € n'aurait pu repousser sans agir contrairement aux règles c les plus élémentaires de la tactique de tous les Parlec ments.
c Après ces explications, je n'ai pas besoin de vous dire^
€ M. le chevalier, que cet incident, qui a malheureuse-
<r ment donné lieu à l'échange de paroles peut-être un
€ peu trop vives, n'apportera absolument aucun change-
< ment à la politique que nous avons suivie jusqu'à pré- € sent. S'il est regrettable sous le rapport que je viens « d'indiquer, il aura eu le résultat indubitablement avance tageux pour la marche franche et sincère des discus- « sions à venir, d'avoir rendu les positions réciproques « plus nettes, et d'avoir mieux défini dans la droite celle a d'une fraction de ce côté de la Chambre^ dont l'opposi- « tioii au Ministère est un fait, tandis que son vote ne lui « était point positivement refusé.
« Je résume ces explications en faisant mieux ressortir
« encore ce qu'elles indiquent, c'est-à-dire que ce n'est
« point le Ministère qui est allé vers le centre gauche,
« mais que c'est celui-ci qui s'est rapproché du Ministère,
« parce qu'il a jugé que la politique, qu'il suit invariable-
:« ment, est telle qu'il peut y donner tout à fait son adhé-
« sion, ou l'approuver du moins relativement. Je dois ajou-
f ter que les motifs qui ont déterminé le Ministère ne
< doivent pas être recherchés uniquement dans la discus- 4 sion dont je viens de faire Thistorique. Pour toute perf sonne impartiale qui observe les choses d'ici même, il € est notoire que derrière les membres de la fraction de
^ la Chambre,, auxquels j'ai fait allusion, il existe un parti M qui se donne un très-grand mouvement pour discréditer
< le Ministère , et particulièrement un de ses membres, f contre lequel on invente les plus absurds griefs, afin de f le remplacer par une administration dont les membres « sont indiqués , et d'amener ainsi la dissolution de la c Chambre, et les conséquences qui s'en suivraient induf bitableroent. >
Toutes les pièces relatives à l'acte important qui signala la session parlementaire de 1851 sont maintenant sous les yeux du lecteur. Il est temps de pouvoir complètement et exactement prononcer un arrêt. C'est sur M. de Cavour que pèse la responsabilité du conmibio. Il en est lui seul justiciable devant son pays et devant l'histoire. Ses collègues au Ministère se sont résignés au fait accompli ; il ne peut leur en revenir qu'une faible part de la louange ou du blâme. M; de Cavour seul a tout préparé, tout fait. C'est d'ailleurs sur lui que s'est portée l'opposition la plus vive de ceux qui étaient opposés à l'alliance avec le centre gauche; et si, parmi quelques personnes, il acquit un peu plus de popularité, il pei^dit de sa réputation aux yeux d'autres personnes non moins, remarquables , et il fut censé avoir répudié ses antécédents. S'il y a eu quelque honneur à faire ce qui a été fait, il est juste qu'il revienne à celui qui en a eu toute la peine.
' Or, il nous semble qu'il n'y a pas à hésiter sur le jugement à porter à l'égard de la conduite de M. de Cavour en 1852. On peut bien assurément blâmer quelque impru-
I3ft
dence de détail, on peut regretter quelques signes de mauvaise humeur envers d'anciens amis, sa manière brusque de se séparer de la droite ; mais on retrouve dans l'ensemble de sa conduite, dans l'intégralité du fait, cette sagesse prévoyante, ce bon sens hardi, ce coup d'œil pénétrant, qui doivent distinguer les actes d'un homme d'État. Il se peut qu'on doive le blâmer de n'avoir pas fait à ses collègues la confiance de ses desseins; mais on ne doit pas oublier, en même temps, que dans le Cabinet il était seul, ou presque seul de son opinion. Confier son dessein à ses collègues, ce n'était pas moins que de faire manquer l'entreprise; jamais MM. d'Azeglio etGalvagno n'auraient consenti à en venir à un accord avec le tiers-parti , qui les avait obligés deux fois à dissoudre la Chambre. C'était assez de demander à leur patriotisme et à leur situation spéciale de se résigner à cette alliance. Vouloir exiger davantage , c'aurait été vouloir l'impossible , c'aurait été s'exposer à provoquer des dissensions fâcheuses dans un moment si difficile. M. de Cavour, qui ne pouvait pas espérer que ses collègues prissent l'initiative, pouvait compter avec, raison sur leur abnégation personnelle pour le service du pays. Quant à sa séparation de la droite, elle était une conséquence de l'état des choses. L'alliance formée avec M. Rattazzi ne pouvait à moins que produire immédiatement la séparation de M. de Revel du parti ministériel. La droite n était pas alors en état de comprendre que le tiers-parti , une fois rallié au Ministère, cessait par là-raéme d'être l'ancien parti de l'opposition , et que c'était le temps de l'appeler sous le drapeau du Gouvernement. Elle voyait au contraire, dans l'accord de ce parti avec le Ministère, les symptômes d'une nouvelle politique, de la politique exaltée de 184-8. Elle n'avait vu, du reste, aucune preuve de changement dans ces hommes qu'on appelait à grossir la majorité ministérielle. Elle voyait même, dans l'opposition qu'ils faisaient à la loi sur la presse, une raison de ne point croire à leur conversion. Or, en politique, la défiance n'est pas un
I5« défaut aussi grand qu'il l'est dans la vie ordinaire; elle est, au contraire, souvent un acte de sagesse et même un devoir.
L'abandon de la droite a donc été un résultat nécessaire de la situation telle qu'elle se trouvait , telle que nous l'avons dessinée après l'alliance de M. de Cavour avec le tiersparti. Ce qu'on doit regretter, c'est que le ministre des finances ait mis de l'amerlume à la provoquer au lieu de la laisser sortir d'elle-même de Tétat des choses. Ses amis sincères voudraient que dans cette affaire il eût agi avec plus de convenance. Sous ce point de vue, la droite Ta emporté sur lui; il est impossible de ne pas en convenir. Si elle n'a pas été assez clairvoyante pour bien juger des circonstances d'alors, qui, d'ailleurs, étaient très compliquées, elle ne s'est pas pour cela retirée de la lutte sans honneur. Bien que très vivement piquée du dédaigneux abandon qu'on faisait de son appui, elle a noblement supporté cet affront; et, au lieu de se servir dès-lors de sa force contre le Ministère , elle eut le courage très patriotique et très honorable de promettre généreusement de l'appuyer toutes les fois qu'il se trouverait dans les mêmes conditions dans lesquelles par le .passé sa conscience lui avait fait un devoir de l'appuyer. Elle vit dans le Gouvernement non un parti, mais la nation; et, malgré le mépris qu'on fit de son appui, elle jugea que devant ce tribunal sacré, tout sacrifice d'amour propre, toute abnégation personnelle, était loin d'être jamais de trop.
La séparation de M. de Cavour d'avec la droite, qui avait commencé à l'occasion de la loi pour l'abolition du for ecclésiastique , et qui devînt complète en 1852, a été jugée d'une manière très-sévère. On l'a représentée comme un revirement complet de sa politique précédente. Il nous semble qu'elle mérite un tout autre jugement. Et d'abord, à toute époque, se proposer un système exclusif et invariable, se donner un programme de conduite dont on ne s'écartera point, n'a jamais été, dit M. de Barante, le fait d'un homme sensé, pas même d'un homme d'État pouvant avoir une plus
large unité; il peut être semblable à lui-même dans des situations différentes. Un homme d'Étal doit se conduire comme le médecin, qui change les remèdes à chaque changement de Tinfirmité de son malade» ou, pour nous ser\ir de la "comparaison de M. d'Azeglio, comme le pilote qui dirige son vaisseau dans un sens quand les ondes sont tranquilles, et dans un autre si elles sont orageuses. Il y a des jours où la tactique de Fabius Maximus sauve une république; il y en a d'autres où elle la perdrait et où se fait sentir le besoin de la tactique de Scipion. C'est dans ces jours difficiles qu'on peut donner la preuve si on est digne ou non de tenir le gouvernail de l'État. Cet art de savoir apprécier avec une justesse surprenante les circonstances du moment et Tétai des esprits, ce fut un des grands mérites de Siéyès. C*est ce qui fil aussi la réputation si bien acquise de sir Robert Peet, que M. Guizot appelait récemment *c l'homme du fait et du moment, î> On se figure généralement que le mérite d'un homme politique doive consister surtout dans robstination à suivre son système, et Ton est tenté de lui appliquer l'éloge que fait Horace de son iustum ac imiacem propositi virum. Il n'y a rien de plus faux que cette idée. LMiisloire nous montre une infinité d'exemples d'entreprises perdues par T aveugle et funeste obstination d'un homme d'État, tandis que beaucoup de ces entreprises ont heureusement réussi, parce que ceux qui les dirigèrent surent céder à propos.
Cela étant j il est aisé de laver M* de Cavour du reproche qu'on lui a fait de s'être renié lui-même en se détachant de la droite et en s'alliant avec d'anciens adversaires. 11 est des penseurs absolus, des hommes entêtés, qui ne veulent voir qu'une route à suivre, qui ne peuvent pas comprendre qu'on doive» quand les temps deviennent différents, adopter des opinions différentes, ni que des circonstanceSj des épreuves, des réflexions nouvelles puissent changer nos idées, et qui,; enfin, condamnent tous les changements d'opinion et de
système ; ce qui est comme dire qu'on ne doit pas écrire, plaider, enseigner, prêcher ; car tout cela est inulile, s'il est vrai que Thomme ne doive pas quelquefois changer d'opinion el céder à la persuasion. Eh! bien, en accordant tout cela à ces hommes ^ ils ne peuvent pas encore dire que M. de Cavour se soit renié lui-même. Nous disons même qu'il a été conËtant dans ses vues, par cela seul qu'il a changé; parce que changer quand les temps changent, ce n'est pas être homme léger, mais bien homme constant. Non, M. de Cavour ne s'est point détourné de la route qu'il avait entrepris en 1848. 11 n'a fait que marcher plus vite lorsque ses amis ont cru qu'il fallait aller plus lentement. Il ne lui a pas suffi d'avoir vaincu, il a voulu profiter de la victoire. Il a tout à fait compris le conseil que l'histoire d'Angleterre donne aux hommes d'État et que Napoléon ÏII donne comme conclusion de ses fragments historiques sur 1688 et 1830: « Marchez à la tête des idées de votre siècle, ces idées vous suivent et vous soutiennent; marchez à leur suite, elles vous entraînent; marchez contre elles, elles vous renversent, i^
En effets en s' alliant avec une partie plus progressiste du Parlement, au lieu de la laisser comme un embarras au Gouvernementj M. de Cavour prit de l'ascendant sur elle et put la diriger dans un sens plus conservateur el plus gouvernemental. En raillant le parti conserv^ateur au parti pro-* gressiste, il enleva a l'un le moyen de tendre à la réaction ^ à l'autre, celui de se constituer en un élément factieux, et il assura ainsi l'avenir du Gouvernement représentatif en Piémont. C'est dans l'union de ces deux influences, qui s*est déjà formée dans quelques-uns des États de rEurope, qu'un célèbre écrivain anglais (17) retrouvait naguère l'indice d'un grand progrès dans Fart de la politique; cet art qui consiste à conserver et à progresser : conserver tout ce qui est bon et à propos, progresser en tout ce qu'il est bon et à propos de changerais). C'est précisément par l'équilibre qu'on est par-
venu , après plusieurs siècles de luttes , à établir entre ces deux forces, que la plus grande nation chrétienne du monde, l'Angleterre , a vu monter si haut sa gloire et sa félicité ; qu'elle est sortie des convulsions qu'enfante nécessairement l'établissement d'une nouvelle forme de Gouvernement, et qu'elle jouit à présent largement des avantages d'une œuvre dirigée avec persévérance et avec sagesse . Cette crise, que la France n'a jamais été en état de surmonter, le Piémont a eu, comme jadis la Belgique, le bonheur de la surmonter sans aucune secousse, presque au début du développement de ses libertés constitutionnelles. Elle le doit à la sagesse politique et à la noble impulsion de M. le comte de Cavour. C'est de lui que date en Piémont le vrai fonctionnement du Gouvernement représentatif, et que se sont nettement des^ sinés dans le Parlement les partis politiques.
Comme il arrive dans tous les événements qui entraînent à leur suite une certaine révolution dans les affaires publics et dans les intérêts particuliers, la formation par M. de Cavour du parti libéral-conservateur causa à son début quelques légers troubles dans la marche du Gouvernement. Mais nous allons voir comment cet acte est sorti, en quelque sorte , retrempé des épreuves par lesquelles il a passé, et comment, après une série de péripéties diverses qui semblaient devoir aboutir au triomphe d'un système opposé, c'a été en définitive la politique habile et nationale du président du Conseil actuel qui a triomphé.