‹ Une page d'histoire du gouvernement représentatif en PiémontChapitre 6 sur 8 · SI · texte numérisé non relu

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procurions l'aisance et les richesses au prix de son indépendance et de son honneur. Il me semble iravoîrj peutêtre d'une façon un peu prolixe, suffisamment répondu au désir de rhonorable préopinant. Ainsi ^ pour résumer en une formule la polilique du Ministère, je dirai encore: Le Statutj ni plus ni moins; ni à droite ni à gauche; indépendance toujours! ^

Deux jours après, le 5 avril, M. d'Azeglio écrivait au représentant du Cabinet sarde à Paris dans les termes suivants :

€ Vous avez suivi avec un juste intérêt le débat de la « grave discussion qui s'agite au Sénat du royaume sur

* les fortifications de Casai. Vous aurez remarqué les dis- (f cours qui ont été prononcés sous le rapport financier, « stratégique, ou sous celui de Topportunité. J'ai cru dei voir prendre la parole pour considérer la question sous « le point de vue de la bonne foi , et rappeler au Sénat ^ la communication que je lui avais faite au moment oii « des complications générales paraissaient se préparer en i Europe, afin d'obtenir son assentiment à remploi des a moyens nécessaires pour nous mettre à Tabri du dan- « ger, alors que nos voisins prenaient eux-mêmes de sem- « blablfes précautions,

« Cette discussion est plus importante encore pour le tf but non avoué qui Ta soulevée, que par les difl'ércntes « considérations d'intérêt public sur lesquelles elle s'ap- «r puie; car il en est résulté d'une manière évidente le s désir d'attaquer dans cette question Texistence même du « Ministère, en mettant à profit la position toujours si « défavorable d'une administration qui n'a pas craint de rtf se vouer aux injustes attaques auxquelles donne si aisé- « ment prise le seul moyen de rétablir Féquilibre dans les

* dépenses et les revenus de TEtat, je veux dire la pro- « position d'impôts lourds, il est vrai, mais nécessaires,

« Interpellé dans la seconde séance par M. le comte

« Gallina, qui m'a demandé quelle était la politique du « Cabinet, je n'ai pas hésité à déclarer, quoique je ne « fusse pas préparé à répondre à une semblable question, « que notre politique est toujours celle qui a été inau- « gurée à Tavénement du Ministère que j'ai l'honneur de « présider, c'est-à-dire une politique de justice, d'honneur « et sagement libérale. J'ai répété les assurances de prince cipes de modération et de conciliation que j'ai donné « toutes les fois que , soit à la tribune , soit dans des « communications diplomatiques , j'ai été dans le cas de « m'expliquer sur ce point important.

« J'ai saisi avec empressement cette occasion pour con- « stater une vérité que nos adversaires ont cherché bien « souvent à contredire : c'est que tous les membres qui « composent le Cabinet du Roi agissent avec un parfait « accord et avec un entier dévouement pour l'honneur « et dans l'intérêt du pays. J'ai voulu en même temps « revenir sur l'accusation injuste et gratuite qui nous a « été faite lors de la discussion de la loi sur la presse, « qui a marqué la fin de la dernière session : c'est-à-dire « que nous avons tendu la main au centre gauche en a acceptant la séparation de la droite. Par quelques mots « j'ai expliqué l'aptitude du Ministère, et j'ai cherché à « faire sentir, que si le centre gauche s'est décidé à nous « prêter son appui, c'est moins pour une adhésion entière « à nos principes peut-être, que pour prévenir la possi- « bilitè d'une administration qu'il redouterait davantage. « Il m'a paru que ces paroles et ces assurances avaient (( produit un bon effet sur les membres de l'Assemblée, « qui ont rendu justice aux sentiments que je manifestais « et aux expressions de franchise dont je me suis servi (( pour tracer une fois de plus la ligne de conduite poli- (( tique, dont nous sommes fermement résolus à ne jamais « nous écarter.

(( Je vous prie, M. le chevalier, de ne perdre aucune

€ occasion de vous exprinifir dans ce même sens , et de « faire ressortir surtout les efforts d'un parti qui cherche (f à nous représenter^ comme ayant des tendances vers la ti gauche , afin de jeter la défiance sur une politique à tf laquelle il peut se faire de celle manière ropposilion « la plus profitable à l'accomplissement d'une pensée, der- K ri ère laquelle se cache, sans que Ton s*en rende compte « peut-être, le projet de porter atteinte à nos institutions, ï> Le jour même où M. d'Azcglio écrivit cette lettre, M. le comte Gallina attaqua de nouveau le Ministère* « Je crois, dit-ilj m'être assez clairement expliqué , et j'aurais même des raisons pour croire de T avoir fait trop clai rement j parce que tous n'accueillirent pas de même les allusions que je fis aux principales causes de modification dans la politique ministérielle. Ce sont ces circonstances et la subséquente modification qui éveillèrenl des doutes et des craintes, et qu'alors qu'on entendit le Ministère poser en question de confiance une chose aussi peu importante que celle des fortifications de Casai et le déclarer à la Commission centrale du Sénat, on jugea convenable d'avoir de plus amples renseignements à cet égard. Je faisais donc allusion à cette apparence de scission, de modification, que l'illustre président du Conseil m'a expliquée avec une similitude, qui a bien sa valeur, mais qui toutefois ne me satisfait pas complètement. La dynamique du Ministère, messieurs, est chose toute nouvelle pour nous. Dans les gouvernements constitutionnels la dynamique ministérielle doit êlre toute à droite ou à gauche, c'est-à-dîre que comme dans tout Parlement il y a des opinions plus prononcées dans un sens ou dans l'autre, c'est l'un des deux partis exclusivement que doit représenter le Ministère. Le président du Conseil a fait observer que si on le poussait trop à droite il s'inclinait vers la gauche, et que si on le tirait trop à gauche il se raidissait vers la droite. Au fait ce mouvement d'oscillation j qui peut être quotidien » n'est pas très-facile à exécuter» Les

partis, dans un Parlement, dans une ChamLrej ne sauront jamais à quoi s*en tenir. Ce sera le période de 24 heures qui devra déterminer des hommes poliUques à incliner d*im côté ou de Taulre, pour le même mouvement après le tour de rhorloge. Habitué que je suis à une marche plus simple^ moins expéditive, mais plus constante, j'aurais espéré que ces explications eussent été plus explicites. Puisqu'on veut savoir mon opinion, je dois la dire: ces explications à ma demande n'ont rien expliqué. ï^

M. d'Azeglio répondit sans délai aux interpellations de M- Gallina : (^ Lorsqu*avant-hier, interpelle par Thonorable comte Gallina j je pris la parole, je n'étais nullement préparé; par conséquent, je n*ai pu mettre dans mon discours toute la clarté qne j'aurais désiré. D'autre part , comme rhonorable préopinanl nous assure que j'ai été sufïîsamment clair, je tacherai de Fêtre encore plus et parfaite ment aujourd'huij afin que jamais on n'ait plus de reproches à me faire à ce sujet. Avant qu'il eût posé la question dans les termes qu'il a employés, j'avais dt^i considéré la question que nous traitons non-seulement sous le point de vue constitutionnel, mais encore autant sous le technique et financier que politique. Les explications que demande aujourd'hui l'honorahle préopinant ont trait à ce que j'avais dit l'autre jour, et il paraît répéter ce qu'on répète relativement à la politique ministérielle même hors du Parlement et hors des frontières. Il faisait allusion à ce qu'il appelé la dynamique du Ministère. Mais, ou il ne m'a pas compris, ou je n'ai su moi-même pleinement expliquer ma pensée. Je n'ai pas voulu faire des ministres des acrobates ou des gymnastes ^ mais j'ai dit que le Ministère avait, pour ainsi dire, en certaines circonstances, suivi les lois de la dynamique. Je crois que cette proposition peut se sou tenir ^ parce que les grandes lois de la création, les lois qui règlent l'univers matériel comme l'univers moral sont tellement simples, tellement élémentaires, qu'on peut les appliquer aux faits moraux comme

aux faits matériels. Quoicitril en soit, laissant à part la dynamique, je dois examiner la manière avec laquelle Thonorable préopinant a parlé de la politique du Ministère.

fi II Ta dépeinte comme une politique éphémère, qui peut varier de 24 en 24 heures* Tout en reconnaissant Ja parfaite courtoisie avec laquelle il s'est exprimé, je dois faire appel à la conscience du Sénat et à celle de la nation de cette accusation pour nous si grave. Le Ministère j et moimême qui ai rhonneur de le présider , nous prions donc qu'on nous pcrmellej mieux encore, qu'on nous reconnaisse le droit de donner les explications les plus complètes, les plus explicites que je pourrai en ce moment, tant au nom de mes collègues qu'en mon nom. 11 serait douloureux pour moi qu'à mon âge, après avoir fait tout ce que mon intelligence et mes forces me permettent de faire pour mon pays, je dusse, presqu*au bout de ma carricrCj finir avec le titre vulgaire de girouette. (On rit)

« J'ai pu remarquer un fait singulier. C'est celui que, d'après le discours de l'honorable préopinant comme d'après certains bruits répandus dans le public, il paraîtrait que le Ministère est soupçonné de s'être jeté à gauche, ou, suivant l'expression de certaines personnes^ dans le parti révolutionnaire. Ce n'est pas que je croie qu'un parti révolutionnaire exisLe dans le Parlement, mais pour taire antithèse et me servir de la phrase de mes accusateurs je dois aussi m'expliquer en ce sens. Un autre fait vraiment singulier, c'est qu'il y a peu d'anoées, dans le sein et hors du Parlement, dans les journaux et dans le public^ le Ministère fut accusé de tourner à la réaction. J'ai dit : faits singuliers, et je me suis peut-être trompé, car tes hommes qui ont eu une idée fixe, simple, droite, pendant toute leur vie, et qui ne se sont pas laissés transporter par l'excès et la violence de la passion ni d'un côté, ni de l'autre, ont toujours été alternativement appelés révolutionnaires ou réactionnaires, suivant les temps et les passions des partis. Pour parvenir à éclaircir

ce phénomène politique, il faut que le Sénat ait Tindulgence et la patience d'écouter mes explications. Je suis en ce moment devant des juges qui doivent apprécier la constance de mes opinions et celle de .mes collègues. C'est pourquoi je parlerai peut-être plus longuement qu'à l'ordinaire, et si je parle clair, j'espère qu'on voudra me le pardonner, car c'est pour défendre le Ministère d'accusations qu'il ne croit pas avoir méritées. Il me faut commencer par une courte narration des actes du Ministère dès son origine, pour en venir ensuite à ceux d'aujourd'hui. Lorsque fut formé le Ministère et que j'eus l'honneur d'être appelé à le présider, le Sénat doit se souvenir quelle était la situation non-seulement du Piémont, mais de l'Europe entière. Quel principe était resté debout? quelle confiance entière? quel pouvoir inviolable? En Europe comme en Piémont, tout était sombre dans l'avenir : chaque pays avait chez lui la révolution en fait ou en germe, et, quoiqu'en Piémont ce germe ne se fût pas matériellement développé", les cœurs et les esprits couvaient des soupçons et des haines. Le pays ondulait tellement au milieu de cette tempête des partis, qu'on ne savait trop quel en serait le résultat final. Quand je parvins au Ministère, le pays était occupé par des troupes étrangères jusqu'à la Sesia ; à Gênes le parti républicain était en pleine révolution. Le premier acte du Ministère que je présidais , quelques jours après ces faits , fut la prise de Gênes ; peu après , le traité de paix avec l'Autriche fut signé. Messieurs , si au lieu de parler au Sénat je parlais devant un congrès de tous les princes et de tous les hommes d'État de l'Europe , je leur dirais comme quoi, avec mes antécédents, signer un traité de paix avec l'Autriche c'était de l'abnégation, et Jes princes et les hommes d'État m'auraient loué de ce que j'aurais dit en leur présence , parce qu'ils n'aiment pas la lâcheté. (Bravo!) Les premiers actes du Ministère ne furent donc certainement pas des actes révolutionnaires, ni acte révolutionnaire non plus fut la prise de Gênes accomplie par mon

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ami le général Lamarmora* Peu après la Chambre fut dissoute. Je n'entrerai pas dans les détails parce qu'ils sont à la connaissance de lous, et q\ie je ne veux pas trop prolonger mon discours. Il me suffît d'établir et de rappeler que le Ministère posa les bases du repos et de la tranquil* lité future; parce qu'il était convaincu que la principale force et le meilleur moyen pour un Gouvernement c'est la confiance. Oin^ son premier soin fut de semer la confiance dans les esprits bouleversés par les parlis et par les passions. Souvenez-vous j messieurs, (quelle était en ce moment la position de la Couronne et du principe monarchique en Piémont. Non, il ne sortira pas de mes lèvres un seul de ces dég:oûlants vocables qu'on appliquait alors à celui qui est maintenant l'objet de Tamour et de l'estime de ses sujets et du respect de toute l'Europe ; mais tous doivent se le rappeler, La confiance se renouvela; le parti oionarcbiqiîe, ridée monarchique reprit le dessus. Les partis constitutionnels se réconcilièrent. Si cette œuvre n'est pas exclusivement due au Ministère, je puis cependant certifier au Sénat que ce fut sa principale soUicitude, et qu'on lui accordera bien aussi une petite part dans le résultat. Avec la confiance revenue j avec la puissance du principe^ monarchico-constitulionnel rétabli, se passèrent les deux années de 1830 et 4851, pendant lesquels le parti que j'appellerai du mouvement, confiant dans le Gouvernement et dans la Couronne, ne poussait pas à des nouveautés. Le partie que j'appellerai de la réaction , avait devant lui le spectre de 1852, et se taisait. Survinrent les événements du 2 décembre. En Europe, le parti de la réaction a cru que le président de la République française ne s'était assumé cette immense responsabilité que pour favoriser partout la réaction» La réaction s'apercevra si elle a bien ju^é. En attendant, tout le monde sait quels efforts elle a fait pour triompher dans toute TEurope; quels ont été ses aUaques contre tous les gouvernements constitutionnels et contre tout système li-

béral. Le devoir du Ministère était alors de défendre la Constitution contre le parti réactionnaire ; son devoir d'aujourd'hui est de la défendre contre le parti opposé, car le Ministère, je le répète, n'est ni réactionnaire, ni révolutionnaire ; il tient tête au danger là où il l'aperçoit.

« Je viens maintenant au fait dont l'honorable préopinant faisait mention. Dans la discussion de la loi sur la presse, plusieurs orateurs exprimèrent le désir de porter quelques modifications dans les lois organiques, ce qui n'était pas dans les idées du Ministère. D'autres orateurs le soutinrent dans celte intention. Cet appui n'ayant pas été le résultat d'un pacte, ou de négociations entamées, n'étant pas intervenues ni demandes d'une part, ni concessions de l'autre, le Ministère ne crut pas devoir le refuser. C'est ainsi que se conduirait tout Ministère , en suivant l'exemple de tous les pays d'Europe dans lesquels, lorsque l'assaut est ouvertement donné aux institutions libres, les demi-teintes, les nuances du parti constitutionnel se confondent pour le repousser. Et cependant, ce seul fait que je ne puis mieux expliquer, quoique je me sois efforcé de parler clairement, ce seul fait, dis-je, cet accueil d'un secours qui ne fut ni marchandé ni négocié, a été jugé suffisant pour faire passer le Ministère et ces messieurs {se tournant vers les ministres) pour autant de révolutionnaires, (if^7an7e) Messieurs, je ne dirai pas quels titres nous avons chacun, mes collègues et moi, pour ne pas être appelés révolutionnaires ; tout le monde les sait et les connaît. Commençant par celui qui est à ma droite (indiquant M. Farini) , je dirai qu'il était au Quirinal et non sur la place publique en un certain jour que nous nous rappelons bien tous. Je dirai que M. Lamarmora, par un hardi coup de main , écrasa à Gênes le parti révolutionnaire et nous sauva de la guerre civile. Je dirai que M. de Cavour a été souvent sifflé par les galeries, et même lorsqu'il s'agissait du traité de paix avec l'Autriche ; je l'ai entendu de mes oreilles. Enfin, on voudra bien me permettre aussi d'ajouter

i»9 quelques mots à mon égard. Je reconnais parfaitement ce qu'il y a d'étrange dans la position d'un homme qui ait à parler de lui en présence d'une assemblée si respectable; mais je vous prie de considérer qu'il faut bien que je réponde et que je rappelle mes antécédents, pour que tout le monde sache bien que je ne change pas. Avant-hier, si je ne me trompe, l'honorable comte Gallina me rappelait que j'avais écrit une lettre à mes électeurs, où je blâmais le parti auquel appartenaient quelques-uns de ces hommes qui, à la Chambre des députés, nous ont donné leur appui. C'est vrai, je m'en souviens, et je m'en souvenais même sans que l'honorable sénateur Gallina eût eu besoin de me le rappeler. Mais je le prierais à mon tour de se souvenir que, si j'écrivis ma lettre aux électeurs de Strambino , j'écrivis aussi les Ultimi casi a Romagna (sensation) ; que ces Casi di Romagna je les écrivis parce que je voyais la révolution s'avancer, parce que je croyais alors, comme je crois à présent et je croirai toujours, que les réformes opportunes et sages, des lois bonnes et libérales, sont le vrai paratonnerre des révolutions. Voilà pourquoi j'écrivis les Casi di Romagna, J'écrivis ensuite la lettre à mes électeurs, parce que, en autre époque, le parti appelé de la démocratie suivait une ligne politique que je croyais fatale à mon pays et que je crois que ce parti a fait du mal à notre pays et à d'autres nos voisins. Après ces écrits, que le Sénat me permette de lui rappeler que, dans des temps ou il n'était pas sans danger de combattre ce qu'on appelait le parti démocratique, ou démagogique, ou républicain (le mot ne fait rien à l'affaire, parce qu'on comprend de quel parti je- veux parler), je ne me suis pas retiré. Car si dans ce parti il y avait des hommes honorables et bien nés, il y en avait beaucoup qui n'étaient ni l'un ni l'autre et qui étaient tout disposés à faire main basse sur les honnêtes gens. Pour combattre ce parti, je fus poursuivi par des sbires et j'ai été obligé de prendre la fuite; en d'autres lieux, c'étaient les poignards qui me menaçaient; et alors je com-

battais ce parti révolutionnaire qui était à mes yeux un vrai danger pour la patrie. Ce danger je m'étonne vraiment que beaucoup ne le voient qu'aujourd'hui. Moi, au contraire, je ne le vois pas aujourd'hui; au contraire j'en vois un autre, et c'est celui de la réaction. Le Ministère doit combattre ce danger tant que la Couronne lui accorde sa confiance. Que le Sénat ne veuille pourtant pas croire que j'aie la pensée que ce soit dans le sein du Parlement ou même du pays qui existent ces menaces de réaction ou de révolution. Je dis seulement qu'il y a de temps en temps dans la société humaine un courant d'opinion, un vent impétueux qui, pour ainsi dire, pousse en un sens particulier. Or, le vent qui souffle à présent et qui peut faire sombrer le navire n'est certes pas le vent de la révolution, mais celui de la réaction. Je ne sais si cette fois j'aurai réussi à obtenir de l'honorable préopinant une parole de louange pour ma clarté, mais je puis dire d'avoir fait tout mon possible pour la gagner. "Maintenant que j'ai parlé des choses passées, il me reste encore quelques mots à ajouter sur la politique actuelle du Ministère.

« Le Ministère donc, comme j'avais l'honneur de dire, n'ayant pactisé avec aucun parti, n'a pas été obligé de modifier sa politique, et au fait il ne l'a pas modifiée. Il resta tel qu'il a toujours été , comme j'ai eu l'honneur de l'affirmer avant-hier. Quant à l'autre question plus importante qui suivit et qui se lie avec celle de Casai, c'est-à-dire avec l'armée et les finances, les deux ministres que cela regarde étant présents, je n'oserai pas certainement la discuter. Je dirai seulement que, quand nous parlons d'indépendance et quand nous parlons de la défendre , il faut se garder de croire ou de supposer que nous croyons à un danger immédiat. Nous connaissons trop bien la loyauté des hommes d'État et des souverains qui gouvernent l'Europe , et avec lesquels nos relations sont parfaites, pour que nous puissions supposer qu'il existe chez eux même la pensée de recourir à quelque violence contre nous, et de commettre, on pourrait

i6t dire, presqu'un assassinat politique. Le Ministère n'a pas cette crainte ; mais si les États ne devaient penser à leur défense qu'alors qu'une armée menace la frontière, ou qu'il y eût un homme d'État, un Gouvernement ou un souverain en qui on ne dût pas se fier, il n'y aurait pas, l'occasion arrivée, défense possible. L'individu suspend ses armes à un clou lorsqu'il est en paix, mais en cinq minutes il s'en revêt; pour une nation qui veut avoir prêtes, en temps de guerre, une armée entière, infanterie, cavalerie, artillerie, il faut du temps. Qui n'y pense pas à l'avance, qui néfilip^e de se prémunir , peut s'en repentir; mais trop tard. C'est pourquoi, si nous ne doutons pas de la bonne foi et de la loyauté des gouvernements voisins, comme des autres gouvernements d'Europe, qui certainement n'ont aucun doute sur les sentiments que nous éprouvons à leur endroit, nous devons cependant songer que les hommes sont mortels , et les ministres plus que tout autre, puisque tous les jours ils sont à l'agonie {on rit), que les événements chanjient, et que, par conséquent, les hommes qui gouvernent un Élat, s'ils sont prudents, doivent penser à tous les événements possibles, et ne pas laisser un côté sans défense, quoiqu'un autre soit défendu, parce que ce serait comme si on se couvrait d'une armure qui ne recouvrit que la moitié du corps. C'est en ce sens que nous comprenons le soin de l'indépendance nationale ; et que nous sommes d'avis que les fortificalions sont nécessaires pour la défendre. Mais, en même temps, nous savons (et qui ne le sait?) quelle est l'importance de l'économie, et même dans l'armée nous chercherons à en faire de notables. Mais si l'opinion du Sénat, du Parlement et du pays était, au contraire, qu'il faille suivre une politique qui favorisât la bourse et les intérêts des citoyens au détriment de la sûreté militaire de l'État, le Ministère ne pourrait accueillir cette politique ni s'y conformer. S'il devait se retirer devant des hommes qui eussent cette opinion et qui la portassent dans le gouvernement, le Ministère rentrerait dans la

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vie privée avec la conscience d'avoir fait tout son possible

pour l'avantage de la Nation et de la Couronne. Il aurait tenu ainsi son serment de remplir son devoir envers le Roi et la Pairie j dont les intérêts sont inséparables. »

Ce langage franc et loyal satisfit tout le monde et même M, Gallinaj an moins en apparence. Il déclara, en effet, accepter les explications du président du Conseil. Il se montra satisfait surtout de celles où celui-ci protestait de vouloir suivre toujours la ligne politique qu'il s'était depuis si longtemps tracée. Dans cette même séance le scrutin donna 36 voix seulement au Ministère et 32 contraires. Trois jours après cette votation M. d'Azeglio s'exprimait ainsi dans une lettre confidentielle adressée à M. de Collegno:

« La conduite entière du Ministère, les actes principaux de son administration, sont des témoignages assez irréfragables des efforts qu'il a fait pour rétablir et fortifier dans notre pajs les principes de la vraie monarchie constitutîonnelle. J*ai pensé qu'il suffirait de les rappeler et de citer les titres que mes collègues et moi même, je puis bien le dire sans trop d'orgueil , avons acquis , nous l'espérons, à reslime des amis de ces principes^ pour repousser T injuste accusation à laquelle on voudrait donner quelque poids. La prompte et énergique répression de l'insurrection de Gênes, la signature de la paix avec TAutriche, pour laquelle j*ai fait taire un sentiment qui avait animé ma vie entière, la dissolution de la Chambre en 1849, les efforts constants et heureusement si elïicaces du Cabinet pour assurer le triomphe monarchique, le retour de Tunion entre ses défenseurs, et avant tout pour fortifier ce respect et cette vénération pour notre jeune et loyal Souverain, qu'on avait cherché à détruire, comme un premier pas vers de coupables desseins, el en dernier lieu encore, la loi répressive de la presse; ces faits, dis-je, étaient autant de preuves incontestables, autant de gages donnés par le Ministère à

« la cause de la monarchie et des vrais principes sur Jes* « quels doivent être fondés des États constitutionnels,

€ J'espère n'avoir laissé subsister dans aucun esprit éclairé f la pensée qu'un Cabinet qui a donné ces gages de son *r dévouement à ces principes, puisse être accusé de vouloir « adopter des principes différents en s'alliantà une opinion f qu'il a si constamment combattue, dans un moment « surtout où les tendances générales lui sont si opposées « ailleurs. Je vous ai déjà expliqué comment^ à Toccasion « de la loi sur la presse, c'est le centre gauche qui s'est « montré disposé à venir à nous pour prévenir peut-être € une éventualité qu*il redouterait au-dessus de tout, et « comment le Ministère, sans manquer aux régies les plus *( simples de la tactique parlementaire, ne pourrait refuser « une adhésion, quelles qu'en soient les véritables causes « ou les chances de stabilité, qui tende à lui assurer la ff majorité, cette première condition des Gouvernements « représentatifs* Bien que les discours que j'ai prononcés ff au Sénat renferment Texpression des principes qui n'ont « cessé de diriger le Ministère et qui lui serviront de régie « invariable à l'avenir, J'ai cru devoir vons donner ces f nouvelles explications, en vons engageant à vous expliquer < dans ce sens toutes les fois que vous en aurez Toccasion. »

Tandis que M. d'Azeglio se trouvait au Sénat dans la nécessité de se défendre des attaques de M. Gallina, M, de Gavourj à la Chambre des députés, avait â durer une vive opposition de la part des représentants de la Savoie, qui prétendaient lésés les intérêts de leurs provinces par le traité de commerce avec la France, que le Ministère venait de présenter. En lisant le discours qu'il y prononça le 9 avril, on peut se faire une idée de Tirritation qu'avait produit chez un grand nombre de personnes T alliance qu'il avait nouée avec le centre gauche. En parlant de divers journaux, qui ne mettaient pas de trêve à leurs attaques, M. de Cavour laissait tomber ces paroles : « De ce qui me regarde

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personnellement, je ne vous entretiendrais certainement pas. Je n'adresserai pas au Courrier des Alpes et à VÉcho du Mont-Blanc l'apostrophe célèbre que M. Guizot lançait à ses calomniateurs. Je me bornerai à leur dire qu'ils auront beau faire, ils n'obtiendront jamais de moi l'honneur d'une réponse. Et cependant, messieurs, je dois l'avouer, quoique habitué aux luttes de la presse, quoique accoutumé aux injures et aux calomnies, je n'ai pu me défendre d'un sentiment de vive douleur en lisant les injures et les calomnies que me prodigue avec tant d'acharnement le Courrier des Alpes, Et cela , non pas que les rédacteurs de ce journal aient eu le mérite d'inventer de nouvelles injures, de nouvelles calomnies; non qu'ils aient trouvé un venin plus subtil que celui que délayent chaque jour dans leur encrier les écrivains de la réaction, pour y tremper les traits qu'ils lancent contre moi; mais parce que parmi les personnes qui patronnent ce journal, qui le soudoyaient, il y en a avec lesquelles j'ai entretenu pendant longtemps des relations d'intime amitié, qui avaient eu assez d'occasion de me connaître pour qu'il me fût permis de croire que les calomnies qu'on m'adresse n'auraient jamais eu accès dans leur cœur; des personnes , enfin , que je pouvais, que je devais m'attendre de rencontrer un jour dans les rangs de mes adversaires politiques, mais que je ne croyais jamais voir rangées parmi mes ennemis personnels. C'est là ce qui m'afflige {avec force) ; mais je puis assurer la Chambre que cette cruelle déception n'a ni ébranlé mes convictions, ni affaibli mon courage. (Bravo!) Oui, messieurs, je sais que lorsqu'on entre dans la vie politique en des temps aussi difficiles, on doit s'attendre aux plus grandes déceptions. J'y .suis préparé. Dussé-je renoncer à tous mes amis d'enfance, dussé-je voir mes connaissances intimes transformées en ennemis acharnés, je ne faillirai pas à mon devoir; jamais je n'abandonnerai les principes de liberté auxquels j'ai voué ma carrière et auxquels j'ai été fidèle toute ma vie. (Vive approbation) »

Le traité de commerce avec la France, de même que ceux avec la Belgique et l'Angleterre, fut approuvé, malgré la vive opposition qu'il suscita, à une majorité considérable. Ledit traité, outre qu'il était une nouvelle application de la théorie du libre échange, avait pour but d'acquérir un nouvel allié au Piémont dans la personne du président de la République française, dont on avait déjà capté la faveur par la loi sur la presse. Le Ministère, fortement appuyé par la Chambre des représentants, soutenu par l'opinion publique, semblait consolidé tout à fait, lorsque, par suite de la mort de M. Pinelli, M. Rattazzi fut appelé à lui succéder sur le fauteuil présidentiel de la Chambre. Des conflits surgirent à ce propos au sein du Conseil des ministres. Ces conflits produisirent une crise ministérielle , dont le résultat final fut la démission de MM. de Cavour, Galvagno et Farini. Avant d'expliquer les diverses phases de cet événement^ nous croyons devoir ébaucher le portrait de M. Rattazzi. Il serait en efl'et impossible de se rendre compte des défiances que ce nom éveillait dans les rangs des conservateurs comme dans ceux de la diplomatie, si l'on ne connaissait sa conduite politique que dans sa qualité de chef du tiers-parti.

M. Rattazzi entra en 1848 dans la vie politique. Il jouissait alors d'une très-grande réputation, comme jurisconsulte et puissant orateur. Entièrement absorbé par l'étude et la pratique du barreau, il n'était que trop novice pour le maniement des affaires et les luttes de parti ; mais il avait l'âme brûlante d'amour pour la liberté et l'indépendance de rilalie. Il n'ambitionnait pas précisément la renommée d'homme politique éminent, ni un grand rôle dans la révolution qui s'ouvrait devant lui. Un autre motif le rendait ambitieux. C'était un vif sentiment de rivalité à rencontre de M. Pinelli, déjà son émule au barreau de Casai, et qui

allait aussi faire ses essais sur le terrain politique. M. Pinelli, de son côlé, était animé envers lui de sentiments pareils. On n'a qu'à suivre la marche des événements de 1848 à 1852 pour voir clairement se dessiner la trace de cette incessante rivalité personnelle, par laquelle, l'un est entraîné à attaquer ce que l'autre défend. Si M. Raltazzi penchera pour la Constituante italienne illimitée ^ M. Pinelli écrira sur son drapeau : Constituante limitée. Si M. Raltazzi arrivera au pouvoir, aussitôt M. Pinelli cherchera à le supplanter. Que M. Pinelli réussisse dans Faccomplissement de ses vœux, c'est M. Rattazzi qui, par une opposition . acharnée, le contraindra à résigner le pouvoir. Quand celui-ci descend, l'autre s'élève. Par la plus étrange combinaison de la destinée, aussitôt que M. Pinelli descendra du siège présidentiel au tombeau, M. Rattazzi, plein de vie, y montera. Loin de nous l'intention d'inférer par ces faits que ces deux hommes éminents du Parlement sarde n'aient eu pour règle de conduite qu'un mesquin sentiment d'amour propre. Mais on manquerait d'exactitude si l'on ne tenait compte aussi de ce singulier antagonisme.

Le premier acte politique, où M. Rattazzi se signala en 1848, fut une grande faute: une faute telle qui, comme l'écrivit M. Balbo, toutes les autres, et même celle qui fit repousser par le Gouvernement l'offre de l'envoyé autrichien, M. Schnitzer, d'évacuer la Lombardie jusqu'à l'Adige, ne fut que peu de chose. Vers la fin du mois de mai de cetteannée le Gouvernement provisoire de Milan ne pouvant déjà plus maîtriser les discordes de l'opinion, de la presse, des factions, des clubs, de la place publique, car, pour le malheur de l'Italie , nondum Victoria , iam discordia erat , il voulut essayer de transiger, en proposant, comme terme moyen, la fusion de la Lombardie avec les États sardes par le suffrage universel, mais avec celte condition: que nom, souvenirs, lois, le Statut lui-même de l'ancienne monarchie déjà rajeunie, rien autre que la Maison de Savoie, ne fût

maintenu, mais tout débattu, refait et sanctionné par une Assemblée Constituante piémontaise, et qu'en attendant on procédât à la création d'une Constituante particulière pour les provinces à annexer. C'est en ce sens que la Lombardie avait voté avec une immense majorité. M. Vincent Ricci ^ ministre de l'intérieur dans le premier Cabinet constitutionnel nommé par le roi Charles- Albert , sans s'apercevoir des dangers que renfermait en germe la proposition lombarde signifiée en ces termes, avait rédigé à la hâte un projet de loi en conséquence, et l'avait présenté à la Chambre vers la moitié de juin.

Une Commission fut élue et composée de MM. Rattazzi,Valerio, Buffa, Bixio, Ferraris, Stara et Paul Farina. Le parti démocratique se montra fort satisfait de ce projet de loi. Mais le parti modéré, qui avait M. Pinelli pour chef et qui formait alors la majorité, fut loin d'avoir la même opinion. Ce dernier parti était d'avis que , la Charte piémontaise ayant été réellement octroyée sans que les représentants de la nation eussent eu à la discuter et à l'approuver, les Lombards, pas autrement que les Parmesans et les Modénais, se trouvaient à cet égard en conditions parfaitement identiques avec celles des Piémontais. En outre^ une Constituante n'était en parole et en fait qu'un procédé éminemment révolutionnaire. Elle avait rendu craintifs la plupart des hommes sages et modérés du Piémont. Aussitôt en effet que M. Rattazzi, nommé rapporteur de la Commission, se déclara le champion de la proposition lombarde , le comte de Cavour l'attaqua vigoureusement dans le Risorgimento : « Malheur à nous , s'écriait-il, si l'Assemblée, presque souveraine pour la confection des nouvelles lois constitutionnelles, devait encore envahir les attributions du pouvoir exécutif et administratif. Soutenir possible l'existence simultanée d'un pouvoir indépendant et d'une Assemblée Constituante avec mandat illimité, c'est la preuve la plus irréfragable d'une profonde ignorance en politique et en histoire^ ou de la plus insigne

mauvaise foi. S'il pouvait jamais arriver qu'on courût le risque de voir violer ainsi le salutaire principe de la séparation des pouvoirs, nous n'hésiterions pas à déclarer que l'immense majorité des Piémontais et des Lombards ont bien une toute autre opinion. Ils désirent certainement voir fonder sur de solides bases de la plus large liberté une monarchie représentative fortement constituée, mais ils repoussent toute idée de gouvernement révolutionnaire parmi nous. Tous demandent bien et désirent une vraie Assemblée Constituante, mais personne n'est disposé à courber la tête sous le joug de fer d'une nouvelle Convention. » Organes de ces opinions, les députés Pinelli, Galvagno et Badariotti se rendirent chez le ministre Ricci pour l'engager à introduire des modifications dans ce projet de loi d'unii^n qui, n'ayant pas précisé le mandat de l'Assemblée Constituante, pouvait s'interpréter de manière à bouleverser tout l'édifice social en portant la perturbation dans l'action administrative du Gouvernement et dans le pouvoir exécutif lui-même. M. Ricci se rendit aussitôt à ces observations. Il communiqua par conséquent à la Commission un amendement rédigé dans les termes qu'il croyait plus convenables à satisfaire la Chambre. La discussion s'étant ouverte dans les bureaux, M. Rattazzi, d'accord avec la majorité de la Commission, se montra décidément contraire à cet amendement e} insta pour que le projet de loi fût maintenu tel qu'il avait été primitivement présenté à la Chambre par le ministre. C'est à cette occasion qu'il développa la spécieuse théorie qu'il s'agissait, non d'une loi, mais bien d'un traité politique, qui , du moment qu'il y était question de limites de territoire, devait être, suivant l'art. 5 du Statut, soumis à la délibération de la Chambre. Il en conclut que, dès qu'il s'agissait d'un traité, on n'avait qu'à l'accepter ou le rejeter purement et simplement ; et proposa que celui qui osât ainsi repousser l'union de la Lombardie et de la Vénétie donnât ouvertement son vote négatif. On aperçoit ici la subtilité du talent de

i69 M. Rattazzi, qui excelle dans les sophismes ingénieux. C'était en effet un sophisme que celui qu'il proposait. Les précédents de Parme, Modène, Plaisance, Guastalla et Reggio suffisaient à déposer contre sa thèse. Néanmoins il soutint sa théorie avec tant d'éloquence qu'il décida presque tous les commissaires à repousser absolument l'amendement Ricci, et, ajoutant la ruse à la subtilité, il essaya de le soustraire à la connaissance du Parlement , parce qu'il entrevoyait assez bien le péril auquel l'exposerait une discussion publique sur cet amendement. C'est pourquoi dans la séance du 27 juin, au lieu de lire un rapport sur la loi proposée avec ses amendements et ceux du Ministère, il tourna la difficulté en mettant sur le tapis une question incidente ; 'c'est-à-dire il proposa à la Chambre qu'on invitât le Ministère à lui communiquer tous les documents relatifs à la fusion avec la Lombardie. Son but était de faire connaître à la Chambre ce qu'on appelait le Protocole Lombard ; communication qui aurait alors préjugé la question en ce sens, qu'il ne s'agissait pas d'une loi à discuter ou à amender , roais d'un vrai traité à accepter ou à repousser. Mais M. Rattezzi n'avait pas songé que son émule, M. Pinelli^ lui aurait hardiment barré le chemin avec une adresse au moins égale à la sienne. En effet, à peine M. Rattazzi avait-il fini de formuler la proposition, que M. Pinelli se leva pour demander l'insertion de l'amendement Ricci dans le rapport de la Commission. Cette motion avait un double but. D'abord ce- ^ui de faire connaître, sur un incident d'importance secondaire, la force numérique des deux fractions de la Chambre ; ensuite celui de gagner du temps pour éventer la trame de la Commission, qui essayait de lier, par un précédent, la délibération de la Chambre sur la question principale. La Chambre accueillit favorablement la motion de M. Pinelli. Elle voulut avant tout avoir communication de l'amendement ministériel, qui avait pour effet de déclarer d'abord que la mission de l'Assemblée Constituante se bornerait à la for-

mation du nouveau Statut, qui serait la loi constitutive du royaume de la Haute-Italie; puis ensuite, et comme conséquence nécessaire, que cette Assemblée n'aurait pu s'immiscer dans les dispositions du pouvoir exécutif et administratif. La Commission ayant ensuite demandé communication officielle du protocole déjà imprimé et réimprimé, la Chambre en ordonna la publication suivant le Règlement , quoique la Commission le connût déjà officieusement. Ici nouvelle ruse de M. Rattazzi. Il demanda la division de la loi, c'est-à-dire de séparer la partie qui concernait l'acceptation du vote lombard de celle qui en réglait l'exécution. Il donna ainsi le temps de distribuer (26 juin 1848) une déclaration de MM. Durini, Slrigelli et Lissoni, délégués lombards , qui, craignant que les termes mesurés du protocole ùe laissassent trop de latitude à la Chambre, y déclaraient que l'acceptation des amendements ministériels aurait détourné les Lom' bards de l'union déjà votée. Ici il est nécessaire qu'on sache que la Commission, présidée par M. Rattazzi, s'était mise en relation directe avec les susdits délégués ; nous ne savons avec quelle légalité, à l'encontre du Statut et des usages de tous les États parlementaires. Ces messieurs étaient intervenus aux séances de la Commission sous l'égide même du marquis Laurent Pareto, ministre djes affaires étrangères, qui se plaçait vis-à-vis de ses collègues dans la même position que M. de Chateaubriand en 1824 vis-à-vis des siens dans le Ministère Villèle, lors de la loi sur la conversion de la rente, et que M. Dupont (de l'Eure) en 1831 dans le Cabinet Laffilte, lors de la réduction du droit de timbre. L'amendement Ricci ayant été discuté dans la Commission avec l'intervention des délégués lombards, ces derniers présentèrent un Mémorandum , dont la substance était que leur mandat se bornait à traiter des formes transitoires du gouvernement de la Lombardie entre l'acceptation de la fusion et la convocation du Parlement successif à la Constituante ; que les modifications du Ministère n'avaient nullement trait

i7l à cela, mais à la formule du vole d'union; que ces modifications, fussent-elles justes et opportunes, fussent-elles même conséquences logiques et rigoureuses de la formule explicite du vote des Lombards, ils n'avaient pas le mandat de les discuter, ni de les accepter, ni de les repousser. Ils disaient vrai, écrivait quelques jours après M. Pinelli. Ce n'était nullement leur consentement qu'on devait demander, puisque le peuple lombard s'était clairement expliqué par les inscriptions aux registres, et ni- le Parlement, ni le Gouvernement, n'avaient plus rien à voter. Le Gouvernement provisoire lombard n'avait réellement rien à faire dans cette occurrence, de sorte que, abstraction faite de l'inconstitutionnalité flagrante de ces longs pourparlers entre la Commission et les délégués lombards, c'était pour le moins un procédé peu convenable, qui ne pouvait que créer des obstacles à un assentiment illégal, inutile et inopportun.

Le lendemain de la publication du Mémorandum des délégués, M. Rattazzi lut à la Chambre le rapport qui concluait au rejet de l'amendement Ricci. A vrai dire, cet amendement était de tout côté vulnérable. Parlant des fonctions de l'Assemblée, il n'indiquait qu'une forme de discussion et non celles des bases d'une monarchie : en parlant de monarchie , il n'ajoutait pas constitutionnelle : de la dynastie de la Maison de Savoie pas un mot ! Après le rejet de cet amendement à l'instance de la Commission, on en repoussa également un autre du député Fraschini, qui aurait satisfait le parti modéré. Le projet de fusion se trouvait dangereusement aventuré, lorsque , dans la séance du 20 juin, le ministre Pareto vint proposer à la tribune un terme moyen accepté par la Commission^ qui, tout en limitant quelque peu et imparfaitement les pouvoirs de la Constituante, tout en ayant pour conséquence deux ou même trois gouvernements, qui, tôt ou tard , se seraient trouvés en conflit, fut cependant approuvé par 127 voix contre 7. La Chambre avait été d'opinion que le moindre péril était

après tout celui d'accepter, au lieu de repousser, la proposition de fusion.

Dans les séances successives la Chambre poursuivit la discussion des articles subséquents. Les graves difficultés qui semblaient aplanies par l'acceptation de l'amendement Pareto, surgirent malheureusement de nouveau dans le cours des débats. Il était fatal qu'une loi d'union dût développer les germes de la plus déplorable discorde. La lutte commença sur l'article 6, qui établissait une Consulte Lombarde avec les attributions du souverain jusqu'à la clôture de la Constituante. Il est clair que de cette façon l'union de la Lombardie avec le Piémont, au lieu d'être immédiate, devenait suspensive, elle existait de droit, mais non de fait. Le Gouvernement sarde ne pouvait évidemment accepter cet article. Aussi, à l'exception de M. Pareto, tous les ministres s'y opposèrent et, par la voix du garde-des-sceaux le comte Frédéric Sclopis, déclarèrent qu'ils étaient prêts à se retirer dans le cas où la Chambre l'eût approuvé. La lutte se soutint vivement pendant plusieurs heures, notamment entre M. Sclopis et M. Rattazzi. La discussion se prolongea jusqu'à minuit. Enfin, l'article, mis aux voix, passa à une faible majorité. La Commission n'éprouva pas la moindre répugnance à provoquer une crise ministérielle en un moment où la patrie était encore engagée dans une guerre si disproportionnée contre l'Autriche.

La part si active que soutint M. Rattazzi dans ce malheureux débat est toujours resté un des grands griefs que le parti modéré et constitutionnel du Piémont eut à lui reprocher. La cause appuyée par lui ayant été celle des démocrates les plus ardents et des adversaires les plus déclarés de la monarchie de Savoie, c'est ce qui le fit soupçonner d'avoir avec eux les opinions communes. Or, en temps de révolution, le soupçon est comme le fait avéré aux yeux des partis, qui jugent plus souvent sur la première impression qu'avec la froide justice. Le tort réel de M. Rattazzi, après

celui de n'avoir pas approfondi toutes les conséquences qu'en ces temps de passions brûlantes entraînait la nomination d'une Constituante, fut un tort inhérent à sa position spéciale. Nourri tout entier des subtilités du barreau, il ne fit pas distinction entre la discussion d'une opinion politique et la plaidoirie d'une cause judiciaire. Il ne comprit pas que si la finasserie et le sophisme peuvent être de mise devant un tribunal, ces moyens ne sont qu'une faute devant un Parlement, surtout quand leur réussite peut nuire aux intérêts d'une nation. L'homme de loi éclipsa ce jour-là l'homme politique.

Quelques jours se passèrent avant que du théâtre de la guerre le roi pût pourvoir à la formation d'un nouveau Ministère. Enfin, après une pénible attente, il fut constitué et composé de M. Casati, président du Conseil, et de MM. Pareto, Ricci, Gioia, Rattazzi, Durini, Plezza, Lisio et Collegno. M. Rattazzi eut le portefeuille de l'instruction publique. Le Ministère ainsi formé n'eut qu'une existence de ixeuf jours. Il se retira forcément, après l'armistice de Milan, devant une combinaison plus homogène et qui dût éveiller plus de confiance au sein de la nation.

Le 19 août fut constitué le nouveau Conseil qui succédait à celui de M. Casati. M. Alfieri de Sostegno en eut la présidence. Il eut pour collègues MM. Perrone (qui remplaça, deux mois après, M. Alfieri), Dabormida, Revel, Pinelli, Buoncompagni , Merlo et Santa-Rosa. Nous retrouvons encore ici M. Rattazzi dans l'opposition démocratique, c'est-à-dire de la gauche parlementaire. Dans le court espace de temps qu'il avait passé au Ministère il avait accepté la médiation de l'Angleterre et de la France pour arranger les affaires entre le Piémont et l'Autriche. Le Ministère qui lui succédait ne pouvait faire à moins que de poursuivre ces négociations, autant par procédé de loyauté, que par usage de diplomatie. Sorti du pouvoir, M. Rattazzi ne tint pas compte de la position difficile créée par lui-même et

léguée à ses successeurs. Dans l'orageuse séance du 21 octobre, qui dura toute la nuit, il osa proposer un ordre du jour imposant au Ministère l'obligation de fixer un terme péremptoire de dix jours à la France et à l'Angleterre et de se déclarer après ce terme libre de tout engagement de médiation. L'ordre du jour fut repoussé.. Cet échec ne le découragea nullement et , de concert avec M. Gioberti, président de la Chambre, il parvint quelque temps après, dans les premiers jours de décembre, à renverser le Ministère Perrone.

La charge de recomposer une nouvelle administration fut offerte et confiée à divers personnages politiques, qui tous déclinèrent le périlleux honneur, ou qui, après maints essais et pourparlers renoncèrent à toute tentative ultérieure. Le roi Charles-Albert manda près de lui, l'un après l'autre, le comte Moffa de Lisio, le marquis Vincent Ricci, le chevalier Maxime d'Azeglio et le chevalier Pierre Gioia. Les trois premiers , voyant toutes les difficultés qui s'opposaient à l'accomplissement du mandat que voulait leur confier le Roi , et convaincus de l'inanité de tous leurs efforts, n'entamèrent aucune négociation. M. Gioia s'occupa activement à former un Ministère de conciliation , dont un des principaux personnages devait être M. Gioberti. Mais l'illustre auteur du Primato, depuis son alliance avec la gauche, étant devenu antipathique aux conservateurs libéraux, aucun d'eux ne voulut siéger avec lui dans le Conseil. Un Ministère de gauche pure était donc le seul évidemment possible. Le roi, quoiqu'il fût choqué de la popularité de M. Gioberti, se vit forcé de recourir à lui. Celui-ci, ayant accepté la charge, vit échouer en ses mains toute probabilité d'entente avec les conservateurs libéraux. Contraint par les circonstances, il finit pour choisir dans le parti démocratique ses collègues; ce furent MM. Rattazzi, Buffa, Sineo, Tecchio et Cadorna. Ce Ministère, suivant l'exigence de l'époque, s'intitula le Ministère démocratique. Le programme du président du

in

Conseil du 16 décembre 1848 vint heureusement rassurer la nation. Par cet acte on eut la certitude que les principes de progrès s'allieraient aux principes d'ordre et de conservation.

Dans Tadministration du 16 décembre M. Ratlazzi eut le portefeuille de garde-des-sceaux. Ses débuts dans cette charge délicate furent assez malheureux. Nous faisons allusion à la circulaire qu'il adressa aux évêqucs du royaume en date du 25 décembre (91), Nous ne croyons pas qu'il y ait d*exemple> dans les circulaires des minisires des gouvernements même absolus, du ton que M. Raltaz^i crut devoir tenir pour engager les évêques de s'abstenir, dans leurs écrits et leurs lettres pastorales, de toute expression qui pût s'interpréter défavorablement au détriment des personnages revêtus de caractère politique. On peut affirmer que de ce jour date la mauvaise humeur du clergé envers les institutions libérales. A part quelques exceptions ^ les évêques des États sardes avaient accueilli avec satisfaction l'octroi des réformes et du Statut. Presque tous avaient fait des vœux pour le triomphe de l'indépendance italienne* Ils méritaient ^ sous tous les rapports, d'être traités avec égard et même avec courtoisie. La circulaire du 25 décembre détruisit leur pleine confiance dans le nouvel ordre de choses légitimement établi par le roi. Ils répondirent avec autant d'assurance que de fermeté aux ordres provoquants du garde-des-sceaux. C'est pourquoi M. Gioberti, dans le but de calmer les esprits inquiets du clergé, se décida à retirer les sceaux à M. Rattazzi et à lui confier le Ministère de l'intérieur. On se calma; mais on n'oublia pas.

Peu de jours avant cet échange de portefeuilles le Parlement fut dissous. MM, J.-B. Michelini et É!ie Bensa ayant présenté deux projets de loi, l'un pour introduire le principe d'élection dans la nomination des syndics^ l'autre pour élargir la base de l'élection politique et la rendre plus efficace, M. Sineo, alors encore ministre de T intérieur, ne

tarda pas de s'apercevoir que l'adoption de ces deux projets mettait fin à l'autocratie ministérielle. Il fit, par conséquent, dissoudre la Chambre au milieu de la discussion. On convoqua les collèges électoraux pour la moitié de janvier 1849. M. Gioberti, qui ne se trouvait que depuis peu de mois en Piémont, d'où il avait été exilé en 1833, connaissant trèspeu les hommes nouveaux, autorisa ses collègues, qui par eux-mêmes n'auraient pu obtenir de grands résultats^, à sè prévaloir de l'influence de son propre nom dans la lutte électorale. Cette seule autorisation suffit pour donner l'entrée à la Chambre élective à une foule d'inconnus. Des hommes tels que MM. Pansoia, Bargnani, Tecchio, furent préférés à MM. de Cavour, Perrone et Balbo. Le parti modéré y fut tellement affaibli que toute opposition aurait été en pure perte. La gauche, au contraire, tellement renforcée, que l'esprit positivement révolutionnaire y devint prépondérant. A ceux qui auraient reproché une pareille victoire à M. Gioberti, il aurait pu répondre comme M. de Lamartine, s'excusant de ses relations avec Blanqui : « J'ai conspiré avec Blanqui comme le paratonnerre avec la foudre ! » Mais on avait bien riposté à celui-ci que c'était au moins étrange un Gouvernement où l'on prenait pour collègue le paratonnerre. C'est ce qu'on ne tarda pas à apercevoir. M. Gioberti fit en vain tous ses efforts afin de placer le pays dans une position plus forte et plus honorable. Il expédia un ambassadeur au souverain pontife, retiré à Gaëte, pour lui offrir l'appui du gouvernement sarde et prévenir ainsi une intervention étrangère ; il négocia à Naples pour attirer le roi Ferdinand dans la ligue italienne ; il négocia avec le gouvernement provisoire de Sicile; il négocia avec la Hongrie pour combiner une opération militaire et politique contre la Croatie, de telle manière que la flotille sarde, alors mouillée à Ancône, devînt l'anneau de jonction entre Ancône, Venise et Fiume, et se fussent établies ainsi en Italie et en Hongrie des bases simultanées d'opération des deux armées

alliées contre TAutriche. Le revirement politique et inopiné de la majorité de ses collègues du Ministère vint éventer tous ces beaux projets. Dans son programme du 46 décembre 4848, qui avait été approuvé par le Cabinet tout entier, M. Gioberti avait posé le principe d'intervention des gouvernements italiens dans les autres États d'Italie. 11 avait élevé à Tétat de droit, et de devoir, la nécessité nationale de pourvoir à Farrangement de toute affaire italienne par l'œuvre des gouvernements indigènes et non des étrangers. C'est précisément cette même politique que M. de Cavour sut si bien développer huit ans après au Congrès de Paris; car on peut dire de la politique de M. Gioberti ce que lord Castlreagh disait de celle de Pitt, qu'elle triompha sur sa tombe. M. Rattazzi s'était déclaré solidaire de cette politique du moment qu'il n^avait pas cru devoir se retirer en suite du programme du 46 décembre. L'occasion de l'appliquer survint en février 4849, lors des troubles démagogiques de Livourne et de Florence. M. Gioberti proposa, par conséquent, l'expédition d'une armée piémontaise en Toscane. Le président du Conseil vit repousser son projet par ses collègues, qui le laissèrent se débattre seul avec un prince qui se défiait de lui et avec une Chambre hostile à toute restauration de princes italiens quels qu'ils fussent. C'est dans cet abandon de M. Gioberti, dont M. Rattazzi fut le principal instigateur, que demeure sa grande faute de 4849. La malheureuse seconde campagne ne fut que la conséquence nécessaire de ce faux pas à jamais déplorable. La vraie défaite de Novare, qui fit déchoir le Piémont du rang où il était placé, eut lieu le jour où M. Gioberti fut abandonné par le Cabinet qu'il présidait. Cet homme qui jusqu'à ce jour là, soit dans l'opposition, soit au Gouvernement, avait toujours paru audessous de lui, s'éleva tout à coup et devint digne tout à fait de la considération qu'il s'était acquise par ses écrits. Le projet de l'expédition de Toscane, qu'il avait conçu, était un coup de génie capable de changer tout à fait les condi-

tions du Piémont vis-à-vis de rAutriohe et de procurer un immense avantage à la cause nationale. Les préparatifs de la guerre, selon la juste remarque de M. Massari, auraient été faits avec plus de lenteur, par conséquent auraient été plus efiQcaces ; on n'aurait pas ouvert les hostilités au mois de mars, mais plus tard ; par conséquent avec plus de probabilité d'un heureux succès. D'autre part, les puissances médiatrices auraient trouvé dans Faccomplissement de cette intervention de nouveaux et puissants arguments pour soutenir la cause du Piémont et forcer l'Autriche à abandonner ses prétentions. Après l'intervention en Toscane, la défaite de Novare n'était plus possible. L'Italie échappait à ce désastre. Le flot montant de la réaction s'arrêtait à michemin. L'invasion autrichienne en Toscane ne pouvait plus avoir lieu. Qu'on ajoute les bonnes dispositions de la France et de la Grande Bretagne. Le ministre plénipotentiaire de cette dernière puissance surtout, après en avoir référé à son Gouvernement , qui avait répondu favorablement , poussait vivement à l'entreprise, promettant tout appui pour en aider l'exécution et en tirer tous les efifets qu'on s'en promettait.

C'est le revers de la médaille que nous présente la victoire de M. Rattazzi sur son collègue. Aussitôt après la retraite de M. Gioberti les fonds publics baissèrent. L'œuvre de la médiation fut enrayée; la France et l'Angleterre changèrent leur amitié en hostilité assez apparente. L'armée perdit de nouveau la confiance qui paraissait renaître; on l'écrivit formellement du camp. Da tout cela on pouvait aisément conclure que, si auparavant il y avait des difficultés pour faire cette guerre, il allait désormais être impossible de trouver moyen d'en sortir avec succès. C'est en vain que, pour rassurer la nation et pour donner un gage de sagesse et de prudence aux puissances étrangères , le roi Charles- Albert appela au Ministère le marquis Victor CoUi de Felizzano, vaillant soldat des temps de l'empire. Ce ministre.

\oyant les choses de plus en plus désespérées et le peu d'effet de ses conseils, se retira au bout de peu de semaines.

Après la chute de M. Gioberti la guerre devint inévitable; le Ministère démocratique, par conséquent, ne s'occupa plus que d'en hâter le jour. En cela, du reste, il ne faisait que flatter l'amour propre du roi, qui brûlait d'impatience d'ouvrir le combat et se trouvait tout joyeux d'être débarrassé de la tutelle de l'homme qui , disait-il , voulait faire le Richelieu et gouverner à sa place , et dont il avait éventé , de propos délibéré, le projet d'expédition en Toscane, parce que ce projet allait retarder le moment que son âme chevaleresque désirait avec toute l'ardeur d'un chevalier du moyenâge. La guerre, outre qu'elle était inévitable, devenait la seule ancre de salut qui restât au Piémont, tombé dans cet abîme de maux. Le Guichardin , maître consommé en fait de politique, alaissé écrit que a pour délibérer si l'on doit se jeter dans une entreprise afin de combattre un grave danger, on ne doit pas considérer quel est le plus grand mal qu'on souffrirait en s'y opposant et perdant, ou celui qu'on souffrirait si on ne s'y opposât pas ; mais on doit considérer quel est le plus certain ; et lorsqu'on voit qu'en ne s'y opposant pas un grand mal s'en suivra certainement, tandis qu'en s'y opposant on peut l'éviter, et que, tout en ne se sauvant pas, on s'expose à plus de mal que si l'on ne s'y était pas opposé, en ce cas on doit s'y opposer, et vouloir plutôt courir le risque du plus grand mal avec espoir de salut qu'attendre le moindre mal sans aucun espoir d'y échapper. »

C'est pour conjurer les désordres qu'aurait occasionné une liberté excessive pendant la guerre que M. Rattazzi présenta à la Chambre, dans la séance du 8 mars 1849, un projet de loi dont le but était de demander que , pendant tout le cours de la guerre, on suspendît : i^ h liberté de la parole ; 2^ le droit d'association ; 3° la liberté personnelle; àP le droit à l'hospitalité. Tout le monde reconnaissait, dans le but qu'on se proposait, la convenance et la

nécessité de ces mesures presque dictatoriales en temps de guerre; mais ce but était bien dépassé dans le projet de M. Rattazzi, tel qu'il était conçu. Sous prétexte de sauvegarder les intérêts du pays , il ne forgeait ni plus ni moins qu'une arme toute puissante entre les mains du Ministère pour maîtriser l'opposition , c'est-à-dire l'immense majorité de la population des États sardes. L'effet produit par cette proposition fut des plus déplorables. Elle n'était rien moins qu'une seconde édition revue et augmentée de la circulaire du 25 décembre, dirigée non pliis seulement contre une notable fraction de régnicoles , mais contre tous les citoyens. « Ce n'est ni un système de prudente prévoyance, écriait en ces jours le journal de M. de Cavour {Risorgimento, 13 mars 4849), ni un système de rigoureuse pénalité; ce que le ministre prétend n'est que la libre faculté de commander parmi nous comme commande à Saint-Pétersbourg l'empereur Nicolas. » Cette loi votée à la Chambre le 20 mars avec 77 voix contre 38 , n'eut pas le temps d'arriver en délibération au Sénat, car le 23 eut heu la bataille de Novare.

Ce projet de loi est une nouvelle preuve des métamorphoses des oppositions qui arrivent au pouvoir. L'auteur de ce projet était celui-là même qui, peu de mois auparavant, des bancs de la gauche, se déchaînait contre le plus modéré des projets de loi de sûreté publique de M. Pinelli, et faisait les hauts cris sur la liberté violée, sur la constitution foulée aux pieds. Ainsi, l'opposition de 1742, qui renversa de son siège le cabinet de Robert Walpole, suivit au pouvoir tout ce qu'elle avait combattu et termina tout ce qu'elle avait blâmé. Ainsi, le général Sébastiani, qui avait combattu le projet de loi électoral proposé par M. Martignac, jusqu'à provoquer la chute de ce ministre, devenu ministre luimême sous le Gouvernement de juillet, appuya et défendit la même loi avec une chaleur singulière et par des nombreux arguments. Ce volte-face des oppositions nous ramène à ce que rapporte Machiavel dans ses Discotcrs sur les Décades de

Ttte^itve. Après 4494, dit-il, les autorités de Florence ayant ^^ chassées de la ville, et n'ayant plus de gouvernement résilier, remplacé qu'il était par une certaine licence toute i' ambitions individuelles , la chose publique dégénérait de inal en pis. Un certain nombre d'hommes du peuple voyant cette ruine de la République, n'en reconnaissant pas d'autre caase que l'ambition de divers citoyens puissants qui excitaient les désordres pour établir un gouvernement à leur gré et ravir eux-mêmes la liberté ; ces hommes occupaient les tribunes et les places publiques, attaquant une foule de citoyens , en menaçant , si jamais ils arrivaient au pouvoir, qu'ils dévoileraient leurs intrigues et les châtieraient. Il arrivait souvent qu'un d'entre eux arrivait au pouvoir suprême, mais, à peine installé, et voyant les choses de plus près , il se rendait bien compte de l'origine des désordres^ des dangers qui menaçaient et de la difficulté d'y remédier. Il voyait alors que la faute était celle de l'époque et non celle des hommes , et modifiait aussitôt sa manière de sentir et d'agir , parce que la connaissance des détails rectifiait l'idée trompeuse qu'il avait conçue en ne considérant que les généralités, de sorte que ceux qui l'avaient entendu parler quand il était simple citoyen et qui le voyaient si tranquille depuis qu'il était au pouvoir, croyaient que cela vînt, non pas par une plus exacte connaissance des choses, mais parce qu'il était circonvenu et corrompu par les grands. Or , comme cela arrivait naturellement à beaucoup de citoyens, il en naquit, conclut le Machiavel, un proverbe qui disait : Ils ont deux âmes, l'une pour la place, Vautre pour le palais. C'est pourquoi le Guichardin , dans ses réflexions sur ces revirements rapportés par Machiavel, s'exprimait ainsi: « L'expérience détrompe souvent les hommes des illusions qu'ils se font avant de mettre le doigt sur la plaie ; car il n'est nullement extraordinaire que celui qui ne connaît pas les détails des choses change de manière de voir lorsqu'il les connaît à fond. En voilà bien l'exemple chez les Floren*

tins, qui, ne pouvant avoir sar la place la connaissance et l'intuition qu'ils acquéraient au palais, prenaient facilement le faux pour le vrai. > C'est sous ce point de vue qu'il est quelquefois désirable, et même nécessaire dans les gouvernements parlementaires qu'un président du Conseil appelle au pouvoir les chefs d'opposition les plus à craindre; et c'est ce qu'un grand homme politique du siècle dernier , l'éloquent Mirabeau, développait parfaitement dans la séance de l'Assemblée du 14 octobre 1790, lorsqu'il disait que, dans certains cas, il pourrait être utile de choisir les ministres parmi les Jacobins, c car des Jacobins ministres ne seraient pas des ministres jacobins. > Revenons à M. Rattazzi.

Quatre jours avant que le ministre de l'intérieur présentât au Parlement le projet de loi sur la sûreté de l'État en temps de guerre, il vint annoncer à la Chambre que l'armistice avec l'Autriche avait été rompu, et que la campagne serait ouverte au 20 mars. Cette résolution avait été prise dans le Conseil des ministres le 8 du même mois. On sait que trois jours suffirent pour faire évanouir tout espoir du triomphe de la cause de l'indépendance italienne. La campagne de 1815 de l'empereur Napoléon ne s'était pas autrement passée. Le 14 juin il annonçait à ses soldats que c'était l'anniversaire de Marengo et de Friedland, que l'heure était sonnée où il fallait vaincre ou périr. Le 18 juin sa fortune allait s'éclipser à jamais sur le funeste champ de bataille de Waterloo. L'armée piémontaise eut aussi, en 1849, son Grouchy, comme l'armée impériale en 1815; nous ne disons pas son Bourmont, car rien jusqu'ici n'est venu le justifier. On a voulu faire peser la responsabilité du succès malheureux de cette campagne sur le Ministère Rattazzi. Nous avons dit plus haut ce que nous en pensons. Nous le répétons ici, et nous ajoutons qu'il n'y a rien de plus injuste que d'accuser un gouvernement ou un général (22) du triste résultat d'une bataille, tant les incidents ordinaires et extraordinaires peuvent tromper en un instant les prévisions conçues même par le

génie le pins puissant. Napoléon lui-même, lorsqu'arriva rheure de ses infortunes, ne put se soustraire à la catastrophe de Leipsick. Et cependant , jamais il n'avait déployé tant de génie militaire que dans cette immortelle campagne de Saxe, vraie campagne de géants. Si un homme comme lui perdit en 1815 son trône et sa liberté dans une lutte de quatre jours, pourquoi rechercher les causes du malheureux résultat de la bataille de Novare dans des trahisons de généraux, dans rimprévoyance des gouvernants? Il est désolant de le constater, mais c'est un fait, que lorsqu'un grand malheur frappe les peuples, ils se refusent à en voir les causes naturelles , parce qu'ils craignent la tache d'imprévoyance et ils préfèrent s'en prendre à des causes mystérieuses et tout à fait en dehors de la réalité. La France se conduisit ainsi en 1815, quand Napoléon débarqua de l'île d'Elbe et s'achemina vers Paris. On vit alors ceux qui, quelques jours auparavant, étaient convaincus de l'existence d'un vaste complot, d'une trahison organisée de longue main, signaler dans les progrès inattendus de Bonaparte la confirmation de leur idée préconçue, de telle manière qu'ils ne pouvaient même supporter la contradiction , et ils s'en prenaient à tout le monde et à tout : au Moniteur qui donnait de mauvaises nouvelles, au télégraphe qui était d'origine révolutionnaire et qui trahissait. Aveuglement étrange des peuples qui paraissent ignorer qu'il n'y a que les morts qui ne reviennent jamais, mais que les erreurs reviennent toujours; et que, pour éviter leur retour dans l'avenir, il faut avant tout ne point déguiser celles du passé.

M. Rattazzi , ainsi que ses collègues au Ministère , donna ses démissions sous le poids du désastre de Novare. Personne, assurément, ne descendit du pouvoir accablé de tant de reproches amers de la part de son pays. Comme après la chute de M. Gioberti , il était resté la plus remarquable individualité du' Cabinet; c'est sur lui que l'on rejeta principalement toute la responsabilité des tristes événements de

ces malheureux jours. On alla jusqu'à la calomaie, el celui dont Charles-Albert , dans des papiers confidentiels , disait que « c'était le ministre qui l'avait servi avec plus de zèle et d'affection, » passa pour avoir joué sa couronne de propos délibéré et avec préméditation. Nous n'avons pas caché les fautes de M. Rattazzi , et surtout la plus capitale , celle de l'abandon de Gioberti. Mais nous ne saurions nous faire l'écho des opinions passionnées et de l'injustice des hommes. Il n'y a personne qui puisse affirmer de ne s'être pas trompé en quelque chose dans les orageuses années, de 4848 et 4849. Ceux-là seuls n'ont pas commis de fautes qui , comme ceux auxquels le poète Déranger se comparait, adressent sur la grève leurs vœux au Ciel pour les nautoniers qui bravent les tempêtes, en regrettant de ne savoir tenir ni la barre, ni la rame. Ce qu'on peut dire sur le compte de M. Rattazzi, c'est qu'il est peut-être l'homme qui se trompa davantage et dont les erreurs eurent malheureusement les conséquences les plus graves. Tous les défauts , du reste , selon la remarque de l'auteur du TéUmaque^ paraissent croître dans ces hautes places, où les moindres choses ont de grandes conséquences, et où les plus légères fautes ont de violents contre-coups. M. Rattazzi porte une lourde responsabilité devant l'histoire, qui est impassible comme le jugement dernier de Michelange. Mais les contemporains ne sauraient être trop sévères. Nous ne disons pas qu'ils devraient suivre l'exemple de ces anciens Romains , qui , ayant reçu la nouvelle que Varon avait causé par sa témérité la déroute de Cannes, au lieu de le punir l'honorèrent, parce que le désastre fut la suite d'une erreur et non pas d'une trahison ; et ne pouvant le remercier du gain d'une bataille, le remercièrent de ce que, en revenant à Rome, il n'avait pas désespéré du salut de la patrie. Mais on ne devrait, non plus, suivre l'exemple des Carthaginois, qui crucifiaient les capitaines auxquels la victoire ne souriait pas.

La conduite politique de M. Rattazzi après les événements

i8K de mars 1849 est connue de nos lecteurs. Nous ajouterons, pour le peindre complètement, que, soit comme ministre, soit comme député, il se signala surtout par des qualités oratoires. Non pas qu'il soit l'homme aux hautes pensées , aux brillantes images, aux rapprochements historiques ; il n'est pas, en un mot, orateur antique, robuste et érudit; mais, par contre, il est un très-habile avocat parlementaire, qui louvoyé toujours dans le positif en pilote expérimenté, qui connaît bien les parages où il se trouve , et qui , s'il s'égare quelquefois , s'égare plutôt par artifice que par erreur. Sa parole est aussi rapide que spontanée, fluide, incisive, hardie et pénétrante. Contrairement à l'habitude d'autres orateurs, il ne prend jamais de notes. La mémoire le sert merveilleusement lorsqu'il expose la série des arguments qu'il a à combattre. Surpris par la politique lorsqu'il feuilletait encore règlements et procès , il sut tirer parti de son esprit fin et subtil pour plaider des causes parlementaires et traiter la politique comme on pratique le barreau. Il transporta, hélas! bien malheureusement , dans cette nouvelle carrière , l'emploi des subtilités et des sophismes qui lui étaient familiers dans ses causes d'avocat ; de telle manière , que le journal de M. de Gavour l'appelait, en 1848 « l'incarnation du sophisrtie. » Nous ne donnerons qu'un exemple de cette irrésistible tendance, qui est chez lui une seconde nature. On discutait à la Chambre la loi qu'il avait proposée pour obvier aux excès de la liberté pendant la guerre. Quelques députés ayant fait observer combien d'abus pouvait produire la loi proposée, M. Rattazzi répondit, dans la séance du 14 mars : « Si nous sommes capables d'abuser, nous n'avons pas besoin de lois ; nous avons la force , et nous pouvons abuser dès à présent. » Comme s'il n'y avait pas de différence entre l'abus qui est défendu et l'abus qu'une loi permet explicitement. Enfin, idée et style, tout chez M. Rattazzi sent le barreau. Personne, du reste, n'a plus que lui la facilité du développement des matières en discussion. Sous ce rapport,

il ne tarda pas à se poser comme la première capacité du Parlement piémontais. Ses remarquables qualités d'orateur le rendent encore aujourd'hui le membre du Cabinet qui soit mieux écouté après M. de Cavour. Sa parole, vive et coulante, vibrante et aiguë, émeut et intéresse toujours; c'est pourquoi on le regarde généralement comme l'orateur ministériel.

Le précédents politiques de M. Rattazzi en 1848 et 1849, que nous avons exposés jusqu'ici, expliquent les nombreuses oppositions que sa nomination à la présidence de la Chambre dut soulever. On ne peut nier d'un côté que cette candidature ne fût intempestive : même le journal VOpinione le laissait entrevoir. D'autre coté une raison toute particulière favorisait cette candidature. Après l'élection de M. Rattazzi à la vice-présidence, après le notable contingent de voix qu'il portait au Ministère, c'aurait été une injure ou un manque d'égard envers lui s'il eût été laissé à l'écart. On a bien le droit de compter sur le patriotisme d'un homme, mais ce droit implique le devoir de n'en point blesser la susceptibilité.

Ce fut l'onze mai que la Chambre procéda à la votation. Au premier tour de scrutin M. Rattazzi réunit 56 voix : M. Doncompagni, appuyé par les députés qui ne voyaient pas la fusion de très bon œil, parce que le Ministère s'était séparé de la droite, en eut 25 ; M. Tecchio de la gauche, 22 ; M. Revel de la droite, 20. Au second tour MM. Rattazzi et Tecchio eurent à peu près le même nombre de voix que la première fois : une partie de la droite vota pour M. Doncompagni. Enfin au troisième scrutin M. Rattazzi eut le dessus avec 74 voix contre 52 données à son principal compétiteur ; car les deux tiers environ de la gauche portèrent leurs voix sur leur ancien partisan. On procédait déjà au scrutin pour la nomination du vice-président, lorsque les

ministres d'Azeglio et Galvagno vinrent prendre leur place ; ce qui aux yeux du public fut pris comme un indice certain de leur refus de concourir à l'élection présidentielle , patronnée par leur collègue le comte de Cavour.

Goiitre tous les usages constitutionnels et par suite de la situation anormale du Cabinet, dont les membres étaient d'opinions différentes, la nomination de la présidence de la Chambre n'avait pas été soumise à la délibération du Conseil des ministres. M. d'Azeglio n'ignorait pas d'ailleurs que le comte de Cavour destinait le fauteuil de la présidence à M. Rattazzi; aussi fermement convaincu qu'il se serait chargé de sonder les idées du Roi à ce sujets il ne prit pas sur lui d'en informer la Couronne. Au fait M. de Cavour s'était présenté à Sa Majesté, et dans un long entretien avait essayé d'en obtenir l'assentiment, sans cependant nommer le candidat. Le Roi de son côté , avec la perspicacité qui le distingue, avait entrevu le but du subtil discours de son ministre des finances, mais il ne voulait pas être le premier à prononcer le nom de M. Rattazzi. Lorsqu'ensuite, par voie détournée, il fut certain que ce qu'il avait soupçonné était positif, il voulut intervenir lui-même dans cette importante affaire, afin de maintenir le bon accord entre M. d'Azeglio et M. de Cavour. Dans ce but il manda à Racconis les députés Lisio et Castelli pour les consulter et savoir s'il était possible de réunir les voix sur un autre candidat^ en faisant appel au patriotisme et à l'abnégation de M. Rattazzi, dont la nomination en ces circonstances ne lui paraissait vraiment pas opportune. Ces messieurs ayant été mandés très tard , ne revinrent de l'audience du Roi que peu d'heures avant que la Chambre procédât au scrutin et trop tard pour pouvoir faire une autre combinaison. Du reste , S. M. n'avait pas compté en vain sur le dévouement de M. Rattazzi. En effet celui-ci, aussitôt que MM. Lisio et Castelli lui eurent communiqué le désir et l'intention de S. M., s'empressa de lui écrire une lettre, dans laquelle il se déclarait très disposé à

renoncer au faDieDil où Tenait de Tinstaller la majorité de la Chambre. Cependant le Roi, ayant reçu de M. Castelli la nou- Telle de la nomination en même temps que la lettre de M. Rattazzi, accepta firanchement la délibération de la Chambre, et protesta que, puisqu'il y avait un fait accompli, il ne souffrirait que personne, étranger ou non, s'en fût plus mêlé.

M. d*Azeglio, dans le Conseil des ministres, qu'il réunit chez lui le l-l mai, interpréta dignement les intentions du Roi, en parlant de concorde et en invitant tous ses collègues à l'imiter et à procéder désormais et toujours franchement et loyalement. Le comte de Cavour s'unit au langage de M. d'Azeglio, car il vit bien que ces paroles étaient spécialement à son adresse. 11 ne manqua pas aussi d'ajouter quelques mots adressés à M. Calvagno, afin qu'il modérât la répugnance particulière qu'il nourrissait toujours pour l'alliance récemment conclue avec le centre gauche. Cependant M. Galvagno, avec cette franchise qui va quelquefois jusqu'à la rudesse, déclara qu'il avait bien l'habitude de toujours adhérer à tout appel de conciliation , mais en même temps qu'il désirait qu'avant tout on agitât désormais au sein du Conseil les questions de quelque importance, pour que la concorde pût avoir de la durée. 11 ajouta qu'il n'avait pas d'aversion particulière pour le centre gauche, encore moins pour son chef; mais qu'il ne pouvait s'empêcher d'observer, pour sa décharge, qu'autant il était disposé à accorder sa confiance aux éminentes qualités de jurisconsulte de ce dernier, autant était nulle celle qu'il accordait à son tact politique. M. de Cavour vivement froissé de ce jugement porté sur l'homme avec qui il s'était allié, ne put réprimer une explosion de colère. 11 déclara qu'il était las d'entendre ces discours de défiances, et qu'en conséquence il offrait sa démission : ce qui fit naître la nécessité au Conseil de la demander ensuite en masse; car tous les ministres sentaient le besoin de sortir d'une situation qui commençait à devenir assez compliquée.

M. d'Azeglio fut chargé par le Roi de former définitivement un nouveau Ministère. En peu de jours il réussit à le constituer. MM. Lamarmora, Paleocapa et Pernati reprirent leurs portefeuilles ; M. Boncompagni fut nommé garde-des-sceaux et provisoirement ministre de l'instruction publique; M. Cibrario, présenté à M. d'Azeglio par M. de Cavour lui-même, fut chargé du ministère des finances. L'exclusion de MM. de Cavour et Farini eut pour but de satisfaire le parti conservateur, encore piqué au vif par suite de la fusion. D'autre part l'exclusion de M. Galvagno fut une marque de condescendance pour le centre gauche, qui voyait en lui son adversaire le plus déclaré. Ce fut le 22 mai que M. d'Azeglio informa la Chambre de la recomposition ministérielle, et déclara en même temps qu'il plaçait sa confiance dans l'appui de ses anciens et de ses nouveaux amis, comme dans celui de ses anciens et de ses nouveaux collègues. MM. de Cavour et Farini allèrent siéger sur les bancs du centre droit; M. Galvagno prit place auprès de ce noyau de députés flottants entre l'opposition de droite et le parti ministériel.

Nous ne terminerons pas ce chapitre sans ajouter quelques mots sur l'homme qui contribua si puissamment après le désastre de Novare à raffermir les bases de l'édifice constitutionnel en Piémont, et qui au mois de mai 1852 abandonna le pouvoir, environné de l'estime universelle que sa probité, son intelligence et son dévouement au pays lui avaient assurée. M. Dupin aîné avait proposé un jour à l'Assemblée française (2 juillet 4828) qu'avant leur retraite les ministres ne pussent pas prendre des précautions pour rendre leur condition meilleure ; et moins encore pour obtenir des titres ou des faveurs qu'après un délai donné, afin qu'ils ne laissassent pas, en se retirant, l'un d'entre eux au Ministère pour

c contresigner leurs honneurs, leurs pensions et leurs dotations, comme dans la marine le capitaine reste sur son bord jusqu'à ce que tout l'équipage soit en sûreté. » De telles propositions ne seraient aucunement nécessaires si tous les ministres étaient comme MM. d'Azeglio et Galvagno. Ce dernier, en effet, loin de laisser derrière lui quelqu'un pour contresigner ce genre de décrets, auxquels M. Dupin faisait allusion, refusa même, en déposant le portefeuille, la place de conseiller d'Etat que lui offrit la Couronne. Il s'en alla du Ministère avec la satisfation de l'honnête homme, heureux d'occuper encore son ancienne stalle de député, et reprendre les affaires du barreau, négligés depuis assez longtemps.

M. Galvagno appartient à ce groupe d'hommes qui doivent à la nouvelle forme de gouvernement établi en 1848 en Piémont la renommée qui rehaussât l'honneur de leurs noms. Sans ce grand changement dans la chose publique, il serait cité comme un savant et profond jurisconsulte, comme un modèle de probité ; mais jamais le peuple n'aurait salué son nom avec reconnaissance pour ses services rendus au pays et pour la noblesse de son caractère, jamais démentie dans les affaires publiques. Un des grands bienfaits , entre beaucoup d'autres qui rendent précieux le régime représentatif est celui de tirer de la vie modeste et retirée de la famille , du barreau , de l'école , les meilleures intelligences du pays, dont la puissance ne recevrait leur complet épanouissement sans l'attrait de la vie publique. C'est un piédestal pour ceux qui ambitionnent la renommée tout en servant la patrie; mais un piédestal, il est vrai, dont la base est de charbons ardents , sur lequel peut seulement se maintenir sans broncher celui qui, fort de la conscience de faire le bien, ne pâlit pas devant les haines effrénées des partis^ les lâches calomnies et les opprobres immérités. De même q^'à Politza, au dire de Marmont, le gouvernement annuel du pays se confiait pour l'ordinaire à l'ambitieux qui avait le plus d'audace au jour et à l'heure fixe, et sous

une grêle de pierres s'emparait de la boite de fer renfermant la charte des privilèges , de même dans les gouvernements parlementaires on ne peut acquérir une renommée durable ni le droit à la reconnaissance et au respect de touSy si le courage civil, un bon sens imperturbable, la constance de l'âme et l'énergie du caractère viennent à manquer.

M. Galvagno dans sa carrière politique fit voir qu'il n'était pas dépourvu de ces précieuses qualités. Élu député au Parlement dans la première législature de 1848, il ne tarda pas à se distinguer comme homme doué de sagesse politique, qui est la principale qualité d'un homme d'Etat, et par ce bon sens que M. Thiers appelait un jour à la tribune n le génie de l'époque » et M. Guizot, dans son discours sur 1 histoire de la révolution d'Angleterre « l'intelligence politique des peuples libres. »

Dans la question de la fusion de la Lombardie avec le Piémont M. Galvagno fut du même avis que messieurs Pinelli, Gavour et Sclopis. Dès l'ouverture du Parlement, il vota constamment avec le parti appelé alors conservateur modéré, et qui plus tard prit le nom de droite pure. C'est lui qui, d'accord avec MM. Boncompagrii et Ferraris, proposa à la Chambre^ le 20 juillet 1848^ qu'on accordât temporairement au roi le pouvoir dictatorial, afin d'ôter toute sorte d'entraves à la marche du Gouvernement, qui avait besoin d'unité dans le commandement devant Tarmée victorieuse du feld-maréchal autrichien. Pendant l'armistice Salasco , M. Galvagno appuya la nouvelle administration présidée par M. Perrone, et s'opposa vivement à la déclaration de la seconde guerre de l'indépendance. Appelé par la confiance du roi Victor-Emmanuel aux fonctions de ministre, aussitôt après le désastre de Novare, lorsqu'à bon droit on pouvait appeler le banc ministériel le banc de douleur, il tourna tous ses efforts à consolider les bases de l'édifice constitutionnel.

Dans sa qualité de ministre de T intérieur, M. Galvagno eut à tenir tête aux premières luttes d'une opposition parlementaire, d'autant plus audacieuse que le Cabinet contre lequel elle dirigeait ses coups se retrouvait dans la position anormale d'un Ministère choisi dans la minorité de la Chambre. Dans le court délai de quelques mois la Couronne fut contrainte de dissoudre deux fois le Parlement. La quatrième législature s'ouvrit vers la fin de 1849 avec l'espérance qui le Gouvernement du Roi aurait pu marcher sans grand em

barras. L'heureux résultat de ces dernières élections doiw^ t être en grande partie attribué à l'activité de M. Galvagno-- , qui dans cette importante et délicate affaire se conduisi" t suivant les vrais principes des gouvernements représentatilr- s qui ont le devoir, avant tout, de conserver pour tous la li berté des élections. Il comprit qu'entre l'impartialité admL nistrative et l'indifférence pour toutes les opinions il y a un -^ énorme distance, et qu'un Gouvernement convaincu que s^^s principes sont conformes à l'utilité de la nation, doit désira r que les comices électoraux envoient au Parlement des citoyec^s qui aient avec lui des opinions et des intentions commune '^. Ce sont les mêmes principes qui, dans les élections du mc^ is de mai 1831, guidèrent le grand ministre de la monarch» âe constitutionnelle, M. Casimir Périer, et tous ceux qui L nii succédèrent (23).

En 1850 et 1851 M. Galvagno présenta au Parlem^^nl plusieurs projets de loi sur la réorganisation de l'admin istration de l'intérieur, et retrouva constamment un ap^n^ui sincère soit dans la Chambre des sénateurs que dans c e : — = lle des députés. Nommé garde-des-sceaux en février 1852, i' fut obligé de reconstituer la magistrature en vertu de 1'^^^" ticle 11 du décret royal du 21 décembre 1850. Sur qua 'tre cents membres et plus de cet ordre, il n'en mit qu'i^^^^ dizaine en retraite, et parmi eux huit au moins que ï^^g^ et les longs services dispensaient d'ultérieurs travaux. Le r ^^ courage d'un ministre en ces temps, ou il fallait prendre àe

si importante décision , consistait en grande partie à s'opposer aux prétentions exagérées des novateurs, et surtout à ne pas porter trop de trouble dans les familles , en s' efforçant de ne faire peser la rigueur de la loi que sur le moindre nombre d'individus possible. Les libéraux fougueux trouvèrent qu'on n'avait fait que peu ou rien de ce qui était à faire ; par contre, les réactionnaires soutinrent qu'on avait fait trop. L'historien impartial dira que M. Galvagno fit son devoir, sans oublier toutefois les ménagements qu'exigeait sa difficile position.

Dans les premiers mois de 1852, qui furent signalés par l'œuvre de réforme de la Magistrature, s'accomplit aussi Talliance. de M. de Cavour avec le centre gauche. M. Galvagno désapprouva cette union, car, à son avis, c'était le signal d'une politique par trop risquée , dont il prévoyait de funestes conséquences. M. Galvagno ne comprit point de tout la portée de la mesure politique et remarquable prise alors par son collègue le ministre des finances. Il n'y vit autre chose que l'avènement prochain au pouvoir d'un nouveau parti politique, qui jusqu'à ce jour avait combattu le Ministère ; et il ne s'aperçut pas qu'en tous les cas c'avait été un coup de grande adresse du comte de Cavour, que de gagner ce parti au Gouvernement, et de neutraliser ainsi un obstacle à la marche régulière de la chose publique.

Le cachet particulier de l'administration de M. Galvagno manifeste en lui une exquise intelligence politique. Le comte de Cavour, qui n'a jamais certes été des mieux disposés envers son ancieh collègue au Ministère, fut maintes fois obligé de dire que celui-ci t quoiqu' avocat , quand il s'agissait d'affaires publiques était moins avocat que beaucoup d'autres. » Une autre qualité de M. Galvagno est qu'il n'a jamais considéré le Gouvernement que comme l'organe de la nation , et jamais comme celui d'un parti. Aussi disait-il avec raison dans la séance du 10 juin 1851 à la Chambre des députés:

« Le Gouvernement n'a qu*un parti , et ce parti est celui 4^^ tout le pays ! »

Orateur parlementaire assez distingué, M. Galvagno ne ffi— ^ presque jamais entendre sa voix que dans les controverses^s

compliquées et dans les questions légales. Ennemi des long^ s

discours, il n'eut jamais l'occasion — ou il la négligea — d^^e se poser en orateur, comme on dit, de premier jet. Si pai- -• fois il lui est arrivé de ne point avoir considéré la questioi sous son vrai jour, ou sondé au fond du cœur de l'orateur oi sophiste parlementaire qu'il voulait combattre, il a cependai toujours déployé de la lucidité, de la précision, de l'ordre, i de la facilité. Lorsqu'il lui arrivait de parler,, il citait les code et les lois qu'il connaît à fond, et dans quelque question qu'Èz il prit part , il n'abandonnait pas le sujet jusqu'à ce qu'il eu it tout débattu , expliqué , résolu et décidé,

La sortie de M. Galvagno du pouvoir a rendu presquH^e muette cette voix qui était toujours écoutée avec attentioi=ii, et qui connaissait si parfaitement l'art de raisonner av(=?c éloquence. Si d'un côté ce silence fut assez agréable au

nistère , parce que cette voix puissante et cette inexoral^ le dialectique aurait quelquefois pu le mettre dans l'embarras, s, de l'autre côté il fut une cause de regret pour la Chambre -et pour le pays.

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