‹ Une page d'histoire: les francs-tireurs de la Sarthe, journal d'un commandnatChapitre 4 sur 10 · LE CORPS D'OBSERVATION D^EURE-ET-LOIR · texte numérisé non relu

LE CORPS D'OBSERVATION D^EURE-ET-LOIR

J'arrivais au Mans le 23 septembre.

Des le lendemaiD , j'avais vu le pr^fet , obtenu de ce fonctioDoaire rautorisation d'adresser un appel aux populations de la Sarthe, fait de nombreuses visites , enfin reQu I'assurance que mon oeuvre serait puissamment soutenue et chaleureusement patronn6e par les journaux VUnion de la Sarthe et la Sarthe,

Ces deux feuilles m'aiderent si bien, en effet; je trouvat dans leurs redacteurs en chef, MM. Le Nordez et Duchene, d^s collaborateurs si devoues et animes d'un patriolisme si ardent , que I'organisation de mon corps se fit on ne pent plus rapidement.

Le 2 octobre^ j'avais 338 hommes pr6ts a marcher a I'ennemi.

Je formai aussitot 4 compagnies de 72 hommes chacune.

Les cadres, que je pris de preference parmi les anciens soldats , se composaient de :

/ Chef de bataillon , CommandarU, 4 Capitaine adjudant-major , / Lieutenant de detail, offider-payeur , EN OFFiciERs: | / Chiruvgien aide-majov ,

4 Capitaines de compagnie y 4 Lieutenants, 4 Som-Lieutenants,

4 Adjudant som-officier , 4 Sergents-majors , EN sous-OFFiciERS, | ^ Sergmts-foufriers ,

8 Sergents,

46 Caporaua,

2 Clair ons.

CAPORAUX £T GLAIRONS '.

Ces volontaires, accourus de tous les points du departetement et des departements voisins, et dans les rangs desquels se coudoyaient des vieillards et des enfants , appartenaient a toutes les classes de la societe : leur impatience etait grande , et ils parlaient avec enthousiasme de la nouvelle vie qui allait commencer pour eux.

Notre costume etait severe et leger. Les ofiiciers avaient la petite tunique , le pantalon et le kepi en drap bleu fonce : parements, bandes et turban de la coiffure verts. Pour la troupe, la tunique etait remplacee par la vareuse. Un sacmusette de toile grise, port6 en sautoir, tenait lieu du sac traditionnel du soldat.

L'armement, qui consistait en fusils anglais Snider y nous fut fourni par I'arsenal de Toulouse. En ce qui concerne

rhabillemeDt et Tequipement, des sommes recueillies a Taide de souscriptioDS nous permireDt d'en solder une partie.

Le 4 octobre^ dans la nuit, je recevais de M. le general d'Aurelle de Paladioes I'ordre de partir pour Chartres le lendemain , a la premiere heure : nous devions prendre les voies rapides.

Nous arrivames a Chartres sur les deux heures de I'apresmidi.

Le prefet, M. E. Labiche, nous attendait a la gare, et nous dirigea immediatement sur Maintenon , ou nous fumes installes le meme soir. On nous donna pour casernemenl une vieille eglise attenant aux communs du chateau de M. le due de Noailles.

Trois bataillons de mobiles d'Eure-et-Loir , deux bataillons de mobiles de Lol-el-Garonne et les francstireurs de Cognac gardaient cette position que traverse la ligne de fer reliant Paris a la Bretagne , et d'oii ii est facile de surveiller les diiferentes routes qui conduisent de Rambouillet a Chartres , en passant par Epernon , Jouy ou Gallardon. Ces forces reunies avaient pris le nom de : Corps d^ Observation d'Eure-et-Loir , et formaient I'avanlgarde de VArmde de V Quest ou forces rigionales de VOuest\

L^esprit de ces troupes elait excellent. Les officiers avaient la coniiance de leurs hommes, et si beaucoup d'entre eux manquaient encore d'inslruction militaire, leur zele pour I'acqueriretait grand. Les mobiles 6taient disciplines, actifs.

1 Les forces regionales de I'Ouest furent conomandees par les generaux d'AureUe de Paladines et Fiereck.

infatigables , insouciants. Une chose cependant leur tenait a cGBiir : c'etait TabseDce de toute artillerie.

« Si nous avioDS seulement queiques canons... — disaient-ils sans cesse , — oh ! on verrait alors ! •

En attendant ces canons tant desires, ils n'en faisaient pas moins bonne garde autour de Maintenon.

Maintenon , jolie petite ville de 2,000 habitants, est situe a Textremite de la vallee de TEure, a 51 kilometres de Versailles. Le pays qui Tenvironneest accidente, tres-boise, sillonne de chemins et de sentiers praticables en tons temps, et arrose par I'Eure, la Gnesle, la Voise et I'Ocre. Les villages y sont rapproches les uns des autres et g6neralement populeux. Les mines du gigantesque aqueduc, travaux commences par Louis XIV et qui ne furent pas achev^s^ sont encore debout : elles se dressent au-dessus des arbres seculaires du magnifique pare du due de Noailles , et vont iinir non loin de la gare. Leurs cretes elevees servaient de points d'observation aux factionnaires qu'on y postait jour et nuit. — Ajoutons que le service des subsistances elait fait par les soins de la mairie, et que les fonctionnaires qui la dirigeaient ne faillirent jamais a leur tache penible et laborieuse : malgre la rarete des vivres et la difficulte des transports , ils s'ingeniaient si bien qu'ils trouvaient le moyen de satisfaire tout le monde.

L'ennemi occupait Kambouillet depuis le milieu de septembre.

La veille de notrearrivee, le lieutenant-colonel lMarais> a la tete des mobiles d'Eure-et-Loir, avait 6te repousse d'£pernon, a la suite d'un combat inegal, brillamment soutenu pendant pres de sept heures par ses jeunes soldats.

LES FRANGS-TIREIRS DE LA SARTHE. 11

M. le chef d'escadroD de gendarmerie P^rotlin venait de remplacer le lieutenaDt-colonel Marais dans ie commandemenl superieur du Corps d' Observation (TEureet'Loir. Ce poste m'avait ite ofifert par le prefet, a notre passage a Chartres. J'avais refuse. Je m'etais fait soldat par devouement, Don par ambition ; puis , il m'eut paru pen digne d'accepter des fonctions an detriment d'un olTicier plus ancien et plus capable que moi .

La cavalerie manquant completement a Maintenon , c'est nous qui devrons la remplacer. Fractionnes en petits detachements , nous aurons pour loi invariable , exclusive , de battre le pays dans tons les sens , de surprendre , d'attaquer , mais non de combattre en ligne ; en un mot, nous suivrons /^ Texemple des fanatiques de Ferdinand YII et des guerilleros de Juarez.

Notre rdle actif commence aussitdt.

6 Octobre. — La 2® compagnie des francs-tireurs de la Sarthe se porle sur les six heures du soir en avanl de la ferme du bois des Fourches, pillee le matin m6me par les Prussiens. Quelques coups de fusil sont echanges avec des rodeurs ennemis.

7 Octobre. — Reconnaissance execulee par toutlebataillon. Depart a trois heures de I'apres-midi. Nous fouillons le bois de Houx, traversonsla pelite vallee de Yermenonville, nous rabattant sur Houdreville, d'ou j'envoie a Epernon un de mes officiers deguise pour savoir si la ville est occupee.

D'apres les renseignements recueillis, des detachements de cavalerie venaient chaque jour de Rambouillet a fipernon, pour rayonner ensuite dans les villages dfes environs et y faire des requisitions.

Nous regagnons notre cantonnement dans la nuit, en loDgeant ie bois de Morville.

8 Octobre. — Le commandant PeroUin donne I'ordre d'arreter a Le Paty, pres d'Epernon, un sieur T..., riche proprielaire , accuse par la rumeur publique d'entretenir des relations avec I'ennemi. Le capitaine Tetart , des francstireurs de la Sarthe, est charge de cette mission. M. T... et son fils sont emmenes a Chartres'.

On nous previent que Maintenon va etre attaque. Le commandant Perottin prend ses dispositions de defense. Nous restons toute la journee sous les armes ; le bataillon est poste a la fermedu Pare, point culminant sur la droite de la vrlle. Nous rentrons dans la soiree, sans avoir ete inquietes.

9 Octobre. — Nouvelle alerte. Nous gardons le Camp de C4sar , position formidable qui domine St-Piat , Mevoisins et Armenonville. Une pluie flne ne cesse de tomber ; des colonnes de fumee s'elevent au loin , dans la direction d'Auneau.

Dans le courant de la journee, j'envoie la 3^ compagnie pousser une reconnaissance vers Ecrosnes.

Nous entendons lonner le canon a notre gauche : I'ennemi , confiant daris la ruse dont il s'est servi a notre egard , — c'est lui qui a fait repandre adroitement par ses espions le bruit d'un mouvement offensif sur nos lignes, — a marche sur Dreux , quMl attaque en ce moment.

Les 1'®, 3^ et 4' compagnies des francs -tireurs de la

i Cette affaire n'eut pas de suite : MM. T..., gr&ce sans doute a I'intervention du prefet , furent mis en liberte peu de jours apres.

Sarlhe regoiveni Tordre de se porter sur Coltainville, et de renlrer le leodemain a Maintenon en passant par Chartres. Cette reconnaissance est conduite avec intelligence par le capitaine Fleury , qui, ayant pouss6 jusqu'a Loinville, y surprend un detachement de hussards rouges qu'il met en

foite.

iO et ii Octobre. — La 2^ compagnie est envoyee a Nogent-le-Roi ; elle s'avancc jusqu'au village de Ruffin. La, on apprend que des colonnes prussiennes ont passe le matin meme a Rosay.

En efifet, comme la veille, nous entendons le canon du cote de Dreux.

M'etant rendu a Chartres , le prefet , vu la gravite des evenements, decide que le bataillon restera momentanement a sa disposition.

Mes quatre compagnies me rejoignenl successivement.

A onzeheures du soir , je suis appele a la prefecture. Les nouvelles sont mauvaises ; la consternation est sur tons les visages.

—Commandant, --me demande vivement M. E. Labiche,— pouvez-vous partir sur I'heure pour Dreux ?

— Commandant, — s'ecrie M. Vingtain, membre du Conseil general, — allez au secours de mes infortunes compatriotes.... sinon Dreux subira demain le meme sort que Cherizy, Brissart et la Mesangere : ces malheureux villages sont en cendre !

— Commandant , — me dit a son tour M. Delacroix , maire de Chartres , — je mets a votre disposition toutes les voitures necessaires pour le transport de vos hommes.

— Que d6cidez-vous, commandant?... — reprend de nouveau le prMet.

On devine quelle fut ma reponse.

Nous partons a minuit dans de grandes charrettes : fedois prendre le commandement de toutes les forces qu'on suppose Stre encore reunies a Dreux, ainsi que d'un bataillon de mobiles demande a Maintenon par le telegraphe , et qui nous rejoindra directement.

line douzaine de gendarmes a cheval nous precedent.

La nuit est noire et froide ; nous roulons assez rapidement, nos fusils charges entre les jambes , silencieux et I'oreiiie aux aguets. De loin en loin , nous nous croisons avec quelques rares paysans : ces braves gens , qui se sont battus toute la journ6e, regagnent tristemenl ieurs demeures, mourant de faim et ext6nues de fatigue.

« Qa va mal, bien mal, par la-bas.... — fait Tun d'eux que j'interroge. — Dep6chez-vous , Monsieur I »

Nous arrivons au Peage vers les trois heures du matin ; nous y sommes arretes par le sous-pr6fet de Dreux. Ce fonctionnaire nous apprend que la municipalite s'etant opposeea une plus longue resistance, nos troupes, composees d'un bataillon des mobiles de Domfront et d'un bataillon des mobiles dc Laigle , ont du se replier sur Verneuil. II ajoute qu'il se rendait a Chartres pour tacher d'obtenir un renfort d'artillerie , ou du moins un chef determine, lorsqu'il a rencontre au Peage M. Vingtain; — ce* dernier nous avait devances a Dreux pour se fixer exactement sur la situation — que celui-ci lui a annonce notre prochaine venue, et que nous devons attendre son retour avant de poursuivre notre route.

M. Alfred Sirven , sous-prefet de Dreux , est un homme

energique*. Nous decidons ensemble d'appeler aux armes les populations des campagnes : des officiers du bataillon vonl, a cet effet , eire envoyes dans toutes les directions , charges de prevenir les maires et de faire sonner le tocsin. II est aussi convenu que nous n'hesiterons pas a sevir contre tout citoyen qui , soit par ses actes , soit par ses paroles , cherchera a entraver nos moyens de defense. Ces moyens , nous voulons les pousser jusqu'a la derniere limite.

M. Vingtain arrive sur ces entrefaites ; c'est avec un profond ddsespoir qu'il nous annonce que tout est fini....

a A I'heure qu'il est, — nous dit-il en terminant son recit, — la municipalite, au nom de laville, parlemente avec I'ennemi. •

Cet evenement deplorable , non-seulement renverse tons nos projets , mais , les Prussiens etant maitres de Dreux , I'objet de ma mission se trouve annule, ot je n'ai plus qu'a rentrer a Chartres.

Nous en reprenons la route, I'ame n4vr6e et le coeur plein de degout,

Dans la journee , le prefet est informe que les Prussiens se sont retires precipitamment sur Rambouillet avant que M. Batardon, maire de Dreux, ait eu le temps de mettre son projet a execution. Dreux est done libre encore, et pour le

i M. Alfred Sirven est un jenne ecrivain de talent. Sa conduite, les 8 , 9 et 10 octobre , a ete admirable de devouement et de courage. Dreux iui est certainement redevable de ne pas avoir M vendu tout d'abord ^ una pojgn^e de cavaliers, et de s'etre d^fendu ensuite pendant trois jours contre un corps prussien de pres de 2^000 bommes , appuy6 par une batterie d'artillerie. M. Sirven a ^crit une brocbure int^ressante et instructive sur les ev6nements dont Dreux a ete le tb6&tre ^ cette 6poque.

moment a Pabrid'un coup demain : le lieutenant-colonel de Beaurepaire, ayant d^bouche par Anet, Toccupe depuis le matin avec 3,000 hommes du 15e de mobiles (Calvados).

M. E. Labiche me charge de me rendre de ma personne a Dreux , d'y arreter le maire et de le ramener a Chartres. Je pars en voiture, accompagne des capitaines Fleury et T6tart. Nous sommes de retour dans la nuit avec notre prisonnier'.

i2 Octobre, — Un repos de vingt-quatre heures est accords au bataillon.

15 Octobre. — Nous rejoignons a Maintenon le Corps d'Observation d'Eure-et-Loir. Un train special nous conduit jusqu'a destination.

Le nombre de mes volontaires s'etait augments de nouvelles recrues ; la compagnie des francs-Hreurs de Senonches nous avait ete aussi adjointe et avait pris le numero 5 : son

1 Le Moniteur Universel du 18 octobre 1870 contenait la note suivante :

« A la suite des douloureux ^venements dont la ville de Dreux et ses » environs ont ete le tb^^tre dans ies journ^es des 9 , 10 et 11 octobre, » M. Batardon, maire, qui se devait a lui-m6me autant qu'& ses

> administres et k ses devoirs envers la France d'essayer au moins une » tentative de resistance, avait et6 mis en etat d'arreslation. Amen6 a

> Tours, il a subi un interrogatoire, d'oti 11 est r^sult^ que M. Batardon » n'a et^, dans ces tristes circonstances , que I'lnstrument a I'aide duquel » des gens decides a tout plutot qu'a se battre, et au nombre desquels on » a le regret de compter certaines autorites de la ville, ont consomm^ I'acte » de l&cbet6 qui laissera une trace si malbeureuse dans I'bistoire de » Dreux. Dans cette situation , on a pens^ que M . Batardon devait etre » abandonn^ , comme ses conseillers et ses complices , au verdict de * ropinion publique. Aujourd'hui il est libre. Qu'il retourne, s'il rose,

> au milieu de ses concitoyens. C'est \k qu*il trouvera le cbMiment que » merite un tel oubli de ses devoirs de magistrat et de Francais, »

LES FRAiXCS-TIREURS DE LA SARTHE. 17

capitaine etait M. Benet, receveur de renregistrement, officier capable et d*une grande bravoure.

Le lieutenant-colonel Brunei de la Charie avail remplace le chef d'escadron Perottin dansle commandement superieur, et le 4^ bataillon des mobiles d'Eure-et-Loir, arrive depuis peu, portait I'efifectif des troupes chargees de proteger Charlres au chiflfre de 12,000 hommes environ.

Toutefois, notre situation militaire ne laissait pas que de s'aggraver chaque jour davantage.

Tandis que nous avions tout a craindre des forces ennemies qui , de Chevreuse, de Trappes et de Rambouillet, pouvaient, d'un instant a Tautre, marcher sur Maintenon, le danger nous menagait egalement a Test et au sud-est de Chartres. fitampes et Orleans elaient occupes, et des colonnes prussiennes envoyaient deja leurs eclaireurs jusqu'a Ablis , Auneau , Oinville et Bonneval.

Notre metier allait devenir plus rude et plus laborieux

que jamais.

i4 Oclobre. — La 2® compagnie des francs-tireurs de la Sarthe cerne la ferme de la Tour-Neuve , pres de Gallardon ; des uhlans fuient a son approche.

Les 4® et 5® compagnies surprennent au Gue-de-Longroi un demi-escadron dehussards rouges. Un engagement a lieu, et les Allemands, apres quelques minutes de resistance, tournent bride, laissant entre nos mains deux prisonniers et trois chevaux^ et un mort sur le terrain. Le sous-lieutenant Bacheiot se distingue tout particulierement dans cette circonstance.

15 Oclobre. — Reconnaissance sur les territoires d'Ermenonville, Houx et Gallardon. 2

18 LES FRANGS-TIREURS D£ LA SABTHE.

Je suis iDforme que ma tSte est mise a prix par ie colonel Schmidt, commandaDt saperieur a Rambouillet. Je ne m'attendais pas a un pareil honneur! Cette nouvelle, au lieu de diminuer mon ardeur, Paugmentera au contraire davanlage , car c'esl one preuve que nous avons deja su inspirer de la crainte a nos adversaires.

16 Octobre. — La 3® compagnie aper^oit , en avant du bois des Fourches, un convoi ennemi compose d'une centaine de voitures, et escorte par plus de 200 hommes d'infanterie. Le capitaine Tetart ouvre le feu aussitdt, et son attaque vigoureuse et imprevue jette un moment la confusion a la queue du convoi. Mais de nombreux cavaliers d^bouchant tout-acoup, le capitaine Tetart croit devoir se replier, ce qu'il execute en bon ordre et sans se laisser entamer, bien que poursuivi durant un parcours de plusieurs kilometres, Un franc-tireur est legerement blesse au pied.

Trois pieces de canon nous ont enfin ete donnees; les hommes en sont heureux et fiers : il leur semble qu'ils seronl desormais invincibles. Le capitaine de vaisseau Duval dirige de Chartres les operations ; le capitaine de fregate F. Du Temple a succede au lieutenant-colonel Brunet de la Charie ; nous avons avec nous deux compagnies de fusiliers marins.

17 Octobre. — J'ai le commandement d'une reconnaissance composee d'un bataillon des mobiles de Lot-et- Garonne et des V^, 3® et 5® compagnies des francs-tireurs de la Sarthe.

Partis a sept heures du soir, nous traversons successivement Saint-Piat, Mevoisins, Armenonville , Bailleau-sous- Gallardon et le Mesnil. Arrivee a Gallardon a trois heures du

matin ; retour a Maintenon , en passant par les Gatineanx , Gas et Houx. Mes i*"^ et 3* compagnies nous ont quittes a Gallardon, pour aller prendre position a Saint-Symphorien et aux Bordes.

IS Octobre. — Les 2® , 4* et 5® compagnies sont postees en avant du village de Houx. La 2"" compagnie s'avance jusqu'a Bercheres et dresse une embuscade dans les bois environnants ; des coups de feu sont echanges avec des hussards bieus.

19 Octobre. — Betour a Maintenon des 4* et 5® compagnies. Les francs-tireurs de Senonches et un bataillon des mobiles de Lot-et-Garonne partent pour Chartres.

Je demande et obtiens du colonel Duval Tautorisation de pousser une pointesur Bambouillet. Le lieutenant Beauguitte doit me devancer, pour ta.cher d'obtenir des renseignements exacts sur les positions de Tennemi. Mais cette operation ne peut s'executer a cause de la rapidite avec laquelle les evenements continuent a marcher au sud et a Test de Chartres. La veille , Chateaudun , defendu par 600 francs-tireurs de Paris et 120 francs-tireurs Nantais, est tombe au pouvoir des Prussiens, apres une defense heroi'que soutenue contre 10,000 hommes et une formidable artillerie.

Deux hommes, condamnes a mort par la cour martiale, sont passes par les armes : Tun est un artilleur qui a insulte UD sous-officier ; Tautre est un paysan des environs , qui a prevenu un detachement de hussards rouges de I'approche de nos troupes.

De nouvelles embuscades sont ^tablies sans resultat dans les bois de Bercheres.

Ordre est envoye aux V^ et 3^ compagnies, qui se sont

20 LES FRANGS-TIREURS DE LA SARTH£.

replieesde SaiDt-Symphorien et des Bordes sur Gallardon, de faire sauler le pont au point de jonction des rivieres la Voise eti'Ocre.

W et Si Octobre, — Reconnaissance de la 4* compagnie dans la direction d'Houdreville. La 2^ compagnie quitte son cantonnement de Houx, pour rejoindre les I'^^et 3® compagnies aGallardon. Le lieutenant de Pradun arr^te a Bleury un homme designe comme espion : cet individu est amene le meme jour a Maintenon, les compagnies devant rallier immediatement le Corps d* Observation (f Eur e-et- Loir, appele a Chartres en toute hate.

La colonne est formee a huit heures du soir^ en dehors de la ville : les 3« et 4e compagnies des francs-tireurs de la Sarthe et les marins sont charges d'eclairer la route ; les I re Qi 2e compaguies ont pour mission de proteger la retraite.

Nous rompons vers les onze heures , mais alors pour nous dinger, conformement a de nouveaux ordres envoyes au commandant Du Temple, sur la foret de Bailleau-r£veque , au nord-ouest de Chartres.

Apres avoir suivi la route nationale n** 10 durant un parcours de trois lieues, nous etre jet6s ensuite sur la droite et avoir traverse le village de Poisvilliers , nous arrivons, sur les six heures du matin ^ a Saint-Aubin-des- Bois. Un gendarme nous y attendait, porteur d'une depfiche nous prescrivant de repartir aussitot pour Chartres. C'est par i un deplorable malentendu • — dit le prefet dans sa depfeche — que Ton nous a fait prendre la direction de Bailleau-I'fivfeque.

Ces marches et contre-marches , consequences d'h^sita-

tioDS bien coupabies en presence d'evenemeots aussi graves , causeDt des retards qui vont rendre Dotre concours impuis • saot.

En eflfet, 20,000 Prussiens, appuyes par 40 pieces de canon, occupent deja les hauteurs qui dominent la ville du cote sud , tandis que les troupes qui sont a la disposition du colonel Duval — un bataillon des mobiles d'lUe-et-Vilaine , un bataillon des mobiles de Lot-el-Garonne , 300 marins et les francs-tireurs de Senonches — ne couvrent que bien imparfaitement les abords du Grand- Faubourg et de Saint-Cheron.

II est dix heures environ comme notre tete de colonne d6bouche sur la place Marceau.

Peu apres, I'artillerie ennemie ouvre le feu de ses positions de Luisant ; nos marins et nos jeunes soldats riposlent vigoureusement. Les francs-tireurs de la Sarthe sont masses a I'extremite du boulevard Chasles, d^oii ils ecoutent anxieux les bruits rapproches du combat, impatients d'y prendre part a leur tour. La lutte est vive , mais de courte duree. Elle cesse tout-a-coup.... • pourquoi ? »

A peine nous sommes-nous adress^ cette question, qu'une voiture, sur laquelle tlotte un drapeau d'ambulance , passe rapidement devant nous : elle emmene le prefet et le maire. II est midi et demi.

« Votis n^allez'pasvous rendre , aumoins?.. » crient les francs-tireurs avec animation. Plusieurs meme ont abaisse leurs armes et s'appretent a faire feu.

« Non, mes amis, vous pouvez 6tre tranquilles I » Repond M. E. Labiche.

Une demi-heure ne s'etait pas ecoulee que nous appre-

22 LES FRANGS-TIREURS DE LA SaHTHE.

Dions que le pr^fet venait de conclure avec ie general Wittich line convention en vertu de laquelle les troupes reguiieres et irregulieres pourraient quitter la ville , qui ne serait frapp^e d'aucune contribution en argent, et les requisitions en nature ne devraient etre faites que par rintermediaire de la municipality.

Consterne et indigne tout ensemble a cette nouvelle si inattendue, je cours trouver le colonel Duval. Ce loyal et brave soldat me confirme , les larmes aux yeux , Thorrible v6rite.

Je le prie, je I'adjure de ne pas consentir a ce que 42^000 hommes., pleins d'ardeur et de patriotisme , se retirent ainsi honieusement , sans avoir tente un supreme et dernier effort. Je m'exalte, je me passionne : peine inutile.

Et cependanl « LE DEVOIR ! » le colonel Duval a su le pratiquer toujours durant sa longue et brillante carriere de marin ; il voudrait pouvoir obeir asa conscience ; il voudrait pouvoir mourir avec nous , a notre tete ! mais non !

« Mon cher Foudras, — me dit-il avec douleur, — Chartres ne doit pas 4tre difendu : le conseil municipal en a ddcid^ ainsi hier soir.., etmoi, moi chef militaire , je suis ford d* accepter cela.,. c'estaffreux! »

J'ai tenu a donner ces details et a citer ces paroles , afin qu'on puisse apprecier, a leur juste valeur , des evenements et des actes qui ont ete denatures jusqu'ici.

Oui, I'administration civile est seule responsable devant THistoire de I'incroyable catastrophe qui s'appelle : • La reddition de Chartres, » On a pretendu le contraire , il est vrai ; on s'est retranche derriere les deliberations qui ont ete prises le 20 au soir et dans la nuit , a I' Hotel -de- Ville ; on a

invoque, et le jugement du general Dejean, en 1814, et celui des « gens sages » de 1870; on n^a pas compris que nous ayons fait dix lieues, tandis que nous n'en avions que quatre a parcourir de Maintenon a Chartres, en passant par Jouy et Saint-Prest. Pius encore : on a ete jusqu'a accuser de faiblesse des officiers honorables... Tout celaest inexact, mensonger! et j'ajoute :

Les difaillances n^ont pas 416 pour Varm4e ^ le Si octobre : au-dessus et autour de nous itaient les habiles , les prudents et les peureux.

Les troupes ne tardent pas a commencer leur

mouvement de retraite. Ge mouvement est mSme si precipite, que nous n'avons pas le temps de reprendre nos bagages, deposes le matin a Thfltel du Grand-Due de Chartres. Comme la veille , les francs-tireurs de la Sarthe et une section de marins ouvrent la marche : nous nous dirigeons sur Chateauneuf par la foret de Bailleau-l'Eveque.

La journee est magnifique ; un soleil splendide inonde de ses rayons lumineux la route que nous suivons et sur laquelle scintillent au loin des milliers de baionnettes. On defile en bon ordre, mais tons les visages sont sombres : chacun a le desespoir dans Fame et la rage au coeur.

Quelques coups de canon se font entendre a notre gauche. Craignant que les Prussiens, revenant sur les clauses de la capitulation , n'essaient de nous tourner , j'ordonne aux francs-tireurs et aux marins de se deployer en tirailleurs-. JMnvite en m^me temps le chef du bataillon de mobiles qui vient imm6diatement apres nous, a faire marcher ses hommes en colonne serree par division , afin d'etre prSt a nous soutenir en cas d'attaque. L'artillerie est aussi, par

mes soins , mise en batterie sur notre droile. Mais I'ennemi ne parait pas.

Nous entrons vers les quatre heares daos la loret de Bailteaa-r£v6que : nous avions fail douze kilomelres. Je devais attendre la le colonel Duval.

Les francs-tireurs de la Sarthe sont envoyes en reconnaissance dans differentes directions : partout , le pays est tranquille. Lorque nous nous remettons en marche , nous sommes devenus extreme arriere-garde. J'ai pour mission de m'arreter au village de Dangers — moitie chemin de Chartrcs a Chateauneuf — et de surveiller de ce point tons les mouvements de I'ennemi.

Nous arrivons a Dangers dans la soiree; les postes et les grand'gardes sont aussitotetablis. Malgre la fatigue qui nous accabl^^ personne ne pense a dormir : notre responsabilile est grande , et les plaies de la matinee sont encore si vives. 2S Octobre. — Nous quiltons le village de Dangers a cinq heures du matin : aucune troupe ennemie n'est signalee aux environs. Deux francs-tireurs deguises partent pour Chartres.

La ville de Chateauneuf, oil nous rallions vers les neuf heures le Corps (TObservation d'Eure-et-Loir , regorge de soldats, car, a nos bataillons, sont venus s'adjoindre ceux qui occupaient Dreux*. Le colonel Duval ne sait s'il doit se maintenir dans la position de Chateauneuf, ou bien chercher a gagner Nogent-le-Rotrou. On assure que la Loupe est deja au pouvoir des Prussiens.

i Ces troupes rentrerent le lendemain a Dreux , qui ne fut occup6 que plus tard par les Prussiens.

A la Douvelle que le departement de la Sarthe est serieusement menace, je me dis : « Norn oblige J > mon devoir n'est-il pas , en efifet^ de courir au secours des nombreuses families dont les peres, les maris ou les enfants sontmes compagnons d'armes? Je n'hesite pas un instant.

Le colonel Duval, auquel je fais part de ce desir, m'accorde Tautorisation que je lui demande , en ajoutant des paroles bien flatteuses pour le bataillon que j'ai Thonneur de commander. ^- Nous pourrons partir le meme soir.

Si nous nous separons ainsi de braves camarades , au milieu desquels nous avons vecu > avec lesquels nous avons partage, et la soufifrance morale du citoyen qui voit son pays envabi par des hordes barbares, et la fatigue de longues marches incessantes, et le danger que la mort a souvent coudoye; si nous quittons des chefs qui ont toute notre confiance, du moins c'est avec I'esperance de les retrouver unjour,et, avec eux, venger 1' affront sanglant fait a notre drapeau sous les murs de Chartres*.

Mes deux francs -tireurs avaient pu s'introduire dans cette malheureuse ville^ si paisible d'habitude. Elle avait Taspect d'une place de guerre : dans ses rues , sur ses places et sur

i Les troupes qui composaient ]e corps d 'observation d'Eure-et-Loir furent successivement vers^es : le 63* de mobiles (Eure-et-Loir) et le 6« bataillon de mobiles d'llle-et-Vilaine , au 2l« corps; le 74* de mobiles ( Lot-et-6aronne ) , au 17«. J'ignore ce que devinrent les francs-tireurs de Cognac. Du reste, cette compagnie, forte d'une trentaine d'hommes au plus, avait toujours op^re isol^ment. M. le capitaine de frigate F. Du Temple, nomme g^n^ral au titre auxiiiaire; les lieutenants-colonels P^rottin , Brunet de la Charie , de La Marliere et Falcon; les commandants ^tasse, de Castillon et Sisson — mes anciens chefs ou camarades de Maintenon — ont tous brlUamment marque a Tarmee de {a Loire,

26 LES FRANCS-TIREUHS DK LA SARTHE.

ses promenades ^taient braqu6es d^innombrables pieces de caQon ; partoat le pauvre citadin etait insulte, brulalise par les soldats arrogants de von Wittich , do prince Albert de Prasse et du colonel Heiduck. Chartres avail ete occupe la veille a quatre heures et demie.

Le colonel Schmidt etait aussi maitre de Maintenon, d'od il avait lance ses colonnes sur les villages de Jouy et de Saint-Prest : la, i,500 Allemands avaient ete arrMes pendant pres de quatre heures par une petite poignee de gardes nationaux. Eux, du moins, avaient dans les veinesle vieux sang frangais !

Tels furent les debuts des francs -tireurs de la Sarthe, Les volontaires qui composaient ce petit bataillon avaient montre, en plusieurs circonstances , des qualit^s de vigueur et d'aplomb qui leur faisaient le plus grand honneur.

Les ofBciers ^taient actifs^ pleins de zele et d'ardeur; ils avaient appris a juger promptement et surement les situations difficiles qui se presentaient journellement a eux : rien ne les arr^tait ni les embarrassait. Dans les habitudes ordinaires de la vie, ils 6laient bien eleves ; dans le service , je les trouvais toujours ponctuels; ils savaient parler a leurs hommes^ les encourageaient , les entrainaient ; en unmot, ils donnaient I'exemple en toutes choses.

Quant aux sous-officiers et aux francs-tireurs , ils avaient compris et aime, des le debut, le metier aventureux du soldat-partisan , traverse par mille dangers et rehauss6 par mille satisfactions : les unes ostensibles et publiques , les autres humbles et mysterieuses. Solides au feu , durs a la fatigue, faciles a conduire, d'un devouement sans bornes

pour leur commandant, je ne poovais douler , les ayant vus a rceuvre, que ces hardis compagnons ne continuassent ce qu'ils avaient si bien commenc<^.

Le bataillon comptait alors 400 hommes.

Pendant son s6jour a Maintenon, il n'avait perdu que deux hommes : le premier , tue au hois des Fourches , le 6 octobre, par un garde-mobile maladroit ; le second, decede a I'ambulance, a la suite d'une fluxion de poitrine. 11 n'avail eu qu'un seul blesse : le franc-tireur Herbault, de Sill6-le- Guillaume (Sarthe), frappe d'une balle au pied gauche , a I'attaque dn couvoi, le 16 octobre.

La providence nous avail certainement proteges.

Marches et Gontre-Marches

Lea Aventures du Gar^ de Verdes.

MARCHES «Sc CONTRE-MARCHES

Les Avenlures du Gore de Verdes

Mon intention, line fois rentre dans la Sarthe, etait dialler prendre position a la Ferte-Bernard , limite de ce departement etde celui d'Eure-et-Loir, et de surveiller de la la partie du pays qui s'etend de Nogent-le-Rotrou a Mondoubleau.

Nogent-le-Rotron etait occupe par des forces francaises sous les ordres du colonel Rousseau, et, de Vibraye a Mondoubleau , rayonnaient les compagnies de franc^ireurs da commandant Gh. de Vauguyon. En m'etablissant a la Ferte- Bernard , je reliais par consequent entre eux ces deux corps , en meme temps que je pouvais, a un moment donne, arreter I'ennemi s'il eul cherche a penetrer dans la Sarthe

par la route departementale qui conduit de Brou a la Ferte , en passaut par Aulhon et Courgeuard.

Mais avant de gagner ce poste, comme le bataillon avait le plus grand besoin de se refaire , je me dirigeai d'abord sur Alen^on , voulant profiler de mon passage dans cette ville pour reparer le desordre inevitable qu'une vie non-interrompue au milieu des bois et sur les routes avait apporte dans la tenue des hommes.

SS et S5 Octobre. — Nous quittons Chateauneuf a neuf heures du soir. Apres avoir march6 toute la nuit par un temps affreux , nous Stre successivement arret^s a Maillebois et a Brezolles , nous arrivons dans la matinee a Verneuil (Orne). Un train special nous mene dans la journee a Alen^on , oil un sympathique accueil nous est fait par le general de Malherbe , le pr^fet et toute la population ; celle-ci tient a honneur d'h6berger les francs-tireurs de la Sarthe.

Gela ne se pratiquait pas toujours ainsi dans Eure-et-Loir, oil les habitants nous avaient souvent presente un triste specimen de I'espece rurale. Laches avec naivete et intelligemment egoistes , combien , parmi eux , avaient abjure toute espece de devouement. lis partageaient egalement leur haine entre les Prussiens et nous : comme les premiers , nous etions des gens incommodes, des gacheurs de paille et des bruleurs de bois. La guerre, au fond, ne regardait pas les paysans , qui ne Tavaient jamais demandee et qui la detestaient. Ce qui touchait surtout ceyx dont je parle, c'est que Tinnocent payait pour le coupable : les champs du pauvre etaient ravages ; sa grange , son fenil, son bucher mis a sec ; ses poules et ses oies assommees au detour des rues. Non-seulement ils se m^fiaientdes bons de requisition^ mais

Ll!:S FRANGS-TlR£UaS DE LA SARTHE. 33

quede fois m^me ils ont repouss^ les ecus, obeissant a cet amour instinctif que tout petit cultivateur sent envers ses gerbes de ble et ses souches de peupliers. Leur disait-on qu'ilsseraient pilles par les Allemands, ils faisaient lasourde oreille, et n'en cachaient pas moins leurs provisions. Pour eux, tout soldat qui avait besoin de quelque chose 6tait un ennemi.

Aussi fdmes-nous doublement reconnaissants a la population d'AlenQon , qui nous regut comme si nous eussions ete pour elle des amis de vieilie date.

M , S5 et §6 Octobre. — Je vais au Mans rendre compte au general Fiereck des malheureux ev6nements qui se sont passes a Chartres. Cet officier-general approuve ma determination et nous accorde trois jours de repos.

Pendant ccs trois jours, un certain nombre de volontaires vient encore grossir nos rangs.

Ces nouveaux enroles appartenaient tous au peuple , a ce peuple bon, honnete, laborieux, devoue, que la Patrie, aux heures solennelles, n'appelle jamais en vain. Un de ces hommes etait manchot. Mon premier mouvement avait ete de le refuser ; toulefois , son desespoir mq parut si sincere et si profond , ses instances furent si vives , il m'affirma si bien qu'il • tuerait des Prussiens tout comme les camarades , » que je finis par I'accepter parmi nous. II se nommait Mandounet, et c'etait un adroit tireur , malgre son infirmite.

L'article suivant est publi6 par le Journal d'Alengon :

« Le bataillon des francs-tireurs de la Sartbe, sous le » commandement de M. de Foudras, est arrive hier a » AlenQon pour se ravitailler.

» Ge bataillon se trouvait a Ghartres au momenl de I'entree des Prussiens ; il faut entendre les soldats pour etre edifie sur la conduite des autorites en general et du prefel en particulier, et cependant ce n'est pas un prefel de I'empire. Ce n'est que cris de colere contre une administration imprevoyante, qui a eu la soltise de concentrer des forces considerables, alors qu'elle n'avait pas I'intenlion de resisler et que ces forces pouvaient etre gravement compromises.

* Si la position de la ville ne lui permettait pas d'opposer la moindre resistance a un corps de troupes important, — ce que nous admettons volontiers — il ne fallait pas y concentrer des defenseurs venus de loin et surtout les fatiguer inutilement. M. E. Labiche devait, le bon sens I'indique, couvrir Ghartres en defendant Chateaudun a outrance. Pen s'en est fallu que les Allemands n'aienl subi un echec devant cette heroique petite ville, defendue par 1,500 bommes au plus ; ils auraienl ete infailliblement battus si les troupes appel6es a Ghartres avaient ete envoyees a Ghateaudun. Mais jusqu'a la derniere heure , mobiles, marins el francs -tireurs comptaient sur une affaire, el c'est au moment oil les Prussiens sont en ligne de balaille qu'on les informe que Ghartres ne se defendra pas. On se replie alors avanl d'avoir eu le temps de prendre ses bagages. Aussi les francs-lireurs de M. de Foudras nous sont-ils arrives a pen pres denues de tout.

» On dit que M. E. Labiche est revenu de Tours « trissatisfait. » II faut qu'il ne soil pas difficile ! • J'ai juge utile de transcrire ici eel article, car, quelques

jours plus tard , il devait servir de pretexle pour deverser sur nous le mensonge el ia caiomnie.

:27 Octobre. — Depart d'AIenQon par les voies rapides ; nous arrivons a la Ferte-Bernard Ic memo soir. Le cri de : Vive la France I avail retenti bien souvent pendant le trajet : on etait si heureux en pensant qu'on allait les revoir bientot, ces maudits !

^8 et 29 Octobre. — Le colonel Rousseau , auquel j'avais envoye un officier pour le prevenir de notre arrivee , me fait savoir qu'il a des troupes en nombre suffisant pour surveiller les mouvements de I'ennemi, soit en avant de Nogent-le- Rotrou, soit sur la droite et sur la gauche de ses positions ; il m'engage, en consequence^ a me porter dans la direction de Saint-Calais. Les nouvelles militaires ne presentent, du reste , que peu d'interet sur toule Tetendue de la limite du departement d'Eure-et-Loir : on signale des reconnaissances sur difTerents points , mais ces demonstrations n'ont aucun caractere inquietant; le gros des forces prussiennes n'a pas qaitte Chartres.

Deux vagabonds sont arret^s a la Ferte. La resistance qu'ils ont essaye d'opposer et lenrs reponses evasives m'ayant mis en defiance , j'ordonne que ces hommes soient immediatement traduits devant une cour martiale. Celle-ti , composee d'officiers du corps et d'un capitaine de la garde nationale, croi I devoir les acquitter, les preuves de culpabilite ne lui parai^sant pas assez demontrees ; mais , par mesure de precaution , elle decide que les inculpes seront remis entre les mains de la gendarmerie.

M. le prefet d'Eure-et-Loir m'ecrit pour me demander de rectifier t les inexactitudes > publiees en noire nom dans le

Journal de VOme. Ce n^est qu'a cette condition qu'il m'autorisera a faire prendre nos caisses d'armes et de munitions qui ont ete evacuees de Chartres sur Nogent-le-Rolrou. Le capitaine Fleury ramene cependant ces caisses, et je ne juge pas a propos de dementir Particle auquel le balaillon des francs- tireurs de laSartbe est completemerit etranger.

Nous apprenons TafTreuse nouvelle de la capitulation de Metz.

« // n'y a plus de patriotisme en France ! — me disail a cette occasion un des ardents de I'endroit ; — c'est une nation pourrie ! »

Cepur, a I'exemple de beaucoup d'autres, jetait gratuitement Tinjure a de braves soldats qui venaient de lutter un contre dix. Chaavin de cabaret, se filt-il jamais doute que nous aurions a soutenir une retraite de deux mois dans une neige epaisse et durcie par la gelee, sans vStements, sans souliers , sans abri I

50 Octobre. — Nous quittons la Fert6-Bernard a neuf heures du matin.

Le prefet du d6partement nous rejoint a Vibraye , oii se trouvent les francs-tireurs sedentaires de la Sarthe du commandant de Vauguyon. Des dissensions d'une certaine gravite survenues dans ce corps ont necessite la presence de M. Georges Le Chevalier. Ce dernier nous fait un discours bien diffus, apres lequel nous continuous noire route vers Saint- Calais. . •

Cette route est montueuse et pittoresque. Nous traversons laforet de Vibraye, donl nous troublous le silence par nos chants , que les echos repercutent au loin. Autour de nous, les arbres sont depouilles, herisses. La nuit nous surprend,

chacuD presse le pas, tout en contemplant avec admiration une grande aurore boreale qui embrase le ciel d'une lueur rouge.

Les Anciens eussent-ils pris cela pourun bon ou pour un mauvais presage?...

5i Octobre ei i^*' Novembre. — Ce n^esl pas encore a Saint-Calais que nous devrons nous etablir.

L'armee de la Loire etait definitivement constiluee. Commandee par le general d'Aurelle de Paladines, ses. divisions s'echelonnaient de la foret de Marchenoir a Blois : les 2* et 3® du 15* corps entre Avaray et Lussay, les 1'" et 2® du 16^, de Seris a Roches. Ces dernieres avaient pour se garder, a Droue les francs-tireurs de la Haute-Loire, dans la direction de Mor^e les francs-tireurs de Paris, et a Sainl- Laurent-des-Bois et Villegruau les francs-tireurs du commandant Lienard (Seine-et-Marne, Indre-et-Loire et Calvados).

En apprenant ces precieux renseignements , je resolus aussitot de me porter sur Cioyes, distant do quelquesjieues a peine de Ghateaudun , non occupe par les Allemands , mais que leurs reconnaissances visitaient presque journellement. Place la, je resserrais la ligne des eclaireurs du IG*" corps, et Dous ne pouvions tarder beaucoup a nous mesurer de nouveau avec I'ennemi.

Ainsi VArmie de la Loire ^ dont bien des gens niaienl encore la formatioi>, existait puissante et pleine d'ardeur , et UD hasard heureux avait voulu precisement que nous dirigeassioDS nos pas de son cote.

La joie debordait des coeurs ; il nous semblait que nous

n'avions jamais autaDt aime notre belle patrie : il est vrai (]u'elle etait si malheureuse !

Je donne I'ordre aux 1*"^ et 2® corapagnies de se porter des le lendemain sur Gloyes, en passant par Bahay, Baillou et Mondoubleau ; le reste du bataillon devait suivre vingl-quatre he u res apres.

^ Novembre. — Deux francs -tireurs de la 2* compagnie ayanl, sous I'influence de nombreuses libations, refuse de marcher, je n'hesitai pas a les traduire devant la cour martiale, convoquee 6xtraordinairenient. La repression de pareils faits devait etre immediate.

Je vais a Vendome, oil le sous-prefet me confirme les nouvelles relatives a I'armee et aux positions qu'elle occupe. Le nom du general d'Aurelle de Paladines est dans toutes les bouches : on loue sa fermete; on fait I'eloge de ses capacites militaires ; on dit que ses troupes sont disciplinees et qu'elles ont a leur tete desgeneraux jeunes, entreprenants, habiles; enfin , on croit que les operations ne tarderont pas a commi3ncer, et cette pensee tout le monde la caresse, car chacun a confiance dans le succes de nos armes.

5 Novembre. — La cour acquitte les francs-tireurs Raimbaut et Dieumegarde. C'etait, selon moi, montrer une indulgence bien facheuse pour I'avenir. J'en expriniai mon mecontentement au president et au capitaine-rapporteur , et je fis a cette occasion Tordre suivant :

« Les nommes Raimbaut et Dieumegarde, volontaires au • bataillon , seront remis aujourd^'hui memo a la gendar- » merie , qui est chargee de les conduire au Mans.

» Le commandant demande au general de Negrier de

LKS FKANGS-TIREURS DE LA SARTHE. 39

vouloir bien infliger un mois de prison a ces deux hommes, et, a I'expiratioD de leiir punition , de les faire verser dans un regiment de marche.

• Le corps est en outre prevenu que la cour martiale ne fonctionnera plus au bataillon des francs-tireurs de la Sarthe. Geux qui failliront desormais a leurs devoirs, seront ignominieusement chasses de nos rangs, apres avoir subi des mains de leurs camarades un chatiment honteux et public.

• Que les indisciplines, les ivrognes et les maraudeurs se disent bien que le commandant sera inflexible a I'avenir. •

Je n'eus qu'a me louer de cette determination : de toute la campagne je ne fus forc6 de sevir qu'une seule fois.

Je pars de Saint-Calais a trois heures de Papres-midi avec les 3® et 4® compagnies ; nous prenons la route ordinaire par Marolles el Sarge. II est d6ja tard lorsque nous traversons Mondoubleau , dont le vieux manoir et la belle tour se dressent avec une noble fierte au milieu des ombres de la nuit.

Des gensde I'endroit, profitant de notre passage, viennent me raconter que le chateau de la Gaudiniere, demeure de M. le due de la Larochefoucauld , regorge de Prussiens; finalement, ils m'engagent a faire arreter ce « mauvais ^ Francais. » Pour toute reponse, je les menace de les emmener avec moi , ce qui parait peu leur sourire.

II va sans dire que le due est le bienfaiteur du pays.... Pauvre humanite !

4 Novembre. — Cloyes est une petite ville de 2,000 a 2,500 ames'du departement d'Eure-et-Loir.

La municipalile , encore sous le coup des terribles evenementsde Chateaudun, se figurait a chaque instant voir arriver les Prussiens; aussi , effrayee a I'id^e des represailles que pouvait leur altirer le sejour de troupes dans leurs murs , ne nous reQut-elle qu'a contre-coeur. D'autres cependanl nous y avaient precedes et occupaient les environs : c'etait deux bataillons des mobiles du Gerset les francs-tireurs des Hautes-Pyrenees. Les premiers gardaient la route de Vendome, a un kilometre de Cloyes ; les seconds — cinquantehommes au plus — surveillaient , a la meme distance, la route de Chateaudun.

La veille, le sous-lieutenant Yence, de la 2® compagnie, avait ete aux informations dans cette ville. Muni d^un laissez' passer parfaitement en regie, et meconnaissable sous un costume d'emprunt, il s'etait acquitte adroitement de sa mission ; il avait mfeme pu s'entretenir assez longuement avec un officier de cuirassiers bavarois.

Tous les deux jours , entre dix et onze heures du matin , un detachement de cavalerie, en nombre plus ou moins considerable, arrivait a hauteur du faubourg d'Orleans. La, il s'arrfetait, etablissail ses postes et ses vedettes, faisait fouiller les alentours parses eclaireurs, puis, lorsqu'on avait la certitude qu'aucune embuscade n'elait a craindre, un officier se rendait a la mairie pour toucher les requisitions de toutes natures commandees d'avance. Ces detachements venaient des camps de Tournoisis et de Saint-Sigismond.

Ainsi renseigne sur les faits et gestes de I'ennemi , je decide que le bataillon quittera Cloyes dans la nuit. Mon intention est d'aller m'etablir dans une grande ferme, de I'autre c6te de Chateaudun, •sur la gauche de la route que

suivent habituellement les Allemands ; de nous y tenir caches jusqu'a leur passage, et de nous precipiter sur eux , de fagon a les refouler vers les jardins , Tabattoir et les batiments de la gare oil des compagnies du Gers , que je compte emmener avec moi , les attendront. Je dois bientot abandonner cette derniere combinaison : le lieutenant-colonel des mobiles est absent, et le commandant qui le remplace ne juge pa? a propos de me donner les hommes que je lui demande pour concourir a ce coup de main. Je suis plus heureux dans ma demarche aupres des francs- tireurs des Hautes- Pyrenees : ces braves camarades acceptent avec empressement Foffre que je leur fais de se joindre a nous.

La garde nationale de Gloyes avait ete desarmee. J'exige que les armes soient immediatement rendues^ et que les gardes nationaux aient a reprendre leur service accoutume. Le maire s'y refuse , pretendant que cette mesure sera le signal d'un sauve-qui-peut universel. Je n'en renouvelle pas moins mon ordre , et , par mesure de precaution , je fais publier que personne ne pourra sortir de la ville sans etre muni prealablement d'une permission signee par un oilicier delegue a cet effet.

J'informe en meme temps par depeche M. le ministre de fa guerre de I'incroyable conduite du maire de Gloyes.

La reponse suivante me parvenait dans la soiree :

« Le ministre de Vinterieur et de la guerre^ a « commandant de Foudras, Cloyes.

» Vous etes autorise a agir avec une extreme fermete et a » prendre les mesu res de rigueur que coraporte la situation.

. ^gne : GAMBETTA, t

42 LES FRANGS-TIREUHS DE LA SARTHE.

Mais touts'etait arrange dans Tintervalle, et des citoyens devoues faisaient bonne garde a I'heure ou nous quittions Gloyes pour nous dinger sur Chateaudun.

5 Novembre. — Nous marchons dans un profond silence ; aucun bruil ne trouble le calme qui regne tout autour de nous. De temps en temps, nous apercevons des lumieres ^ui illuminent Thorizon d'une lueur fugitive : c'est une fusee qui s'eleve rapide vers le ciel dans la direction de Tournoisis ; ou bien c'est une lanterne qui paralt et disparait au loin , veritable feu follet qui court sur la lisiere des bois ou sur la crSte des collines. Ges lumieres sont gvidemment des signaux de Tennemi. Parfois aussi , nos pas, en frappant le sol, font jaillir des etincelles : il n'y a pas non plus a en douler , du phosphore a ete repandu avec intention sur la route. L'Allemand a les ruses de Tlndien : s'en seraiton jamais doute?

Le jour commence a peine quand nous atteignons les premieres maisons de Chateaudun , que nous traversons rapidement. L'aspect de cetle heroique cit6 est navrant! Ici, rincendie a fauche , devor6 ; ailleurs , le fer a broye , aneanti ; partout on voit des decombres et des mines : une rue surtout n'est plus qu'un amas informe de pierres calcinees.... c'est affreux et terrible !

La ferme oil nous prenons position est situee a 200 metres au plus de la route. Des granges, des ecuries et des Stables servent a cacher mes hommes , qui ne sortiront de la que lorsque le moment d'agir sera venu : I'un des notres, vetu en paysan et qui dirige gravement une charrue dans un champ avoisinant, observe attentivement le point par ou doivent deboucher les cavaliers ennemis.

Mais nos esperances sont trorapees ; les heures s'ecoulent, et les Prussiens ne paraissent point.

C'est avec un vif regret que nous regagnons notre cantonnement; tout le monde est de mauvaise humeur: nous pensions si bien « les pincer. »

Nous trouvons a Cloyes les francs-tireurs de Paris que commande le comte Lipowski. Nombreux, ardents, intrepides , c'est avec un juste orgueil qu'ils nous racontent leur belle defense de Chateaudun contre les 10,000 vandales du prince Albert, desg6neraux Wittich, Hontheim, Kronski et du colonel Foerster. La lutte qu'ils out soutenue Iel8 octo* bre les couvre de gloire, et que de nouvelles haineselle a amassees dans leurs coeurs !

Un de mes officiers part pour Marchenoir ; il est porteur d'une lettre pour le general Cbanzy , qui a remplace depuis le 2 le general Pourcet dans le commandement du 16^ corps. J'informe le general de notre presence a Cloyes , et lui transmets divers renseignements que j'ai recueillis , concernant les camps de Tournoisis, Saint-Sigismond et Saint- Peravy Suivant des bruits assez accredites, ces camps, qui ne sont qu'a quelques lieues de nous, doivent etre leves tres-procbainement.

6 et 7 Novembre, — Le lieutenant-colonel Lipowski renouvelle dans la matinee ma lentavive de la veille. Plus heureux que nous, et appuye cette fois par les mobiles du Gers, il a la bonne fortune de surprendre 200 cuirassiers, qui, attaques vigoureusement , n'echappent qu'a grand'peine a une destruction complete: 25 des leurs restent sur le terrain.

Vers minuit , un habitant du petit village de Verdes

( Loir-et-Cher ) accourt a Cloyes. Amene aupres de moi , il m'apprend d'une voix suffoquee par I'emolion qu'une patrouille ennemie s'est presentee dans le courant de la journee ; que les gardes Dationaux , decides a ne pas supporter plus longtemps ces exactions, ont tire sur elle, et tue un de ses hommes ; que ceux-ci, pour se venger, ont arrete le cure, qui revenait d'un hameau voisin , et I'ont emmene avec eux ; enfin , il y avait deux heures qu'un expres, arrive de Saint- Peravy , avait apporle au maire une letlre du general prussicn , par laquelie il ordonnait la remise immediate de son soldat mort ou vivant, sous peine d'un chatiment terrible pour la commune si on n'accedait pas a sa demande.

« Qu'allons-nous devenir , monsieur le Commandant , — ajouta ce malheureux avec desespoir , — car le cadavre, nous ne I'avonsplus : on Ta transports a Autainville.... etdemain ces miserables seront chez nous... Venez a notre secours! tons , nous vous seconderons de notre mieux. •

II n'y avait pas de temps a perdre.

Les francs-tireurs de laSarthe furent promptement reunjs. et, pen apres, ils partaient pour Verdes, oil je les devangai avec le paysan .

On me communique quelques lignes du pauvre cure ; il confirme les menaces du chef allemand, et conjure ses concitoyens de ne pas aggraver davantage leur position et la sienne en retenant prisonnier le cavalier qu'on croit n'etre que bless6. En prevision de ce qui allait se passer, je fais dire au general Abdelal , qui commande a Autainville les avant-postes du 16° corps, que je prends mes dispositions pour repousser toute attaque, et que je le prie de m'envoyer du renfort.

Mesfrancs-tireursarrivent; ilsonl bientdt suivisd'uh demibalailloD du 39'' de marcbe et d'un peloton de cavalerie mixte, sous les ordres du commandant Pereira : ces troupes sent celles dont a pu disposer le general Abdelal.

Nos bommes sont postes dans toutes les cours des maisons, sous des hangars, derriere des murs^ partout enfin ou nous pouvons surement derober leur presence. Aucune senlinelle n'est posee , et un oilicier , du haut du clocher , surveille la plaine a Taide de sa longue-vue.

Des escadrons de chasseurs sont aussi embusques dans des bois, a une petite distance en arriere de Verdes. Leurs reconnaissances traversent le village a differentes reprises : elles ont pour objet d'attirer I'ennemi de notre c6te.

Un peu avant onze beures , des detonations d'artillerie retentissent dans la direction de Saint-Lauren t-des-Bois; elles sont accompagnees de feux nourris et precipit^s de mousqueterie.

Que se passe t-il? Quel est celui de nos corps qui se trouve engage? Devons-nous quitter notre position, et marcher au canon ?

Le commandant Pereira et moi, nous nous adressons ces questions, et d'autres encore, tout en ecoutant le bruit de la fusillade qui continue sans interruption. Ce n'est pas un simple engagement qui se livre non loin de nous, mais un combat opiniatre. Nous en suivons febrilement toutes les phases : le brujt s'eloigne , puis semble se rapprocher en redoublant de violence ; cette fois, les mitrailleuses sont de la partie.

Nous maudissons notre inaction , et nous ne pouvons nous expliquer qu'aucun ordre ne nous soit parvenu.

II est deux heures. La canonnade a sensiblement diminue, et ses groDdements lointains ne s'entendent plus qu'a de rares intervalles.

Un cavalier apporle au 39^' i'ordre de rallier a Aulainville.

€ Tout va him! • nous dil ce soldat. On I'interroge ; il nous apprend que le general Abdelal vient de rappeler ses escadrons, et que noire cavalerie s'est portee rapidementen avant Nous en concluons que Tennemi est poursuivi , et que nous avons les honneurs de la journee.

Peu d'instants apres, rofflcier que j'avais envoye de Cloyes a Marchenoir me remettait la lettre suivante:

« Marchenoir , 6 Novtmhre 1870.

< Mon clier Commandant ,

< J'ai reQu la lettre par laquelle vous m'annoncez que

• vous vous trouvez a Cloyes avec votre bataillon de francs- » tireurs.

• Je desire que vous vous portiez demain matin a la » Ferte-Vilneuil, de maniere a y arriver sur les dix » heures. Vous vous relierez avec les francs-tireurs du colo- » nel Lipowski, qui arriveront a la m6me heure a Thi- » ville, et avec les francs-tireurs de la Gironde, qui seront » rendus egalement a la meme heure a Ouzouer-le-Doyen.

• Vous observerez la direction, de Verdes; mais je tiens a

• ce que vous ne fassiez pas d'autre mouvement avant d'avoir » regu de moi dc nouvelles instructions, a moins, toutefois.

» que vous ne soyez appele a Verdes par la presence de » Tennemi : dans ce cas , vous ne depasserez pas ce dernier » point.

> Le general commandant ie 16^ corps ,

» Signe : CHANZY. »

Je remerciai le hasard qui m'avait amene a devancer les ordres du general en chef, et, me conformant a ses instructions, je me disposal a gagner la Ferte-Vilneuil, a six kilometres de Verdes.

Nous quittames ce village, qui fut epargne ce jour-la, grace sans doute au combat qui avait ete livre , et qui n'etait que le prologue d'un long et sanglant drame.

Le soir, a la Ferte, nous apprimes par des gens qui arrivaient de Binas, que nos troupes, apres une lutte acharnee, etaient restees maitresses du champ de bataille. Ces memes gens avaient apergu un incendie considerable dans la direction de la route de Chateaudun a Beaugency, a hauteur de Mezieres'.

M. I'abbo Crosnier, cure de Verdes, echappa providentiellement a la mort dont il avait ete menace.

J'eus occasion de voir depuis ce digne pretre, et voici en quels lermes il me contace qu'il nomrae, non sans raison, ses « terribles aventures, »

1 Ce combat est celui de Valli^re. L'incendie, c'etait le village de Cbant6me qui brt^lait. Les Prussiens y mirent le feu pour se venger de Techec que leur firent ^prouver les generaux Bourdillon et Abdelal. Ce fut la cavalerie de ce dernier qui dt^cida du sort de la journ^e.

« — Vous vous souvenez, monsieur le Commandant, — commenga-t-il, — que c'etait le (limanche6 novembre. Jerevenais dedire une premiere messea Membrolles : il pouvait etre dix heures du matin , et je rentrais tranquillement chez moi, accompagne du pere Houdet^ brave homme ag6 de 72 ans. A 3 kilometres de Verdes , nous sommes rejoints par un detachement de cavalerie prussienne : c'etait des cuirassiers^ et ils pouvaient bien etre une vingtaine.

» Le chef de cette petite troupe — un tout jeune officier, au visage blanc et rose comme celui d'un cberubin — m'aborde, et me saluant poliment :

» — Savez-vous, Monsieur, — me demande-t-il, — s'il y a des soldats frangais a Verdes ?

» — Quand je suis parti a six heures , — repondis-je , — il n'y en avait pas.

y> — Et en est-il venu bier?

» — Oui, Monsieur,... environ une centaine, qui allaient en eclaireurs jusqu'a Membrolles.

» Et j'ajoutai :

» — Du reste, monsieur Tofficier, vous n'ignorez pas , puisque vous connaissez deja notre commune, que ses habitants ne veulent pas se defendre.

» J'avais parfaitemenl reconnu dans celui qui me parlaU le chef que j'avais vu quaire jours auparavant a Verdes. »

— Tenez, monsieur le Commandant, — me dit alors I'abbe en inierrompant son recit, — peut-etre pourrezvous lire son nom qui est au bas de ce bon de requisition.

Et M. Crosnier me tendit un chifTon de papier, sur lequel etait ecrit au crayon, en excellent frangais, ma foi! ces lignes que je copie textuellemeni :

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