‹ Une page d'histoire: les francs-tireurs de la Sarthe, journal d'un commandnatChapitre 5 sur 10 · BON POUR · texte numérisé non relu

BON POUR

» quatre litres de tabdc,

» 50 bouteilles de mn ,

» dwers objets pour 50 francs,

)> cent fers d chevaly

y> que le somsigne a recuspour son regiment.

» Verdes , le 2 novembre 1870.

» K. Christmann. »

— Que Dieu liii pardonne! — fit lentement le cure, en m'eDtendant lire le nom qu'il n'avait pu parvenir encore a dechiflfrer ; puis il continua :

« L'officier m'ayant remercie et assure que, quoiqu'ii advint , je n'etais pas responsable , fila sur Verdes avec son detachement ; moi et mon compagnon nous suivimes a une certaine distance.

» Bientot une partie des cavaliers s'arrfele aupres d'un hameau , tandis que I'autre se porte rapidemenl vers le bourg,

qui est cerne en un clin d'oeil.

)> Ne voulantpas nous retrouver au milieu des Prussiens, nous prenons bien vite un sentier detourne ; mais nous avions a peine marche 200 metres , que des coups de fusil retentirent a I'entree du village.

y> Nous pensons que c'est la troupe frangaise qui fait feu ; et, blfemes de terreur, craignant a tout instant d'fetre frappes paries balles, nous nous mettons a courir a travers champs... Ce fut notre perte.

» Deux cavaliers , lanc6s a notre poursuite , nous eurent promptement rattrapes, et nous entrainerent entre leurs

chevaux, en prononQant des paroles que nous ne comprenions pas, et en nous appliquant sur le dos des coups de plat de sabre que nous sentions bien.... L'un de ces hommes, CDmme je trebuchais , me piqua inline avec la pointe de son arme.

» Les 6claireurs avaient rallie leur chef. Celui-ci ordonne de nous attacher sur une charrette, que le delachemenl conduisalt avec lui pour emporter ses requisitions , puis on nous emmene t

» Qu'allail-on faire de nous? II n'etait que trop facile de prevoir le sort qui nous attendait, surtout iorsque Tofficier m'eut dit d'une voix courroucee :

« Mauvais sujets a Verdes !.. Canailles! ont tire sur nous t... »

» J'essayai de protester au nom de mes compatriotes ; j'ailirmai qu'ils n'^taient pour rien dans ce qui venait de se passer; je demandai grace pour eux... grace pour le pauvre pere Houdet, un vieillard! mais je parlais a un Allemand feroce qui n'entendait pas ce frangais-la, et qui , a chacune de mes prieres , r^petait invariablement :

<i Mauvais sujets a Verdest.. Canailles! ont tire sur nous!«. )>

» Enfin , nous arrivons dans un village appele Champs oil etait un petit camp prussien.

» Le chef du detachement alia faire son rapport au commandant. Aussitot, plusieurs oiBciers entourerent notre charrette. Je voulus m'expliquer : on m'imposa silence; je suppliai, je conjurai en elevant les mains vers le ciel : on me cria brutalement :

« Descendez I., vite la! contre ce mur... fusille ! ! >

« Plus morts que vifs, nous nous disposons a obeir... Ce mur, je le verrai loute ma vie : en face de lui etait deja range un piquet d'infanterie, dont les hommes, le mousquet haul et le doigt sur la detente, n'attendaient plus qu'un signe pour faire feu... Quel cruel moment! »

— Je le crois pardieu bien ! — m'ecriai-je a ces dernieres paroles, et remue jusqu'au fond de Tame parce recit emouvant.

— Oh ! ce n'est pas encore tout , monsieur le comte. Et I'abbe Crosnier poursuivit :

c Je venais de faire mon acte de contrition, lorsqu'un jeune lieutenant s'approchant de moi me dit a voix basse :

» — Monsieur le cure, ne descendez pas... On va vous conduire a Saint- Peravy, et la, le general en decidera.

> Puis, se penchant a mon oreille, il ajouta :

)> — Voyez-vous , Monsieur, on a tue deux de nos hommes chez vous, et on est bien fdcM!...

» L'oflicier se trompait en cette circonstance : le second cavalier, qui passait pour mort, n'avait ete que demonte; il rentra au camp dans la soiree, ce que j'ai appris plus tard.

» Quelques instants apres, tout s'etait apaise comme par enchantement, el nous roulions vers Saint-Peravy , escortes toujours par nos cuirassiers du matin.

» A Saint-Peravy, on nous descend a la gendarmerie, qui servait de poste aux Prussiens : la, on nous enferme immediatement dans la chambre de siirete. Nous voila en prison. Pour lit, nous avons un pen de paille pourrie ; pour nourriture et pour boisson, nous n^avons rien du tout... Je n'avais pas mange depuis la veille, six heures du soir; quant au pere

Houdet^ il avail, dans le courant de la matinee, ce qu'on appelle a la campagne « cassi une craAte. »

> Ce pauvre pere Houdet! j'6tais tout de meme bien heureux de I'avoir pour compagnon d'infortune. Ensemble, du moins , nous nous soutenions ; nous nous encouragions mutuellement; nous 61evions nos coeurset nos prieres vers le Dieu de justice et de misericorde ; il nous semblait entin que , reunis , nous etions plus forts pour braver les insultes et les menaces.

» Et a Saint- P6ravy, comme a Champs, les menaces ne tarderent pas a retenlir a nos oreilles, car une procession de curieux, officiers et soldats, 6tait accourue pour nous voir, moi surtout comme une bSte curieuse.

€ Toi , pasteur, capout! » vociferaient a tour de r61e ces forcen6s. Les gestes qu'ils faisaient etaient aussi significatifs et tres-intelligibles.

y> Un peu avant lanuit, on nous annonga la visite du general : il entra accompagne d'un colonel. Je voulus de nouveau m'expliquer ; je donnai ma parole d'honneur que j'ignorais qui avaittire sur la troupe prussienne, — j'6taisbien loin de me douter que les coupables n'etaient autres que mes braves paroissiens — et que je ne comprenais point pourquoi on me rendait responsable de cette affaire; que, du reste, j'avais bien dit tout ce que je savais au chef qui m'avait arrete , et que je n'avais nuUement cherche a le tromper.

» — Si, Monsieur, vous etes responsable, — me repondit le general. — Oh ! c'est grave , fort grave !

» Et comme je protestais encore :

» — Silence! — lit-il avec colere. — Demain, j'irai a

Verdes avec plusieurs bataillons et six canons, et je brulerai le village : il ne restera pas une maison deboul !

» La-dessus, ce mechant homme se retira.

» Pius que jamais , monsieur le Commandant , je me croyais bien a ma dernierejournee, surtout quand, vers les sept heures, notre porte s'ouvrant avec fracas, j'entendis ces mots terribles :

« Pasteur, suivez les soldats ! y^

y> Mais je ne tardai pas a etre rassure. Ge fut au chateau, aupres du general , que I'on me conduisit.

« — Monsieur, — me demanda brusquement celui-ci, — persistez-vous toujours a soutenir qu'il n'y avait pas ce matin de troupe frangaise a Verdes ?

)> — A rheure oil j'en^suis parti , non , general , — dis-je simplement.

» — Des rapports que j*ai sous les yeu^ me signalent cependant la presence dans le pays des corps Lipowski et Foudras, et il est evident pourmoi que ce... guet-apens ne pent 6tre que I'oeuvre de ces coquins. Ces maudits freyschiitzen ! — francs-tireurs — plus nous en fusillons et en pendons , et plus leur nombre augmente !

» — Je n'ai, general, aucune connaissance des corps dont vous parlez. Je vous le r6pete, je suis sincere dans mes affirmations, et ne comprends rien...

» — C'est bon ! — interrompit sechement le redoulable chef allemand. — J'ai deja, — continua-t-il, — ecrit a voire maire. Vous allez le faire aussi sous ma dictee , et si on n'obtempere pas a mes ordres, eh bien ! monsieur le cure, vous serez fusille, — c'est mon droit! — et, a Verdes, les innocents, Gomme vous les appelez, patiront pour les coupables.

> Je dus obeir, et aest cetle lettre, monsieur le comte, qui vous fut commuDiqu^e a voire arrivee au village par M. ie docteur Boulay.

» Ma lettre termiD^e, on me ramena a la gendarmerie.

» Quelle n^iit pl6ine d'angoisses nous passames ! Epuises de fatigue et de besoin , sans une goutte d'eau pour calmer la soif ardente qui nous devorait, la tete en feu et le corps grelottant de fievre, tantdt a genoux, tantdt assis sur notre paille infecte, nous ecoutions anxieux les bruits du dehors. Parfois, a un doux souvenir du passe, — ma vie avait toujours ete si calme et si heureuse ! — oubliant pour un instant mes atroces soufTrances et I'horrible reality , je me prenais a revivre , a croire que tons ces evenements n'etaient qu'un r6ve, un affreux cauchemar!

> Mais tout-a-coup, les pas nombreux d'hommes et de chevaux qui retentissaient sous notre unique fenetrc, le cliquetis saccade des sabres sur le sol dur de la rue , les « wer da ! • sans cesse r^pet^s des sentinelles , le galop rapide d'une ordonnance qui partait ou arrivait, — tout cela, et mftme jusqu'aux beures que sonnait Phorloge du village, etait pour moi comme autant de coups de poignard.

> La journce du lendemain se leva pour nous bien sombre, et^ de minute en minute, nous nous disions : « le giniral va-t'il mettre ses menaces a execution ?.. »

» Nous ne vimes personne ! nous ne sumes rien !

» Le soir, cependant, on nous apporta un enorme pain noir et trois litres d'eau... J'essayai de questionner noire gardien : il ne me repondit que par des injures et en me montrant le poing.

• La seconde nuit fut en tons points semblable a la

premiere. Encore aujourd'hui , je me demande comment je ae suis point devenu fou.

• Le mardi , on rel&cha mon compagnoD de caplivite. Ce brave bomme se refusait a me quitter, et il fallot toute mon autorit^ de pasteur et d'ami pour le decider a se separer demoi.

» Le mercredi 9 , on me conduisit des le matin a Boulay, oil je restai tout le temps que dura la bataille de Coulmiers. En entendant tonner le canon sans interruption , je me doutais bien qu'une grande partie etait engagee en ce moment , et je ne songeais plus qu'a prier Dieu pour la France et le succes de nos armes.

• On me ramena coucber dans ma prison , a Saint- Peravy ; mais je n'y demeurai que quelques beures. R6veill6 en sursaut^ je dus suivre les Prussiens qui fuyaient devant notre armee viclorieuse.

> Enfin , monsieur le Commandant , nous alliens atteindre le petit village de Sougy, de I'autre c6te de Patay, lorsque — jugez de ma surprise et de mon immense bonheur — le caporal, a la garde duquel jf^etais confie, me dit en me frappant amicalement sur Tepaule :

» — Maintenant, Monsieur, vous pouvez retourner chez vous !

> Je ne me le fis pas repeter^ comme bien vous pensez. • Chacun en eut fait autant que M. le cure de Verdes.

8 Novembre. — Je suis prevenu dans la matinee que le 16* corps fait un mouvement en avant. Les francs-tireurs de la Sarthe doivent quitter la Ferte-Vilneuil pour aller occuper Prenouvellon, en passant par Leme et Membrolles.

Nous faisons hake a JMembrolles. La population est dans la joie du succes de la veille ; tous, ils esperent hien ne plus revoir jamais ces detachements de cuirassiers et de uhlans, qui , depuis plus de trois semaines, n'ont cesse de ravager le pays. C'est a qui nous fera f^te , et un cortege de femmes et d'enfants nous accompagne jusqu'en dehors du village.

Nous traversons des plaines immenses et entieremeni nues ; de loin en loin« a Phorizon^ se dresse un clocher ; sur la route, on ne rencontre ni une voiture^ ni un pieton ; pas un travailleur ne se montre dans les champs : I'aspect de cette vaste solitude, au-dessus de laquelle plane un ciel sansnuages, est un spectacle d'une tristesse poignante.

Prenouyellon , qui ne se compose que de quelques maisons, avait beaucoup souffert des exactions des Prussiens : tout y avait ete saccag6 ou pille.

Nous y Irouvons le 6* dragons et le 6® hussards ; ces regiments bivouaquent en arriere du village : ils appartiennent au 45^ corps et sont sous le commandement superieur du general Tillon. Get oflicier-generalordonneaussitdt que deux compagnies des francs- tireurs de la Sarthe seront de grand' garde pendant la null , Tune dans un hameau sur la droite de Membrolles, I'autre a la ferme du Coudray : ces postes, relies par de nombreuses vedettes , auront a surveiller la plaine dans les directions de Varize , Tournoisis et Sain^;-^ Sigismond.

Les 2® et 3° compagnies sont designees pour marcher. Apres dix-huit jours d'interruption, nous alliens reprendre notre dur ma.is vrai metier, — celui d!]£claireurs.%Ki

Aux Avant-Postes.

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