LE MANS. — CHATEAU-RENAULT
Notre Retraite sur Layal.
Je retrouvai au Mans la plus grande partie des francstireurs qui s'elaienl perdus dans la nuit de la retraite d'Orleans. Ces braves soldats , inconsolables de leur separation d'avec le gros du bataillon , avaient pu gagner Tours , les uns par petits groupes , les autres isolement; de la, ils etaient rentres dans la Sarthe oil ils pensaient bien qne nous reviendrions t6t ou tard.
Mon oflBcier payeur et le manchot Mandounet etaient au nombre de ceux qui attendaient notre arrivee avec une vive impatience. Le premier, apres avoir suivi le 15® corps jusqu'a Vierzon , s'etait — ainsi qu'il le disail plaisam-
menl — t embarqiie • pour Saincaize , puis pour Moulins, Montlucon, Poitiers, Angers....; bref, il avail fini • par atterir ». Quant au second, il avait vu la mortde bien pres. Arrete a Lailly par les AUemands le 8 decembre, il s'6tait echappe le lendemain matin , quelques heures seulement avant le moment fixe pour son execution. N'ayant pu gagner Blois , il s'etail alors rabattu sur Tours ; mais la on I'avait incarcer6 , et cetle fois bel el bien comme espion prussien. Heureusement pour lui, le lieutenant-colonel Clary, chef d'etat-major du general Sol, me connaissait, et il avait obtenu son elargissement.
Le bataillon est caserne a Pontlieue, derriere le quartier de cavalerie.
Je m'occupe sans tarder de la reorganisation du corps. Les francs-tireurs du Card me demandent a se joindre a nous; j'accepte leur offre, et, de meme qn'autrefois ceux de Senonches, ils prennenl le numero 5. L'effectif de chaque compagnie est porte a cent hommes, non compris les cadres; je permets aux capitaines de se monter; enfin, rintendance ayant bien voulu m'autoriser a passer un marche, je traite avec un fournisseur pour Thabillement et Tequipemenl de tout raon monde.
L'armee s'etant repli6e le 16 de Vend6me sur le Mans, la ville est pleine de troupes qui la traversent ou qui y sejournent momentanement.
Pour quiconque se promene dans la rue Dumas ou sur la
'place des Halles , le Mans parait gai , anime , ruisselant d'or
et de plaisirs. C'est dans les cafes et aux portes des etablis-
sements ou Ton dine, c'est au seuil de la Boule-d'Or el de
r Hotel de France qu'il faul aller vers six heures du soir,
pour voir dans toute son impudence I'insouciance et Tegoisme de celte foule bigarreequi ne pense qu'a son bien-etre, tandis que, tout autour d'elle, de pauvres soldats n'ont pas meme le n6cessaire. Ici, on s'appelle bruyamment, on rit, on chante! la, on soufifre, on agonise, on expire! car diverses maladies, entre autres la petile-verole, s6vissent avec une eflfroyable intensite.
Ce qui est triste et blamable au point de vue humanitaire est devenu une vraie bonne fortune pour les marchands, qui s'entendent pour vendre a double prix ce dont on ne pent se passer, el font, grace aux malheurs des temps, de superbes benefices : fonds de magasins, armes de pacotille, conserves avariees, ils ont un ecoulement prompt et facile de tout ce qu'ils possedent. Une venle qui a egalement atteint un degre prodigieux, c'est celle des journaux. On s'arrache avec avidite les feuilles poliliques, de toutes couleurs , de la Sarthe et des departements voisins. Elles contiennent beaucoup d'opinions tres-differentes sur la situation, des fables touchantes oil Ton raconte la guerre « quelques plans de campagne trouves sur les carnets des avocats, mais de faits pen ou point. Tours est tombe aux mains des Prussiens, c'etait inevitable; le gouvernement s'est refugi6 a Bordeaux. Tout ce que j'entends, tout ce que je lis, me confirme dans Tindignation que je ressentais, a Orleans, contre les deux hommes qui s'entetent a dinger les operations militaires. Les gens qui aiment a se flatter pretendent que Bourbaki conduit ses troupes en Allemagne, et qu'au nord le general Faidherbe commando un armee considerable. « Chasser V^tranger ou pirir t • voila le programme ofliciel... C'est certainement bien dit, mais cela sufTit-il?
Grace aux mesures energiques prise par le general en chef, rencombrement diminue d'une maniere sensible, et il ne reste bientdt plus dans la ville que certains corps qui, comme nous, achevenl de se r6organiser. II est expressement defendu aux officiers et aux soldats de venir au Mans sans permissions regulieres ; des instructions severes prescrivent aussi que lous les cafes fermeront a neuf heures precises; cela se fait exactement. Partout les lumieres s'eteignent en meme temps , et les portes des etablissements livrent passage a de nombreux consommateurs, qui, craignant le froid et les patrouilles, rentrent alors paisiblement
chez eux.
On nous communique plusieurs articles de la Feuille du Village et du Bulletin d'Eure-et-Loir , insultants pour le bataillon des francs-tireurs de la Sarthe. Vu la source d'ou ils emanent, j'engage mes officiers, exasperes conlre leurs auleurs, a ne pas tirer vengeance de ces infamies, laissant a Topinion publique le soin de faire la part de nos actes et de ces odieuses paroles. Neanmoins, tons persistent a vouloir demander raison au citoyen L. Guyon , Pun des redacteurs de la Feuille du Village, Deux capitaines, delegues par leurs camarades, se rendent avec moi au bureau du journal; mais la personne que nous cherchons est absente, nous repond-on; nous ne sommes pas plus heureux a son domicile oil nous nous presentons differentes fois; le citoyen L. Guyon, en prevision de noire visite, avaitdu donner des ordres en consequence. Ajoutons qu'il se gardabien, durant tout le temps de noire sejour au Mans, de se metlre sur notre chemin.
Si les principes politiques qu'on me prete , et la prompti-
tude avec laquelle j'avais forme mon corps au mois de septembre, malgre le mauvais vouloir de M. A. Joigneaux, secretaire-general de la prefecture, ont dechaine contre nous les haines et les jalousies des democrates du Mans, la grande majorite de la population nous est reslee sympathique. EUe salt ce que nous valons, ce que nous avons fait; pour elle nous sommes des amis. Dans toutes les classes , on nous vante , on nous pr6ne. « Vivent nos braves francs'tireurs ! » s'ecrient des ouvriers qui nous croisent ; eux, du moins, ne nous renient pas, comme on I'a fait rue du Grefiier. Et si beaucoup parmi nous ne sont point du departement, les vaillants mobiles de la Sarthe, ces heros de Coulmiers et de Loigny, n'ont pas a desavouer notre confralernite : c'est avec honneur et toujours noblement que nous avons porte le nom choisi par moi.
Je retrouve dans le lieutenant-colonel du 27° mobiles (Isere) un de mes anciens camarades de regiment.
Le lieutenant-colonel Vial a pres de six pieds et la carrure des soldals de Charlemagne. Ses mollets auraient rempli les bottes evasees du temps de Louis XIV; il 6tait ne pour porter allegrement les pesantes armures des paladins, monter leurs chevaux enormes bardes de fer, et se battre tout un jour avec une masse, une lance et une lourde epee.
Retraite comme capitaine I'annee precedente, il avait ete nomme, lors de la formation des regiments de mobiles, chefde bataillon au 27% puis lieutenant-colonel apres la bataille de Vend6me. J'aurai plus d'une fois I'occasion de parler de cet intrepide officier superieur, car le moment approche oil, ensemble, nous affronterons de nouveau I'ennemi. 9
La deuxieme arm^e est repartie de la maniere suivante :
Le 16® corps, au sud du Mans, de fa^on a couvrir el a defendre les trois routes d' Angers par Arnage, de Tours par Ecomoy , et du Grand-Luce par Parigne.
Lc 21e, au nordj s'etendant d'Yvre-l'Eveque a Savigne- I'Eveque , observant les directions de Chartres el de Saint-Calais.
Le 17% en arriere de la ville, etabli perpendiculairement aux routes d'AlenQon, de Conlie et de Laval.
Le pays n'offrant pour le cantonnemenl que des ressources insuffisantes en habitations^ la plupart des troupes campent sous la tente. La temperature est de plus en plus rude ; une neige epaisse couvre le sol. I^es bivouacs se prolongent indefiniment a travers les bois et les champs , dont les arbres et les buissons disparaissent sous les innombrables girandoles de givre qui se balangent et scintillent comme des diamanls. Des feux flambent de toutes parts , et c'est autour de leurs flammes, plus ou moins ardentes, qu'on peul voir de quelle admirable variete de races se compose cetle unite frangaise que pretend rompre un insolent etranger. Chacun de ces jeunes soldats porte , marque sur son visage et dans son attitude, les traits caracteristiques de la province a laquelle il appartient. Le Manceau est generalemenl de petite taille, mais solidement constitue; sa physionomie exprime a la fois une tenacite opiniatre et une indomptable energie. Sur la rude figure du Breton on lit, et cette force qu'il semble avoir tiree d'une terre de granit, et ces habitudes de meditation que donne le spectable incessant de la vaste mer. Tout autre est I'habitant du Lot-et-Garonne, du Gers et de la Gironde. La mine gaie, avenante, la parole sonore,
Tallure superbe, le geste exliuberant, il est aussi joyeux compagnon que solide gaillard. Et quelle imagination ! quelle verve de d6vouement patriotique ! Ceux-ci fumentmelancoliquement leur pipe, a I'ecarl; ceux-la perorent, le corps enfoui sous de vastes couverlures d'bii la tele emerge par un trou. Les peaux de betes roulees a la taille, les manleaux rejetes sur I'Spaule a I'espagnol , les uniformes anciens et nouveaux, les burnous blancs et rouges des Arabes, tout celase confond bizarrement, car plus de 120,000 hommes sont disperses dans les lignes qui protegent le Mans.
Malgre les difficultes qui resultent des rigueurs de la saison et Fetal de denuement des magasins militaires, I'activite du general en chef est telle, et il est si bien seconde par les generaux qui commandent les corps d'armee , que quelques jours ont suffi pour completer les effectifs el pourvoir a tous les besoins des Iroupes; on est maintenant en raesure de recommencer la lutte'.
Les AUemands , peut-etre plus epuises que nous encore, et dans les rangs desquels la variole fait aussi de nombreuses victimes, semblent avoir renonc6 pour le moraenl a s'avan-
i On salt aujourd'hui que Id general Cbanzy eti voulu marcher hardinient sur Paris , en laissant sur ses positions du Mans assez de monde pour les conserver et assurer de nouveau sa retraite en cas de non-reussite. Son plan consistait k remonter rapidement I'Huisne comme pour menacer Chartres , et, en masquant cette ville , de venir appuyer sa gauche a la Seine, a hauteur de Mantes, dans le but de combiner un effort avec ies defenseurs de Paris pour romprc ce cOte de I'investissement. MM. Gambetta et de Freycinet repouss^rent ce projet. La deuxi^me armee dut rester dans ses lignes , et le gf^neral Bourbalci recut I'ordre de se porter sur Besancon , et cela avec des troupes nouvelies et dans un pays de montagnes que la neige recouvrait enti^rement
cer davantage dans I'Ouest. Le prince Frederic-Charles est retourne a Orleans , et le grand-due de Mecklembourg s'est retire sur Chartres, apres avoir laisse a Blois, a Vendome, sur le cours superieur du Loir et dans le val de la Loire, des forces assez considerables pour garder le pays que nous avons abandonn^.
Des colonnes de cavalerie et d'infanterie ennemies ayant pousse des pointes audacieuses sur Authon, Montmirail, vers la forel de Vibraye, aux environs de Saint-Calais, sur Montoire et meme jusqu'aux portes de Tours, le general Chanzy leur oppose deux colonnes mobiles. La premiere, sous les ordres du general de Jouffroy, menace Vendome; la seconde, avec le general Rousseau, appuyee par les francstireurs de Paris et les volontaires du colonel Calhelineau , — ces derniers passes depuis peu du 15^ corps au 21^ — a pour mission de surveiller les abords du Perche. En outre, la 2^ division du 16* corps (general Barry), etablie derriere leLoir, de la Charlre au Lude, garde les passages de la riviere; enfin, les generaux de Curten et Cleret sont en marche. Tun de Poitiers, I'autre de Langeais, se dirigeant sur Neuille-Pont-Pierre , d'oii ils doivent cooperer aux operations du general de Jouffroy.
Dans ce parlage, les francs-tireurs de la Sarthe ont le Lude pour destination provisoire.
Le bataillon est completement habille et equipe. Notre costume est en velours marron , avec manteau de drap gris acapuclion; la chaussure ne laisse rien a desirer, et j'ai pu faire donner a chaque homme une chemise de rechange, un gilet de laine et un calegon. Comme arraement, le chassepot (modele 1866) a remplace le fusil Snider que nous
LKS FRANGS-TIREURS DE LA SARTHE. 133
avions pr6cedemment. Mes francs-lireurs onl vraiment fort bon air dans leiir noiivelle tenue.
J'ai fait plusieurs promotions d'ofBciers. Le lieutenant BachelQt a ete nomine capitaine adjudant-major^ emploi vacant par suite de la radiation des controles du corps de M. Audap. Cet avancement est la juste recompense des services rendus par cet officier pendant la campagne. F^e lieutenant Pavie, des mobilises du Loiret, qui nous a suivis depuis Saint-Laurent-des-Eaux, aetemaintenu dans son grade: c'est un ex-sous-officier de Crimee et d'Afrique, d'une bravoure eprouvee. Les sous-lieutenants Yence et Grisot de Chilly sont passes lieutenants; I'adjudant Sorin ainsi que les sergentsmajors Giamarchi et Boutheon ont ete nommes sous-lieutenants.
Tout cela termine et sanctionne par le general en chef, nous n'avions pas a prolonger davantage notre sejour au Mans, et le 30, dans I'apres-midi, nous quittons cette ville pour nous rendre au poste qui nous etait assigne.
P^ Janvier 187S. — C'est au Lude que nous commen- Qons I'annee.
Qu'il fut triste ce jour, d'ordinaire consacr6 a la joie !
Si au milieu des mille peripeties de notre existence de soldat, il nous etait arrive souvent, non pas d'oublier la famille, mais de prendre courageusement notre parti de I'absence de nouvelles, je ne pus me defendre d^une vive emotion lorsque, le matin du premier Janvier, mon ordonnance Brunet, entrant dans ma chambre d'auberge, me fitle compliment d'usage. En entendant les vcbux que ce brave garQon m'adressait, je sentis mon coeur defaillir, et que n'eusse-je donne en ce moment pour recevoir un baiser de
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ma Temme ei iin soiirire de mon enfant !.. Quand un peu plus lard j'eus la visile de mes officiers, je reraarquai sur leurs visages la trace d'une emotion qu'ils cherchaient vainement a conlenir; c'est qu'eux aussi avaient toutes leurs . pensees vers les etres qui leur etaient chers !
Les francs-tireurs de la Sarthe sonl mis par le general Barry a la disposition du general de Curten ; nous devons quitter le Lude le lendemain pour nous dinger sur Chateau- Renault.
S s 3 et 4 Janvier, — Nous faisons etape a Chateau-du- Loir, que garde la brigade Desmaisons , de la 2** division du 16e corps. Je vais a Chahaignes pour y voir le general Barry; il occupe un pays tres-accidente, tres-couvert, et sa cavalerie , qui s'etend au loin , surveille attentivement tous les mouvements de I'ennemi. Celui-ci est aux prises avec la colonne du general de Jouffroy. Le 27 decembre, a Saint- Quentin, pres Montoire, et le 31 , a Bel-Air, a Courliras, a Dange eta Varennes, nos troupes ont aborde les AUemands avec une vigueur qui doit leur prouver que, malgre sa retraite sur le Mans, la deuxieme armee peut encore leur tenir tele.
C'est a Neuille-Ponl-Pierre , oil nous couchons le 3 , que le general de Curten avail appris que I'ennemi se concentrail autour de Vendome, en prevision d'une attaque dn general de Jouffroy, et le 30 il s'etait porte resolument sur Chateau-Renault.
Chateau -Renault, chef-lieu de canton du departeraenl d'Indre-et-Loire, est situe au confluent de la Brenne et du Gaull; le chemin de fer et la route nationale de Tours a
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Vendome, ainsi que les routes 'de Blois et d'Amboise, Iraversent cette villa, qui est a egale distance de Tours et de Vendome, a environ 30 kilometres de ces points.
Bien que cette con tree, app'elee la Haute-Touraine , ne presente pas aux regards la meme beaute de sites que la parlie meridionale, ses vallons n'en sont pas moins nombreux et profonds, notamment a gauche de Chateau-Renault, dans la direction de Saint-Amand et de Vendome. A droite sont les bois de Saunay, qui couvrent une assez vasleetendue, les villages de Saunay, de Villeporcher, de Saint-Cyr-du-Gault, de Saint-Nicolas, et plus a Test la petite ville d'Herbault.
Les forces placees sous les ordres du general de Curten se composaient d'une dizainede mille hommes d'infanterie, de huit escadrons de cavalerie et de quatre batteries d'artillerie; elles furent successivement augmenl6es de la colonne du colonel Jobey (40* de marche), de la portion de la 3® division du 16* corps, restee avec le general Barry depuis le 11 decembre, et des renforts amenes du Mans par le lieutenant-colonel de Lambilly, sous-chef d'etal-major de I'amiral Jaureguiberry.
Le general de Curten est jeun^, ardent, energique; sa male figure inspire tout d'abord la confiance ; les soldats I'apprecient et I'aiment d6ja. A voir le general Cleret, dont les longs et abondants cheveux gris flottent sur le cou , on dirait un patriarche dela vieilleArmorique. Le premier est un de nos plus brillants officiers de Tarmee d'Afrique ; le second, ex-lieutenant de vaisseau, sertau titreauxiliaire.
Les Allemands sont bien proche de Chateau-Renault : ils occupent Saint-Amand, Herbault, et leurs reconnaissances viennent journellement a Saint-Cyr et a Saint-Nicolas.
L'avanC-veille, le colonel Lacombe , a la tele du 8® hussards, a refoule vivement Tennemi , auquel il afait dix-huit prisonniers. Les francs- tireurs des Deux-Sfevres ont eu aussi plusieurs engagements heureux. Cette compagnie, forte de pres de deux cents hommes, est remarquable par sa teniie, son organisation et surtout par la discipline severe qui regne dans ses rangs; le capitaine Poinsignon, type du parfait gentleman , la commande.
Je me felicite d'autant plus d'appartenir a la division Curten , que le general et moi sommes d'anciens condisciples; il m'accueille d'une maniere amicale, meproroettant d'utiliser sans retard le zele et le devouement des francstireurs de la Sarthe.
5 Janvier. — J'ai regu dans la nuit les instructions suivantes :
« Chdteau-RenauU , deux heures du matin.
i Commandant,
• Veuillez, vers six heures, diriger sur Herbault (route de Blois) , sur Villechauve (route de Vendome), et sur Saint-Nicolas, a I'extreme droite de Chateau- Renault, de pelites reconnaissances; choisissez, a ceteffet, des hommes surs, prompts, intelligents et froids.
• A aucun prix, le general ne veutqu'ils livrent un engagement. Non-seulement ils se garderont d'attaquer, fussent-ils certains du succes, mais ils refuseraient encore le combat si les AUemands venaient le leur offrir. Leur role, important surtout pour la matinee de demain, se bornera done a nous eclairer avec le plus grand soin , et a nous faire prevenir au plus tot de tout ce qui concernerait
* les marches ou mouvements de I'ennemi. Je crois que le
• concours de votre manchot nous sera tres-utile ; faites-le, » en consequence, partir pour Herbault el aulres lieux » environnants.
» Veuillez , etc.
» Le chef d'^tat-major provisoire , » Signe: M» de LASTIC. »
Par suite de cet ordre, les V^ et 2® compagnies des francstireurs de la Sarthe se portent sur Saint-Nicolas; la 3® est chargee de fouiller, jusqu'a hauteur de Villechauve, la vallee qui longe la route de Chateau-Renault a Vendome. Le temps est toujours glacial , et le verglas qui couvre les chemins rend la marche lente et difficile.
Un peu apres midi, nous entendons gronder le canon vers le nord. La division prend aussitot les armes el se masse en avant du cimetiere de la ville, ou elle resle en position une partie de la journee.
Mes 1'® et 2® compagnies nous rallient vers les trois heures: arrivees a Saint-Nicolas au petit jour, elles en ont chasse une grand'garde de cuirassiers blancs; puis, poussant plus loin leur reconnaissance, elles ont apergu des colonnes de troupes qui remontaient en touie hale du cote de Saint-Amand.
Le second delachement , apres avoir traverse Villechauve, s'est rabattu sur la gauche; il s'esl ensuite avance jusqu'a quelques cenlaines de metres de Monlhodon. Mais de la sont sortis des hussards rouges, appuyes par un demi-b^taillon d'infanterie , et le capitaine Tetarl, n'ayant pas juge
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prudent d'eogager le combat, s'est alors replie sur la Menagerie.
Le 3** corps allemand, parail-il, serait a Vendfime, le \^^ a Montoire, le 10^ a Blois, dont une fraction considerable a Herbaiilt; il v aurait a Saint-Amand deux divisions de cavalerie et une nombrense artillerie. Ces divers renseignements me sont apportes par Mandounet, qui les tientdu cantinier du l^*" regiment de uhlans lithuaniens, chez lequel il a trouve le moyen de diner a Herbault.
• Voila un particulier qui aime et entend le commerce ! — me disail le manchol en me parlant de son amphitryon. — II est la avec loule sa famille : qualre garQons et cinq filles ! Pendant que les premiers disposent les caisses , les autres preparent les paquets; leur cantine est un vrai bazar. En aije vu de ces colis etiquetes! 4rgenterie, livres et gravures, lingede corpset linge de table, vaisselle [fragile t), meubles divers, penduleset chinoiseries, vins fins, jouetsd'enfanls, etoffes, habits, bottes et chignons !... il y en a pour tous les gouts ! »
Mandounet croit aussi avoir compris qu'un personnage important, prince ou grand-due, est attendu sous peu a Vendome.
Tout cela , mais siirtout I'annonce de Tarrivee prochaine d'un des principaux chefs de I'armee allemande , signifie que les operations vont bienlot recommencer.
En tous cas, la division est prete a recevoir vigoureuseraent I'ennemi, de quelque cote qu'il se presente. Les mobiles du colonel Vial sont etablis: le !•'' bataillon a la ferme de la Moulinerie, dans les bois s'etendant de Sainl- Cyr-du-Gault a Saint-Nicolas; le 2^ en arriere deSaunay,
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siirveillant egalement les bois jusqu'a Villeporcher ; le 3^ au hameau du Moulinet , point qui domine le cours de la Brenne. Ces troupes se relient a celles du general Clerel, chargees de defendre les routes de Montoire et de Vendome; les mobilises de Seine-el-Marne — de braves soldats qui ont deja fait leurs preuves — sont en position a la Menagerie ; de plus , les reconnaissances de cavalerie ne discontinuenl pas.
Les 4^ et S"* compagnies des francs-tireurs de la Sarthe et un peloton de chasseurs d'Afrique ont ete, dans la soiree, envoyes au village de Saint-Nicolas: ils doivent y rester jusqu'au lendemain.
6 Janvier. — Vers dix heures du matin , les colonnes allemandes arrivent et se deploienl en avant de nos lignes.
Le general de Curten au centre, le general Cleret a gauche, le colonel Jobey a Textreme-gauchc et le lieutenantcolonel Vial a droite, reQoivent energiquement I'ennemi. Le canon tonne de Villechauve a Saint-Cyr-du-Gault; nos troupes, electrisees par I'ardeur de leurs chefs, ne cedent pas un pouce de terrain; la plaine, les vallons et les bois fremissent sous les decharges multipliees de I'artillerie et les feux prolonges de la mousqueterie.
Les francs-tireurs de la Sarthe et ceux des Deux-Sevres sorteht de Chateau-Renault avec I'intention d'aller wS'etablir entre Villeporcher et Saint-Cyr, pour couper la relraite a la cavalerie , lorsque celle-ci cherchera a regagner Herbault. Nous depassons le village de Saunay , et, continuant a marcher au canon a travers champs , nous atteignons Saint- Gourgon.
Rien ne pent donner une idee de I'aspect de desolation de
celte malheureuse petite bourgade. Pas line ame ne se montre, les rues sont jonchees de meubles brises, toules les habitations sont ouvertes, et dans plusieurs d'entre elles on apergoit les debris de repas que les Allemands ont du abandonner precipitamment. Devant une de ces maisons, hurle sinistrement un chien. A notre approche, ses cris lugubres redoublent, comme pour nous engager a enlrer. Je franchis le seuil de cette demeure, et me trouve en face d'une femme jeune encore, qui, les cheveuxen desordre, le visage en larmeset le regard egare, berce parsaccades un enfant qui pleure. Aux questions que je lui adresse, elle me dit d'une voix sourde :
• Hier, les Prussiens sont venus ici; ils ont voulu nous prendre notre unique cheval ; mon mari s'y est oppose vivement , et apres une scene terrible ils I'ont fusille!.. la! la!., sous mes yeux !! »
En pronongant ces dernieres paroles, cette infortunee s'etait levee, et, toule fremissanle de douleur et de haine, elle avait ajoule :
• Oh ! les miserables! j'espere bien qu'un jour cet enfant vengera son pauvre pere ! »
Ce recit m'a remue profondement, et c'est tout emu que je rejoins ma colonne, qui a deja depasse le village.
Plus loin , nous Irouvons le 3® bataillon des mobiles de risere, dont deux compagnies, deployees en tirailleurs, viennent de deloger a I'instant, de derriere des arbres, des vedettes ennemies : Tune d'elles a ete tuee , et une autre a ete faite prisonniere. Le jour commengant a baisser, et n'etant eloignes de Saint-Amand que de quatre kilometres auplus, nous projetons, le capitaine Poinsignon et moi,
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de pousserune pointe sur cette ville, coup de main hasardeux assurement, mais qui, favorise par les tenebres , peut reussir. J'offre au commandant Frachon de se joindre a nous avec ses mobiles; il accepte, et nous prenons aussitot cette nouvelle direction.
Nous marchons dans le plus profond silence, en colonne serree par pelolon, les francs -tireurs de la Sarthe en t6te, suivis de la compagnie des Deux-Sevres et du bataillon du 27® provisoire: nous formons ensemble un effectif de pres de 1,800 hommes. Les bruits de la bataille ont cesse completement.
Contrp leur habitude, les Allemands ne sont pas gardes. Parvenus a I'enlree de Saint-Amand, sans que notre approche ait ete signalee , nous nous elauQons dans la rue principale , drapeau deploye et clairons sonnant la charge.
L'ennemi, qui campe a I'extremite de la ville, surpris brusquement comme il renlrail du lieu du combat, et qui se figure avoir affaire a la division Curten, deguerpit au plus vite; nous entendons bient6t le roulement de ses canons filant au grand trot sur Vendome.
Nous etablissons immediatement des posies a tons les debouches et aux abords du chemin de fer: on comprend qu'il eut ete par trop temeraire de nous mettre a la poursuite d'un adversaire qui, revenu de sa stupeur, nous aurait infailliblement ecrases. Je dois me borner a tenir cette position importante, enlevee d'une faQon si extraordinaire, et cela jusqu'a Tarrivee de la division , que j'attends dans le courant de la nuit. Le capitaine Tetart est parti pour Cha-
teaU'Renault, aiin dMnformer le general de la fuite des Allemands'.
Tout-a-coiip line fusillade eclate de Tautre cote du pont dii chemin de fer, et quelques minutes apres trois compagnies du 40** de marche se presentent a nos avanc6es: ce sont elles qui ont tire sur I'arriere-garde ennemie. Le capitaine qui commande ce detachement nous annonce que le colonel Jobey le suit de pres avec son regiment ; leur colonne s'est battue jusqu'a la nuit, et elle a enleve a la baionnette le village de Villethion.
Saint-Amand a souffert beaucoup de I'occupation prussienne; la plupartdeses habitants se sont sauves, et ceux qui ont en le courage de rester meurent de faim. Le juge de paix , M. Caneron , veut offrir a souper aux ofliciers ; il a toutes les peines du monde a trouver du pain et du lard: le premier a plus de huit jours et le second n'est pas mangeable, tenement il est ranee. Cetexcellent homme et sa jeune femme nous racontent combien ils ont ete malheureux au milieu d'une soldatesque grossiere etexigeanle. ils se rejouissent de notre presence et se croient maintenant delivres pour toujours. M. Carteron, bien que tres-surveille, avait pn faire passer diff6rentes fois des renseignements a Chateau- Renault. Nous Savons aussi par lui que 25,000 hommes et 50 pieces de canon ont traverse la ville la veille, se rendant de Blois a Venddme, et que le matin mfeme le prince
1 Les forces allemandes qui campaient en dehors de Saint-Amand se cornposaient de 6,000 hommes d'infanlerie, deux regiments de cavalerie et 15 pieces de canon.
Frederic-Charles s'est arrete a Saint-Amand : c^est surement le haul personnage dont a parle notre espion.
Non-seulement le colonel Jobey ne viendra pas , mais , versminuit, nous recevons de lui I'ordre de nous retirer dans nos cantonnements respeclifs. Les troupes du general de Jouffroy ont essuye un echec a Mazange et aux Roches, el comme il est a craindre que la retraite qui va inevilablement en r6suUer ne compromette gravement la gauche du general de Curten , son corps doit se concenlrer a Chateau- Renault, pour etre plus a meme de parer a toute eventualite.
Ce n'est pas sans un profond regret que nous nous disposons a partir. Au moment oil la colonne se r6unit, un escadron de dragons hessois cherche a penetrer dans la ville; on le crible deballes : plusieurs hommes sont tues , entreautres Tofficier qui les commande, etnousfaisons cinq prlsonniers.
Nous sommes de retour a quatre heures du matin.
J'ai dit que j'avais envoye le capitaine Tetarta Chateau- Renault. II s'etait acquitte de sa mission avec celerite, et le general de Curten, qui ignorait encore les resultats des combats de Mazange et des Roches , avait charg6 cet officier de m'annoncer qu'il allait prendre ses mesures pour me faire soutenir promptement.
Le capitaine Tetart etait arrive a Saint-Amand peu d'instants apres notre depart: on juge de sa surprise en ne nous y trouvant plus. II avait eu a peine le temps de se renseigner aupres de M. Carteron sur les motifs du brusque abandon de la ville par les troupes frangaises , que ces mots: « Voildles Prmsienst » s'etaient iait entendre dans la rue.
Sortant vivement de lamaison, il avait saute sur son
cheval , et il gagnait lestement la route , quand un formidable « Wer da ! • TarrSta aiissil6t.
— Wer daf — avail-on repete.
iMais le capitaine Tetarl etait pr^t.
— Franc-tireur de la Sarthe! — avail il repondu d'une voix eclatanle, en enfongant ses eperons dans le venire de son cheval.
Et la bride enlre les dents, le revolver dans la main gauche et le sabre haul, il avail pique droit sur le groupe de cavaliers qui lui barraienl le passage.
Des balles avaient siflfle a ses oreilles.
Le capitaine T6tarl, qui s'etait precipile commela foudre sur ses adversaires, en avail abaltu deux a coups de revolver, fendu la tele d'un troisieme, el jelant la confusion parmi les aulres en tiranl et en sabranl toujours , il s'etait echappe, s'elanQant vers Chateau-Renault de loute la viiesse de son cheval.
A un kilometre de Saint-Amand, il avail rencontre une estafette du general de Curten , qui m'apportait un conlreordre el des instructions analogues a celles du colonel Jobey. II avail fait rebrousser chemin a ce cavalier, el sans mon intrepide capitaine, peut-6tre ful-il advenu de eel homme comme dequalre de mes francs-tirenrs, qui, demeures endormis profondement au fond d'une grange, furent — ainsi que je I'ai appris plus tard — impitoyablement fusilles le lendemain matin.
Le capitaine Tetarl, dont j'ai souvent cite le nom dans ces Souvenirs, a obtenu en 1864, etant sergent au 1^® batailton de chasseurs a pied, la medaille mililaire. Propose par moi pour la croix de chevalier de la legion d'honneur,
ce brave officier a ele oubli6 jusqu'ici; mais j'espere qu'il obtiendra bientfit la juste recompense de ses services aux francs-tireurs de la Sarthe.
J'ai dit aussi que mes 4^ et b'^ compagnies avaient et6 dirig6es sur Saint-Nicolas dans la soiree.du 5.
Une partie de la nuit, elles avaient echange des coups de feu avec des palrouilles ennemies, et, au jour, elles avaient eu affaire a des forces assez considerables d'infanterie ei de cavalerie. Le capitaine Beauguitte, qui commandait ce detachement, s'elait maintenu tant qu'il avait pu dans le village, ne I'abandonnant qu'a la derniere extremite , pour se replier sur ledeuxieme bataillon des mobiles de I'lsere, etabli au-dela de Saunay.
Cette journee avait ete feconde en incidents pour les francs-tireurs de la Sarthe.
7 et 8 Janvier. — Des la premiere heure, les colonnes prussiennes ont r^occupe Saint-Amand ; un peu plus tard , elles ont apparu simultanement en avant de Villechauve et de Villeporcher.
Le colonel Jobey se defend pied a pied dans Villechauve ; du cote de Villeporcher, la !'• compagnie du 2^ bataillon de risere , surprise par quatre cents Prussiens, briile toutes ses cartouches, et ne met bas les armes qu'apres avoir eu quarante-deux des siens tu6s ou blesses.
Nous passons la nuit sur la defensive.
Les francs-tireurs de la Sarthe sont charges de fouiller les bois de Saunay.
Les 1^®, 2^et3® compagnies, sous les ordres du capitaine Fleury , se dirigent du village de Saunay sur celui de Ville-
porcher; les 4^ et 5^ remonlent jusqu'a bauteur du chateau de Saint-Cyr , oil elles rencoDtrent un escadron de uhlans sur lequel elles ouvrent le feu. Le capitaine Beauguitte s'appretait a ies poursuivre lorsqu'un paysan Tavertil discretement que plus de 2,000 hommes sont caches dans le village , a 500 metres de la.
Le capitaine Fleury^ au bruit de la fusillade, etait accouru de Villeporcher, en suivant la lisiere de la foret, pour prater main -forte a ses camarades. Les deux detachements se rabattent ensemble sur Saunay, el leurs officiers vont rendre compte au lieutenant-colonel Vial des mouvements de I'ennemi : des troupes nombreuses occupenl egalement Villeporcher.
On le voit , l'6chec du general de Jouffroy allait avoir pour consequence de laisser le general de Curten soutenir seul les attaques des Allemands '.
Comme la veille et Tavant-veille, toute la division est sous les armes. Nous avons ete forces d'abandonner Villechauve, et d'un instant a I'autre on s'attend a ce que les Prussiens debouchent de ce c6te. Le general Cleret est toujours solidement ^tabli a la Menagerie, oil nous le rejoignons dansle courant delajournee. Le canon tonne de loin en loin sur notre droite : c'est le lieutenant-colonel Vial qui balaye avec son artillerie les bois de Saint-Nicolas.
1 Le general de Jouffroj s'etait en eflfet retire derriere la Braye , land is que les troupes sous les ordres du colonel Tbierry , qui formaient sa gauche, avaient dtH se replier sur Saint-Calais. Cetle direction donnee h la retraile, nous privant de tout appui , rendait la position de Chateau- Renault insoutenable. Mais ce qui etait surtout grave , - c'est que ce mouvement laissait les arl^res principales aboutissant au Mans ouvertes a I'ennemi.
Mes trois premieres compagnies sont envoyees poiir reconnattre la route qui conduit de la Menagerie a Saunay, a travers la foret. Elles se croisenl dans le trajet avec le 2® bataillon des mobiles de I'lsere, qui, ne s'6tantpasreplie le matin de Villeporcher, ainsi que le capilaine Fleury lui en avait apporte I'ordre , bat en retraite, apres avoir soutenu nne lutte terrible et disproportionnee. Le brave commandant Lentz et ses jeunes soldats ont resiste pendant pres de quatre heures k une infanterie considerable appuyee par de Tartillerie.
Cent cinquante de mes francs-tireurs sont restes a la disposition du general Cleret. Des vedettes de notre cavalerie echangent depuis un moment des balles avec I'ennemi, a deux kilometres en avant ; nous nous portons dans cette direction, et, deployes en tirailleurs, mes hommes se mettent bientdt de la parlie. lis tirent avec une precision remarquable: c'est a qui abattra • un Kaiserlich. > Le lieutenant Garnier, percepteur dans le departement de Seine-et-Marne et adroit chasseur comme la plupart des habitants de la Brie , ne manque pas un seul de ses coups : chaque fois 11 roule un Allemand avec la m6me adresse et le meme sang-froid que s'il se fut agi d'un lievre.
• Ah ! coquins , — dit-il en introduisant tranquillement la cartouche dains son chassepot — vous etes cause que j'ai fait un voyage du diable en chemin de fer; eh bien! voila la monnaie du payeur des francs-tireurs de la Sarthe ! •
Le combat s'accentue de plus en plus. La compagnie des Deux-Sevres, qui revient de battre le pays sur notre gauche, entre aussi en ligne, et formant avec nousun immense demicercle, nous ne tardons pas arejeter Fennemi sur le village
148 LBS FRANCS-TIREURS DE LA SaRTHE.
de Villechauve dont od aperQoit distinctement les maisoDs.
Mais , presque immediatement , dos adversaires reparaissent plus nombreux ; ils se deploient en ud din d'oeil ; en in6me temps , deux de leurs pieces , arrivees au galop sur la route de Vendome^ annoncent leur presence en nous couvrantd'une double vol^e de mitraille. Sept fois en quelques secondes, les obus sifflent au-dessus de nos t6tes, et leurs eclats atteignent trois de mes hommes : un arbre est litteralement hache tout pres de moi. Nous gagnons cependant le sommet d'une cote, tenant en respect la cavalerie prussienne qui cherchea nous tourner; enfin nous rallions le general CI6ret.
Aucune autre attaque n'est tent^e sur nos differentes positions.
Chacun comprend la gravite de la situation; aussi ne sommes-nous nullement surpris en apprenant dans la soiree que la ville de Chateau-Renault devra 6tre evacuee le lendemain.
La division Curten a I'ordre de se rendre a Chateaudu-Loir ou se trouve Tamiral Jaur6guiberry, venu-la pour prendre la direction des corps Barry, de Jouffroy et de Curten ; la brigade Cleret est destinee a couvrir Saumur et Angers.
9 Janvier. — A quatre heures du matin , nos avantpostes quittent les positions qu'ils occupaient, laissant partout leurs feux allumes, de fagon a tromper la surveillance de Tennemi; des reconnaissances de cavalerie sont aussi envoyees dans tons les sens pour observer I'altitude des Allemands. Le lieutenant-colonel Vial est charge d'assnreria retraite et, au besoin, de defendre Chateau-Renault. A cet
effetj il a sous ses ordres, outre son regiment, un bataillon de la Mayenne, un des Hautes-Pyrenees, quatr^ pieces de montagne , quatre obusiers de 4, un escadron de chasseurs d'Afrique et un du 2^ chasseurs a cheval.
Notre mouvement s'opere sans que nous soyons inquietes : I'ennemi semblene se douter de rien. La colonne s^engage sur la route de Nenille-Pont-Pierre par Saint-Laurent et Beaumont-la- Ronce: le temps est affreux, une neigeepaisse ne cesse de tomber, et le sol est tellement glissant que hommes et chevaux n'avancent qu'a grand'peine.
Nous faisons halte a Saint-Laurent. Notre arriere-garde tardant beaucoup a nous rejoindre , et le general de Curten Stant inquiet de n'avoir aucune nouvelle du lieutenant-colonel Vial, il ordonne qu'une des compagnies des francstireursde laSarthe se porte a sa rencontre jusqu'au village de la Ferriere, par oil ces troupes sont attendues. Mon detachement rentre vers les trois heures, et le seul renseignement qu'on nous rapporte, c'est que des eclaireurs allemands ont ete vus a moitie chemin de Monthodon et de la Ferriere.
Notre impatience etait a son comble quand la tete de colonne du lieutenant-colonel Vial apparait enfin.
Voici ce qui s'etait passe :
Un peu avant midi, le brave colonel commen^ait a son tour son mouvement de retraite, lorsque Tennemi » debouchant par le haut de la ville , I'avait attaque a la fois sur ses derrieres et sur ses flancs. ArrSter ses bataillons, faire volte-face et ouvrir le feu, tout cela avait ete pour mon intrepide camarade I'afifaire d'un instant. Le combat s'etait engage, vigoureux, opiniatre, et nos mobiles avaient tenu
150 LKS FHANCS-TIREURS DE LA SAKTHE.
si bien et si ferme que leurs achersaires s'elaient lasses les premiers. Le lieutenant-colonel Vial avait alors repris fierement sa marche sur Saint-Laurent.
Nous poursuivons notre route tres-diflicilement, car la neige n'a pas disco'i[)tinue de tomber; de plus, uu fort vent d'ouest nous souffle violemment au visage. Cette longue file d'bommes se trainant p6nibleinent; ces chevaux qui, les naseaux ouverts et tout fumants, refusent d'avancer; ces voitures qui culbutent a chaque pas dans les fosses, el, devant nous , ces landes dont Taspect ressemble a une vaste mer de glace... quel tableau douloureux et saisissant!
Apres les landes, nous traversons la foret de Beaumont; puis, apres un nouvel arr^tau village de Beaumont-la-Ronce, nous atteignons vers minuit Neuille-Pont-Pierre: il y avait ^mnzg heures que nous etions partis de Chateau-Renault, et nous n'avions fait que six lieues !
iO et H Janviei\ — Les francs- tireurs de la Sarthe ne quittent le gite d'etape qu'assez tard dans la soiree; ils sont charges d'escorter le convoi de la 3® division avec le 23*^ bataillon de chasseurs a pied. Cette mission laborieuse m'etfraie a juste raison: nous devons accompagner plus de cent voitures, et je me demande comment nous parviendrons a franchir la distance qui separe Neuille-Pont-Pierre de Chateau-du-Loir. Le temps est encore plus rigoureux que la veille, il neige toujours, et, pour surcroit de difficultes, la route que nous avons a suivre est remplie de c6tes tresrapides enmaints endroits.
La nuit nous surprend bientot, et avec elle commencent toutes nos miseres. Nos malheureux charretiers jurent, tempelent ; ils ont beau frapper leurs chevaux a tour de bras ,
^ les pauvres bStes< qui marchent sur un veritable mi roir,
I baletantes et n'en pouvant plus , s'arr^tent coDstamment ,
ne demarrent qu'a grand'peine, et qoelquefois meme s'abatar tent lourdement. Mes braves volontaires, si energiques
d'habitude, geoiissent. se decouragent, et je les entends exhaler a la fois leiir colere contre le bon Dieu, le diable, Tempereur Guillaume, Bismarck, le general et leur commandant. Us confondent et maudissent tout. Mes officiers et moi , nous multiplions nos efforts , les exhortant a la patience; nous ne reussissons a ranimer leur moral qu'en leur rappelant que c'est pour la France qu'ils souffrent, et que la lutte qu'ils supportent en ce moment n'est pas moins glorieuse pour eux que celle des champs de bataille.
Ce n'est qu'a quatre heures du matin que nous arrivons a Chateau-du-Loir: pas un d'entre nous n'oubliera jamais la terrible nuit du 10 au li Janvier !
Le repos du bataillon est de bien courte duree, car la division a Tordre de se porter aussi rapidement que possible sur le Mans , serieusement menace par les armees allemandes. Nous y sommes devances par I'amiral Jaureguiberry, qui , vu la gravite de la situation , a du repartir en toute hate.
Les generaux Barry et de Jouflfroy n'avaient pu tenir devant les forces ennemies , et apres avoir resiste encrgiquement, le premier a Ruille et a Chahaignes, le second a Vance, a Brives et a Ardenay, ils s'6taient replies dans la direction d'Ecommoy et sur le Grand- Luce. De son cote , le general Rousseau, a la suite des combats de la Fourche, de Nogent-le-Rotrou, du Theil, de Thorigne et de Connerre, avait ete egalement oblige d'abandonner les positions qu'il occupait en avant du 21 "^ corps.
Ces nouvelles nous inquietent, et dous craignons de ne pouvoir faire notre trouee dans les lignes prnssiennes.
A buit beures, le gros de la colonne se remet en marche pour tacher de gagner ficommoy par Verneuil-le-Chelif et Mayet.
Les francs- tireurs des Deux-Sevres et ceux de la Sarihe, se reliant au 23® bataillon de cbasseurs a pied, eclairent la division sur sa droite, et c'est ainsi que nous atteignons Mayet dans le milieu de la journee : le canon gronde sourdement tout autour de nous.
Le general de Curten, qui me fait appeler au moment du depart > m'apprend que nous allons nous separer, mon bataillon 6tant designe pour le service, de la brigade Gleret. En consequence , nous devrons coucher a Mayet et nous diriger le lendemain sur Gb&teau-la-Valliere. J'exprime au general le regret que me cause cette decision ; mais Tordre laisse par I'amiral est formel, il faut bien obeir. Le general me charge de remercier en son nom mes officiers du concours actif et intelligent qu'ils n'ont cess6 de lui prater, ajoulant qu'il gardera le souvenir des « braves • francs- tireurs de la Sarthe.
Grande fut notre surprise quand , dans la soiree, nous vimes revenir la division. L'avant-garde ayant ete attaquee a son entree dans ficommoy, occupe par I'ennemi, et la route du Mans de ce cote n'etant deja plus libre , nos troupes avaient du rebrousser chemin.
iS et 15 Janvier. — Le general de Gurten s'esl porte sur Foultourte; nous, lesfrancs-tireurs dela Sarthe, allons au Lude, ou je dois prendre la route qui mene directement a Ghateau-la-Valliere.
Nous trouvons la petite ville du Lude dans la consternation par suite des 6venements malheureux et impr^vus qui se precipitent tout autour d'elle. Le maire, M. le marquis de Talhouet, qui est parfaitement renseigne, ne se fait plus d'illusion et craint d'apprendre d'un instant a Tautre que le Mans est au pouvoir des Allemands. Geux-ci se sont avanc6s par le Grand-Luce, Bouloire, Gonnerre, en un mot par toutes les grandes voies de communication , et leurs t^tes de colonnes, victorieuses le 10 a Perigny-l'^v^ue , a Ghange et a Ghampagng, — non cependant sans unelutte opiniatre, soutenue pied a pied par nos troupes , — ont commence depuis la veille a attaquer la deuxieme armee dans ses lignes du Mans. Nous r^sistons courageusement,. parait-il; mais de partout debouchent les innombrables cohortes du prince Frederic-Gharles et du grand-due de Mecklembourg, et nos jeunes soldats , extenues par les combats des jours precedents , ne faibliront-ils pas en presence de ces forces imposantes sans cesse renouvelees 1
Deja une partie de la population du Lude — cette fraction infime d'hommes qui, par parti pris, est toujours prSte a denigrer et a injurier — murmure sourdement, disant que les soldats sontmal commandos , que tous leurs chefs sont des laches et des traitres, et qu'il n'est pas difficile de prevoir ce qui va arriver. Ges gens , dont plusieurs portent Tuniforme de garde nationale et qui ne sont patriotes qu^au cabaret , nous regardentde travers; ils ont Pair de nous demander pourquoi nous sommes-la, et nous insulteraient ouvertement s'ils I'osaient.
Dans le milieu de la nuit , M. le marquis de Talhouet me fait communiquer une depeche qu'il vienl de recevoir: notre
armee, vaincue comme elle I'a ete sous les murs d'Orleans, bat en retraite sur Alencon oii sur Laval, — on ne sait au juste de quel c6te — el, a I'heure qu'ilesl, I'ennemi est enlre au Mans !
Celte nouvelle me lerrifie ! Malgre nos echecs successifs , j'avais encore conserve dans mon coeur une lueur d^espoir, car ayant vu a I'oeuvre nos brillants el intrepides generaux, j'avais foi en leur talent et en leur energie. Que va-t-il advenir a present de cette deuxieme armee reconstituee si laborieusement et si prodigieusement en quelques semaines? Que va-t-il surtout advenir de la France, aujourd'hui que ces hordes d'envahisseurs couvrent notre sol de I'est a I'ouest et que Paris agonise ?
Je suis prie d'assister a une reunion des membres du conseil municipal et des ofBciers superieurs de la garde nationale du Lude. Ces messieurs reconnaissent que, dans les circonstances actuelles , toule resistance de leur part est inutile, et ils decident en consequence que les armes seront rendues immediatement. Je n'ai aucune objection a faire k regard de cette mesure, et avant de me retirer je previens le maire de notre prochain depart. C'est sur Angers que j'ai I'intention de me diriger: j'en avise aussitfit le general Cleret, a qui j'expedie sans tarder un de mes cavaliers, I'informant en meme temps de I'evacnation du Mans par DOS troupes.
L'exaltation des gens dontj'ai parle est a son comble, en voyant s'eloigner le bataillon des francs-tireurs de la Sarthe. Leurs lazzis grossiers retentissent sur le passage de mes hommes, et leurs invectives redoublent lorsque, a raon tour , je traverse la place pour rejoindre ma colonne,
accompagne seulement de notre aide-major et du chasseur Damont. Les mots : « Capitulards ! A bas le comte de Fotidras! Enlevons'le^ ! t nous soDt jetes a la face par des gardes natioDaux ivres qui se tiennent sur la porte d'uu cafe. J'arrSte mon cheval, et les injures continuant, je saute a terre ^ p^netre brusquement dans la maison , m'^criant d'une voix indignee :
• Vous 4tes des mis4rables , et $i quelqu'un est Idche, c'est vous ! »
A peine ai-je prononce ces paroles que J6 suis assailli , bouscule, frapp6 meme, et ces vauriens m'eussent inevitablement fait un mauvais parti si je n'avais mis le sabre a la main , et si le docteur de Bonneuil et le cavalier Damont n'etaient intervenus.
Je suis exasp6r6 de nous voir traites de la sorte , nous qui depuis trois mois avons donne tant de preuves de devouement a notre pays , et je ne parviens a me calmer que sur les instances de M. le marquis de Talbouet, qui, accouru sur les lieux , me demande de mepriser et d'oublier cette scene inqualifiable.
Le croirait-on? ces hommes pousserent Taudace jusqu'a adresser, a Vinsu du maire, une plainte contre moi au ministre de la guerre Gambetta !
Le soir, nous couchions a Bauge.
14, i5, 16 et {T Janvier, — Le sous-prefet ayant regu I'ordre de prevenir les corps qui se presenteraient a Bauge que Farmer opere son mouvement de retraite sur Laval, et qu'il est expressement interdit aux troupes de penetrer plus avantdans le departement de Maine-et-Loire, nous prenons la route de Durtal ou nous passons la nuit du 14 au 15.
Nous arrivons a SablS quelques heures apres le passage de la division Curlen : celle-ci est descendoe par Foultoiirte et la Fleche, el elle vient de se porter au secours de Tamiral, violemment attaque a Saint-Jean-sur-Erve. Des hauteurs qui doroiDent la ville od en tend touner le canon. La municipalite ne parait pas tres-enchantee de nous voir dans ses murs : Tennemi n'est qu'a une petite distance^ et • que dira-t'il s'il apprend que des francs-tireurs ont couche a SahU? > Je suis oblige de me facber pour obtenir le logement de mes homines. On nous raconte, entre autres details navrants sur la prise du Mans , que des mobilises bretons ont lache pied; sans cela, nous assure-t-on, le general Ghanzy eiit 6te victorieux.
La route de Meslay que nous suivons le lendemain est couverte de detachements et de soldats isoles : ces derniers font piti6; ils se trainent honteusement , accusent leurs chefs quand on les interroge, et pretendent qu'ils n'ont pas mange depuis plusieurs jours. Les villages que nous traversons en sont pleins , et il n'y a pas une ferme qui n'abrite un nombre considerable de ces fuyards. Nous sommes aussi constamment depasses par des voitures publiques appartenant, celle-ci a VHdtel de Paris, celle-la a VHotel de VEurope, etc., etc., et faisant la « correspondance du chemin defer. > Dans quels pays sont situes ces hdtels? Avec quels chemins de fer sont-elles en correspondance ? Geux mSmes qui les conduisent n'en savent sans doute rien. G'est un desordre indescriptible.
Une pluie abondante a succede a la neige, et cette eau qui se glace en tornbapt rend notre marche on ne peut plus
penible. Nous atteignoDs enfiD Meslay, gros bourg de la Mayenne et DOtre derniere etape.
Nous faisoDs la grande halte a Force. Comme nous nous disposoDS a repartir, une trentaine de dragons allemands d^bouchent par le cheoiin de Bazougers, et se repandent dans des metairies a I'extr^mite du village. Trois de mes francs- tireurs qui achevaient leur repas» surpris par un groupe de ces audacieux visiteurs, on t juste le temps de sauter sur leurs fusils, et se jetant resolument au dehors, ils en arrStent deux au moment ou ils mettent pied a terre. A la vue des francs-tireurs, les autres s'enfuient; mais I'alarme a ete donnee, et ils sont vigoureusement poursuivis par les capitaines Fleury et Tetart, a la tete de leurs compagnies. Plusieurs deces cavaliers sont blesses etils ont un cheval tue.
Nos prisonniers appartiennent aux dragons de Magdebourg ; leur escadron est tout proche et il precede une colonne de huit a dix mille hommes qui se trouve a une journee en arriere. Ces troupes sont sous les ordres du general Schmidt.
Le bataillon se reforme sur la route de Laval. Tout-acoup , nous apercevons au loin un fort delachement do cavalerie qui vient du c6te de Meslay. Nous supposons d'abord que c'est une de nos reconnaissances, quand ces cavaliers prenant le trot, nous distinguons bientdt leurs casques noirs.
Mes francs-tireurs sont la, immobiles, Tarmeaupied, et ce n'est pas sans stupefaction que nous voyons ces hommes s^avancer sans avoir Pair de se soucier de nous, lis sont environ soixante ou quatre-vingts. L'officier qui les
c?ommande se detache an galop en brandissant son sabre... Mais le lieutenant Seyband ajuste le cheval . il tire, et la balle de son fusil va frapper Tanimal en plein poitrail.
L'oillcier aliemand se degage lestement, et, pronapt comroe Teclair, la tet6 haute, le regard menagant, il court droit au lieutenant, et avant que celui-ci ait eu le temps de se mettre sur la defensive , il lui porte un vigoureux coup de pointe dans le ventre. Le lieutenant Seybaud tombe... et avec lui son heroique assaillant, qui venait d'etre foudroye!
Get officier si audacieux se nommait le baron Gustave von Trotha'.
Quelques instants plus tard, nous reprenions notre
marche sur Laval. A nos deux prisonniers etaient veniis s'en ajouter cinq autres, sans compter les blesses qui avaient pu se sauver : ceux-ci devaient etre nombreux , les francstireurs de la Sarthe ayanl tenu a honneur d'envoyer un souvenir de leur faQon au general Schmidt, notre ancienne connaissance de Rambouillet.
i J'ai su depuis que le Heutenant von Trotba etail cousin du comte de Bismarck. Le m^me jour , une de nos reconnaissances de cavalerip faisait prlsonnier a Soulge le lieutenant de Moltke, appartenant, lui aussi, aux dragons de Magdebourg.
Nos derni^res Joum^es.
NOS DERNlfiRES JOURNEES.
Me voici arrive a la derniere periode de notre campagne ; avec elle finit \e Journal que je tenais jour par jour, et que j'ecrivais tautdt devant le feu d'un bivouac , tantot a I'abri d'une chaumiere ou dans une chambre d'auberge.
En reunissant ces notes , je n'ai pas eu I'intention de faire un livre fantaisiste, mais bien de raconter ce que j'ai vu, c'est-a-dire des iultes inegales soutenues par des bommes de coeur et des souflfrances de toutes sortes endurees courageusement. Je crois m'etre , jusqu'ici , acquille de ma tache avec conscience: du reste, les temoignages ! de mes compagnons d'armes peuvent garantir Texactitude
de ces recits, Peut-etre, ilestvrai, quelqu'un d'eux sera- I l-il tenle de me blaraer pour n'avoir point porte assez haut
162 Li:S FRANGS-TIREURS DE LA SARTHE.
les merites du bataillon. Je n'easse pas enlrepris .d'en ecrire Thistoire si elle n'etait assez honorable par ellememe pour n'avoir besoin d'aucun embellissement : les inventions, les chiffres fantastiques , les exagerations memes ne sauraient convenir aux annates d'un corps qui a eu sa large part des combats les plus perilleux , et a laisse du sang sur les chemins oil furent marquees les traces de tant de pas.
Ceci dit , j'entre de nouveau en matiere.
Le general en chef etail depuis le 16 au soir a Laval, oil I'amiral Jaureguiberry , avec le 16* corps, I'avait precede de quelques heures.
Cette ville est batie sur la Mayenne, riviere large et profonde qu'on traverse sur deux ponts en pierre , un en bois el le viaduc du cherain de fer. Les quais son t beaux, et domines par un coteau au pied duquel s'etend au loin une ligne de rochers d'un effet tres-pittoresque.
La position de Laval etait des plus importantes au point de vue strategique, non-seulement a cause de la voie ferree de Rennes et du trongon du reseau allant sur Mayenne, mais parce que c'etait aussi le noeud de toutes les routes conduisanla Angers, Tours, leMans, Alengon, Domfront, Fougeres, Rennes, Nantes, etc. Le general Chanzy I'avait si bien compris, que, des le 17, ses dispositions etaient prises pour parer a toute eventualite.
L'armee occupait les emplacements suivants :
Le 17^' corps, qui etait le plus en desarroi, au-dela de la riviere, son centre a Saint-Germain-le-Fouilloux , gardant les ponts de Saint-Jean et de Montgiroux , sa cavalerie a Andouille, le reliant avec la droite du 21® corps.
Celui-ci , deux divisions a cheval sur la route d'Ernee, une division en avant de Mayenne pour defendre les abords de la ville sur la rive gauche, la division Goujard a Saint- Fraimbauld, observant jusqu'a Ambrieres^ et se reliant au 19^ corps, qui commencait a arriver a Domfront, et dont une division gardait Argenlan.
Le 16*^ corps avail ses V^ et 3^ divisions en avant.de Laval, sa 2^ cantonnee a Saint-Berthevin, et sa division de cavalerie le long de la rive droite de la Mayenne, surveillant les passages de la riviere dans la direction de Chaleau- Gonthier. La, se trouvait le general Cathelineau , charge d'organiser la resistance de ce cote et appuyant sa droite aux troupes du general Cleret, qui couvraient Angers. Enfin les ponts de Laval a Chateau -Gonthier etaient detruits; ceux du cours superieur etaient mines et prets a sauter.
On le voil, le general en chef, avec sa prodigieuse
activite, n'avait rien neglige pour pouvoir faire face al'enne-
mi , qui montrait ses tetes de colonnes sur toutes les routes.
Les francs-lireurs de la Sarthe avaient ete de nouveau
attaches a la 3® division.
Voici quelle etait a cette epoque la composition de cette belle et solide division que commandail le brave general de Curten :
Chef (Titat-major. . , — Populaire, chef de balaillon: Commandant de Vartillerie, — Cazal , chef d'escadron. Commandant du ginie, . — Haxo, chef de balaillon. Intendant militaire. . . — Vergnes, sous-inlendant. PNvot — Barrier, lieutenant do gendarmerie.