‹ Une page d'histoire [microforme]Chapitre 11 sur 19 · HN NE · texte numérisé non relu

HN NE

En analysant la correspondance de sir Edward Grey, antérieure a la guerre, j’ai noté les traces multiples et marquées de son vif désir de marcher d'accord avec l'Allemagne et de se tenir à distance de la Russie et même de la France. J'ai noté le contraste entre le ton acerbe de sa réponse à la démarche perso:nelle et pr'ssante du Président Poincaré et la note invariablement micale de ses conversations avec le Prince Lichnowsky.

Plus révélatrice encore est la dépêche de sir Edward Goschen, en date du 8 août, pubiiée comme supp:ément du Livre blanc. Elle est reproduite en entier dans le Livre bleu canadien.

Il re s’agit plus i : d'une dépêche hâtive, livrée au télégraphe dans lénervement de la rupture des relations diplomatiques. C’est un long document, écrit à tête reposée, à Londres, sous l'oeil vigilant du Foreign Secretary. Il contient le récit très circonstancié des dernières heures passées à Berlin par l’ambassadeur d'Angleterre. Ce qui frappe d’étonnement le lecteur peu averti, c’est le soin tout particulier que sir Edward Goschen inet à relater les attentions délicates et courtoises qu'ont eues pour lui le Secrétaire d’Etat von Jagow, le sous-Secrétaire von Zimmermann et le chancelier lui-même, M. von Bethman Hollweg. I! exprime son regret de quitter ces “compagnons de travail” — “fellow workers”. 1 marque le contraste entre les bons soins dont il a été l’objet et les opprobres infiigés à “ses collègues”, les ambassadeurs “de Russie et de France.”

Et tout ceci, qu’on ne j'oublie pas, après la déclaration de guerre, après la violation du Luxembourg et de la Belgique.

Pourquoi toutes ces mamours, au moment où la presse anglaise des cinq continents prêchait la guerre sainte contre la “barbarie allemande” ? Tout simplement pour ménager les rapprochements futurs. Les discours enflammés, les dénonciations vio'entes, les accusations de vandalisme, tout cela sera mis au compte des “passions de la foule” et des “nécessités de la guerre.”

Qu’or se le tienne pour dit: dès que le territoire de la France et celui de la Belgique auront été évacués, avant même que l’armée française — qui, dans les colonnes des journaux jingos, s’appellera plus que jamais the British Forces — ait franchi le Rhin, on entendra parler d’intervention et de paix. Les propositions ne viendront ni de Londres ni de Berlin, encore moins de Paris ou de Pétrograd. Les premiers appels au “sens commun” des belligérants, aux “intérêts supérieurs de la civi-

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lisation”, partiront de New-York, où la finance anglaise et la finance allemande sont toute-puissantes — ou de Rome, où la diplomatie anglaise est prépondérante. (°)

L'Italie intacte et l'Angleterre fortifiée — elle aura, à ce moment, deux fois plus de troupes en réserve qu'elle n'avait d'hommes sous les armes au début de la guerre et quatre fois plus qu'elle n’en mettra au feu de toute la guerre, — l'Italie et l'Angleterre seront alors en mesure de parler ferme. Très probablement aidées de l'influence des Etats- Unis, elles imposeront la paix à la Russie, avant que l'Allemagne ne soit réduite ni même sensiblement affaiblie. ;

Naturellement, les chances de la guerre peuvent apporter des modifications à ce Programme. Une poussée de la Serbie vers l’Adriatique peut forcer l'Italie à entrer dans le conflit plus tôt que le cabinet brifannique ne le désire, La saisie de quelque navire battant pavillon américain et faisant la contrebande pour le bénéfice de l'Allemagne peut jeter le poids de l'influence des Etats-Unis contre les Alliés — et c'est alors que nous aurions bonne mine, avec cinquante ou cent mille soldats canadiens en Angleterre, en France, ou en Egypte! L'action persistante de la diplomatie russe, favorisée par la mort du roi Charles de Roumanie, peut coaliser toutes les puissances balkaniques et rendre la Russie maîtresse absolue de la situation, en dépit de l'Angleterre et de l'Italie.

Mais quoi qu’il arrive, on peut être certain que les hommes d'Etat britanniques ne désirent ni le triomphe de la Russie, ni l’écrasement complet de l’Allemagne, ni même une France trop ivrte.

Si la Erance refuse de suivre l'Angleterre dans sou évolution et de tourner son influence contre la Russie qui l'aura virtuellement sauvée, elle verra revivre à brève échéance les jours de Fachoda.

A mes lecteurs, je répète ce que je disais à ce Français entrevu le 2 août: Ne criez Pas à la perfidie! Cette politique d’oscillation, de demi-alliances qui se dérobent, d’ententes qui se nouent et se dénouent selon le cours des événements et sans autre mobile que la sauvegarde des intérêts britanniques, c’est la politique traditionnelle et nécessaire de la Grande-Bretagne: c'est la conséquence inévitable de sa situation géographique, de l’éparpillement de ses possessions, de sa propre dépendance économique. Si elle prétend rester maîtresse des mers, elle ne peut tolérer qu'aucune puissance devienne assez forte sur terre pour avoir ensuite la tentation et le loisir de s'attaquer à sa suprématie maritime. Si le Kaiser avait donné au Souvernement britannique d'assurance absolue que l’Allemagne ne construirait, d'ici dix ans, aucun vaisseau de guerre, aucun torpilleur, aucun sous-marin, aucun Zeppelin, pas un soldat anglais n’aurait traversé Ja Manche — ni pour “sauver” la France, ni pour protéger la neutralité de la Belgique.

Encore une fois, ce n’est pas de la perfidie ou de la déloyauté: c’est une nécessité, Les hommes d'Etat anglais ne Peuvent pas être en même temps loyaux à leur pays et fidèles à leurs alliances. En toute occasion,

our les gens peu renseignés, je m’empresse de préciser que par “Rome” je can.

Qu! Pc veux dire le Quirinal et non le Va

ils ont sacrifié la fidéité internationale à leur devoir envers leur propre Pays. Qui saurait les en blûmer?

C'est ce qu'il faut reconnaître — et ne pas tromper le peuple canadien comme on le fait en ce moment, au risque d’amonceler les causes de discordes nationales.

Les conséquences au Canada

Qu'arrivera-t-i!, au Canada, le jour où l'Angleterre, changeant son fusil d'épaule, refera l'entente cordiale avec l'Allemagne, les débris de l'Autriche et l'Italie, contre la Russie et contre la France?

Naturellement, la presse jingo et impérialiste changera de lyre. Elle dénoncera ia “barbarie slave”. A Montréal et à Québec, elle signalera les dangers que la Russie schismatique fait courir “à la religion”. Les journaux mi-religieux mi-impérialistes se ressouviendront des persécutions que la France a fait subir à l'Eglise. Les patriotes hurleront : “Deutschland uber alles!” comme ils crient aujourd’hui “Vive la Francel”. Pour quelques-uns de ces pitres, ce ne sera d’ailleurs que l'affaire d'afficher dans la rue les sentiments qu’ils distillent aujourd’hui portes closes.

Mais nos pauvre pious-pious, enrôlés par les rhéteurs, les politiciens et les puffistes, pour al!er défendre nos “ deux mères patries” ? Et la masse des Can:di-ns-français, odicusement trompés par ceux qui ont pour r ssion spéc: de les éclairer?

Croit-on que leur ‘attachement à l'Angleterre qui les protège” en sera notablement accru?

Est-ce ainsi que i’on prétend vraiment travailler à “l'union des races”, à l? “concorde nationale”?

Si l’on s’était borné à faire appel à tous les Canadiens, sans distinction de races, afin d'offrir aux nations alliées des secours proportionnés aux ressources du pays; si l’on avait motivé ces secours par le seul intérêt général et non obligatoire que le Canada peut avoir à prêter main forte aux deux nations auxqueiles il doit les éléments de sa civilisation, fort bien.

Mais lorsqu'on s'adresse aux Canadiens-français en particulier, qu’on leur enseigne, avec force tirades enflammées, qu’ils sont doublement tenus de s’enrôler, parce qu’en servant l'Angleterre, ils aident “leur seconde mère patrie”, la rance, on fait de fort mauvaise besogne, gros:e de conséquences désastreuses pour l’avenir,

Lorsque l’Angleterre sera de nouveau l’ennemie de la France, comme elle l’a été six siècles durant, comment les Canadiens-français feront-ils le partage du double devoir qu’on veut leur imposer aujourd'hui: obéiront-ils au “devoir de loyauté”, en servant l’Angleterre contre la France? ou au “devoir de sentiment”, en levant l’étendard de la révolte contre l’Angleterre, pour aider la France? Contre laquelle de leurs “+-ux mèéres-patries” lèveront-ils une main matricide?

Les hommes à courtes vues et les démagogues sans conscience et sans responsabilité qui ont entrepris ectte Campagne sont les véritables :

feuteurs des disrordi« nationales. Siji: erre civile éclate dans notre Pays avant dix ans, leur mémoire en ponera le poids,

Combien plus sages, plus clairvoyants, plus véritable:nent patriotes étaient les hommes d'Etat qui ont fait la Confédération! Interprétaut à l’ancienne façon, qui étoit !a bonne, le Droit naturel, l’histoire et !a Constitution, ils avaient assigné au peuple canadien des obligations correspondant à ses droits dans l'Empire; ils avaient mesuré les responsabilités militaires de la colonie à l’aune de son autorité politique, ils ne lui avaient imposé d'autre devoir que celui de défendre son ps opre territoire.

Sous l'empire de cette sage tradition, le Canada, forcé de subir les dangcrs de la politique anglaise en Amérique, faussement anpelée “doctrine Monroe”, en réclamait les avantages, Pays d'Amérique, il évitait de se mêler aux conflits de l'Europe ou de l'Asie, méme quand l'Angle-

terre y jouait sa tête, sa Peau ou son commerce. Et ri clerc ni laïque ne s’en scandalisait.

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