LA POLITIQUE DE L'ANGLETERRE APRES LA GUERRE
Au moment de mon départ de France, je causais avec un Français des préliminaires de la guerre et des problèmes nouveaux qu’elle soulève et qui se poscront impérieusement avec le rétablissement de la paix ct le repartage de l’Europe.
Naturellement, mon interlocuteur considérait avant tout la situation de la France ct la résist. nce de la civilisation latine à la domination germanique. Il m'interrogeait avec anxiété sur l'attitude probable de l’Anglcterre ct des peuples britanniques. La décision du gouvernement anglais n’était pas encore connue, ni même prise: c'était le 2 août, jour où sir Edward Grey fit au Prince Lichnowsky la proposition que j'ai signalée en analysant le Livre blanc britannique et dont l'acceptation par l'Allemagne eût entrainé l’abandon de la France par l’Angleterre.,
“Ne comptez pas outre mesure sur l'Angleterre”, lui répondis-j». “La Grande-Bretigne ne reut être l’alliée réelle de personne. Depuis les jours d’Elisabeth, qui virent son expulsion définitive du continent et la croissance de son expansion coloniale et maritime, l’Angleterre n’a eu et ne peut avoir qu’une poiitique européenne, mondiale même : maintenir l’équilibre entre les autres puissances; empêcher qu'aucune ne devienne trop forte, Elle est l’ennemie de toute puissance qui domine, et l’alliée temporaire et conditionnelle des forces de résistance. Tant que la France a exercé une action prépondérante en Europe, l’Angleterre a été son ennemie. Elle sera probab!ement contre l’Allemagne aujourd'hui. Dès que l'Allemagne sera partiellement vaincue, l'Angleterre redeviendra l’ennemie traditionnelle de la France, de la Russie surtout. Elle ne sera pas plus l’alliée de l’ANemagne qu'elle ne l’est en réalité de la France. Mais c’est à Berlin que se fera l’entente cordiale. Du reste, elle vous en préviendra loyalement, L'erreur que vous avez toujours commise, c’est d’avoir appelé “perfidie” ce qui est la conséquence naturelle, inévitable, de la situation de l’Angleterre en Europe, et de la dispersion de son Empire dans le monde.”
L'une des publications les plus sérieuses, les plus authoritative, d’Angleterre, la Contemporary Review, a pub'ié, en septembre, sous le titre : The Empire of the East, un erticle tout-à-fait remarquable de M. H. N. BRAILSFORD.
Cet article apporte une justification éclatante à plusieurs des opinions que j'ai émises dsrns le Devoir. Il confirme à ja lettre les prévisions que je communiquais à mon interlocuteur français, le 2 août,
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L'auteur tommence par analyser les causes du conflit européen :
“Pour les Anglais, cette Buerre est avant tout la lutte entre l’Allemagne et !a France. Pour les Allemands, c’est
ment (entanglement) de dix ans dans la lutte pour maintenir l’équilibre européen, qui a mis nos flottes en ligne de combat.”
Il s'applique ensuite à démontrer que seule Ja crain dérance de la Russie dans les Balkans ct dans toute 1 a entraîné l'Allemagne.
te de la prépon- Europe orientale
“La politique qui a préparé la Buerre (en Allemagne) et le sentiment qui l’a appuyée se rapportaient exclusivement à la Russie, “" ‘iMème chez les Démocrates ‘socialistes (allemands) ‘‘1à" répugnaice Kobe ressenlaient à la pensée de s’armer Pour tirer sur leurs
camara gique a cédé devant Ja nécessité impérieuse 4e s armer pour défendre leur territoire contre les hordes mobilisées par le Tsar de Russie.
“Il est de la plus haute im ortance pour nous, de ce Pays, ‘de retracer la direction de la pensée allemande. Si nous devons comprendre pourquoi la guerre s’est faite, si nous devons saisir les motifs qui vont soutenir l’Allemagne dans une lutte opiniôtre et déterminée, si nous devons chercher avec quelque espoir de succès à rapprocher le jour de la pacification, nous devons nous Convaincre
0 c , ussie qui a poussé la diplomatie alleman- És à une guerre réventive et qui a inalement entraîné jusqu'aux
émocrates socia istes à appuyer la diplomatie.” athée
M. Brailsford voit dans la guerre actuelle la consé de la guerre des Balkans. L'intervention bienfaisan Grey, en 1912, n’a fait que retarder le conflit général. Turquie n’a fait que déplacer l’axe de Ja Question d’O can toujours fumant, La lutte séculaire du Turc et d place à la rivalité aiguë de la Russie et de l’Autriche et, à la lutte suprême du Slave et du Teuton pour la domination de l’Europe.
“Le traité inique de Bukarest” à décidé l'Allemagne à a ses effectifs en vue “d’un conflit possible ent
construction de “son réseau stratégique de chemins de fer à la frontié
ère allemande”, Tous ces Préparatifs ont été “officiellement” annoncés comme Dropres “à une action offensive”.
La Serbie a joué dans cette partie le rôle du Piémont. Victor-Emmanuel et Cavour s’appuyaient sur Napoléon II, n’était que “Vinstrument (the tool) de Ja politique russe.”
Tout comme le roi Pierre
C’est à peine une €xagération de dire que la personnalité dominante de Belgrade n'était pas le roi Pierre, ni même M. Pachitch (premier min stre), mais le brillant, énergique — ct sans scrupuiles
— ininistre de Russie, feu M. de Hartwig. Il forma la Re des Balkans; il gicourenen les Serbes à déchirer le Traité de Partage, QUE LE TSAR AVAÎT GARANTI.
Tiens, tiens! Voilà que nous allons nous battre pour des gens qui déchirent — tout corime Guillaume le Monstre — jes traités qu'ils avaient
garantis!
Les responsabilités de la Russie
Abordant le partage des responsabilités immédiates, M. Brailsford débute ainsi :
Lorsque les historiens en viendront à discuter les causes véritables du conflit géaéral, il est possible que des preuves documentaires précises établissent jusqu'à quel point [a diplomatie russe appuyait la propagande pour la Plus Grande Serbie. La présomption générale est forte.
Cette propagande ne se bornait pas à une agitation platonique: elle avait recours à la somentation de la révolte et à l'introduction secrète d’armes dans les provinces autrichiennes.
‘Elle s’est rendue coupable, sur la personne des fonctionnaires autrichiens, d’une série d’assassinats dont le meurtre de l’archiduc François-Ferdinand et de sa femme fut le couronnement.
Comme le meurtre du roi Alexandre avait marqué ses débuts.
L'auteur fait le procès de la Serbie. Il dit que seule l’ignorance générale, en Angleterre, des mocurs de ces pays explique le scepticisme qui a fait tenir pour non-avenus les crimes politiques qui y pullulent.
Ces jonspirations font partie des habitudes quotidiennes de la vie, dans les Balkans: nous pouvons rendre aux hommes d'Etat autebons la justice de croire que leurs appréhensions étaient sincères.
Il affirme que sans l’appui secret de la Russie, la propagande serbe n’aurait guère eu de chances de réussite. Elle n’offrait aucun attrait à l« majorité des Serbes et des autres habitants de la Bosnie:
Ils ont accès, en Autriche, aux sources principales de la cultre européenne, une part dans la haute politique d’un grand em- + p re —
— Ce que les Canadiens de toute race n’ont pas encore dans l’Empire britannique —
— et une place dans un puissant régime économique. Un tiers sont catholiques et n’ont aucun motif d'espérer un traitement équitable dans un Etat orthodoxe, dont le dossier en Macédoine constitue un défi à la tolérance; et l’autre tiers, composé de Musulmans, émigrerait en masse si les Serbes s’emparaient de la Bosnie.
Ce passage relatif aux Serbes catholiques corrobore le témoignage de M. l’abbé Sabourin, que le Devoir a publié, il y a quelques semaines.
C'était, on le sait, le rêve de l’archiduc Ferdinand de grouper tous les Slaves Catholiques autour de ja Couronne d'Autriche, C’est la brusque et tragique interruption de ce projet magnifique, béni par le Pape et redouté par le Tsar, qui a alténué aux yeux de maints Anglais l'horreur du crime de Serajevo. De ceci, j'ai été témoin, à Londres, en juillet denier, lorsque arriva la nouvelle foudroyante de l'assassinat du prince héritier d’Autriche.
J'ai lu et entendu maintes expressions de satisfaction à peine déguisée à la pensée que l'influence du seul prince vraiment catholique de l’Europe était a-éant::, et V’emprise du “Pape de Rome” sur l'Europe diminuée d'autant.
A-t-on pensé à cela, ici, quand on a lié l'intérêt de la religion au scrt des armes de la France, de l'Angleterre et DE LA RUSSIE?
N'est-ce pas une amère ironie que cet aspect de la question ne s’éclaire à nos yeux que sous la projection lumineuse des renseignements d’un écrivain de Londres, protestant mais loyal?