‹ Une page de l'histoire des écoles de ManitobaChapitre 46 sur 48 · MA FAMILLE · texte numérisé non relu

MA FAMILLE

Voici un sanctuaire sacré, dans lequel on ne devrait pénétrer qu’avec des sentiments en harmonie avec ceux qui l’habitent. Je ne sache pas que les étrangers qui ont voulu mal parler de moi se soient oubliés jusqu’à le faire à cause de ma famille. Au contraire, j’ai remarqué qu’ils ont eu à cet égard des délicatesses particulières et bien aimables. Pourquoi faut-il que ce soient des compatriotes, dont quelques-uns ne sont pas même étrangers à notre intimité, pourquoi faut-il que oe soit ceux de notre race qui se chargent de l’indélicatesse dont je vais parler?

Dieu place le berceau de chacun de nous là où il veut ; aucun enfant n’a le choix de sa famille pas plus que de sa race ou de son pays. Je me console aisément des accusations formulées à l’occasion de ma famille, à la pensée que si le choix m’en avait été laissé, je ne vois pas pourquoi j’aurais apporté quelque changement aux desseins de la Providence, qui m’a placé au milieu des miens. L’histoire de ma famille figure dans nos annales canadiennes, et je ne sache pas que ni moi ni ceux qui m’accusent ayons tant de sujets de regrets.

Mais, me diront les plus courageux, ce n’est pas à votre famille que nous nous attaquons, c’est à vous, à cause de l’influence que des affections de famille exercent sur votre conduite. Cet aveu est un pas de plus dans l’intimité du foyer domestique, vous voulez y pénétrer, jusqu’au point d’en étudier les influences sur un vieux Missionnaire, séparé de cette famille chérie depuis plus de 48 ans. Eh bien ! puisque vous voulez absolument connaître les influences de ma famille sur mon existence, je vais soulever un coin du voile qui devrait pourtant fermer ce sanctuaire à votre vue. Si ce que je vais dire vous déplaît trop, vous serez assez justes pour ne vous en prendre qu’à vous-mêmes, puisque vous l’avez provoqué.

J’étais dans ma dix-huitième année, lorsque la voix d’un sage directeur me montra l’Eglise comme l’Asile où m’appelait le devoir. C’était en 1841, à la veille de mes dernières vacances d’écoüer. Je passai ces jours de repos au foyer domestique ; quand ils furent finis, je demandai la bénédiction à ma pieuse mère ; elle m’embrassa, et, le sourire aux

lèvres comme l’émotion dans lame, elle me dit: “ Pars, mon enfant, et si “ Dieu t’appelle à être prêtre, sois un prêtre selon son cœur,” et je partis pour le Grand Séminaire.

Trois ans plus tard, un directeur aussi sage et aussi éclairé, me dit que la vie religieuse serait pour moi une protection spéciale. Mon cœur m’indiquant la Communauté des fils de Monseigneur de Mazenod, j’allai frapper à la porte de leur monastère de Longueuil pour y solliciter mon entrée. Cette faveur m’ayant été accordée, je visitai les miens pour leur faire mes adieux. J’embrassai ma mère qui me dit : “ Mon fils, Dieu t’appelle, sois un bon religieux,” et j’entrai dans la cellule qui me fut assignée, comme novice.

C’est dans le silence de cette cellule qu’une voix, qui ne pouvait venir que d’en haut, se fit entendre, et cette voix m’indiquait le Nord- Ouest, en m’invitant à y aller ensevelir mon existence, sans même la pensée de pouvoir jamais en revenir. Mes supérieurs approuvèrent cette inspiration et la bénirent. Je fis avertir ma mère avec les précautions que nécessitait le faible état de sa santé, puis j’allai la voir. Nous nous saluâmes en mêlant nos pleurs. Après quelques instants de silence, plus forte que moi, malgré sa maladie, elle m’embrassa de nouveau, et comprimant ses larmes par le sourire qui lui était habituel, elle me dit : “ Mon “ Alexandre, je dois bien quelque chose à la nature, mais je dois plus à “ Dieu; puisqu’il te veut au Nord-Ouest, va et sois-y un dévoué Mission- “ naire.” Et je partis croyant le retour impossible.

Telles sont les influences domestiques qui ont jalonné mon existence au service de Dieu. Et après ? Après ? les mêmes influences se sont continuées dans la même direction. Quand, au milieu des épreuves variées et souvent difficiles de ma carrière de missionnaire, la fatigue, la privation, la souffrance morale ou physique, venaient m’assaillir, et en épuisant mes forces, menacer d’arracher à ma volonté l’énergie dont elle avait besoin, je retournais par la pensée au milieu des miens vivants ou défunts. Une prière plus ardente, un sacrifice plus généreux m’étaient inspirés par le souvenir de ceux que j’aimais, et les traditions du foyer domestique ravivaient mes forces et mon courage.

Telles sont les influences de ma famille sur ma vie de missionnaire. D’autres influences venues d’elle, je n’en connais pas ; elles ne m’ont pas atteint, car enfin, permettez-moi de vous le dire, Messieurs, tout n’est pas faiblesse dans l’homme ; son origine et sa destination lui permettent de s’élever jusqu’à ce qui est grand et au-dessus du vulgaire. Je le répète, des influences telles que celles que vous avez indiquées, je n’en ai point subi: les idées et les affections de famille n’ont jamais été un obstacle à l'accomplissement de mes devoirs. Gardons tous nos légitimes affections ! Que Dieu protège vos propres familles et ne leur fasse pas expier la faute

<lont vous vous rendez coupables, en voulant jeter des doutes sur la loyauté de ma conduite parce que j’aime ma famille.

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