PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
Celle énigme a préoccupé loules les généralions de lecteurs de la Physiologie du Mariage. Elle a fait naître d'innombrables interrogations, imprimées dans les journaux spéciaux du monde entier. Des groupes de chercheurs ont même associé leurs efforts afin d'en découvrir Tintrouvable mot. Néanmoins la question est demeurée sans réponse véritable, et nous doutons fort qu'on parvienne jamais cà la résoudre complètement. En tout cas, elle a défié jusqu'ici toutes les investigations et toutes les recherches.
Il s'agit, on le devine, du chapitre premier de la V ingt-cinquiôme Méditation de la Physiologie du Mariage: les Alliés, intitulé: Des Religions et de la Confession considérées dans leurs rapports avec
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le Mariage, Dans la première cdilion de l'ouvrage, ce chapitre comporte quatre pages, dont la composition, imiquement formée d'une succession ininterrompue de caractères d'imprimerie et de signes typographiques, ne présente au lecteur aucun sens apparent. Les uns veulent y voir un simple accident d'impression ; la composition primitive serait tombée en pâte pendant le tirage, et l'ouvrage aurait paru tel quel. D'autres, au contraire, sont persuadés que l'auteur employa pour ce passage une combinaison cryplographique, jusqu'ici non découverte, mais qui doit indubitablement l'être un jour.
On peut affirmer que dès l'apparition du livre, en décembre 1829 (daté de 1830), ces pages inlrlguèrent'^sur-le-champ le public. Nous venons, du reste, de retrouver du fait une preuve fort singulière, (''est une lettre adressée par un libraire de province à son intermédiaire à Paris, auquel il pose déjà la question. Elle se trouvait parmi les papiers de Balzac ; le destinataire doit donc l'avoir fait remettre à ce dernier. Voici celte curieuse épître :
UNE PAfiE PERT>UK F>E HONORA DE BAL'/AC 199
« A Monsieur Charles Malol^ libraire,
Au Palais-Royal^ à Paris, Galerie Neuve, du côté de la Cour, n^^ 38 et 39.
a Dijon, le 1 mars 1830.
« Monsieur^
« Vous avez eu l'extrême obligeance de m'envoyer en commission un exemplaire delà Physiologie du MayHage^ etc., etc.; 2 vol. in-8, brochés.
« Monsieur, en eollalionnant pel ouvrage, je me suis aperçu qu'au tome second, à la feuille 43 et 14, — le chapitre (|ui parle de la religion, — que les lettres, etc., etc., étaient en contre-sens. Je pense qu'il y a une clef pour pouvoir lire ce chapitre, car l'auteur de cet ouvrage, craignant d^êlre poursuivi, a fait imprimer ce chapitre de manière à ne pas être poursuivi. Mais il indique sûrement à celui qui achète l'ouvrage la manière de lire le chapitre. Ou, sans cela, il aurait pu se dispenser de le mettre, ou bien il devrait en faire un chapitre à l'abri des poursuites.
« Monsieur, vous m'obligerez beaucoup si vous pouvez m'envoyer la clef pour le lire, ou bien, sMl
'2fK) UNE PAGE PERDUE DE HONORÉ DE BALZAC
n'y en a pas, de me le dire, car s'il n'y en a pas, cela fait lorl à la vente de cet omTage. Alors, il faut qu'il (rauteur)j supprime ce chapitre, car, sans cela, j'aurais placé cet exemplaire, et si vous pouvez m'envoyer ce que je vous demande, je suis sûr de le placer.
« Comme aussi, Monsieur, je vous réclamerai une feuille deux du tome neuf des Œuvres complètes de Shakspeare, in-8, que vous m'avez vendues. Cette feuille n'est pas recevable ; il y a un trou dans une page à y passer deux doigts, et elle est en mauvais état. Vous m'obligerez infiniment de la remplacer.
ce iMonsieur, veuillez, je vous prie, faire remettre la rép onse que je vous demande, chez Monsieur Hugon, Courier (s2c),lc il de ce mois, avec la feuille, sans Atre cachetée, et vous m'obligerez. (Pour éviter des frais de port).
« Mille choses honnêtes de ma part à M. Vemet, auprès duquel je me recommande pour ce que je demande. Et il m'obligera.
c< Monsieur, je suis, en attendant d'autres demandes, convaincu que vous aurez la bonté (l'agréer les demandes que je vous fais. Et en y
accédant, vous obligerez celui qui vous salue
avec considération.
« TussA,
« Libraire à Dijon. »
Balzac répondit-il à cette sorte de mise en demeure? La chose n'est pas impossible, puisqu'il avait gardé cette lettre ; quelque intrépide chercheur devrait bien s'attacher à cette piste, et tenter de découvrir les correspondances reçues en 1830 par M. Tussa, le libraire de Dijon.
Au surplus, l'obscurité du passage en question attira, immédiatement aussi, l'attention delà critique , car l'un des premiers articles publiés à pro p os de la Physiologie du mariage, — article paru sans signature dans le Mei^cure du dix-neuvième siècleK — renferme déjà le paragraphe suivant :
« Le chapitre : des religions et de la confession, considérés dans leurs rapports avec le mariage , en dit plus qu'on ne croit au premier coup d'œil. »
Quoi qu'il en soit, notre avis, à nous, jusqu'à preuve du contraire, est que Balzac a volontairement laissé cette partie de son œuvre sans la
1 Tome 28. Pai^^e 185. 1830.
^)i UNE PAGt PERDCE DE HONORÉ DE BALZAC
rédiger. Ce n'est là qu'une très habile façon d'échapper à robligalion de formuler une opinion quelconque sur le délicat sujet qu'il annonçait au tilredu chapitre. Une note de Fauteur nous confirme encore dans cette supposition. Elle fait partie des Errata de la première édition, et se rapporte uniquement aux pages en question. Elite a dispara de toutes les réimpressions de la Physîoiogit tf» Mariage publiées après 1834. La voici :
« Pages 207, 208^ 209^ et 210 du tome deux. » « Pour bien comprendre le sens de ces pages, un lecteur honnête homme doit en relire plusieurs fois les principaux, passages, car l'auteur y a mis toute sa pensée. »
Cette ironique et malicieuse manière d'appeler l'attention du lecteur sur ces lignes indéchiffrables, nous semble un témoignage tout à fait concluant en faveur de notre opinion. En tout cas, celtenoie écarte absolument l'hypothèse de la composition tombée en pâte.
Un autre f<iit encore nous paraît militer en faveur de nos appréciations. Aucune des versions de
la Physioloffie du Mariage imprimées après la deuxième édition, parue en 1834, ne conserve, — si Ton peut s'exprimer ainsi, — la même composition typographique de ces quatre pages. Aussi bien pour la réimpression in-douze de la Bibliothèque Charpentier (1838), puis pour celle de la version originale de la Cûfnédïe Humaine {iSiiy)^
— toutes deux certainement revues par Tauteur,
— que" pour toutes les autres réapparitions de l'œuvre, ce passage est, dans chacune, présenté dilTcremment. Il va sans dire qu'il s'agit toujours d'une informe suite de caractères d'imprimerie. Mais ce n'est plus la combinaison primitive. Or, si cette combinaison avait eu un sens réel aux yeux de Balzac, à notre avis il l'eût certainement maintenue, tout au moins dans la Comédie Humaine. Seul le texte autographe de la Physiologie du Mariage |)ourrait peut-être nous renseigner définitivement. Mais, pas plus que celui de la Peau de Chagrin, il n'a été retrouvé jusqu'à présent. Le sera-t-il jamais? Nous en doutons, car ce n'est, croyons-nous, (ju'aprcs l'apparition de ces deux œnvi'cs cclèhres, que Halzac commença à dt)nner ou à conserver les manuscrits de ses ouvrages.
Telles sont les raisons pour lesquelles nous disions en commençant ces lignes que rénigme dont elles traitent nous semblait, en somme, insoluble, car, à notre avis, ce chapitre de la Physio logie du Mariage n'en renferme aucune. Nous le répétons, selon nous il ne faut y voir qu'une spirituelle facétie humoristique, dont l'intention nous apparaît aussi claire qu'ingénieuse.
Mars 1899.