‹ Une page perdue de H. de Balzac: Notes et documentsChapitre 15 sur 18 · LA COMÉDIE HUMAINE · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE HUMAINE

Avanl le mois de septembre 1842, le nom de Canalis n'avait positivement pas été employé par Balzac, car c'est à la fin du Danger des Mystifications [Un Début dans la Vie), publié du 26 juillet au i septembre 1842 dans la Législature, que ce vocable apparut pour la première fois.

Tous les autres ouvrages antérieurement mis au jour où ce nom se lit aujourd'hui, n'en portent aucune trace dans leurs éditions originales. Aussi le renseignement de l'intéressant Répertoire de la Comédie Ihwiaine^ indiquant M. de Canalis comme actuellement inscrit dans : la Peau de Chagrin (2 volumes : 1831) ; — Illusions Perdues : 1. Les Deux Poètes (i vol. : 1837); IL Un Grand

* Par MM. Cerfhorr et Christophe. In-8°, Galmanii-

ï.évy, 1887.

Homme de Province à Paris (2 vol. : 1839) ; III. David Séchard {les Souffrances de V Inventeur), (en 1843, dans le tome quatre de la Comédie Humaine, avant son édition en 2 vol. : 1844);

— Béatriœ (première partie, 2 vol. : 1839); — Mémoires de Deux Jeunes Mariées (2 vol. : 1842):

— Autre Étude de Femme (tome deux de la Comédie Humaine : 1842) ; — ce renseignement, quoique tout à fait exact, se rapporte-t-il presque uniquement à Tédition définitive des œuvres du maître*.

Le même ouvrage désigne aussi M. de Ganalis parmi les personnages à' Un Début dans la Vîe^ (2 vol. : 1844); — de Modeste Mignon, (4 vol. : 1845) ; — de la Lune de Miel (fin de Béatriœ, 2 vol. : 1845); — et de les Comédiens sans le savoir (en 1846, dans le tome douze de la Comédie Humaine, avant son édition en 2 vol. 1848, sous le titre de : le Provincial à Paris) ; — œuvres où ce nom fut, en effet, inscrit d'emblée.

De plus, avant Tédition définitive dont nous venons de parler, Balzac avait déjà introduit son

A Vingt-quatre volumes. In-S». Calmann-Lévy, 1869-

nouveau personnage dans la deuxième édition à'Autî^e Étude de Femme, pâme en 1845, à la suite de la Lune de Miel, sous le litre de : les Pî^emières Armes d'un Lion.

Rien de plus curieux h suivre que les modifications et transformations successives opérées sans relâche par le maître, à chaque édition nouvelle de presque toutes ses œuvres, afin de mieux rattacher chacune d'elles à Tensemble grandissant de sa pyramidale construction littéraire. Un jour viendra peut-être, où, de môme que pour les classiques des siècles précédents, toutes ces variantes seront patiemment relevées. Mais le seul moyen efficace pour arriver à les recueillir très exactement et sans lacunes, sera d'en faire établir le tableau par autant de lecteurs que chaque ouvrage comporte d'éditions différentes publiées par l'auteur lui-même, et de leur faire reccmnaître et transcrire sur-le-champ ces leçons diverses, en les comparant avec le texte de l'édition définitive, lu à haute voix devant tous ces lecteurs réunis.

Alors, on pourra s'assurer entre autres que, dans la Peau de ChagrHn, le nom de M. de Canalis fut très tardivement substitué à celui de M. de Lamar-

^2iA UNE PAGE PEBDLîR DE HONORÉ DR BALZAC

Une, inconlestablement son véritable modèle, nom écrit en toutes lettres dans la première édition de Touvrage.

Et voici comment y en 1837, dans la prcraière partie des Illusions perdues , — qui prit seulement en 4843 le litre spécial de : les Deuœ Poètes; — nous trouvons le même j>ersonnage dépeint, sans aucune indication de nom réel ou imaginaire, parmi les habitués du théâtre de TOpéra admis dans la loge de M""** d'Espard :

« Le quatrième était un des plus illustres poètes de cette époque, un jeune homme qui n'en était encore qu'à Taube de sa gloire, et qui, pariant, n'avait ni façons byroniennes, ni prétentions impériales, ni plénitude de lui-même. 11 se contentait d'être un gentilhomme aimable et spirituel : il en était à se faire pardonner son génie; mais on devinait dans ses formes sèches, dans sa réserve, une immense ambition qui devait plus tard étouffer la poésie. 11 avait une beauté froide et compassée, mais pleine de dignité. C'était Canning maigre cl réduit à ses vers. »

De plus, quelques lignes plus loin, quand M"'** d'Espard invitait V illustre poète à dîner, dans

• L.Nt: i>AGE PERDUE D£ HONORÉ DE BALZAC âiS

cette édition de 1837 elle lui nommait ses autres convives, et après : « l'auteur d'Ourika, » désijjrnait alors : n MM. Guillemain S Fizot, Ploumet, Didelot, deu\ jeunes poètes d'avenir et bien pensants ! » auxquels se trouvent substitués aujourd'hui ces simples mots : « quelques jeunes poètes bien pensants. »

De même, en 4830, dans la première édition dUn Orand Homme de Province à Paris ^ le personnage actuel de Tailla apparut d'abord sous le nom de Maria^ lequel, à cette époque, était réellement porté par Tune des plus jolies danseuses de rAcadémie royale de nmsique. ^

Enfin, la version du portrait de Monsieur de Canalis qui remplaça celle qu'on vient de lire ne se trouve pas plus, — ainsi que nous l'avons dit jus- <|u'ici par erreur, en la recueillant dans notre Histoire des (JJavres de II, de Balzac^ — dans l'édition originale d'Un Grand Homme de Province à Paris, (jue dans celle des Deux Poètes. Cette version nouvelle a vu le jour pour la première fois

^ Hemarquoiis qu'en 184i, un AJexandre (juillemain publia, chez Curmer, un poème en douze chants sur Jeanne (l\irc^

:2I6 UxNK PAGE PERDUE DE HONORÉ DE BALZAC

en 1843, lors de Fentrée des Illusions perdues, complètes, dans la Comédie Humaine. Or, dans toutes les réimpressions de cette scène de la vie de province, la fin primitive de la première partie: les Deux Poètesy est devenue le commencement de la seconde : Un Or and Homme de Province à Paris. Nous sommes donc forcés d'indiquer ce deuxième portrait comme extrait de ce dernier ouvrage. Mais, en réalité, ce n'est qu'une transformation du texte primitif des D3ux Poètes, cité plus haut par nous. Voici cette rédaction nouvelle, encore modifiée, ainsi qu'on le verra plus loin, dans l'édition définitive :

« Le quatrième était Monsieur de Canalis, un des plus illustres poètes de cette époque, un jeune homme qui n'en était encore qu'à l'aube de sa gloire, et qui se contentait d'être un gentilhomme aimable et spirituel ; il essayait de se faire pardonner son génie. Mais on devinait dans ses formes un peu sèches, dans sa réserve, une immense ambition, (jui devait plus tard faire tort à la poésie, et le lancer au milieu des orages politiques. Sa beauté froide et compassée, mais pleine de dignité, rappelait Canning. »

C'est donc seulement en 1843, que Balzac attribua définit ivement à Monsieur de Lamartine, aussi bien qu a Yillustre poète, le nom, de Canalis.

Peu de mois après, il lui distribua Tun des principaux rôles dans Modeste Mignon^ dont la publication commença le 4 avril 1844 dans le Journal des Débats,

Voici maintenant la version actuelle de ce portrait, dans les Illusions perdues. Elle ne doit sans doute qu'à la mort prématurée de son célèbre auteur d'ôlre demeurée définitive :

« Le quatrième était Monsieur de Canalis, un des plus illustres poètes de cette époque, un jeune homme encore à Taube de sa gloire et qui, plus fier d'être gentilhomme que de son talent, se posait comme Tattentif de Madame d'Espard, pour cacher sa passion pour la duchesse de Chaulieu. On devinait, malgré ses grâces entachées d 'affectation, rimmense ambition qui plus lard le lança dans l'orage de la vie politique. Sa beauté presque mignarde, ses manières caressantes, déguisaient mal un profond égoïsme et les calculs perpétuels d'une existence alors problématique ; mais le choix qu'il avait fait de Madame de Chaulieu, femme de

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quarante ans passés, lui valait alors les bienfaits de la Cour, les applaudissements du Faubourg Saint-Germain et les injures des libéraux, qui le nommaient: un poète de sacristie. »

Et dire que Balzac a fait subir des remaniements analogues à presque tous les portraits de ses personnages tracés d'après des modèles vivants ! Quel effrayant labeur I Et cela sans parler de ses autres bases de modifications et de correc* tiens, soit à propos de changements introduits dans Taction même de ses récits, soit à propos de périodes de temps écoulé, insuffisamment longues à l'origine pour créer, dans certaines œuvres, la durée nécessaire aux yeux du maître à la logique parfaite de leur conclusion ! Balzac ne fut pas seulement un géant intellectuel ; son travail physique représente aussi Teffort matériel d'un colosseouvrier !

Septembre 1894.

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