PAR FRANCIS GIRAULT
\'oulez-vous juger à fond l'état de la littérature d'un peuple? Consultez les principes théologiques et philosophiques qu'il admet. Nous l'avons déjà dit : jusqu'à l'apparition de Luther, qui révolutionna lesidéesreligieusesenAllemagneauseizièmesiôcle, la littcralure ne raisonna pas, ne discuta pas; à quelques rares exceptions près, la littérature se composa de deux cléments, le cœur et l'imagination ; elle se fit poétique, imagée, fantastique, et dans son plus large essor, elle resta toujours calme et sans colère, sans attaque préméditée contre la religion et la société, parce que le dogme chrétien, dont
nian, système donlle cercle renfermeles types principaux (lu dix-neuvième siècle, avec leurs qualités, leurs vices, leurs travers. Personne, mieux quelui, depuis Molière, n'a mis en relief un caractère, ne Ta étudié sous tous ses aspects avec un tact d'observation plus fin et plus heureux, n'en a fait jaillir la passion avec un sentiment plus profond et plus vrai. Et remarquez que les héros de M. de Balzac ne vivent et n'agissent pas seulement dans quelques pages d'une œuvre distincte, décousue, pour disparaître ensuite sans laisser de trace et de souvenir, comme dans le reste des romans, mais qu'ils mêlent et confondent leurs actes; ils se retrouvent et rayonnent au milieu du monde fictif de toutes ses conceptions, sans embarras, sans confusion, d'après la donnée primitive de leur caractère une fois dessiné. Les livres de ce romancier sont comme un panorama, un immense tableau de mœurs, où, depuis l'humble mansarde de la grisette et le comptoir de chêne de l'épicier jusqu'aux salons splendides de la duchesse, et au château moyen-âge du grand seigneur, rien n'est oublié.
Pourquoi faut-il que cette forte intelligence, que cette belle organisation littéraire s'exerce si sou-
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veiil eu dehors de la vérité humaine, et cherche à consolider un système déplorable d'erreurs, qui annihile dans l'homme, cet être éminemment volilif, la dose de liberté qui lui est départie, et, la plupart du temps, comprime sous Teffort de la passion, de l'organisation, ses facultés actives?
Dans un prochain article, nous essaierons d'appuyer de preuves convaincantes l'assertion que nous avons avancée ici, comme aussi nous nous proposons d'examiner quelle est la science qui dislingue M. de Balzac parmi ses confrères du toman, et quels sont les défauts et les qualités inhérents à son style.
Depuis Molière, avons-nous dit, aucun écrivain ne plongea aussi avant dans le cœur humain, pour en extraire la passion et la faire scintiller au regard, que M. de Balzac. Mais Molière remporte ici sur l'auteur iï Eugénie Grandet , par le génie et par la vérité des caractères. Expliquons-nous. La science scénique a des conditions autres que celles du roman ; si celui-ci s adresse au cœur, à l'imagi-
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natioDf à l'esprit même, avadl et per-dedsus tout, il parle à la raison^ à riûtelligeoce, partieatiëremenL lorsqu'il pose deâ principes iérieux et philosophiques, comme les établit et les développe M. de Daliac dans le cours de aes œuvres.
Ainsi, le roman considéré au point de vue de ridée, de renseignement moral, ne doit pas seulement appuyer avec prédilection sur les travers* sur les ridicules d'un caraotère une fois tracé; il ne doit pas seulement se contenter de provoquer le rircj de soulever Thorreur, Undignation ou la pitié, par l'esquisse d'un type grotesque, féroo© ou malheureux ; il lui faut encore, après avoir mî^ en scène une passion vivante, incarnée^ après en avoir éclairé le fond par la lumière des faits^ expliquer logiquement la lutte du devoir et de la passion aveugle, I eotrainement au mal qui^ dans une circoastance amenée, triomphe de la liberté humaine et l'aboli t. Le livre est fait pour une intelligence isolée, calme et méditative; le théâtre, pour un auditoire qui bruit et s'exalte. Ici la passion n'a pas besoin d'être régulière et suivie; pour arriver à remuer les cœurs, elle doit passer par le miroir des yeux ; les éclats de sa voin, les gestes brusques
et saccadés la servent en l'exagérant ; en un mot, le théâtre, c'est la passion qui agit et déclame ; le livre, le roman, c'est la passion écrite et raisonnée.
Or, M. de Balzac, nous le répétons, est à la tète des romanciers modernes, pour la peinture vive et sentie des personnages qu'il invente ; c'est l'écrivain le plus complet et le plus détaillé dans les nuances d'un caractère, l'analyseur le plus subtil des sensations et des instincts ; il ressemble à ces artistes patients qui veulent atteindre la perfection dans les lignes et les traits les plus imperceptibles, les moins accusés, et dont les ouvrages, éludiés à la loupe, arrivent à un fini minutieux. Mais la science des détails, si rare aujourd'hui dans le roman, n'est pas tout l'art, et même un grave et légitime reproche a été adressé à M. de Balzac à ce sujet.
La longueur des développements, les amplifications accessoires, les dissertations à perte de vue, qui tendent à jeter du jour autour d'une idée, souvent l'affadissent, l'embarrassent et la noient; Tesprit tendu du lecteur se fatigue, et l'effet qu'on veut produire devient beaucoup moins saisissant.
Ainsi, ce qui, dans les arts plastiques, en peinture, par exemple, est une qualité exquise, en littérature se trouve être un défaut.
M. de Balzac, après tout, et nous le savons trop, obéit aux fatales exigences de son temps, à la position mauvaise des écrivains, qui, presque tous, valent mieux que leurs livres, et qui en augmentent le nombre dans un but pécuniaire, au grand détriment de Tart et de leur talent.
Mais si M. de Balzac pèche ordinairement par la multiplicité et la complication trop étendue des événements, par la couleur outrée du pittoresque et Tabus du descriptif, ces défauts sont du ressort de la critique purement littéraire, et nous les oublions aujourd'hui, pour aborder le système de cet écrivain et démontrer, comme nous Tavons promis, que Y école des faits y créée par lui dans le roman, conclut au matérialisme.
La liberté dans Thomme a eu des adversaires puissants, formidables, surtout ceux qui ont employé Tarme de la science pour la combattre. Tel fut, en France, Cabanis, il y a quelque vingt ans, et, de nos jours encore, le docteur Broussais, qui, dans son Traité de iHrritation et de la folie.
a défini rame une innervation intellectuelle, accouplement absurde de deux mots, qui resteront comme un éternel non-sens sorti de la plume d'un médecin illustre. Dans cette grave question comme dans tant d'autres, le christianisme a vaincu, et la civilisation moderne, avec le seul flambeau de la raison et du sentiment, proclame la liberté de l'homme, malgré les quelques traînard» philosophiques qui invoquent le dogme désespérant de la fatalité. Hâtons-nous de dire que M. de Balzac n'a jamais, que nous sachions, formulé explicitement ce dogme dans ses volumineuses publica* tiens. Mais qu'importe l'absence d'une formule claire, d'une définition rigoureuse, si, partout et toujours, les héros qu'il met en scène succombent sous l 'attrait irrésistible d'une passion perverse: si, en eux, les organes dominent les facultés et les paralysent; si, en voyant parfois le bien, ils suivent invinciblement et sans lutte intérieure, sans remords éclatant au dehors, la pente du mal?
Il faut à l'homme richement organisé des passions, comme il faut des feuilles aux arbres, a dit un penseur. Sans doute, et Plutarque a écrit, en
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parlant de Marius, que ^es vertus avaient pris naissance dans ses vices ; c'est là l'histoire du cœur humain, et un pareil trait est aussi profond que lumineux; mais Thomme véritable, Yétxp humain complet de tous les temps, de tous les lieux, ser^ toujours celui chez lequel s'équilibreront les forces de rame et celles du corps ; celui qui fera plier les mouvements désordonnés des basses passions sous la souveraineté de sa volonté, de son intelligence; celui qui trouvera au fond de sa conscience une règle morale, qu'il pourra bien violer par faiblesse, par l'emportement fougueux^ de la passion, mais qui le rappellera, dans les moments lucides, à la loi de l'ordre, du devoir.
Or, à la lecture de la plupart des romans de M. de Balzac, on dirait que ses personnages, à force d'avoir enfreint cette loi suprême, n'en oonservent plus aucune notion ; ils ressembieut h des machines organisées auxquelles le parcayunie de la passion fait jouer un rôle nécessaire ; Vidée morale les éclaire pou ou presque jamais; leur cœilr est comme un sanctuaire désert et sombre où fermente sourdement le levain impur d'une passion, d'un intérêt ; la conscience, cet invisible accusateur qui
nous traduit tous indistinctement à sa barre, n'existe pas en eux, ou bien, si quelque commencement de remords, de loin en loin, leur échappe, ils le terminent par le sarcasme ou par un sourire démoniaque. Certes, si le monde réel est copié d'après nature dans les romans dont nous parlons, il est, au fond, bien méprisable et bien hideux; mais, Dieu merci, il ne saurait en être ainsi, et M. de Balzac le reconnaît lui-même, puisque, après s'être plu à enlaidir, à force d'imagination fiévreuse et.de couleur ardente, certains types de roués, d'hommes habiles et vicieux de notre société, lesquels se retrouvent et s'agrandissent dans chacune de ses conceptions nouvelles, et qui arrivent, par des voies tortueuses et criminelles, à la fortune, aux honneurs, à la gloire, il laisse quelquefois de côté ces personnages excentriques, pour esquisser, par exemple, quelques Scènes de la Vie Privée, délicieuses causeries, chefs-d'œuvre d'observations fines, de sentiment et de style. Si, après Eugénie Grandet, ce beau livre, où l'avarice est [)einte avec le cachet du génie de Molière, il descend au Père Goriot, ce père monstrueux, sinon impossible, qui, par excès d'amour, encourage et
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sanctionne la lionle et Tavilissement de ses deux filles; s'il écrit le roman immoral et prescfue rabelaisien de la Vieille fîlie, il a la puissance de se relever de cette double chute, et il nous donne le Curé de Village, travail plein de vues larges et sociales, ou bien même Un grand homme de province à Paris ^ satire véhémente, courageuse et vraie des moeurs corrompues de la presse contemporaine, qui a fait retentir contre ce livre, — qui restera comme une protestation du cœur et de l'indépendance de Técrivain, — tous les fouets de la critique haineuse el blessée dans les entrailles. Parmi les œuvres que le plus fécond de nos romanciers a publiées récemment, et que les bornes qui nous sont prescrites nous empêchent d'analyser, même succinctement^^ on doit ranger en première ligne le Curé de Cam^ pagne, complément du Curé de Village, ouvrage qui, dit-on, est à la hauteur de son aîné*- .
La Peau de Chagrin, où\Tage que M. de fiakae écrivit il y a déjà quelques années, sans doute
* Le Curé de Campagne n'a jamais paru. Il faut sans doute lire ici : t^ Le Curé de Village^ complémeot du Médecin cte Campagne n, etc, S. L<
pour sacrifier à la mode qui accueillait avec une bienveillance marquée le roman philosophique, découvre tout le fond de son système fataliste. Là se trouve un jeune homme doué des plus nobles facultés, personnification complète du poète et de Tartiste, et qui court avidement après l'amour, cette vie du cœur, après la gloire, cette vie d'une haute intelligence. Ce jeune homme, dont les passions bouillonnent et s'échappent malgré lui de son sein, rencontre sur son passage un de ces modèles de beauté idéale que tous nous avons plu» ou moins rêvés, et qui sont sortis du ciseau de Phidias ou de la palette de Raphaël. Ce type do beauté grandiose et douce, c'est la comtesse Fœdora, sirène aux enchantements divins, luxueuse et riche, dont l'œil brûle et dont la voix émeut, mais au dedans froide et blasée, vase d'albatro précieusement sculpté qui ne contient que de la pourriture et (les vers. La comtesse Fœdora représente le siècle, fascinateur puissant, dont la surface sourit au regard et attire, mais qui, si vous plongez phis avant, vous désillusionne et vous tue au contact de ses plaic^s morales et de toutes ses corruptions. Ainsi meurt le jeune artiste désespéré dans
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gon amour et cédant aux obsessionB entraînaoles lie la fatalité.
Après le roman phlloâophique, lioas poUr^ rions suivre M^ de Balzac dans le rômaû gea^^ li mental, car il alteiût avec une inconcevable facilité les lieux pôles de la pensée; mais le Lps dans la Vallée, qui tfa paru qu*après la publication de Volupté, de Saiiile-^Beuve, cette œuvre psychologique ai remarquable, n*en est guète qû'Qa iou^ venir à demi déguisé, qu'un pâle reflet*. Nous aimons mieux mentionner Séraphita-SéraphituSi production étrange, où M. de Balzac fait preuve de fortes études sur fllluminisme allemand en général, et sur les doctrines de Swedenborg^ de Saint-Martin et de Richer de Nantesi Après être descendu des nuages dé la métaphysique là plus quintessenciée, et avoir vainement essayé» toutesfois après MM. Ballanché et Alfred de Yigny, d'introduire dans notre langue française, qui brilld avant tout par sa clarté nette et Jogiqae, la pénombre de la littérature allemande, élément qui ne
^ Voir plus loin les pages que Tauteur consacra pourtaut
convient qu'à un idiome leutonique, M. de Balzac se livre sans effort à la science mystérieuse d'Hermès, et il ressuscite dans Balthazar Claè'SyOu la recherche de V Absolu, le monde docte et laborieusement rêveur des infatigables alchimistes qui, au moyen-âge, exténuaient leur corps à la poursuite d'une utopie, malgré les édits sévères des rois et des empereurs, utopie qui, dans ce dix-neuvième siècle industriel et positif, n'en est pas moins encore caressée par quelques esprits éminents.
Nous avons dit que notre intention n'était point et ne pouvait être de rendre compte de toutes les productions de M. de Balzac; nous avons franchi à dessein plusieurs jalons qui échelonnent ses idées et qui en établissent le lien; il nous suffisait de faire toucher au doigt par quelques raisonnements, avec la preuve à l'appui, le côté vulnérable et funeste de son système.
Ainsi, qu'on nous permette de passer sous silence la Physiologie du Mariage^ œuvre originale et pleine de verve, de la jeunesse de l'auteur, où se succèdent les paradoxes les plus ingénieux, où scintillent les éclairs de l'esprit le plus subtil, où
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déjà perce à travers un rire de maligne bonhomie, ce don suprême d'observation qui, plus lard, a élevé ai haut M. de Balzac, mais- où Ton ne saurait s'empêcher d'apercevoir dans la maSn du talent qui séduit et subjugue, la cognée du destructeur frappant à ses racines l'arbre sacré de la famille> et tentant de renverser par le ridicule la grande et sociale institution du mariage.
Nous n'avons point, non plus^ à nous occuper des Cent contes drolatiques^ qui sortent du cadre des autres travaux de l'auteur et qu*il publie par diz^ains. Nous ne comprenons nullement l'impor^ tance littéraire de cette œuvre, qui eiigedes rectierches de Bénédictin, el dans laquelle, sans doute, se produit une connaissance approfondie de notre vieille langue du treizième et du quatorzième siècle, mais où la naïveté des idées et la nudité des expressions blessent à chaque instant les lois de la saine morale*
Outre les quarante ou cinquante volumes auxquels M. de Balzac a mis son nom, et dont la liste se grossît tous les jours, il a fait paraître une première série de romans assez nombreux sous le pseudonyme d'Horace de Saint-Aubin. Ces romans
n'élaienl qu'un ballon d'essai. Il les corrige, les augmente et les réimprime aujourd'hui, pour les classer dans ses œuvres complètes, qui sont loin d'être terminées.
M. de Balzac, nous l'avons dit ailleurs, est une de nos gloires littéraires, par la science et par le style. Après Victor Hugo, c'est Técrivain qui a sondé la langue française avec le plus de courage et de bonheur, et qui la plie le mieux aux besoins divers de la pensée. M. de Balzac marche en conquérant sur le terrain de la linguistique, sans làtonner et sans trébucher, comme il foule d'un l)ied sûr celui de l'histoire. Quoique la plupart de ses romans soient une galerie de tableaux des mœurs contemporaines, toutes les fois qu'il s'est réfugié dans le passé, il l'a fait revivre, il l'a dramatisé sous nos yeux, avec une fidélité de détails vraiment scrupuleuse; Il domine par la couleur locale, dont tant de petits littérateurs ont abusé en fardant leur style, qui ne recouvre aucune idée. Nul mieux que lui n'est apte à déchiffrer les hiéroglyphes d'un blason, à tenir les fils d'une généalogie nobiliaire, et à les suivre à travers les mille détours des événements qu'il raconte ; nul ne décrit
mieux que lui rarchiteclure d'un château gothique ou (le la Renaissance, le costume et Tameublement d'un grand seigneur ou d'un honnête bourgeois du temps de lYançois P' ou de Louis XIII.
Quanta la science moderne, M. de Balzac l'étudié avec ténacité; il la suit pas à pas dans ses découvertes et ses progrès, puis il la formule au point de vue de la société, dont il parcourt tous les degrés.
Le génie de ce grand écrivain, son genre d'esl)rit logique et naturellement observateur, lui ont fait préférer, dans la sphère variée des sciences, celles qui sont appuyées sur des régies sûres, invariables, et qui répondent d'une manière plus satisfaisante aux investigations dont l'intelligence les rend l'objet. Voilà pourquoi, entre les sciences, il a choisi celle de la médecine, convaincu qu'il finirait, en interrogeant sur un corps affecté d'une vive passion, le jeu des nerfs et des muscles, par analyser aussi avec la précision de l'algèbre, les impressions de l'âme humaine, presque toujours délcrminé('s en nous par les sensations extérieures. Voilà poun|uoi, tendant sans cesse vers son but sans arriver à une solution définitive, impossible à
obtenir, il mêle et fusionne la double vie de Tâme et du corps; — il fait celui-ci dominateur souverain de celle-là, qui n'a plus alors qu'une inspiration passive, qu'un moi subordonné, et qui toujours obéit à une impulsion plus ou moins violente des organes, au point que Ton peut dire que la plupart des personnages créés par M. de Balzac éprouvent (les passions nécessaires, de même que ceux qui se placent sur la pile électrique de Voila ressentent forcément des secousses et des tressaillements dans tous leurs membres.
Après les sciences expérimentales, qui donnent à son vaste esprit les solides aliments dont chaque jour il a besoin pour vivre et s'étendre, M. de Balzac, comme toutes les natures supérieures, s'est laissé emporter vers la mystique région des rêves; il a cherché à dégager les inconnues de quelques opérations de l'âme, par d'autres inconnues; ainsi, c'est sur la science encore si incertaine et si mal assise du magnétisme, qu'il établit la naissance, la force et l'extinction de l'amour dans rhomme. Il arrive donc au matérialisme, et parles raisonnements de la science proprement dite et par les confuses aspirations de l'esprit, qu'il
cherche à rendre distinctes et mathématiquement appréciables.
Le style de M. de Balzac est vif, nerveux et pittoresque. Il ressemble à une pièce de cinq francs marquée à Teffigie de Louis-Philippe ou de Charles X. Son originalité le fera toujours distinguer par un homme d'études littéraires. Mais Texpression de l'écrivain, souvent chauffée au feu (riinc imagination trop brûlante, brise le moule qui la contient et s'en échappe à flots désordonnés.
D'autres fois, plus souvent encore, trop exubérante, elle devient comme une surface métallique qui glace l'idée et Tétouffe à demi sous ses oripeaux d'apparat. Malgré cette critique, il n'en est pas moins juste de reconnaître que M. de Balzac est un des littérateurs qui a rendu le plus de services à la prose du dix-neuvième siècle, en lui imprimant des allures vives, un tour spirituel et éminemment français, et en remontant, pour la faire valoir et la perfectionner, à la source de ses richesses primitives.
Après l'analyse loyale, mais trop incomplète, du système que M. de Balzac développe par le roman, quelques notes biographiques sur l'homme ne
seront pas déplacées. M* de Balzac n'est pas riche, quoiqu'il descende d'une famille noble assez ancienne et que ses ouvrages, qui, tous, ont obtenu la vogue, soient de beaucoup plus nombreux que ceux de tous nos littérateurs du jour. C'est Técrivain à la fortune duquel la contrefaçon étrangère a porté le plus grave préjudice. Il a consigné lui-même quelque part, que cette piraterie littéraire, devenue une spéculation mercantile que jusqu'ici les lois ont tolérée, l'avait dépouillé d'une somme approximative de quatre cent mille francs. M. de Balzac est un homme de quarante ans environ, de taille moyenne, haut en couleur, ventru et ramassé dans sa grosseur comme un joyeux chanoine de Boileau. Ses cheveux plats et noirs comme le jais, drus et serrés, grisonnent par places. Son regard est pétillant et plein d'acuité; un sourire sardonique erre incessamment sur ses lèvres à demiontr'ouvertes. Ce sourire, illuminé par ce regard penseur et malin, semble être issu, en ligne directe, de celui de maître Rabelais, l'Homère bouffon de Tours, ville natale de M. de Balzac,
Cet écrivain habite ordinairement une petite maison de campagne qu'il a fait bâtir aux Jardies,
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près de Sèvres, dans la banlieue de Paris. Dans ce sanctuaire capricieusement décoré et qui révèle les prédilections bizarres et les distractions de riiomme de génie, s'entassent de merveilleux objets d'art et des curiosités de toutes sortes. C'est là que, six mois de l'année, M. de Balzac a le don de se rendre invisible aux fâcheux de différents genres qui viennent l'assiéger. On assure qu'il serait moins difficile de pénétrer de vive force dans le sérail de sa hautesse Abdul-Medjid, que dans la chambre de travail du romancier, lorsqu'il se livre au culte de l'idée K
M. de Balzac compose avec une facilité qui tient du prodige. Eperonné par son éditeur, il lui est arrivé d'écrire en quelques jours et quelques nuits deux volumes in-octavo de huit centspages. César Birotteaii a été ainsi fait.
M. de Balzac a choisi l'hiver pour le temps de l'enfantement. L'été, il encombre du fruit de ses (ruvres nouvelles les magasins des libraires, les cabinets de lecture et les colonnes des feuilletons de trois ou quatre grands journaux; Tété, on le
* Au momont où M. Francis (iirault publiait ces lif^nes nalzac ii'liabilait plus les Jardies. S. L.
rencontre se promenant sur le bitume des boulevards, la plupart du temps seul. — Il porte des gants de couleur blanche, jadis neufs, qui cachent aux trois quarts une belle main de Stuart, un petit chapeau rond très râpé, une redingote de drap bleu fort peu à la mode, et quelquefois un pantalon de chambre, qui lui sert de bas et descend dans sa chaussure! Qu'importe?
Dans notre appréciation générale des œuvres de ]yi. de Balzac, nous avons accusé ses tendances philosophiques, et nous croyons avoir prouvé jusqu'à Tévidence que ce grand romancier, à nos yeux Tun des premiers de ce siècle, avait entraîné le roman dans une voie dangereuse, fatale à Fart et aux saines doctrines de la morale. Laissant de côté, dans notre indépendance parfaite, les amitiés et les haines des coteries, qui, sans motifs, élèvent un écrivain au Capitole ou le précipitent aux Gémonies et ravalent la critique journalière, cette mission sacrée de la pensée, au niveau d'un rôle de comédien improvisé dans les coulisses d'un
théâtre, nous avons, selon la mesure deûos forces, jugé M. de Balzac sans feuilleter les pages vohimîneases dont ses œuvres ont été Fobjet, sans consulter sur son compte les arrêts arrogants et ridiculement suprêmes des critiques de métier, qui essaient de panthéonîser ou de pulvériser un écrivain célèbre, à tant la colonne où à tant la ligne, parce que cet écrivain a le malheur insigne de ne pas suivre la même marche politique, de ne pas arborer le même drapeau social Ainsi, nous ne dirons pas avec M* Chaudesaigues, dont le talent^ d'ailleurs incontestable, a fait preuve ici d'une mauvaise foi flagrante, en produisant contre M, de Balzac des assertions gratuites, que Tailleur iVEugénie Grandet, depuis cette œuvre remar<quable qui a fait époque dans la littérature contemporaine, est arrivé, de chute en chute, à un épuisement, à une stérilité d1dée& qui appellent Toubli et le mépris sur ses travauiL subséquents. De telles paroles sont, d'après nos principes, indignes d'une critique sérieuse. Notre conscience les repousse et notre plume ne les écrira jamais. Non, le sommet du talent de M. de Balzac n'est pas eîtclusivement le développement puissant de la
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passion de l'avare de Saumur; la Vie intellectuelle de Louis Lambey^t et celle déchiranle liisloire de Madame Jules dans les Scènes de la vie Parisienne, le Médecin de Campagne^ ce beau livre où l'influence du médecin esl appréciée d'après un point de vue social vraiment supérieur, et le Curé de Village, ce médecin divin des âmes, qui vient doubler el compléter l'homme chargé d'opérer par la science profane les guérisons physiques, ces conceptions diverses, loin de marquer une décadence dans le talent de iVl. de Balzac, en révèlent, au contraire, selon nous, l'essor et le per* fectionnement.
Voilà pourquoi, nonobstant le travail à part que nous avons précédemment entrepris sur les œuvres générales de Tauteur en (jueslion, nous allons rapidement analyser le Lys dans la Vallée, une de ses dernières publications qui nous paraît mériter une attention toute spéciale.
Le Lys dans la Vallée est une œuvre pure d'imagination, une étude psychologique à la manière de ]'oluptc; mais le récit, loin de se rompre sans cesse, comme dans Sainte-lJcuvc, et do se perdre dans les longs méandres d'une réflexion philosophique,
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le n'cil, loin de >'(Men(lre et de* monter de riionime prisr, (le la |)assion isolée à la foule humaine, à la >()(^iéh''. encadre îirhement trois existences, sans jamais les d«'d)or(lc!\ el ressemble, (ju'on nous pardonne la comparaison, h un fleuve aux eaux transparentes el limpides, qui coule entre d(»ux ri\es en ligne droite, el réfléchit dans son cours les magnilieences d(^ la nature et du soleil, sa d()ul)le hai(* odorante d'aubépines en fleurs el son V(m1 rideau de peu|)liers. La demeure que M. de Balzac a choisie pour ses personnages est Clocheg()ui'd(\ vieux clial(VHi de cette Touraine poétique et féconde (jue les géographes ont appelée le Jardin ' de la i'rance, Eden magique d'où les parfums eni- \rants s*écha|)|)ent des roses, des brises et des f<Miimes ; où l'air (ju'on respire amollit l'âme et la pousse aux rêveuses langueurs; où les chants des rossignols et le regard des vierges invitent à Famour el en infiltrent la contagieuse fièvre au cœur. C'est dans cette Toscane française qu'habitent M. le comte de Mortsauf et sa femme, l'un épais, brutal el lourd, d'un caractère irascible el dominateur; elle, comme dans la donnée du livre t\c Vnin/jli\ blonde, pale, aux lèvres savoureuses,
aux grands yeux bleus, tout imprégnés d'une ineffable douceur; elle, jeune et belle de toutes les grâces et de toutes les séductions d'une beauté accomplie, nature dépareillée, frêle colombe qui palpite, saignante, sous le bec et les serres d*un fauve épervier. Le portrait de la comtesse de Mortsauf a été, ici, tracé de main de maître par M. de Balzac. L'œil glisse avec attachement, avec un intérêt vif, sur cette femme divine, que l'artiste a fait jaillir du bloc grossier, et auquel deux ou trois coups de burin ont suffi pour l'animer. C'est qu'outre les règles de l'art, ici fidèlement appliquées, l'auteur du Lys dans la Vaille est demeuré dans le vrai ; sa création subsiste avec les conditions logiques do la vie qu'il lui a faite. Peu nous importent les détracteurs et les épluchcurs de mots, qui s'en vont soutenant à voix liante que M. de Balzac, dans ce roman, a dévalisé Sainte-Beuve, que l'un est le mauvais pastiche de l'autre. Aucun homme de bon sens, qui connaît la valeur relative des deux écrivains dont nous parlons, ne croira ces plates et niaises calomnies.
Sainte-Beuve cl de Balzac se sont rencontrés tous les deux sur le chemin de la même idée ; ils
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Tonl mûrie en eux-mêmes pendant longtemps; puis, après la gestation, est venu renfanleinent : le livre Volupté^ de Saînle-Beuve, d'abord^ le Lys dans la Vallée ensuite. Ces deux livres^ quoique iraîlant le même sujet, sont tout à fait dislincls Tun deTaulre par le procédé littéraire etïe procédé ' analytique des passions. Sainte-BeoTe est plus voilé, plus retenu dans la couleur et dans l'idée, plus délicatement sensible ; ses pensées sont, pour nous résumer sur son compte, comme des fleurs d acacia ou d'amandier, qui n'osent s'eut r'ouvrir sous un ctiaud rayon, en plein soleil de printemps ou d'été, mais qui préfèrent, pour épanouir leurs corolles, Tambre et la température factice de la serre- Sainte-Beuve féminise trop ses idées et son slyle; Balzac, eonlrairemeot à Tauteurde Voluplé, brille par la sèye, parle ton ardent, par la vigueur et la fermeté du coloris. Il est un de nos rois couTonûés du descriptif, et nous trouvons dans le Lys dans la Vallée des pages de haut slyle.quî justifieTkt notre dire. Seulement, M. de Balzac pèche par Texcès des détails, cette vermine qui roûge et tue les grands ouvrages littéraires.
Nous ne pouvons qu'indiquer sommairement
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la charpente osseuse du Lys o.ans la Vallée.
M. et M""' (le Mortsauf vivoul nialériellcment côte à cote, sans se comprendre ni s'aimer; mais la jeune comtesse, mère de deux enfanls, Madc^leine cl Jac(jues, commo Lucy, de Volupté, s'efforce de confondre dans un seul amour, Tamour maternel, le plus sublime de tous, un autre amour caché mais |)ur, mystérieux mais indomptable, qui s'est comme emparé d'elle à Tinsu de sa conscience et de son cœur, et cpii explicpierait la possibilité delà chute (U's anges du ciel.
Mais cette pauvre l'emm(% martyre (pii endure sans se- plaindre les sottes brusqueries et les colères sauvages du comte, (jui le sert à genoux et se fait sa providence visible, cette pauvre femme qui attache sa pensée à une autre pensée, dont le souvenir lui donne p(mt-èlre quelques heures rapides d'extase, dans une vie toute de douleurs poignantes et de sacrifices désespérés, celle pauvre femme sait que Félix en aime une autre, Arahella. l'Anglaise amazone, pétulante et rieuse aux éelals, (jui crève des chevaux à la |>romonade et, au besoin, ferait des armes comme (irisier. Oui, Félix possède cette femuKî à titre
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de maîtresse aux amours faciles et fuf^itives. Oniriques instants, cette belle séiluctricc a pu jeter le trouble et le vertige dans ses seûs déjeune homme; mais il ne l'aime pas, celle femme qui n*a pu lui résister, et dont il sait déjà par cœur toutes Im chatteries menteuses elles coquettes mignardises: Arabella est pour Félix la beauté de la terre, la beauté sans poésie ni radieux reflets; Henriette, c'est la femme adorée, idéale, incarnée dans une envelo|)i>e visible ; elle est pour lui ce i|u'était Béatrice jïour Dante et haurc ptmr Pétrarque.
Les pleurs et le chagrin ont creusé de i^roloudes rides sur le front pur d*Henriettte; 1^ comtesse compte jour par jour une agonie i^ui se prolonge assez longtemps, et elle meurt emunir une sainte, une [irédestinée, f|u'uue auréole de Fautre séjour environrïc des iri*lKit^; elle meurt, et Félix est lii, péliifié de douleur et exalté par l'élan d une adminilioaquile fouilroie Jamais, selon nous, la fenime avec ses passions, la mère et réponse avec ses devoirs austères et solennels, n ont été rendues avec un sentiment de vérité [dus profonde, el^e Lys dmu la Vallée ^sl pour nous un dt*s livï'es les plus émîiH nts deTanteur.
HONORÉ DE BALZAC
PAR GEORGES GUENOT
Ses premières années. — Ses collaborateurs et ses pseudonymes. — La rue Cassini. — On ne veut pas de lui à la Revue des Deux Mondes. — 11 crée la Revue Parisienne,
— Les Jardies. — Voyage à Saint-Pétersbourg. — Les boutons d'or. — Ses derniers romans. — Son mariage.
— Ses funérailles.
Monsieur de Balzac se meurt! A ce cri de l'autre semaine, un écho funèbre a répondu : Monsieur de Balzac est mort ! Il est mort, et aussitôt a com-mencé pour lui l'ère de la réparation, le règne consolateur de la justice. Il est mort! et ses rivaux, si vraiment il en avait, ne marchandent plus l'éloge à sa cendre.
D'autres ont dit la fin chrétienne de M. de Balzac. Il y a loin, certes, du célibataire qui a écrit laPhi/-
UNE PAŒ PEKDUE DE HONOBÉ DE BAUAC Mt
Biologit au Mariage, à Tépoux deM"' la comtesse Rzewuska; il y a encore plus loin du sceptique auteur de la Peau de Chagrin^ au moribond courbant sa noble tête sous la bénédiction du curé de Saînt-Phîlippe-du-Roule- D'autres raconteront cette vie litlérairBj qui fut une longue et admirable étude du romancier, du philosophe, de récrivain, du penseur, en face des travers, des vices^ des bons et des mauvais instincts de son temps. Cette appréciation, pour qui Tentreprendra, sera une œuvre de géant; car, non seulement il devra faire poser devant lui le modèle, qui est la société actuelle, le dix-neuvième siècle tout entier, mais encore il lui faudra relire et méditer ligne à ligne la longue série de volumes tombés de ce cerveau créateur qui, suivant la touchante pensée de M* Victor Hugo, lègue à la postérité plus de belles pages qu'il n'a compté de jours.
Je veux seulement, apportant ma modeste pierre au monument que la France va. élever à ce prince du roman contemporain, consigner ici quelques détails biographiques, ignorés ou omis par ceux qui ont entretenu les lecteurs de la grande existence qui vient de finir,
262 UNE PAGK PERDUK DE HOISOKÉ DE BALZAC
A l'aurore de la Restauration, Honoré de Balzac terminait sa philosophie au collège de Tours, mince colk^^ge, en vérité, qui doit être bien fier maintenant d'avoir produit un tel élève. Une seule chose distinguait Honoré de ses condisciples : la grosseur de ses mollets, qui s'arrondissaient dans des bas bleus retenus à grand'peine par une culotte vert-pomnie. Au sortir du collège, Honoré vécut tour à tour à Bayeux et à Issoudun; de là, cette prédilection du conteur pour ces coins de la France, si souvent décrits ou mentionnés dans ses livres. L'imagination, la jeunesse, le besoin des aventures, l'attiraient à Paris. A peine débarqué au cœur de la ville immense, il entend la voix enchan-. teresse des sirènes; c'étaient les passions qui venaient à lui.
Les passions! Chères et infidèles maîtresses du poète ! Honoré ne les attendit pas, comme Chateaubriand, à la fenêtre de son petit hôtel de la rue du Mail ; son cœur ardent, son cœur tourangeau lui commandait de leur épargner la moitié du chemin : il courut au-devant d'elles.
Alors s'inaugure pour Balzac la période la plus occupée et, matériellement, la plus productive de
UNE I^VOH: PRUPrR DK H<»N0RK. \)K f^alzac îî.^',]
sa vie. Deux carritH'es lui élaienl ouvertes, par la lilléralure et par Tinduslrie, ou, pour mieux dire, industrie et littérature ne faisaient qu'un! Et le voilà se précipitant, la télé la première, dans les chemins creux du pseudonyme; le voilà qui fabrique des romans à la douzaine, avec je ne sais combien de collaborateurs qu'il a laissés loin, bien loin derrière lui, tels que MM. Horace Raisson, Lepoitevin Saint-Alme, Charles liabou, Philaréte Chasles, qur je ne confonds pas, toutefois, avec la tourbe d'ouvriers (pii ont aidé lord H'hooneet Horace de Saint Aubin à |)()ser les assises de la renommée de M. de Halzac. Voilà, enfin, qu'un jour il imagine de s'associer avec l'imprimeur Barbier. Au temps des Planlin et des Aide Manuce, une semblable association eut été possible; mais, en plein dix-neuyicme siècle, elle ne fut pour l'écrivain qu'une source de déboires, et on sait combien de fois et en (piels termes amers il s'est repenti de cette première et irréparable faute.
M. de Balzac éloigne de sa bouche, avec dégoût, le gobelet industriel, pour ne plus désormais tremper ses lèvres que dans la coupe d'or ou vont se désaltérer les poètes et les prosateurs. On était
aux premiers jours du Gouvernement de juillet; Honoré de Balzac mourait d'envie de jeter au ruisseau la défroque de Saint-Aubin et de lord R'hoone ; il se hasarde à signer de son nom le Dernier Chouan^ mais rien que Balzac, sans particule. Bientôt, épouvanté lui-même de son audace, il se hâte de reprendre l'incognito et publie, coup sur coup, la Physiologie du Mariage par un célibataire et là Peau de Chagrin, qui n'avait pour toute signature qu'une espèce de couleuvre gravée audessous du titre.
Un impérieux devoir était dicté à M. de Balzac j)ar la reconnaissance ; il ne lui était plus permis de dérober son nom aux ovations de la foule. Les Contes drolatiques parurent avec cette indication : par le Sire de Balzac, épithète qui, tout d'un coup, révélait un blason, car il n'était pas défendu de croire (|ue l'auteur était un descendant du noble sire de Balzac d'Entragues et de la belle et spirituelle Marie ïouchel, l'amie de Charles IX. Les Scènes de la vie de province, les Scènes de la vie privée, les Scènes de la vie parisienne se succédèrent, ])uis une série de merveilleux romans qui me reviennent pèle-môle à la mémoire : le Lys
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dans la Vallée, YHistoire inieUectueUe de Louis Lambert, laMecherohe de V Absolu, le Père Goriot ^ et alors le nom d* Honoré ie Balzac rayonna au frontispice de tous ces beaux livres. Une plume vaut quelquefois une épée; les aïeux n'avaient pas à rougir des prouesses de leur petit-fils.
Dans le premier et bien légitime enivrement de son succès^ Honoré de Balzac voulut se passer un caprice; il se mit un jour à déployer un luxe de nabab ; îl eut des chevaux, un carrosse, des gens de livrée, un appartement splendide, rue Cassini, et une canne, surlout^une eanne si prodigieuse de richesse que M"- de Girardin lui consacra un volume entier* M* Honoré de Balzac était alors rhomme de la littérature qui gagnait le plus d'argent; on évaluait à une trentaine de mille livres par an les revenus qu'il tirait de son écriloire. Mais, hélas 1 avant de se passer des fantaisies de millionnaire, il avail été imprimeur!
Comment du jour au lendemain cette opulence, ce vrai luxe de roman, avait-il disparu? Peu importe ! Si les flatleurs de la veille avaient pris leur volée, la solitude ne s'était pas faite pour cela autour de récrivain; il avail encore près de lui sa
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muse, sa fidèle conseillère. M. de Balzac avait ])er(lu ses lambris d'or, ses laquais, son carrosse, sa slalle à TOpéra, sa canne; c'cHail tout bénéfice : le public allait gagner quelques nouveaux chefsd'œuvre.
L'illustre penseur retourne donc à ses fécondes études. Lui, ce grand seigneur de rintelligence, chez lequel les croquants de Tindustrie auraient du fciire antichambre, il s'en va de boutique en boutique, offrant aux Pharisiens de la librairie et du journalisme sa sublime marchandise. Or, savezvous ce qui lui arriva alors, et ce qui est, à coup sûr, un des incidents les plus curieux de cette existence si pleine d'mcidents? M. Bulozlui refuse tout net la i)orte de la Revue des Deux Mondes.
— Allez à côté, mon garçon, lui dit-il ; je parlerai à Bonnaire pour que l'on vous accepte à la Revue de Paris, »
Les bureaux de la Revue de Paris étaient, on s'en souvient, des espèces de limbes, par lesquelles devaient préalablement passer toutes les âmes littéraires qui ne réunissaient pas les mérites nécessaires pour conquérir d'emblée le paradis de la Revue des Deux Mondes,
UM-: PACK PKRniîK DR HONOUK DK BALZAC !â67
Sur ce ])oint, (railleurs, M. Buloz était d'accord avec son principal critique, M. Gustave Planche, lequel, faisant bon marché du génie de M. Victor Hu*AO, avait bien le droit d'être injuste envers M. de lialzac. A ceux qui blâment l'Académie de n'avoir point olTert un de ses fauteuils au romancier, je demanderai ce qu'ils pensent de M. Buloz et (le son familier, M. Planche, estimant le nom de Balzac indigne de reluire à la Revue des Deux Mondes, entre le nom de ]Vr"° Charles Reybaud et celui de M. r'.mile Souvestre.
Ainsi, roiympe des dieux mineurs était seul accessible à l'auteur des Scènes de la vie de province. 11 s'y arrangea un beau lit de roses. Pendant ipielques mois, M. de Balzac fut, pour ainsi dire, runi(|ue rédacteur de la Revue de Paris, qui ne s'en trouva pas plus mal; il ne tarda pas, toutefois, à s'ennuyer d'un tel fardeau. Devenant directeur de journal, comme il avait été éditeur et imprimeur, ravi peut-ôtre de jeter l'alarme dans le cicur de 31. Huloz, très chatouilleux sur le chapitre des concurrences, il créa la Revue Parisienne, pul)lication mensuelle dont il était, à lui tout seul, le directeur, le gérant, le rédacteur, l'éditeur res-
ponsable el le caissier. J'ai dit qu'il travaillait seul à ce recueil; oui, seul, à une exception près. Balzac eut, en effet, un collaborateur, ayant accepté un jour une pièce de vers du comte de Gramont.
La Revue Parisienne s'imprimait rue du Croissant, chez Lange Lévy, et là, appelé moi-même pour une tâche analogue, j'ai pu voir ce noble esprit à l'œuvre.
La paresse de Balzac, ou, si Ton veut, sa crainte, son indécision, ses angoisses, lorsqu'il s'agissait de prendre une plume, étaient telles, que, pour son journal comme pour ses livres, il se laissait acculer au dernier moment. Ce n'était donc que vers la fin du mois, lorsqu'il était pressé par l'imprimeur, circonvenu par les doléances du prote, lui représentant qu'il n'avait plus que quelques heures devant lui, qu'Honoré (!e Balzac se mettait à la besogne. Et c'était à coup sûr un sublime et douloureux spectacle que celui des luttes de cette pensée si puissante et si fière avec l'heure ine'xorable qui la pressait, et avec les difficiles sujets qu'elle prenait plaisir à étreindre dans ses serres d'aigle-
Alors, il n'y avait plus, pour l'écrivain, ni repos,
ni sommeil, ni nuit, ni jour ; alors commençait pour lui une de ces terribles veilles permises au génie seul; une imagination ordinaire s'évanouirait à moitié chemin. Sa besogne terminée, Balzac courait ou plutôt se traînait à Timprimerie, les cheveux en désordre, le front livide, les lèvres sèches, rœil éteint, le reste de son costume et de sa personne à Tavenant.
Puis, comme l'heure inflexible commandait toujours, entré à l'imprimerie, Balzac n'en sortait plus que la Revue Parisienne ne fût sous presse. Il s'installait n'importe où, au bureau du prote, sur le coin d'un marbre, sur la casse d'un compositeur, absorbé par cet autre labeur, le plus écrasant de tous: la lecture et la correction de ses épreuves. Les manuscrits de Jean-Jacques, surchargés d'additions, de renvois, de ratures, ne donnent qu'une idée bien imparfaite des manuscrits et des épreuves qui avaient passé par les mains de M. de Balzac. Ces corrections étaient si ruineuses, que les éditeurs avaient fini par exiger qu'il les prît à sa charge.
La Revue Parisienne n'a duré qu'un trimestre, mais ses trois numéros formeront un chapitre à part dans l'histoire littéraire de notre époque. Dans
ces trois petits volumes, M. de Balzac a tout abordé : roman, biographie, philosophie, analyse, critique; et, dans chacun de ces genres, il a laissé d'impérissables modèles. Au milieu de tant de fiers essais, je ne citerai que le compte-rendu de la Chartreuse de Parme, qui est incontestablement une des plus admirables études littéraire^ du siècle. Sous prétexte de juger un livre de M. de Stendhal, l'écrivain se prend corps à corps avec ce noble esprit, trop peu connu, et de cet examen du livre, de celte appréciation de l'homme, jaillissent à chaque phrase, à chaque mot, d'éblouissantes images et de lumineuses leçons. Un auteur ainsi commenté ne peut plus mourir. Walter Scott aussi a fait de la critique; mais, à l'exemple de lialîtac, il ne s'est aventuré sur ce terrain qu'en passant et par caprice. En France et en Angleterre, si Balzac et Scott avaient persévéré dans la fantaisie, c'«n était fait des chercheurs de puces des deux littératures.
Le poète, cependant, n'avait pas dit adieu à ses songes chéris; il rêvait toujours une demeure semblable aux riches demeures qu'il aimait tant à décrire. Toutefois, Paris, avec ses rues tumul-
UNE PAGK PERDIIE DE HONORÉ DE BALZAC Hi
tueuses et ses maisons accrochées les unes aux autres, Paris avait cessé d'être le pays de ses chimiTos. II ne pensait ])lus qu'aux gazons épais, aux frais oinhrages, aux silencieuses vallées ou aux coteaux dorés par le soleil de mai. Dès lors, il n'a plus de cesse qu'il n'ait découvert le site désiré, et ce site, il le trouve enfin à Ville-d'Avray.
licilir une palazzine, Tabriter sous de beaux arbres; au dehors, dessiner des jardins anglais, découper des pelouses, multiplier les fleurs, les arl)usl(\s, les lierres et les plantes grimpantes; au dedans, prodiguer sans mesure les splendides tentures, les meubles précieux, les objets d'art, tout cela fut TalTaire d'un printemps. Ai-je besoin d'ajouter que bientôt, à la cour et à la ville, dans le monde et dans le journalisme, il ne fut plus (piestion (pie de la villa d'Honoré de Jialzac, décorée par son propriétaire du vieux nom de .lardies. On allait voir les Jardies, comme, depuis, créanciers et curieux sont allés en pèlerinage au palais de MontoC.risto.
l'ar malheur, les plus robules intelligences ont leurs faiblesses; Balzac avait créé toutes ces jolies choses sans s'inquiéter du lendemain et sans
demander conseil à sa bourse; le quart d'heure de Rabelais sonna à Timprovisle. Un pâtre enrichi au péage des rivières achetait, jadis, à beaux deniers comptants, les palais de la reine Zénobie ; le tapissier qui avait meublé les Jardies en devint un jour acquéreur, et comme le pauvre homme connaissait à merveille le prix de l'argent et l'intérêt honnête qu'il doit produire, une fois propriétaire, il n'eut aucun scrupule d'attenter à la majesté des charmilles, à la bienséance des communs, à l'économie des jardins anglais et des tapis verts; il morcela sans pitié le gentil domaine; il fit des chambres à coucher du cabinet de travail et de la galerie, des cuisines, de la serre. Après quoi, il mit une demidouzaine d'écriteaux au-dessus de la porte et convoqua, par la voix des Petites affiches, les bourgeois de Paris aux délices de sa villégiature. Le nom trop excentrique de Jardies fut remplacé par une autre appellation plus à la portée des blanchisseuses de Ville-d'A^Tay, et le Pavillon Balzac est maintenant habité par trois ou quatre locataires, au nombre desquels figure en première ligne la Cerrito.
La campagne était aussi inclémente pour l ecri-
vain que l'avait naguère été la cité ; du premier étage de la rue Cassini et de la palazzine de Villed'Avray, il ne restait que des regrets et des dettes. Honoré de Balzac s'arrêta donc à cette idée que le temps était venu, pour lui, d'entreprendre son tour d'Europe; il partit pour Saint-Pétersbourg. Notre ami Gérard de Nerval a raconté, en 1845, avec tout l'esprit qu'on lui sait, un des épisodes de ce premier voyage. Balzac, pour n'être pas pris au dépourvu, avait imaginé de faire couvrir d'une forte plaque d'or les boutons qui garnissaient son habit bleu ; mais ne voilà-t-il pas qu'au beau milieu d'une conversation dont il tenait le dé, et par la chaleur tropicale qui règne dans les salons russes, les boutons éclatent les uns après les autres, et qu'en un clin d'œil le tapis se couvre de napoléons? C'était la première fois que M. de Balzac semait l'or sous ses pas. On devine si le conteur avait l'esprit à ce qu'il disait, assistant ainsi au spectacle de sa ruine, et n'osant, par respect humain, ramasser ses boutons.
Honoré de Balzac fit encore quelques rares apparitions à Paris, durant lesquelles il commença la publication des Paysans, son dernier et assurément
^l4 UNE PAGK PERDUE DE HONORÉ DE RALZAC
un de ses meilleurs ouvrages. L'éclat du style et la sève de la jeunesse s'allient dans ce livre, comme' dans les Parents pauvres, à l'expérience du philosophe et de Tobservateur consommé.
La Russie, cependant, semblait cire désormais, pour le romancier, une seconde patrie. Je ne sais quel irrésistible courant Tentraînail vers ces froides zones. Sans doute, une des mystérieuses voix de son âme Ty appelait. Toujours est-il que ses fréquentes excursions au pays des czars ont eu un résultat.
Constamment battu par les orages aux lieux où la Providence avait placé son berceau, M. de Balzac avait enfin trouvé le port loin de son ciel natal. Un cœur avait compris son cœur, une main -amie s'était tendue vers la sienne : Dieu lui envoyait une compagne. C'était le bonheur dans l'avenir, mais c'était encore, et plus que jamais, la lutte dans le présent.
L'époux de la comtesse Hzewuska prétendait bien ne |)oint finir ses jours aux bords de la Neva. La Russie était pour lui une terre |)romise, puisqu'il y avait trouvé l'opulence; son hymen conclu, elle n'était plus pour lui (|u'une terre de passage.
\iM hAGt: PEKtlllK DE nO?^ORÈ DE BALZAC HVi
La comtesse Kzewuska partageait les mieniions et les projets de Thomme auquel elle allait enchaîner son destin; mais les terres, les châteaux et lés paysans de la noble dame ne pouvaient, comme elle, prendre la porte et émigrer vers nos régions plus douces. On sait avec quelle ombrageuse prudence les successeurs de Piferre-le-Grand continuent sa politique conservatrice, él veillent à ce que les richesses de Tempire soient, comme ^aristocratie, irrévocablement attachées au sol. La grande difficulté pour la comtesse était donc de réaliser son patrimoine sans éveillet les soupçons, et de vendre ou de dénaturer les titres de ses biens à Tinsu des autorités russes.
C'était encore un roman, mais un roman sérieux, que celui-là, le plus grave de tous ceux qu*eûl jamais écrits Tauteur d'Eugénie Grundei.Ùdhyrelà, composé par M. de fialzac avec sa noble future, eut plusieurs volumes, c'esl-à-dîre dura pltisieurs années. J'omets beaucoup de détails qui ont été autant d'événements pour les fiancés, el j'arrive à l'année 184G, époque à laquelle M. de Balzac, revenant à fond de train des pays allemands, fit son entrée dans le département de la Moselle, dont
radminislralion était alors confiée à M. Germeau, l'un (les plus intelligents serviteurs de rancien gouvernement.
Le préfet de Metz était plus qu'un fonctionnaire pour le célèbre et aventureux voyageur; ils s'étaient rencontrés, une quinzaine d'années auparavant, sur le champ clos du journalisme. Aussi, iM. de Balzac, qui n'avait plus qu'une idée en tête, son mariage, se persuadait-il que M. Germeau, en sa qualité de premier citoyen du département et de magistrat ayant le privilège d'ordonner beaucoup de choses, abrégerait pour lui les lenteurs que la loi apporte à l'accomplissement des vœu x conjugaux. J'ignore pourquoi M. de Balzac était si pressé ; toujours est-il qu'il ne demandait qu'à se marier sans tambour ni trompette, pourvu que ce fût le plus tôt possible. M. Germeau avait le plus grand désir d'être agréable à son ancien ami; mais, pour être un homme illustre on n'en est pas moins homme, et tous les Français sont égaux devant l'état-ci vil*.
* Tous ces détails sont exacts. Ajoutons que Balzac et M. fiernifau avaient été condisciples aucoUège de Vendôme.
UNE PAGE PERDUS DE HOIfORÊ DE BàUkC Tîl
Quelques mois après, les impatiences maritales de M. de Balzac étaient calmées. La comtesse Rzewuska et sa fortune prenaient leurs lettres de naturalisation chez nous, et l'un des plus jolis hôtels du quartier Beaujon abritait l'heureux couple sous ses charmants lambris. Mais rien n'est stable ici-bas, et, sans doute, il était écrit quelque part que rheure où cesserait pour die Fagitation, serait le terme de cette carrière pleine d'écueils et d'orages. La mort de M. de Balzac est un deuil pour son pays, une calamité pour les lettres; la mémoire de Técrivain a seule sujet de s'en réjouir.
Oui, si Honoré de Balzaxî est mort trop tôt pour ses contemporains, trop tôt pour les lecteurs qui se disputaient les pages tombées de sa plume, trop tôt pour la félicité domestique qui l'avait enfin pris sous son aile, trop tôt pour les merveilleuses œuvres qu'il laisse inachevées, comme Raphaël, Marceau, Hoche, Malibran, Léopold Robert, il est mort à une bonne heure pour sa gloire.
Je n'en veux pour preuve que la foule immense
qui a suivi sa dépouille, que les regrets unanimes
qui s'élèvent autour de sa tombe ; oui, s'il est un
adoucissement à cette douleur de la France in telle
ligenle, il réside dans cette pensée qu'Honoré de Balzac vivra plus longtemps qu'il n'a vécu, car il appartient à cette pléiade d'hommes d'élite pour lesquels la vie en ce monde périssable n'est qu'une étape dans l'immortalité.
OEuvre étrange que cette Comédie Humaine dont notre glorieux mort n'a pu écrire le dénouement : plaisirs et tristesses, peines et joies s'y heurtent à chaque scène.
CONCOURS DE hA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
Discours prononcé par M. Louis Lcrine, Vice-Président dQ la Saciété*.