SUR
HONORÉ DE BALZAC
(par un de ses amis)
Ils deviennent forcément très rares les compatriotes d'Honoré de Balzac qui, ayant eu la chance de le connaître personnellement, ont conservé des souvenirs précis de ces relations. Aussi, ne connaissons-nous plus guère aujourd'hui que M. Cormon père, M. Paul Meurice, — peut-être aussi M. Ernest Legouvé, —réunissant de semblables conditions et pouvant donner sur la personne môme du grand homme des détails recueillis de visu.
Pour un siècle toi que le nôtre, où les mémoires et les journaux intimes relatifs à ses individualités marquantes abondent, il est fort regrettable que nul ne semble s'être attaché, pendant la vie du maître, à réunir sur lui des renseignements exacts et i)récis. C'est là désormais une lacune
11 l UNE PAGE PEUDUE DE HONORÉ DE BALZAC
irréparable; et cependant, combien seraient précieuses de semblables indications, si elles provenaient de témoins autorisés de son existence, ainsi que le furent par exemple M. Auguste Borget, M"^° Carraud, M"^' de Brugnol, et surtout M"'' de Berny ou M"' Hanska !
A défaut de ces diverses personnalités, chacune très au courant de périodes différentes de sa carrière, on en est donc réduit à glaner chez tous ceux qui l'ont connu, de près ou de loin, quelques traces, quelques vestiges de leurs impressions à son sujet.
L'une dé ces épaves, et non la moins intéressante, croyons-nous, émane d'un homme qui s'occupa pendant longtemps des fantastiques affaires de Balzac. Il s'appelait Auguste Fessart, et semble, à en juger par les documents dont nous allons parler, avoir toujours eu pour lui un véritable culte. En outre, après la mort du grand écrivain, c'est à M. Fessart que sa veuve s'adressa tout d'abord pour obtenir quelque lumière relativement à l'inex- Iricable fouillis des dettes de feu son mari.
On ne sait pas assez que si M"*" Eve de Balzac avait refusé la succession du maître, ainsi que son
UNK IV\(;K PKRDUK de honoré de BALZAC 115
testament l'y autorisait, Tactif de cette succession étant très inférieur au passif, elle aurait dû laisser vendre judiciairement, au profit des créanciers, la propriété littéraire de la Comédie Humaine et de toutes les autres œuvres de son auteur.
Pour échapper à celte navrante nécessité, la belle étrangère accepta courageusement le terrible fardeau que le défunt lui léguait, et M"'' de Balzac mère, encore survivanle, abandonna fort avantageusement sa part de droits sur cet héritage négatif, en échange d'une pension viagère de trois mille francs, qui lui fut exactement payée jusqu'à sa mort, survenue en mars 18oi.
Sa belle-fille entrait dans une voie plus généreuse que prudente en prenant ces différents engagements, ainsi qu'en entreprenant de terminer une liquidation d'une si exceptionnelle difficulté. Elle y parvint cependant, et, lorsqu'elle mourut, le dernier créancier de Balzac avait été désintéressé depuis bien des années. Il faut d'ailleurs ajouter que, pendant cette période, l'exploitation de la Comédie ITimiaine^ pour ne parler que d'elle, produisit aes sommes importantes, qui diminuèrent
sensiblement les charges matérielles supportées par Mme Èye (iç Balzac.
Donc, M. Fessart, soutenu sans doule par le souvenir de son ancien ami, aida de loutes ses forces cette dernière à sortir d'embarras, quoique, plus d'une fois, au début de cette libération, il eût été prêt à perdre courage, tant elle lui semblait impossible à mener à bien.
On peut donc se figurer avec quel intérêt M. Fessart vit paraître le livre écrit par M"° Surville sur son illustre frère ^
Le crayon à la main, il s'empressa d'annoter son exemplaire. Sans doute, la forme de ces notes, que nous allons mettre sous les yeux du lecteur, n'a rien de littéraire. Ce n'est point un écrivain, ni même un lettré qui va s'exprimer ici. Mais, en revanche, c'est un contemporain de la famille Balzac toute entière, le témoin d'une grande partie de la vie d'Honoré et son confident en plus d'une occasion.
Très brèves, malheureusement, ces réflexions nous semblent en outre trop discrètes sur plus
* haJzac, sa rie et ses œuvres^ par M'"« Laure Suivi Uo, née de lîalzac. — Lil)rairie Nouvelle, iii-12, Paris, I808.
(l'un point. Malgré leurs lacunes, elles représentent toutefois un document précieux, qu'après Tavoir sauvé delà destruction nous sommes heureux de pouvoir mettre au jour.
L'ouvrage de M""^ Surville, imprimé d'abord en 1836 dans la Revue de Paris^ ne fut, on le sait, publié en volume qu'en 1858. C'est donc fort probablement en cette même année que M. Fessart écrivit ses commentaires.
En tôte de Touvrage, nous relevons d'abord cette modeste note générale :
« «Je ne suis pas capable de juger les œuvres de Balzac. Laissons ce soin à la postérité. Je l'ai assez lu et compris pour l'admirer. M'"° Surville le juge comme une sœur; moi, je pourrais le juger comme un ami. Je m'abstiens. »
Après le premier paragraphe de Tavant-propos, relatif aux camarades du maître qui pressèrent l'auteur d'entreprendre son œuvre, M. Fessart écrit :
« Je crois être du nombre des personnes dont M™* Surville veut parler. J'ai connu intimement
M. de Balzac. Je puis en parler, et donner mon opinion sur son frère, contredire ou affirmer ce qu'elle dit. »
A la page 4, on lit à propos du rôle des enfanls dans la famille d'autrefois : « On ne les mettait pas en scène, on les laissait enfants, et on les formait avant tout au respect et à Tobéissance envers leurs parents. » Notre critique se hâte de confirmer ainsi cette appréciation :
« Ce que dit M™' Surville au sujet de la manière dont on élevait les enfants alors, est d'autant plus exact pour moi que j'ai été élevé dans les mêmes principes. Aussi, avais-je du plaisir à causer avec M. de Balzac de nos tribulations enfantines. »
Puis, à propos des lignes suivantes de la page 5 : « Ma mère voyait soi-disant sur nos visages les petits méfaits que nous avions pu commettre, et qui nous valaient de sévères réprimandes de sa part », il ajoute ce curieux détail :
« M. de Balzac disait qu'il n'avait jamais pu entendre parler sa mère, sans éprouver un certain tremblement, qui lui ôtait toutes ses facultés lorsqu'il était en sa présence. »
Et lorsque M""® Surville écrit ensuite : « Elle
seule nous punissait ou nous récompensait», à propos (le ce dernier mot, son lecteur s'empresse d'en compléter le sens de la façon suivante :
« Ce qui arrivait rarement, au dire de M. de Balzac! »
Au bas de celte môme page encore, il est question des : (( grands yeux bruns, à la fois si brillants et si doux » du jeune Honoré. Aussitôt son vieil ami confirme en ces termes cette appréciation :
« M. de Balzac avait des yeux d'une expression très remarquable, n
A la page 18, l'auteur, parlant de nouveau de sa mère, en fait le portrait suivant : « Ma mère, riche, belle et beaucoup plus jeune que son mari, avait une rare vivacité d'esprit et d'imagination, une activité infatigable, une grande fermeté de décision et un dévouement sans bornes pour les siens. » Tel n'est pas absolument Tavis de M. Fessart, car il inscrit en note :
« Ce portrait est flatté. C'est une fille qui parle de sa mère. »
Une lettre autographe de M*"* de Balzac mère, adressée à l'auteur de ces jugements, est jointe à son exemplaire de l'œuvre de M»"^ Surville. Sa
date, aussi bien que son contenu, la rendent intéressante. En voici le texte :
« Ce 20 mai [iSoO].
« Votre mot m'arrive. Monsieur, à trois jours de date, par la raison que je suis depuis un mo:^ chez ma fille, \ — et non rue Fortunée — ], pour cause de santé. Voici trois mois que je ne quillj pas le lit, où Ton me retient encore.
(( Les mauvais chemins et la maladie sont les seules causes de retard apportées à l'arrivée de mon fils, que nous attendons maintenant de jour en jour, d'aiTrès sa dernière lettre.
« 11 m'est impossible. Monsieur, d'aller causer avec vous comme vous m'y invitez, puisque je ne puis bouger de la rue des Martyrs, numéro 47. Oui, mon cher (ils arrive!
(( Agréez, Monsieur, mes salutations empressées.
« V'^ DE Balzac. »
Cette lettre précise ce point intéressant que, le 20 mai dS^jO, Balzac, récemment marié et revenant de Russie, n'était pas encore, à la date que nous venons d'indiquer, rentré à Paris, où il devait
un bibloteur de première classe. Par trop d'enthousiasme pour les antiquités, il se faisait parfaitement attraper, et il ne voulait pas en convenir. »
« La rue qu'il habitait à Paris lors de sa mort », — voir page 29, — porle aujourd'hui son nom.
Notre lecteur réclame en ces termes sa part dans les efforts tentés pour obtenir ce résultat :
« Sur les démarches faites par M. Auguste Fessart à la Ville de Paris, afin d'obtenir de changer le nom de rue Fortunée par celui de : Balzac, »
A la page 30, M""" Surville fait « remarquer Taltrait qu'il avait pour les gens d'esprit et les conversations substantielles », et cela dès son adolescence. Cette observation évoque chez l'ancien camarade de son frère le souvenir de leurs causeries :
u M. de Balzac était un rude causeur; il s'emparait de vos idées, et, tirant un agenda de sa poche, il consignait dessus celles qui lui convenaient. Il appelait cela : butiner, ou : engranger, selon que la récolte était abondante, afin de battre ensuite. Un mot nouveau le faisait rire à se tordre. »
A la page 31, l'auteur affirme avoir trouvé chez un avoué : « César Blrotteau au milieu des œuvres
des légistes. Il m'assura que cet ouvrage était excellent h consulter en matière de faillites ». Cette fois l'avis de notre annotateur est différent. Aussi . proteste-t-il en ces termes :
« Erreur. M. de Balzac avait fait cet ouvrage d'après la loi de 1812. 11 ne connaissait pas celle de 1838. 11 convenait qu'il y avait [conséquemment dans son livre] des changements à faire, qui auraient été faits, s'il avait vécu, dans la nouvelle édition de ses œuvres. »
Ajoutons, pour notre part, que cette dernière note ne nous paraît pas moins sujette à caution que le récit de M'""^ Surville ne semble inexact à M. Fessart. Balzac ne pas coiinaître une loi sur les faillites, édictée en 1838 ! Nous croyons cela tout à fait improbable, pour ne pas dire impossible. Mais César Birotteau ayant paru pour la première fois en décembre 1837, daté de 1838, M. Fessart entend dire fort probablement ici qu'au moment où l'ouvrage fut mis sous presse, son auteur ne pouvait naturellement connaître les dispositions d'une loi non créée encore, et qui fut promulguée seulement après l'apparition de son œuvre.
Le grand homme avait en réalité : « une belle
1/ltBÊÊtÊ
main », et calligraphiait tous les titres de ses manuscrits. Sa sœur le rappelle à la page 36 de son volume. Mais avec 1 âge, et surtout avec Tabus qu'il fit de la plume, en tant qu'instrument forcé de sa pensée, son écriture s'altéra complètement, si bien que son ami proteste, et déclare ceci :
«r'Il est impossible d'écrire plus mal que M. de Balzac. Voir ses autographes, [et] celui ci-joint »:
« Ma chère Madame de Brugnol,
« Vous aurez à payer non pas, comme je vous l'ai dit, cinq cent et cinquante francs, mais bien huit cents francs y plus le port et remballage. Comptez sur huit cent cinquante à neuf cents francs, car je viens de faire de nouvelles acquisitions qui sont excellentes, et je vous jette alors ce mot d'avis à la poste, avec mille amitiés, au moment de mon embarquement.
« H. DE Balzac. »
Ce billet doit avoir été envoyé de Marseille, en octobre I8i5, au moment du départ de Balzac pour Naples, en compagnie de M"' Hanska et de sa fille,
OU en mars 1846, lors de son voyage à Rome dans les mêmes conditions.
A cette même page 36, quelques lignes plus loin, l'auteur rapporte que sa mère, moins disposée encore que son père à laisser leur fils se livrer à sa vocation : « pensa qu'un peu de misère ramènerait promptement Honoré à la soumission ». On était alors en 1819, et voici dans quelle mesure, soutient M. Fessart, Técrivain avait été abandonné à cette soi-disant bienfaisante misère :
(( 15eaucoup trop. M. de Balzac avait les larmes aux yeux lorsqu'il parlait de ce qu'il avait souffert. ))
Revenant à la page suivante sur cette installation d'Honoré, rue Lesdiguières, par ses parents, M""' Survillc ajoute, à propos d'un aussi rude changement de cadre : « Certes, la transition était dure ! » Sur ce point, auteur et lecteur sont cette fois tout à fait d'accord, car ce dernier écrit sur-lechamp, dans un bel accès d'indignation :
« Il fallait entendre [M.] de Balzac parler de sa position d'alors, et [de] la dureté de ses parents à son égard I »
En revanclie, il ne saisit pas bien le sens de la
phrase suivante, qui termine cette même page 37 : « C'est alors que commence cette correspondance conservée par tendresse et qui devint si tôt de cliers et de précieuœ souvenirs », car il s'écrie :
« Pour qui ? »
Les témoignages de pitié pour les souffrances morales et matérielles presque constamment endurées par Balzac dans sa famille, reparaissent souvent dans ces notes. C'est ce qui semble, de toute la carrière du maître, avoir le plus frappé son ami, auquel, sans doute, bien des confidences avaient été faites au sujet de ce douloureux passé. Aussi, page 38, après les mots: « détails qui n'étaient à autres fins que de prouver à notre mère qu'il manquait d'argent », M. Fessart articule vivement ce reproche :
« Et sa mère ne lui répondait pas. Elle le laissait mourir de faim ! »
Et à propos de cette phrase d'une lettre du pauvre jeune homme, citée page 42 : « Mon estomac en tremble! », son lecteur en accentue encore l'amertume par ces paroles énergiques :
« Je répète qu'on le laissait mourir de faim ; il me l'a dit plusieurs fois 1 »
UNE PAGE PERDUE DE HONORi^: DE BALZAC 127
Puis, on lit à la page suivante, toujours dans la même lettre : « Les travaux nuisent à la propreté. Ce coquin de Moi-même se néglige de plus en plus », et le lecteur ajoute aussitôt ces détails navrants :
(( C'est-à-dire qu'alors il était couvert de vermine, et descendait, le soir, acheter une chandelle qu'il plaçait sur une bouteille vide, faute de chandelier. Et il riait, plus tard, en 1845, en me racontant cela ! »
Enfin, à la page 14, après les derniers mots de cette lettre : « le très humble serviteur », à son tour M. Fessart termine ainsi ses commentaires sur cette missive :
« C'est bien là Balzac, qui ma raconté vingt fois la lettre qu'on vient de lire, et qui perd beaucoup à la lecture. Il MWûl'entendrel »
Il paraît que, pour diverses raisons, sa famille dissimulait, à cette époque, sa présence à Paris, entre autres parce que : « c'était d'ailleurs un moyen de le préserver de toute tentation mondaine » (Voir page 45). Notre lecteur, toujours révolté de ces façons d'agir, s'empresse d'ajouter :
« Et de ne lui rien donner, et [de] le laisser manquer de tout! »
Dans une des lettres postérieures de Balzac, adressée à sa mère, on lit ceci, à la page 47 : « Vous êtes bonne au fond, et Ton ne vous craint qu'à demi. » Mais aussitôt M. Fessart pousse ce cri dMndignation :
ce Elle était pour lui mauvaise comme une gale. Cette expression est de lui! »
Et à propos de la phrase suivante de la même lettre, phrase imprimée à la page 48 : « Il faudra renoncer à monter mon ménage », son ancien confident s'écrie de nouveau :
« Vrai, très vrai, mille fois vrai! »
D'ailleurs, M"*° Surville elle-même revient encore, à la page 75, sur le dénuement dans lequel ses parents avaient jadis laissé son frère, et répète que : « si on lui eut assuré alors les modestes quinze cents francs qu'il demandait pour gagner son premier succès, quelles adversités sa famille ne lui eut-elle pas épargnées, ainsi qu'à ellemême? » Aussi, son commentateur ne mànque-t-il pas de confirmer ainsi cette appréciation :
« Mais on [les] lui a toujours refusés! »
Plus lard, raconte l'auteur, à la page 144 du volume : « Mon frère fit bâtir les Jardies. Mais le terrain en pente fit crouler les murs. » Cette fois, le vieil ami du maître produit une pièce à l'appui de cette assertion. Il la fait précéder de ces mots :
« Le billet ci-inclus justifie le fait avancé. Il a été créé pour fourniture de pierres pour les Jardies. Il est resté impayé jusqu'en 1845, époque à laquelle cette affaire a été réglée avec les fournisseurs par M. Fessart. »
(( Au quinze juin prochain, je payerai à Tordre de M. Accolas la somme de deux cent quarantequatre francs, valeur reçue en fourniture de
pierres.
« Paria, lo mars 1839.
a 108, rue Richelieu. »
La sœur de Balzac nous apprend encore, à la page 17o de son livre, que, pendant la période où son frère habita les Jardies : « 11 avait loué une chambre chez Buisson, tailleur, au coin du boulevard et de la rue Richelieu ». Plus tard. Buisson, qui avait en outre prêté de l'argent à son illustre
130 UNE PAGE PERDUE DE HOiNORÉ DE BALZAC
locataire, se brouilla avec un semblable débiteur — c'est-à-dire éternellement en défaut, — et Taccabla de papier timbré. Aussi, M. Fessart s'empresse-t-il d'ajouter :
« Voir la note ci-jointe, remise à M. A[uguste] Fessart pour régler cette affaire. »
« Relativement à M. Buisson, ne s'occuper que de la créance résultant des effets Werdet, à Tordre de Duckett, dont M. de B[alzac] a été déclaré garant.
Il y a eu [déjà] un payement de quatre mille francs et frais, fait par M. de B[alzac]. Buisson a racheté ou remboursé la différence, qui est de trois mille ou trois mille cinq cents francs.
Le récit des relations de Balzac avec ce grand tailleur, s'il était mis au jour avec tous ses détails, formerait une véritable odyssée. Ces rapports commencèrent par une grande admiration du second pour l'auteur de la Comédie Hu7naine^ et celui-ci ne manqua pas d'en profiter pour faire payer par Buisson ces effets Werdet, souscrits par
UNE Î>AGE PERt)UE DE HONORÉ DE BALZAC l3l
cet éditeur et garantis par Técrivain lors de la désastreuse liquidation de la Chronique de Paris, De plus, le romancier trouvait encore moyen de se ^aire, en réalité, habiller gratis par son propriétaire, auquel il se gardait bien de solder même le loyer de l'appartement qu'il occupait dans son immeuble ! Aussi, après la mort du maître, Buisson l)roduisit"il un mémoire considérable, dont le chiffre eff'raya si vivement M™'" de Balzac, que les parties recoururent aux tribunaux pour régler Taff'aire. Un des points en litige était celui-ci, dont la solution nous est demeurée inconnue : M"'^ de Balzac devait-elle accepter et solder les objets de toilette commandés par son mari à son retour à Paris au printemps de 1850, alors qu'à sa mort, au mois d'août suivant, ils n'étaient pas encore livrés?
On sait quels éternels remaniements Balzac fai* sait subir à ses œuvres. Sa sœur en parle à la page 185 et rappelle que les pauvres typographes « ne pouvaient faire chacun qu'une page de suite » de ses manuscrits, ou de ses épreuves corrigées. M. Fessart appuie en ces termes cette affirmation :
« Voir une septième épreuve de Louis Lambert
ci-jointe, corrigée par M. de Balzac, qui devait elre la première épreuve !!! »
Cette fois, notre scoliaste fait erreur. Ce feuillet, en ce moment sous nos yeux, ne fait point partie d'une septième épreuve de la première édition de Touvrage, publié en 1832, mais bien de sa réimpression de 1835. C'est la page 147-148 du Livre mystique^ et les corrections dont elle est chargée n'ont jamais été exécutées.
Le grand Honoré, chacun le sait, a laissé la réputation d'avoir été l'un des conteurs et l'un des causeurs les plus remarquables de son temps. Sa sœur rappelle le fait en ces termes, page 193 de son ouvrage: « Il était impossible de mieux conter, de mieux causer, et de mieux lire que lui ». Mais il était, paraît-il, difficile de l'y décider, car M. Fessart déclare que :
« M. de Balzac, en dehors de l'intimité, causait peu et ne racontait que très rarement. Il craignait qu'on le fît poser. On attend trop des hommes d'esprit : voilà ce qui fait qu'on les trouve souvent au-dessous de leur réputation. »
M"'® Surville rappelle aussi, deux pages plus loin, que: « son entraînement avec ceux qu'il
aimait était tel, qu'arrivé pour un instant, il restait des heures avec eux. » Son lecteur ajoute aussitôt avec une visible satisfaction :
« J'en ai eu la preuve plusieurs fois. »
Arrivé à la 200^ page de son livre, Fauteur, après avoir parlé de la physionomie de son frère, conclut par ces mots : « Les amis de Balzac reconnaîtront la vérité de ces lignes, que ceux qui ne l'auront pas connu pourront taxer d^exagération. » Et M. Fessart, qui tient fort justement à faire partie des premiers, s'empresse de reconnaître, ainsi qu'il suit, l'exactitude des détails donnés par M"^' Surville :
« Ce portrait n'est pas flatté. Il est vrai, tout ce qu'il y a de plus vrai. Balzac avait des yeux d'or. Je n'en ai jamais vu de pareils. [I avait un regard fascinateur. »
Enfin, après les derniers mots du livre: « Aux forts seuls appartient le droit déjuger l'auteur », son ancien camarade ajoute avec attendrissement:
« Et à ses amis de le regretter [ »
Sans doute tous ces détatls ne sont pas d'un égal intérêt. Quelques-uns pourront sembler même légèrement puérils. Mais il en est d'autres dont
Fimportance nous paraît réelle. Nous voulons surtout parler. des terribles épreuves auxquelles le pauvre grand homme fut condamné dès ses premiers pas dans la vie. Il résulte nettement» en effet, des témoignages désintéressés qu'on vient de lire, témoignages à coup sur non destinés à la publicité, qu'à ses débuts, le jeune Balzac rencontra les plus durs obstacles et les entraves les plus cruelles, précisément chez ceux qui, semble-t-il, auraient dû lui venir avant tous en aide. Il n'est pas le seul exemple de celte manière d'agir. Mais pour avoir eu des précédents, ces faits ne sont pas moins déplorables, car il est amer de constater, une fois de plus, à propos d'une personnalité aussi supérieure, qu'à l'heure où les vocations naissent pour chacun, l'homme de lettres, au lieu d'être soutenu par les siens, ne trouve d'ordinaire, chez ses parents les plus proches, qu'incompréhension absolue et blâme immérité.
Oetobre 1896.