L ENTREVUE
Nous avons dit, en l'un des chapitres précédents, que le boudoir de style Louis XV se trouvait placé à la suite du grand salon Louis quatorzième.
Nous devons ajouter que ce boudoir communiquait lui-même avec une très-petite pièce dans laquelle, les soirs de grande réception, on plaçait des tables de bouillotte et d'écarté.
Cette dernière pièce terminait l'enfilade des appartements d'apparat du rez-de-chaussée. — Une porte^ dissimulée derrière les plis de la tenture de toile perse, ouvrait sur un escalier dérobé conduisant au premier étage.
Madame de Talmay, miraculeusement belle sous son peignoir blanc et avec ses longs cheveux d'un blond si pur et si doux inondant ses épaules, s'arrêta sur le seuil du boudoir et jeta autour d'elle un regard qui révélait clairement les petites terreurs si
naturelles à la femme qui se trouve isolée au milieu de ténèbres mal combattues par la flamme vacillante du flambeau qu'elle tient à la main.
Le silence qui régnait dans le boudoir la rassura.
On n'entendait d'autre bruit que le tic-tac faible et monotone de la pendule Pompadour assise sur le dos de l'éléphant de porcelaine conduit par les deux petits nègres.
Après l'hésitation très-courte que nous venons de signaler, madame de Talmay entra et se dirigea vers le chiffonnier dont l'un des tiroirs renfermait le portefeuille gonflé de billets de banque. — Elle avait noué la clef de ce meuble à l'un des angles de son mouchoir de poche, et elle se préparait à l'introduire dans la serrure quand un bruit inattendu la fit tressaillir.
Ce bruit semblait produit par un pas furtif glissant sur les tapis du salon voisin.
— Pi ul-rtre me suis-je trompée, — pensa la comtesse. — La nuit, dans le silence, les illusions sont faciles...
Elle prêta l'oreille de nouveau avec un redoublement d'attention, et elle entendit de nouveau ce pas qui semblait s'étouffer à dessein et qui se rap produit de plus en plus du boudoir.
— Qui donc est là? — Se demanda Marie épouvantée.
La première réponse qui se présenta à son esprit lut celle-ci :
— C'esl un voleur.
A tout prendre, la chose était sinon probable «lu
moins possible. — Or, un voleur bien résolu, enhardi d'ailleurs par la solitude et l'obscurité, devient facilement un assassin.
Madame de Talmay ne le savait que trop. — Elle ne réfléchit plus; — elle se crut perdue, — elle sentit ses jambes se dérober sous elle, — elle voulut pousser un cri qui s'éteignit dans sa gorge sans jaillir au dehors.
Dans une suprême et rapide prière elle recommanda son âme à Dieu, puis elle ferma les yeux pour ne point voir l'effrayante apparition qui sans doute allait émerger des ténèbres devant elle.
Quelques secondes s'écoulèrent et semblèrent à la pauvre femme longues comme des heures...
A la minute suprême de certaines situations pleines d'angoisses, l'incertitude constitue une intolérable torture. — Marie rouvrit les yeux pour échapper à ce tourment, et au lieu du bandit déguenillé et de mine farouche qu'elle s'attendait à voir, ses regards rencontrèrent la figure pâle de Georges de Commarin, debout en costume de chasse, comme un personnage de Van Dyck, dans le cadre noir de la porte, et attendant que madame de Talmay lui adressât la parole.
L'émotion de Marie changea de nature aussitôt, son épouvante se métamorphosa en un vif sentiment de colère et d'orgueil blessé.
La jeune femme sentait bien qu'elle n'avait rien à craindre ; mais la présence de M. de Commarin à une pareille heure, et le tête-à-tête qu'il paraissait prêt à lui imposer, lui semblaient constituer plus
qu'une indiscrétion inconvenante et prenaient dans son esprit les proportions d'un outrage, surtout après le billet qu'il avait eu l'audace de lui faire remettre par mademoiselle Flore.
Sans doute les regards de la comtesse exprimèrent une partie des sentiments orageux qui fermentaient en elle, car Georges ressentit un trouble réel et il murmura d'une voix tremblante :
— Au nom du ciel ! qu'avez-vous, madame ?...
— Monsieur de Commarin! — s'écria Marie, — que venez-vous faire ici?...
— Oh! madame... madame, — balbutia Georges avec effroi, — je vous en conjure, parlez plus bas et songez qu'on peut vous entendre.
— Que m'importe, et qu'ai-je à cacher? — répliqua Marie sans changer de ton. — Je vous le répète, monsieur, que venez-vous faire ici?...
Georges, qui jusqu'à ce moment n'avait point franchi le seuil, entra dans le boudoir et referma la porte derrière lui.
— Ne m'attendiez-vous pas? — demanda-t-il en s'approchantde la comtesse.
— Vous attendre! — répéta madame de Talmay avec une indicible stupeur. — Nous attendre! — Aije bien entendu? — Ètes-vous en délire, monsieur, ou cette question insensée cache-t-elle une insulte nouvelle?...
— Moi, vous insulter! — s'écria (ienrges éperdu. — Ohl madame, vous ne le croyez pas I... — Vous Bavez bien que j'aimerais mieux mourir que d'avoir seulement la penser d'une uiiense...
— Mais alors, que m'avez- vous dit?...
— Madame, ayez pitié de mon trouble, — pardonnez-moi si je vous adresse une question... — Ce billet que je vous ai fait remettre... — ce billet dans lequel je me mettais à vos genoux pour obtenir de vous la faveur d'une entrevue, cette nuit, dans cette pièce, vous l'avez re<;u?... vous l'avez lu?...
— Ah ! — murmura la jeune femme les yeux pleins de larmes et les lèvres crispées par un sourire tout à la fois douloureux et sardonique, — ah ! je comprends tout maintenant! —Vous avez cru, monsieur, vous avez osé croire, en me trouvant ici, que j'accourais à votre rendez-vous... et que peut-être j'en devançais l'heure ! — Mais quelle opinion vous faitesvous de moi, monsieur? quelle femme supposez-vous donc que je sois ? — Eh bien! quoi que vous ayez cru, vous vous étiez trompé ! — Ce billet que vous avez eu l'imprudence de m'adresse r, je ne l'ai pas lu... — je l'ai brûlé sans l'ouvrir, et j'ai chassé l'insolente créature qui s'est permis de me le remettre... — Maintenant, monsieur, vous savez tout... — Écartez-vous de mon chemin!... — j'ai hâte de rentrer chez moi...
Georges était anéanti par le courroux de la comtesse, et surtout par le mépris écrasant qui débordait dans ses yeux irrités.
— Vous, êtes cruelle pour moi, madame, — balbutia-t-il cependant, — oh! bien cruelle. — Je ne mérite point cette sévérité qui m'accable. — Laissezmoi me justifier... —Daignez m'écouter...
— Je n'ai rien à entendre de vous... — Je ne resterai pas une minute de plus ici...
— Madame, ayez pitié...
— Encore une fois, monsieur, faites-moi place... La comtesse se dirigea vers la porte d'un pas
ferme et rapide.
Georges se frappait la poitrine avec un désespoir qui n'avait rien d'affecté.
— Ah! — cria-t-il enfin au moment où madame de Talmay allait atteindre le seuil, — c'est impossible ! Oui, madame, il est impossible que vous partiez ainsi... que vous me quittiez avec cette pensée injuste que je voulais vous offenser, vous que je respecte à l'égal des anges du ciel... à l'égal de la sainte femme qui fut ma mère...
D'un mouvement rapide et que la comtesse ne put ni prévoir ni prévenir, il se jeta entre elle et la porte et il poursuivit :
— Si vous l'aviez lu, madame, si vous l'aviez lu,, ce billet fatal, ce billet maudit, qui vous blesse et qui vous irrite, vous ne m'accableriez point ainsi, car vous sauriez combien je dois peu rougir devant vous de ce qu'il renfermait ! — Oui, je vous demandais une entrevue, c'est vrai, mais c'était pour vous dire un éternel adieu.
Marie, en entendant ces deux mots : — éternel adieu! — sentit sa colère Légitime fondre comme I,i neige bous les rayons du soleil de midi.
Elle oublia Boudainemenl combien était fausse et dangereuse la situation dans Laquelle elle se trouvait,
et d'une VOiX tOUt à OOUp radoucie elle demanda :
— Vous partez donc?
— Oui, madame, et pour toujours.
— Bientôt?
— Demain.
— Vous quittez la France?
— Non, madame. Je quitte la vie.
— Eh quoi ! — balbutia la comtesse avec un tremblement involontaire, — songez-vous à mourir?
— Oui, madame... — J'ai résolu d'en finir avec une existence dont le fardeau m'accable...
— Le suicide!...
Georges s'inclina affirmativement.
— Monsieur de Commarin... — poursuivit Marie, — ignorez-vous que le suicide est un crime?...
— Je ne l'ignore pas, mais je crois que Dieu ne pourra condamner celui qui cherche dans la mort un repos que la vie ne lui doit plus offrir.
— N'existe-t-il donc aucun moyen de vous faire revenir sur cette horrible résolution?
— Il en existe un seul.
— Puis-je le connaître?
— Sans doute, puisque vous seule pouvez l'employer. — Si vous daignez m'écouter, madame, vous allez tout savoir.
La comtesse hésita.
— Faut-il me taire ou faut-il parler? — demanda Georges.
— Ne me direz-vous rien que je ne doive entendre?
— Rien, madame... je vous le jure. — D'ailleurs la confession d'un mourant est solennelle, et c'est
la confession d'un mourant que je vais vous faire en quelques mots...
Marie baissa la tête d'une façon qui signifiait clairement :
— Parlez... j'écoule...
— Madame... — dit Georges, —j'ai mal vécu... — j'ai gaspillé ma jeunesse en même temps que ma fortune. — Aujourd'hui les folies de mon passé portent leurs fruits amers. — Je suis aussi complètement perdu que puisse l'être en ce monde une créature humaine, n'ayant su garder intacts que son nom et son honneur. — Ma ruine est absolue. — Le mendiant qui vous tend la main dans la poussière des chemins est moins pauvre que moi, car lui, du moins, ne ploie pas sous le fardeau d'un passif écrasant!...— Je suis poursuivi... — la dette est sans miséricorde!... — demain je serai en fuite... je serai prisonnier, ou je serai mort...
Georges s'arrêta.
Marie écoulait avidement ce triste récit fait avec une laconique énergie.
Son cœur ému, troublé, inexprimablement agité, sautait dans sa poitrine comme un oiseau captif. — Elle tenait ses yeux baissés, mais ses paupières étaient humides.
M. de Commarin avait trop vécu; — il possédait une expérience et une rouerie trop consommées pour laisser échapper le moindre des symptômes si manifestes de l'intérôl qu'il excitait.
Il lit une pause de quelques secondes, à la façon
d'un acteur habile qui prend un temps, comme on dit au théâtre, et il poursuivit :
— Voilà où j'en suis, madame. — Ma situation, vous le voyez, se résume en trois mots ; — elle offre trois issues, — la prison, la fuite ou la mort... — Je ne puis échapper à cette triste et terrible alternative, mais il me reste le droit de choisir... — Si je vous demandais un conseil, me le donneriez-vous?...
Marie ne répondit pas.
L'émotion puissante qui bouleversait tout son être la rendait incapable de prononcer une seule parole.
Georges ne se méprit point sur les motifs de ce silence, — il venait de faire un premier pas décisif. — Sa cause était à demi gagnée. — Il le voyait, il le sentait, et son cœur tressaillait de joie.
— Madame, — continua-t-il, — j'ai besoin de vous rappeler que celui qui vous parle est un condamné que l'exil ou que la mort attendent... — La destinée est implacable. — Quoi qu'il arrive, je ne vous reverraijamais... — Daignez donc m'écouterjusqu'aubout sans colère, comme vous écouteriez une voix venue de l'exil ou sortie de la tombe... — Si désespérée que soit la position dans laquelle je me suis mis par ma faute, je ne me dissimule point qu'il me serait possible encore de me relever. — Avec le nom que je porte et (pourquoi ne le dirais-je pas ?) avec l'intelligence que Dieu m'a donnée, je puis me créer une autre patrie et me refaire une vie nouvelle... — Mais pour cela il faut avoir le courage de vivre et de lutter, et ce courage me fait défaut, et je me dis : —
Vivre !... à quoi bon?... — Je n'ai pas dans ce mondeun seul ami sincère... — personne ne s'intéresse à à moi... — tous les cœurs me sont fermés, — aucune main bienveillante ne s'étend pour serrer ma main...
— de quelque côté que je me tourne, je ne vois qu'un vaste désert... — A quoi bon souffrir, je le répète? à quoi bon combattre ? — Qui me plaindrait dans mes souffrances, qui m'applaudirait dans mes succès?
Après un nouveau silence M. de Commarin reprit, d'une voix où vibraient les notes delà passion la plus exaltée.
— Et maintenant, madame, voici la vérité. — Au milieu du grand naufrage qui vient de m'engloutis, une seule chose a survécu : mon cœur... — Ce cœur s'est donné tout entier... — J'aime pour la première et aussi pour la dernière fois... j'aime sans espoir et sans désirs... — Dans cet amour unique, l'adoration sans bornes et l'infini respect s'unissent et se confondent. — Rien de terrestre, rien de grossier ne se mêle à la flamme qui me dévore et qui me purifie...
— J'ai donné ma vie à celle que j'aime, sans rien lui demander en échange, — elle en peut disposer comme d'une chose à elle. — 11 faut qu'elle accepte ce don, il le faut; sinon je vais jeter au néant une
vie désormais sans but, ainsi qu'après L'org D
brise la coupe vide... —Si cette femme s'éloigne de moi en détournant la tête, toul est fini, — dans vingtquatre heures je serai mort!... — Je vivrai au contraire, j'aurai force et courage pour un avenir meilleur, si je Bais qu'en quittant la France j',\ laisa
derrière moi un cœur compatissant, si celle à qui j'appartiens me tend sa main loyale en me disant : — Vivez!...
Entraînée par un irrésistible élan, — cédant à un de ces mouvements d'imprudente générosité qu'on ne peut ni pressentir ni réprimer, madame de Talmay tendit sa main à Georges et murmura :
— Vivez !...