‹ Une passionChapitre 9 sur 17 · UN OUBLI · texte numérisé non relu

UN OUBLI

Il était tout près de minuit.

Les liùtes du château venaient de quitter les uns après les autres le boudoir dans lequel ni Georges ni Martial n'avaient reparu.

La baronne de la Margelle et Marie restaient en tete-à-tûte.

— Ma nièce mignonne, — fit tout à coup Sylvanire en passant son bras autour de la taille de la jeune femme, — l'une des choses les plus précieuses de ce monde, vois-tu, c'est un bon conseil, et je vais t'en donner deux.

Madame de Talmay fixa sur sa t;mtc ses beaux yeux limpides qui disaient très-clairement-: — Je ne vous comprends pas.

— Crois-ei) mon expérience! — poursuivit la douairière, j'en suis pourvue beaucoup plus que mon âge no semblerait le comporter. —Cela tient

à ce que j'ai sans cesse vécu dans le grand monde depuis ma toute première jeunesse... — Bref, ma tourterelle , si tu continues de cette façon , je te préviens que tu ne tarderas guère à te compro-. mettre abominablement. yw^Vi^t U^toCVu»

— Moi, me compromettre! — murmura la comtesse avec un étonnement plein de candeur. — Me compromettre? — répéta-t-elle, — et comment?...

— Crois-tu donc que tous ces messieurs n'ont pas remarqué ce soir ta pâleur et ta préoccupation ? L'une et l'autre, je t'assure, étaient assez visibles!... Au moment où je parle les conjectures doivent aller bon train! — Je n'exagère rien, ma mignonne... tu ressemblais à une belle statue d'albâtre, et c'est à peine si tu répondais lorsqu'on t'adressait la parole. — Eh ! mon Dieu, je sais à merveille qu'on n'est pas toujours maîtresse de soi. — D'abord, tu pensais à LUI, et puis, monsieur ton mari, mon coquin de neveu, est venu te mettre martel en tête avec ses férocités et ses abominables théories sur les vengeances conjugales... — (Je me réserve même de lui exprimer, en temps opportun, ma manière de voir à cet égard!) — Jour de Dieu! si feu le baron de la Margelle se fût permis de formuler en ma présence des opinions à ce point subversives, les choses auraient mal tourné !.. . — Vertugadin ! je suis de celles à qui les menaces d'un mari donnent de l'éperon!... — J'étais attachée à mes devoirs autant que femme en ce monde, personne ne l'ignore... Eh bien, ma mignonne, je t'affirme qu'en un cas pareil je n'aurais pu répondre de moi!... — Voilà comme

je suis ! — J'en arrive à mes deux conseils. — Rien n'est indiscret comme la pâleur.— Quand tu n'auras point sur les joues tes belles roses de tous les jours, n'oublie pas de mettre un soupçon de rouge, et crois-moi, tu t'en trouveras bien... — Voilà mon premier conseil. — Le second est tout aussi simple.

— Lorsque tu te sentiras préoccupée un peu plus que de raison, laisse-toi verser, à diner ou à souper, un ou deux verres de vin de Champagne... — Tes soucis disparaîtront aussitôt, et jamais tu ne te seras sentie plus gaie... — Le feras-tu?

— Mais, ma tante, — répondit la comtesse un peu étourdie par ce long discours, — la préoccupation que vous avez cru remarquer avait une cause toute naturelle et nullement mystérieuse.

— Et cette cause, peut-on la connaître?

— L'orage qui m'accablait et me faisait horriblement mal aux nerfs.

— Ta ta ta ! ma nièce chérie, j'y vois clair et j'en sais plus long que toi... — Certainement il y avait de l'orage dans l'air, mais il y en avait surtout dans ton cœur... — Ce joli cœur, vois-tu bien, n'a point de secrets pour la bonne tante Sylvanire... — Je 06 te les demande pas ce soir, tes petits secrets. — Nous causerons demain. — Georges est charmant!

— Ne sois pas jalouse.*. J'ai la tête tournée de lui!... —> Allons, bonsoir, ma mignonne, il se l'ait tard, allons nous mettre au lit. — Veux-tu (pie je Bonne pour que Flore vienne te dévêtir?...

— Non, chère tante, ne sonne/, pas. — Flore a'esl plus à iii"M aervice.

— Elle t'a quittée?

— Je l'ai congédiée.

Madame de la Margelle poussa un cri de surprise.

— Tu as renvoyé Flore! — dit-elle avec une stupeur manifeste. — Est-ce possible?...

— Oui, ma tante.

— Mais c'est de la folie ! — Comment ! tu as fait cela après ce que je t'avais dit, après ce que tu m'avais promis?

— Pour rien au monde je n'aurais consenti à garder plus longtemps auprès de moi cette impertinente créature.

— Avais-tu donc à lui reprocher quelque autre chose que ce que j'ai eu la maladresse de t'apprendre?...

— J'avais à lui reprocher la plus grave, la plus impardonnable de toutes les offenses...

— Voyons... voyons... raconte-moi cela... Marie fit à madame de la Margelle un récit rapide

des circonstances que nous connaissons déjà et qui avaient motivé le renvoi immédiat de la soubrette.

— Ce billet de Georges, — demanda vivement la baronne, — qu'est-il devenu?

— Je l'ai brûlé.

Madame de Talmay, en faisant cette réponse, s'écartait quelque peu de la vérité, mais son mensonge avait une excuse qui nous semble parfaitement valable... Si la baronne avait pu se douter que le billet existait encore elle aurait insisté pour le connaître, et comment refuser de la satisfaire?...

— Tu l'as brûlé ! — s'écria-t-elle. — Mais au moins tu te souviens de ce qu'il contenait, et tu vas me le dire.

— Je ne l'ai pas lu.

— Quoi, pas un peu!... pas même un peu?...

— Non, ma tante, pas môme un peu.

— Vrai ?

— Je vous le jure.

— Eh bien, c'est un tort, ma mignonne ! Qu'on refuse un billet lorsqu'on peut se dispenser de le recevoir, je comprends cela et je l'approuve, mais quand on l'a dans les mains et qu'il n'existe aucun moyen de s'en défaire, il faut le lire avant de le brûler. — Cela ne compromet pas davantage, et du moins on sait à quoi s'en tenir... — La prochaine fois que cela t'arrivera, suis mon conseil... lis d'abord et ne brûle qu'après...

— Ah ! ma tante, j'espère bien que ce billet sera le seul et que je n'en recevrai jamais d'autre.

— Chère petite, quelle illusion! — Plus de billets doux à ton âge ! — Autant vaudrait se persuader que les bluets et les coquelicots manqueront dans les blés en juillet! — Mais revenons à ce qui concerne la pauvre Flore. — Je ne prétends point que cette fille ait eu raison, mais elle a cru bien faire, et cela mérite indulgence. — Je lui parlerai demain matin, — elle te présentera ses excuses, et tu la garderas.

— N'en laites rien, ma tante, je vous en prie... — Je serais désolée de vous déplaire en quoi que ce lût, mais ma détermination est irrévocable. —

Mademoiselle Flore n'esl plus à mon service, — elle n'y rentrera pas, et, si elle demandait à me parler, je refuserais de l'entendre.

— C'est bien... — répliqua la baronne un peu piquée, — tu es maîtresse chez toi... — agis donc à ta guise... — Tu perds par ta faute une excellente femme de chambre... — mais cela te regarde. — N'en parlons plus...

Sylvanire s'était levée.

— Bonne nuit, ma chère, — dit-elle d'un ton sec qui contrastait étrangement avec son expansion habituelle.

— Bonne nuit, ma tante, — murmura la comtesse qui fut dispensée, ce soir-là, d'appliquer ses lèvres fraîches sur les joues peintes de la douairière.

Un instant après madame de Talmay entrait dans sa chambre, — allumait elle-même ses bougies, — se déshabillait rapidement sans l'aide de mademoiselle Flore, et passait un ample peignoir blanc à peine retenu autour de sa taille souple et gracieuse par une ceinture à bouts flottants.

En quelques minutes cette toilette de nuit fut achevée, et la jeune femme put tirer du sanctuaire de sa gorgerette le billet qu'elle avait caché dans ce discret et charmant asile au moment de l'arrivée de son mari.

Elle le déploya de nouveau : — elle se souvint des conseils si catégoriques donnés par la baronne, un instant auparavant, à l'endroit des correspondances amoureuses, — et, au lieu de l'allumer à la flamme de l'une des bougies, elle se demanda :

— Le lirais-je? — Pourquoi non? — Si je le lis, qui le saura?... — Ma conscience... — se réponditelle après un combat qui ne dura qu'une ou deux secondes.

Aussitôt, avec un courage qui nous semble véritablement héroïque, elle mit le feu à l'un des angles de la feuille de papier qu'elle jeta tout embrasée dans la cheminée.

Les phrases ardentes de M. de Commarin ne furent bientôt plus qu'une cendre grise et légère sur laquelle se poursuivaient de rares étincelles.

Quand la dernière de ces étincelles eut disparu, Marie sentit se dissiper soudain la force fébrile et factice qui la soutenait depuis le commencement de la soirée. — Elle ploya comme une fleur dont la tige est brisée, — elle se laissa tomber sur un siège, et sa pensée, qu'elle n'était plus capable de diriger, se tourna vers Georges avec l'instantanéité de l'aiguille aimantée qui s'élance vers le pôle.

Ojq trouve dans les livres saints un verset dont voici le sens : La femme mariée, lorsqu'elle regarde avec complaisance un autre /tomme que son mari, a déjà commit l'adultère '/nus son cceur.

C'est terrible, — et c'est vrai.

Ce n'est pas seulement la fidélité du corps que l'époux devant la loi ri devant Dieu a le droit d'exiger de sa compagne légitime, c'est aussi la fidélité de l'âme.

Madame de Talmay, absorbée dans cette tv\erie muette el profonde où passait l'image de M. de Commarin, était donc coupable déjà, et cependanti

nous l'affirmons, l'ange gardien de la pauvre enfant n'avait pas encore sujet de remonter au ciel en cachant avec ses blanches ailes la rougeur de son front humilié.

Nulle part il n'aurait été possible de trouver une femme plus profondément attachée à ses devoirs que ne l'était la comtesse, et plus sincèrement convaincue qu'elle aimait son mari sans partage.

En cela elle se trompait; mais nous croyons que son erreur doit paraître excusable, même aux yeux du moraliste le plus sévère.

Pour connaître l'origine et le point de départ de cette erreur, il nous faut remonter dans le passé jusqu'à l'époque du mariage de mademoiselle de Longecourt.

A l'occasion de ce mariage nous avons dit que la jeune fille aimait, ou du moins qu'elle croyait aimer son fiancé, — ce qui, — ajoutions-nous, — revient au même en maintes circonstances.

Presque toujours, — disions-nous encore, — l'amour commence par une douce illusion qui parfois se transforme en réalité délicieuse, mais parfois aussi n'amène à sa suite que déception amère.

Marie, au moment où son union avec le comte de Talmay venait d'être arrangée par madame de la Margelle et parle marquis d'Espoisses, s'était trompée, comme se trompent la plueart des jeunes filles, sur la véritable nature de ses sentiments. — Elle avait pris pour de l'amour ce qui n'était autre chose que la première amitié vive d'un cœur ingénu et inexpérimenté.

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La déception avait été prompte, mais point cruelle, et pour ainsi dire inaperçue de la comtesse elle-même.

Ceci peut sembler obscur et quintessencié, et demande une explication que nous allons donner brièvement.

Marie, nature aimante et expansive, avait trouvé chez son mari une tendresse immense mais concentrée, dont son intelligence un peu superficielle, quoique vive et brillante, n'était point faite pour comprendre la sincérité et la profondeur.

M. de Talmaj, nous le savons, unissait la fermeté à une extrême courtoisie; mais les habitudes presque austères de sa jeunesse et la rigidité de ses mœurs n'avaient pu lui donner ces faciles et communicatives séductions, ce langage passionné, même à froid, ces allures de héros de roman ou de jeune premier de drame, qui plaisent à toutes les femmes, même aux plus remarquables par la solidité de leur esprit; — frivoles mais immenses avantages que les hommes acquièrent dans les pratiques delà galanterie émérite.

Tout cela manquait à Henri, et, à vrai dire, il professait pour tout cela le dédain le plus absolu.

Il avait tort.

Laissez aux enfants leurs jouets fragiles. — • Ne refusez point aux femmes la mise en scène de l'amour en môme temps que l'amour lui-même.

Bref, M. de Talmay fui méconnu par Marie. — Le diamant pur de la passion existait au l'ond de BOI1 âme, mais si bien caché que la jeune femme

n'en vit pas les rayonnements. — Elle crut à une froideur qui n'existait pas, — elle ne songea point d'ailleurs à s'en plaindre, et, comme elle avait senti son illusion d'amour se dissiper peu à peu, elle ne demanda à Henri rien de plus que ce qu'il semblait disposé à lui donner, et elle se trouva parfaitement heureuse.

Le mal commençait à peine et déjà il était irréparable, puisque deux époux dignes de toute leur affection et de toute leur estime réciproques ne se comprenaient pas au début de leur union. — Ce mal allait grandir rapidement.

L'âme et le cœur d'une femme jeune, belle, et naturellement tendre, ne sauraient s'accommoder toujours de l'indifférence. — Ainsi que les objets soumis aux lois physiques, ils ont horreur du vide.

Marie vécut pendant trois ans d'une vie calme à laquelle son cœur ne prenait aucune part. — Il semblait endormi.

Un jour il s'éveilla et, nous devons le dire et le répéter, puisque rien au monde n'est plus strictement et plus littéralement vrai, la comtesse ne s'aperçut point de ce réveil.

Longtemps elle avait vu, presque sans le remarquer, Georges de Commarin, l'un des hôtes assidus de sa maison. — Par quel étrange et inexplicable mystère du cœur féminin, par quelles gradations insensibles, et comparables à la lente métamorphose de la chenille en papillon, cette indifférence absolue se changea-t-elle en amour?

Peut-être de plus habiles que nous oseraient-ils

17 î UNE PASSION

entreprendre et sauraient-ils mener à bonne fin cette difficile et patiente étude.

Quant à nous, — humblement nous l'avouons, — nous ne saurions répondre à la question que nous avons posée deux ou trois lignes plus haut.

Seulement, — et nous revenons à dessein pour la troisième fois sur ce fait incontestable, mais invraisemblable, — Marie aima Georges sans le savoir d'abord, et si, par la suite, quelque lumière se fit en elle relativement à ce qui se passait dans son âme, ce ne fut qu'une lumière incomplète.

Il ne fallut rien moins que les révélations et les affirmations de madame de la Margelle pour éclairer la jeune femme.

La démarche de Georges, osant lui écrire et lui faire remettre un billet, porta le dernier coup à ses doutes et à ses incertitudes, et, mieux encore que les paroles de Sylvanire, fit comprendre à Marie la nature du sentiment qu'elle éprouvait.

Elle eut peur alors, — elle eut peur de cet amour qu'elle ne s'était point encore avoué et que tout le monde devinait déjà autour d'elle. — Elle se prépara à la résistance, et nous venons de la voir brûler sans le lire le billet de M. de Connnarin.

dus avons dit, ce nous semble, à peu près tout ce qu'il importail de dire relativement au passé.

Marie était eoupable déjà, nous le répétons...

Mais ne pourrions-nous pas ajouter : Que celle de nos lectrices qui n'a jamais failli, même en pensée, lui jette la pt émit t < pu n t '

Au bout de quelques instants la jeune femme re-

prit quelque force, et quittant le siège sur lequel nous l'avons laissée assise, ou plutôt étendue, elle secoua la tête comme pour chasser par ce mouvement les rêveries qui l'assiégeaient, puis tout inondée par les belles nattes blondes dénouées et ruisselant sur ses épaules, elle s'approcha de l'une des fenêtres et présenta son front brûlant à l'air à peine rafraîchi de la nuit.

Marie était résolue et de bonne foi dans ses projets de lutte. — Elle ne se dissimulait point que la victoire serait malaisée, mais elle comptait cependant sur cette victoire.

— Ce qu'on veut fermement, — se disait-elle, — on le peut!... — Or, je mourrais plutôt que de commettre une action qui me force à rougir!...

Le plus simple bon sens suffit pour indiquer, dans l'hygiène de l'âme comme dans celle du corps, l'utilité des dérivatifs.

Marie comprit qu'elle ne se déroberait à l'obsession de ses pensées qu'en évoquant d'autres pensées d'un ordre tout différent. — Elle se mit à l'œuvre sans perdre une seconde, et ses lèvres murmurèrent le nom de son mari comme pour forcer son cœur à prononcer ce nom en même temps.

Mais, si les lèvres furent dociles, le cœur resta rebelle et muet.

Cependant la jeune femme ne se découragea point. — Obstinée dans sa tâche courageuse, elle commanda à sa mémoire de lui retracer les moindres actions et les moindres paroles de M. de Talmay pendant la journée qui venait de finir.

Ce travail mnémotechnique lui rappela naturellement les vingt mille francs en billets de banque dont le comte l'avait rendue dépositaire au moment où il quittait le château.

Ce souvenir fit passer un petit frisson sur sa chair.

Elle avait oublié ces vingt mille francs dans le meuble de bois de rose que nous connaissons, et n'avait même pas songé à fermer à clef la porte du boudoir en remontant chez elle.

C'était veiller négligemment sur le dépôt dont il lui avait fallu accepter la garde, et qu'elle aurait dû conserver avec elle et serrer au fond du plus inviolable des tiroirs de sa chambre à coucher.

La comtesse se reprocha cet imprudent oubli et se dit qu'il fallait le réparer au plus vite.

Sa résolution fut prise aussitôt.

Un bougeoir à la main elle traversa son antichambre et elle ouvrit la porte qui donnait sur la galerie.

Aucun bruit ne se faisait entendre, — tout semblait endormi dans le château. — Minuit et demi venait de sonner.

Madame de Talmaj longea la galerie et B'engagea dans l'escalier.

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