LE PALAIS DE JUSTICE
Laissons s'écouler un intervalle de huit ou dix jours et prions nos lecteurs de se transporter avec nous dans la salle d'attente qui précédait le cabinet du procureur du roi au palais de justice de Dijon.
Georges, interrogé par un juge d'instruction le jour même de son incarcération, avait répondu purement et simplement :
— J'ai volé ! — Je ne songe point à nier mon crime, et d'ailleurs de nombreux témoins ont pu constater le flagrant délit. — Je ne demande qu'une seule chose : c'est qu'on simplifie pour moi, si faire se peut, les formes de la justice et qu'on me juge le plus tôt possible.
En parlant ainsi M. de Commarin témoignait d'une grande ignorance du mécanisme judiciaire. — Avant d'arriver sur la sellette des accusés, le pré-
venu, quel qu'il soit, doit passer par une filière de formalités juridiques que rien ne saurait abréger.
Le baron d'Autrichard, à qui les circonstances du vol supposé semblaient à bon droit étranges, s'était réservé exceptionnellement l'instruction et la conduite de cette affaire.
Aussitôt après la session des assises, il avait envoyé des assignations aux diverses personnes qui pouvaient, croyait-il, éclairer sa conscience par leurs témoignages, — car, nous le répétons, malgré le flagrant délit et malgré les aveux de Georges, il ne voyait que ténèbres là où le public croyait voir une lumière éclatante. —Ce qui paraissait complètement clair à tout le monde produisait sur lui un effet diamétralement opposé.
Plusieurs des hôtes habituels du château de Talmay se trouvaient réunis dans la salle d'attente dont nous avons parlé quelques lignes plus haut.
C'étaient le receveur général, — le docteur Martial, — le marquis de Vezay, — MM. de Cussy et la baronne de la Margelle.
Le procureur du roi, arrivé depuis un instant dans son cabinet, se préparait à faire subir à Georges un interrogatoire et à le confronter avec les témoins.
Une vive discussion venait de s'engager entre Sylvanire et M. de Lesparre... — La douairière et
1'' groa hoi 6 s'animaient à qui mieux mieux et
défendaient leur dire avec une conviction chaleureuse de part et d'autre.
— Ainsi, madame la baronne, vous soutenez que
M. de Corn marin n'est pas coupable ! — s'écriait le receveur général.
— Je le soutiens, oui, monsieur ! — répliquait Sylvanire, — et je le soutiendrai envers et contre tous !...
— Mais, madame la baronne, réfléchissez donc...
— Non, monsieur, — interrompit la douairière, je ne réfléchirai pas ! — Je suis certaine d'avoir raison, et tous les raisonnements du monde ne changeraient rien à ma certitude.
— Cependant, madame, nous avons vu, nous avons vu de nos propres yeux.
— Que prétendez-vous en conclure?
— Je prétends en conclure qu'un homme qui vient de forcer un meuble et d'empocher un grosse somme est parfaitement un voleur, et que je vous défie de l'appeler d'un autre nom! — Or, je vous le répète, nous avons vu le meuble brisé ! — nous avons vu le portefeuille vide I — Nous avons vu les billets de banque épars !... — Prétendrez-vous que nous avions tous la berlue?...
— Oui, monsieur, je le prétendrai.
— Mais alors, selon vous, nous sommes des fous... des archifous?
— Oui, monsieur, — oui, sans aucun doute !...
— M. de Talmay tout le premier...
— Eh ! mon neveu plus que les autres ! — Voulez-vous savoir ma façon de penser à son égard? — Eh bien! il s'est conduit dans tout ceci comme un vrai croquant !... — Il devait retirer sa plainte ! — Je le lui ai demandé à dix reprises sans rien obtenir, —
mais, jour de Dieu ! je lui prouverai que Sylvanire de la Margelle a de la rancune, et, s'il compte sur mon héritage, il risque fort de compter deux fois !...
— Déshéritez votre neveu si cela vous plaît, madame la baronne, voilà qui ne me regarde en aucune façon, mais au moins ne niez pas l'évidence !...
— Il me plaît de la nier.
— Et les aveux de M. de Commarin, les nierezvous aussi?
— Que Dieu m'en garde ! Je ne les nierai pas, et j'en prends avantage.
— Ah ! ah ! et comment les expliquez-vous, s'il vous plaît?...
— Le plus facilement du monde. — Le noble jeune homme dit qu'il est coupable... — cela me démontre clair comme le jour qu'il est plus innocent que l'enfant à naître !
— Mais, madame, c'est antilogique ce que vous dites là I
— Je me moque pas mal de votre logique ! — Je juge avec mon cœur et non point avec mon esprit, et je connais des gens, pas bien loin d'ici, qui n'ayant ni cœur ni esprit seraient fort embarrassés d'en dire autant.
Le receveur général devint cramoisi comme un homard sortant de l'eau bouillante.
— Est-ce à moi que ceci s'adresse, madame la baronne1? — demanda-t-il d'un air furibond.
— Prenez-le pour vous si vous voulez, — que m'importe1?
— Madame, il me déplaît fort, permettez-moi de
vous le dire, d'être insulté si vertement à propos d'un coquin!
— Eh !... ce coquin vaut mieux que vous!
— Madame !
— Monsieur ?...
— Ne me contraignez pas, en me faisant sortir de mon caractère, à vous manquer de respect !...
— Je n'ai que faire de votre respect, — et, quant à- votre caractère, je vous engage dans votre intérêt à en sortir le plus vite possible et à n'y rentrer jamais !
— Je vous cède la place, madame, — je ne suis pas de force à lutter contre vous ! — Epousez M. de Commarin si cela vous plaît, et qu'il n'en soit plus question...
Et le receveur général accentua sa phrase par un rire sardonique qui porta au plus haut point le courroux de Sylvanire.
— Et si je l'épousais, monsieur, — s'écria-t-elle, — qu'auriez-vous à dire à cela, monsieur, s'il vous plaît?... — Eh bien, apprenez, monsieur, vous qui voulez faire le mauvais plaisant, que je serais prête à lui accorder ma main, monsieur, s'il me faisait l'honneur de me la demander !! — Apprenez que je me trouverais honorée de porter son nom, monsieur, et je crois que le mari de la baronne Sylvanire de la Margelle ne pourrait être soupçonné!!... Il me semble que ceci est net et catégorique !... Que pouvez-vous répondre, monsieur?...
— Pas un mot, madame! pas un mot!
— Et vous faites bien, jour de Dieu I! — Ah ! si
j'étais un homme, les choses ne se passeraient pas ainsi et je vous aurais déjà fait rentrer dans la gorge vos impertinences !!... Monsieur le receveur général, souvenez-vous que je vous prie de vouloir bien ne plus m'adresser la parole à l'avenir !!...
— Je n'aurai garde de l'oublier, madame la baronne, soyez-en sûr !...
Sylvanire pirouetta légèrement sur ses talons afin de s'éloigner plus vite de son insupportable contradicteur.
Ce mouvement la mit face à face avec Martial qui venait de prêter une attention profonde à la discussion qui précède.
— Docteur ! — s'écria la douairière, — j'espère bien que vous êtes de mon avis, et que vous ne condamnez pas impitoyablement et sans appel ce pauvre M. de Coin marin ?...
— Vous avez raison de le supposer, madame la baronne, — répondit Martial avec gravité. — Georges était l'un de mes plus chers amis, et, quelle que puisse être à son égard l'opinion publique, je ne saurais encore me résoudre à le croire coupable... coupable du moins sans excuses...
Sylvanire était absolument incapable de passer une heure entière dans la simplicité. — Ce fut donc avec force attitudes minaudièree et force grâces enfantines qu'alla murmura de sa voix la plus gras- Bayante :
— Ah ! docteur, cher docteur, que voilà donc de bonnes paroles!... — Tenez, sans mon respect pour les convenances, je vous embrasserais!... — Ouii
ma parole d'honneur, je me sens la plus folle envie de vous embrasser !!...
Martial recula instinctivement.
Il craignait que la folle envie de la baronne ne se trouvât plus forte que le respect pour les convenances...
Hâtons-nous d'ajouter qu'il en fut quitte pour la peur. — Sylvanire de la Margelle, craignant sans doute de compromettre les frais pastels de son visage, ne donna pas suite à sa velléité d'accolade.
— Madame la baronne, — reprit Martial, — j'aurai l'honneur de vous demander des nouvelles de madame de Talmay.
— Ah ! docteur, elle ne va pas bien, la pauvre enfant... — elle m'inquiète...
— Eh quoi! serait-elle gravement souffrante?...
— J'en ai peur...
— Pourquoi ne m'a-t-on pas fait appeler?...
— C'est ce que j'ai dit plus d'une fois... — Hier encore je répétais à cette chère Marie : Pourquoi ne pas faire venir notre excellent ami, le docteur Martial? — Elle secoue la tête et répond qu'elle n'a besoin d'aucuns soins et qu'elle ne veut voir personne...
— Il fallait insister et me mander quand même.
— Bah ! elle aurait été capable de s'enfermer dans son appartement et de refuser d'en sortir.
— Mais cette disposition funeste, d'où vient-elle ? et quels sont les symptômes de l'état maladif de madame de Talmay?...
— Depuis l'événement qui nous préoccupe tous si vivement, — et qu'elle n'a d'ailleurs appris que le
lendemain matin, par une lettre de son mari, — ma pauvre nièce est d'une effrayante pâleur; — son appétit et son sommeil ont tout à fait disparu; — elle ne se plaît que dans la solitude absolue; — moi-même, docteur, moi-même, le croiriez-vous, je ne trouve point grâce auprès d'elle !... — elle me fuit et ma présence semble l'importuner... C'est bien invraisemblable, n'est-ce pas? et cependant je vous jure que c'est la vérité la plus littérale... — J'ajouterai que ses paupières gonflées et rougies me donnent lieu de supposer qu'elle pleure du matin au soir et du soir au matin...
— Pourquoi ces larmes?...
— Qui le sait?... — Impossible de tirer d'elle un seul mot à ce sujet! — et d'ailleurs, — ajouta la douairière,— un habile homme du bon vieux temps a dit littéralement ceci : Le cœur des femmes est un abîme dont on ne peut pas sonder le fond!... — Je m'en tiens à cette définition qui me paraît exacte, et j'ajoute que bien tin serait celui qui viendrait à bout de lire les secrets du cœur de ma nièce...
Le moment est venu de pénétrer dans le cabinet du procureur du roi.
Ce cabinet était une grande pièce d'un style sévère, boisée en chêne, meublée de quelques fauteuils de forme ancienne et d'un vaste bureau sur- Chargé de dossiers... — il avait pour tout ornement un portrait de Chai les X et un crucifix d'ivoire danun cadre de velours noir.
Le baron d'Aulin hanl, l'air soucieux et préoc-
cupé, échangeait quelques mots à voix basse avec son secrétaire, lorsque deux gendarmes introduisirent Georges de Commarin par un couloir particulier qui permettait d'arriver au cabinet sans traverser la salle d'attente.
Obéissant à un sentiment d'humanité facile à comprendre, le procureur du roi avait donné l'ordre de ne pas mettre de menottes au prévenu pour le conduire de la prison au palais.
Georges, entièrement vêtu de noir et habillé avec le même soin et la même correction que s'il se disposait à aller au bal, avait beaucoup changé depuis une semaine.
Il semblait vieilli de dix ans. — Sa pâleur offrait des tons bleuâtres effrayants à voir. — Ses lèvres mêmes étaient blanches. — Un large cercle de bistre entourait l'orbite cave de ses yeux agrandis.
Il salua profondément M. d'Autrichard qui lui répondit par une faible inclination de tête et lui fit signe de s'asseoir.
Georges, extrêmement affaibli par de longues insomnies et de douloureuses préoccupations, se laissa tomber sur une chaise en face du bureau.
— Messieurs, — dit le procureur du roi aux deux gendarmes, — retirez-vous dans le couloir et restez à portée de ma voix.
Aussitôt après leur retraite, l'interrogatoire commença par les formules habituelles qu'il nous paraît tout à fait inutile de répéter.
— Il résulte du procès-verbal et de vos propres réponses au juge d'instruction que dans la nuit du
4 au 5 octobre dernier, — dit ensuite le magistrat, — entre une et deux heures du matin, vous avez été surpris dans une pièce du château de Talmay, auprès d'un meuble brisé... — Ce meuble avait renfermé des billets de banque qui se trouvaient épars autour de vous sur le tapis... — Tout ceci est-il exact?
— Oui, monsieur:
— Le meuble brisé l'avait-il été par vous?...
— Oui, monsieur.
— Dans quel but?
— Dans le but de m'emparer de la somme qu'il contenait.
— Ainsi, vous maintenez les aveux faits par vous le jour même de votre arrestation et renouvelés au juge d'instruction?
— Je les maintiens.
— A quel moment la pensée du crime vous estelle venue ?
— Au moment où j'ai vu madame de Talmay serrer dans un tiroir du chitronnier le portefeuille qui contenait les billets de banque.
— Vous rendez-vous bien compte de la gravité des paroles que vous venez de prononcer et qui prouvent de votre part la préméditation la plus complète?
— Oui, monsieur, et j'en accepte les conséquences.
— De quelle façon vous y ôtes-vous pris pour réaliser votre projet ?
— .J'ai attendu que tout le monde fût couché et
endormi dans le château... — J'ai quitté ma chambre, — j'ai pénétré dans le boudoir, et j'ai opéré l'effraction du meuble en me servant de la lame de mon couteau de chasse comme d'un levier.
— La porte communiquant du grand salon au boudoir était-elle fermée derrière vous?
— Oui, monsieur.
— A clef?
— Non, monsieur. — Je n'ai fait tourner la clef dans la serrure que lorsque j'ai entendu dans le salon un bruit m'annonçant que j'allais être surpris.
— Qu'espériez-vous en vous enfermant?...
— Gagner du temps et m'enfuir par la fenêtre.
— Pourquoi ne l'avez -vous pas tenté?
— Parce que j'ai vu du monde sur la terrasse, ce qui rendait impossible la retraite par cette voie.
— Vous possédiez une arme qui dans vos mains pouvait devenir terrible et vous n'en avez fait aucun usage...
— Je n'ai pas reculé devant un vol, mais j'aurais reculé avec horreur devant un meurtre...
Après une pause de quelques secondes, le procureur du roi reprit la parole.
— Depuis votre arrestation, — dit-il, — j'ai rempli mon devoir de magistrat en fouillant dans votre passé. — Au milieu des innombrables folies d'une jeunesse orageuse, j'ai trouvé la preuve que votre probité avait été irréprochable et inattaquable jusqu'au jour fatal!... —Quelles circonstances vous
ont conduit à répudier soudainement ce passé d'honneur, et à débuter dans le crime, non pas seulement par une indélicatesse, mais par un vol?
— J'étais ruiné complètement. — Je n'avais plus que la misère en perspective.
— Mais vingt mille francs ne constituent point une fortune pour celui qui, comme vous, a dévoré des sommes considérables.
— Ces vingt mille francs me permettaient du moins de payer une dette pressante et de sauver ma liberté, menacée par une prise de corps...
— Ainsi, vous deviez être arrêté?
— Le lendemain, si je ne payais pas.
— Et vous avez volé pour payer?
— Oui, monsieur.
Le procureur du roi donna l'ordre d'introduire le receveur général, à peine remis de sa véhémente discussion avec la baronne de la Margelle.
M. de Lesparre chargea Georges à outrance.
Il avait été, nous le savons, l'un des témoins du flagrant délit. — Il raconta en outre, avec les plus grands détails, la tentative d'emprunt que M. <i'Autriebard connaissait déjà.
Il termina en s'écriant :
— L'homme qui, sous Le fallacieux prétexte de l'intimité, et but le terrain neutre d'une maison amie, cherche à emprunter astucieusement vingt mille francs en sachant bien qu'il ne les rendra jamais, cet homme est capable de tout!... — Je l'ai
toujours pensé, et M. de Commarin a bien prouvé que je ne me trompais pas.
— Vous pouvez vous retirer, monsieur, — dit le procureur du roi.
M. de Vezay et MM. de Cussyne savaient exactement rien. — Le premier avait dormi toute la nuit. — Les deux autres étaient partis du château longtemps avant l'heure du vol... — Leurs dépositions furent par conséquent fort insignifiantes, ou plutôt tout à fait nulles.
Martial Herbelin leur succéda.
A la vue de son ami, un pâle sourire vint aux lèvres de Georges... — Pendant quelques secondes un rayon de joie éclaira son visage dévasté, lorsqu'il eut la certitude que le regard du docteur exprimait la compassion et non pas le mépris.
Après avoir dit ce qu'il avait vu , Martial ajouta :
— Monsieur le procureur du roi, le crime me paraît, comme à vous, manifeste, et cependant je vous jure sur mon honneur que je ne crois pas au crime.
Georges tressaillit et l'angoisse la plus vive se peignit dans ses yeux.
— Et sur quelles raisons vous appuyez-vous pour lutter ainsi contre l'évidence?... — demanda le magistrat, surpris de rencontrer chez un homme dont il reconnaissait le rare bon sens et l'esprit élevé, une pensée si conforme à la sienne.
— Je m'appuie sur ma connaissance approfondie du caractère et du cœur de M. de Commarin, —
répliqua le docteur. — Georges est un camarade de mon enfance, — un ami de ma jeunesse... — j'ai lu dans son âme en tout temps comme dans un livre ouvert... — j'ai toujours cru, je crois encore aujourd'hui, qu'il est aussi incapable que moi-même d'une action déshonorante... — Il volait vingt mille francs, dit-il, pour payer une dette et reconquérir sa liberté menacée... — Il vous trompe, monsieur le procureur du roi, car, ces vingt mille francs, je venais de les lui offrir deu.\ heures auparavant.
— Ainsi, — fit le baron d'Autrichard, — vous mettiez à sa disposition la somme que le receveur général venait de lui refuser?...
— Oui, monsieur, et le lendemain matin il devait venir la toucher chez mon banquier, ici même.
— Monsieur le procureur du roi, — s'écria Georges en intervenant vivement, — le docteur Martial, de qui j'avais l'honneur d'être l'ami et que je remercie du fond de mon âme de l'estime qu'il me conserve malgré mon abaissement, ne vous dit pas la vérité tout entière.
— Expliquez-vous.
— J'ai hâte de le faire. — Oui, il est exact que Martial s'est approché de moi aussitôt après le refus du receveur général de venir à mon aide, et qu'il m'a généreusement offert les vingt mille francs dont j'avais besoin... — Mais un peu plus tard, dans la soirée, il a relire cette offre, ou du moins il la subordonnée à des conditions qui ne furent point acceptées par moi et qui ne pouvaient pas l'être.
— Quelles étaient ces conditions inacceptées? — demanda M. d'Autrichard.
— Permettez-moi de ne pas répondre... y Ne vous suffit-il point de savoir que je ne devais plus compter sur l'argent de Martial, ce qui, fatalement et plus que jamais, me ramena à l'idée du crime !
— Docteur!... — reprit le magistrat en s'adressant au jeune médecin, — la justice a besoin de tout connaître pour tout comprendre et pour s'éclairer. — Le prévenu refusant de me satisfaire, je vous adresse la question à laquelle il refuse de répondre. . .
Georges lança à Martial un regard dont ce dernier comprit l'expression suppliante.
— Monsieur le procureur du roi, — dit-il avec hésitation, — il s'agit d'un secret qui ne m'appartient pas... — Le nom d'une femme qui n'est point et qui ne peut point être en cause devrait être prononcé, et je crois que mon honneur m'impose impérieusement la loi de garder le silence.
— Soit, monsieur, — fit le magistrat après une pause.
Puis à Georges :
— Pourquoi m'avez-vous appris vous-même tout à l'heure que le docteur Martial avait retiré l'offre bienveillante qui, en vous sauvant d'un immense embarras, rendait inutile le vol que vous vous disposiez à commettre?
— Je vous l'ai dit parce que c'est la vérité.
— Vous tenez donc beaucoup à être reconnu coupable, puisque vous mettez un étrange empressement à combattre les faits qui sembleraient milita
ter en votre faveur, et puisque vous soutenez l'accusation contre vous avec plus d'insistance que le ministère public lui-même?
— Je tiens à ce que justice soit faite, — murmura Georges, non sans embarras.
— Ce sentiment est louable assurément, mais voici la première fois que je le rencontre chez un prévenu depuis que j'ai eu l'honneur d'être appelée remplir les fonctions de procureur du roi... — Savez-vous, monsieur, qu'à voir l'ardeur que vous mettez à vous faire déclarer coupable, on pourrait croire que vous n'avez une si grande hâte d'être condamné que pour sauver le vrai criminel, et que cet amour de la justice qui vous anime en apparence n'est en réalité qu'un dévouement étrange!
La pâleur de Georges augmenta visiblement.
— Monsieur le procureur du roi, — balbutia-t-il, — cettesuppositionseraitinsensée... — Il n'y a pas, il ne saurait y avoir d'autre coupable que moi... — Mes aveux sont complets... — que voulez-vous de plus?...
— La vérité, — répondit le magistrat d'un ton sévère.
El aussitôt il donna l'ordre d'introduire la baronne de la Margelle.
Sylvanire en entrant dans le cabinet fit au procureur du roi uni' révérence de La bonne école et courul à Georges donl elle prit les deux mains qu'elle serra dans les siennes avec un véritable transport, en B'écriant :
— Mnn Dieu, ce pauvre cher ami, comme il est pâle!! — Eet-il bien possible de l'avoir mis- dans une prison,
pêle-mêle avec de vils criminels ! ! Ah ! quelle horreur ïi — quelle infamie I! — Mais votre innocence sera reconnue, cher monsieur, et vous sortirez de tout ceci plus blanc que neige ! — Je n'ai jamais douté de vous, moi, entendez-vous bien! jamais de la vie! et je romps des lances du matin au soir avec ceux qui vous attaquent ! — Tenez, pas plus tard que tout à l'heure, j'ai vertement rembarré, je vous le jure, ce vilain receveur général , — une vraie peste!... — Demandez plutôt au docteur Martial... — encore un véritable ami, celui-là, et qui ne vous abandonnera pas, je vous en réponds ! 1
Puis Sylvanire, s'installant dans le fauteuil préparé pourelle,continuaens'adressantauprocureurduroi:
— J'espère bien, monsieur le baron, que vous ne comptez en aucune façon sur moi pour accuser M. de Commarin! — Je vous déclare en mon âme et conscience que ceux qui prétendent qu'il a volé, sont des fous ou de méchantes gens! — J'ai dit cela au juge d'instruction, et très-vertement je vous assure!! — Voler... lui... — allons donc!... — voler vingt malheureux mille francs! — Eh! s'il avait besoin d'argent , croyez-vous par hasard que la bourse de ses amis ne se serait pas ouverte pour lui bien au large? Et tenez... pour ne parler que de moi, j'ai cinquante mille livres de rente, et, si M. de Commarin m'avait fait l'honneur de me prier de lui prêter cent mille francs, je ne me le serais pas fait répéter deux fois, et je lui déclare ici même que je tiens à sa disposition les cent mille francs en question et même le double.
CJ20 UNE PASSION
Le procureur du roi attendit avec patience que le fleuve des paroles de la douairière se fût épuisé quelque peu par l'impétuosité môme de son cours.
Ce qu'il avait prévu arriva.
La baronne essoufflée fut contrainte de s'interrompre afin de reprendre haleine.
M. d'Autrichard profita de cet entr'acte pour demander :
— Mais enfin, madame la baronne, comment prétendez-vous expliquer la présence de M. de Commarin dans le boudoir du château de Talmay, entre une et deux heures du matin, pendant la nuit du vol?
— Je ne l'explique pas... je n'ai garde de l'expliquer! — répondit Sylvanire avec feu, — mais en fin le champ des conjectures est large, et je crois qu'il ne serait nullement difficile de faire un nombre infini de suppositions, toutes plus acceptables qu'un vol impossible. — Il me semble, par exemple, qu'un rendez-vous d'amour paraîtrait quelque chose d'un peu moins invraisemblable qu'un crime...
Une contraction passagère , — qui n'échappa point au regard d'aigle do M. d'Autrichard, — bouleversa le visage de (leor-es.
Ce fut du reste l'affaire d'un instant, et le jeune homme reprit son expression calme et résignée.
— C'est là que doit être la vérité... — pensa le procureur du roi, - mais M. de Commarin se taira jusqu'au bout.
Puis il reprit :
— Vous oubliez, madame la baronne, qu'un
meuble a été brisé, qu'une tentative de vol a eu lieu... Un rendez-vous d'amour n'expliquerait rien de tout cela...
— Monsieur le baron... — reprit madame de la Margelle, — voulez-vous que je vous raconte une petite histoire qui m'a été racontée à moi-même par un colonel de ma connaissance... un des bons amis de feu mon mari?
— Mais... madame la baronne, quel rapport?...
— Le rapport est plus grand que vous ne pensez et pourra vous faire paraître assez clair ce qui nous semble en ce moment très-obscur.
— Parlez, madame la baronne, je vous écoute. Sylvanire commença :
— Le colonel en question, — dit-elle, — était le plus bel homme de son régiment, dont aucun homme cependant n'avait moins de cinq pieds huit pouces, et je vous assure que ses bonnes fortunes ont fait du bruit en France et même à l'étranger. C'était don Juan, c'était Lovelace, et sans être fat il pouvait chanter :
J'ai longtemps parcouru le monde, Et l'on m'a vu de toute part Courtisant la brune et la blonde, Aimer, triompher au hasard !...
« Or, un jour, — ceci se passait dans un château d'Allemagne, — le colonel avait rendez-vous avec une belle dame qui s'appelait Wilhelmine, comme toutes les Allemandes, dans un boudoir où se trou-
vait un coffret rempli de bijoux. — Tandis que le colonel et Wilhelmine causaient de leurs affaires de cœur, une fenêtre s'ouvre, un homme, un domestique du château, s'élance dans le boudoir, met le coffret sous son bras et dit au colonel stupéfait et à la baronne épouvantée : — Madame et monsieur, vous pouvez compter sur ma discrétion comme je peux compter sur la vôtre. — Vous ne me connaissez pas et je nai rien vu. — Bonsoir! — Et le hardi coquin s'en alla comme il était venu, bien certain de la discrétion des deux amoureux qui ne pouvaient le trahir sans se trahir eux-mêmes, et qui s'estimèrent heureux de ne le point dénoncer, à la condition de n'être point dénoncés par lui au mari, qui était bourru et brutal- — Vous comprenez comme moi, monsieur le procureur du roi,- que si le colonel avait été accusé du vol des bijoux il se serait laissé condamner bel et bien, et dix fois pour une, plutôt que de révéler le nom du voleur et de mettre par conséquent à la merci de ce misérable l'honneur de Wilhelmine... — Voilà l'anecdote. — Or, rien ne nous prouve que quelque chose de semblable ou d'équivalent ne s'est point passé au château de Talmay, et voilà une explication toute trouvée, et assez plausible ce me semble, pour les faits qui vous paraissent si ténébreux...
— Monsieur le procureur du roi, — dit Georges avec véhémence aussitôt que Svlvanire eut achevé son récit, — madame la baronne vient de vous conter un roman qui De prouve rien, sinon son désir bienveillant de m'arracher à la triste situation où
me voilà. — Je nie sens fier, dans mon infortune méritée, de l'intérêt que j'inspire encore à mes anciens amis; mais malheureusement je suis coupable, et toutes les tentatives du monde ne parviendront point à me faire paraître innocent.
— Accusez-vous tant qu'il vous plaira, cher monsieur, — répliqua Sylvanire, — mais nous vous sauverons malgré vous, et peut-être bien que si je parlais de certain billet...
— Madame... madame... — interrompit Georges d'un air égaré, en tirant de sa poche et en dirigeant contre sa poitrine la pointe d'un petit couteau catalan qu'on n'avait pas eu la pensée de lui enlever,
— pas un mot de plus, sinon je me tue à l'instant!...
Le procureur du roi vit bien que M. de Commarin ne reculerait pas devant la réalisation de cette menace. — Son visage décomposé et ses yeux étincelants exprimaient toute l'énergie d'une résolution terrible.
Sylvanire poussa un cri aigu et fit mine d'avoir une attaque de nerfs. — Cependant elle se contint.
— i Calmez-vous, je vous en supplie, — dit le magistrat à Georges, — la déposition de madame la baronne est terminée... — quant à présent du moins,
— ajouta-t-il tout bas d'une façon un peu jésuitique.
Georges respira.
M. d'Autrichard agita une sonnette et demanda à l'huissier qui vint prendre ses ordres :
22'i UNE PASSION
— Quelles sont les personnes qui se trouvent encore dans la salle d'attente?...
— Monsieur le comte de Talmay, — répondit l'huissier.
— Faites entrer.
Henri se présenta aussitôt.
— Monsieur le comte, — lui dit le procureur du roi, — j'ai fait adresser une citation à madame la comtesse... — Comment se fait-il que je vous voie seul!
— Je suis ici, monsieur le baron, pour vous apporter les excuses de ma femme...
— Elle ne viendra pas?...
— Il lui est malheureusement impossible de quitter en ce moment le château...
— Et pour quelle raison ?
— Madame de Talmay est très-souffrante, — assez souffrante pour garder le lit ; — sa faiblesse m'inquiète, et je crains fort que d'ici à quelque temps elle ne puisse faire le voyage de Dijon...
Le procureur du roi se tourna vers Martial.
— Si je ne me trompe, — lui dit-il, — c'est vous qui êtes le médecin de madame la comtesse.
— Oui, monsieur le baron, c'est moi,
— Son état offre-t-il en effet assez de gravité pour empêcher un déplacement?
— Je ne saurais répondre à cette question. — Je n'ai pas été appelé au château.
— Voilà «pii est singulier... — lit le procureur du roi en secouant la tête.
— Monsieur le baron, — dit vivement le comte de Talmay, — j'ai dû me conformer aux désirs de ma femme, qui ne veut voir personne et qui refuse de faire une exception pour le docteur.
— Madame la baronne de la Margelle me disait tout à l'heure, — ajouta Martial, — que la comtesse de Talmay était véritablement très-souffrante et se complaisait dans un isolement absolu...
— Dans ce cas, — reprit le magistrat, — le juge d'instruction et moi nous irons demain au château, car je ne saurais retarder plus longtemps l'audition de la comtesse...
— Je crains que vous ne preniez une peine sans résultat, monsieur le baron, — fit Henri avec un trouble manifeste ; — ma femme ne pourra vous donner aucun renseignement, — elle ne sait rien, — elle n'a rien vu. — C'est par moi seul qu'elle connaît quelques-uns des détails de la triste affaire qui nous occupe... — à quoi bon l'interroger, puisque vous avez la certitude de ne rien apprendre par elle?...
— Je me crois le seul juge de ce qu'il est utile et convenable de faire, monsieur le comte, — répliqua sèchement le procureur du roi, —et je suis surpris de l'insistance que vous semblez mettre à empêcher la justice de communiquer avec madame de Talmay... — Je vous répète que j'irai demain au château...
Le comte s'inclina sans répondre.
Son front plissé, sa rougeur subite, le frémissement de ses lèvres, décelaient clairement le dépit et l'angoisse qui s'emparaient de lui.
Au moment où il se relevait, en s'efforçant d'éteindre sous ses paupières abaissées le feu de ses regards, la porte du cabinet s'ouvrit et l'huissier annonça :
— Madame la comtesse de Talmay.