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L ARRET

Ce nom jeté à l'improviste au milieu des personnages rassemblés dans le cabinet, produisit un véritable coup de théâtre.

Le visage du procureur du roi exprima un prodigieux étonnement.

M. de Talmay s'efforça de commander à son trouble, mais la rougeur de son front et de ses joues disparut pour faire place à la plus mortelle pâleur.

Georges tressaillit sur son siège comme s'il venait d'éprouver en plein cœur une comotion violente.

Martial eut aux lèvres un sourire dont la signification n'était pas douteuse.

— Voici du renfort qui nous arrive ! ! — pensait le jeune homme.

Sylvanire leva ses mains et ses yeux vers le pla-

fond à travées de chêne peintes de bleu et de vermillon, et elle murmura :

— Que veut dire cela? — Je prévois qu'il va se passer ici quelque chose de très-dramatique ! !...

Cependant la comtesse venait de franchir le seuil, et d'un pas chancelant elle s'avançait vers le procureur du roi qui s'était levé en la voyant paraître.

Un seul regard jeté sur la jeune femme prouvait jusqu'à l'évidence que le comte n'avait point menti en la disant gravement malade.

Marie se soutenait à peine.

Elle était entièrement vêtue de deuil comme pour une cérémonie funèbre, — son chapeau de crêpe noir, sans ornements, rendait plus frappante la blancheur effrayante de son visage morne qui ressemblait à un masque de cire vierge avec une tache d'un rouge vif sur chaque pommette.

Un double sillon d'azur, qu'on eût dit tracé au pinceau, ombrait le contour de ses paupières. — Une longue mèche de ses cheveux blonds en désordre s'échappait de la passe de son chapeau et flottait sur son cou.

Elle semblait chanceler en marchant, et sa taille frêle et souple ployait comme un roseau brisé.

M. de Talmay B'élança à sa rencontre avec un empressement si bien joué (pic le [tins clairvoyant en aurait été la dupe.

— Chère Marie, — s'écria-t-il, — quelle imprudence! ! — Pourquoi venir ainsi toute seule?... Pourquoi D'être point partie avec moi, puisque vous vous sentiez en étal de supporter le voyage?...

Et il fit le geste de l'envelopper de son bras comme d'une écharpe.

Mais la comtesse, sans lui répondre et en repoussant doucement le bras qu'il étendait vers elle , continua de s'avancer et ne s'arrêta qu'à quelques pas du baron d'Autrichard.

— Monsieur le procureur du roi, — dit-elle d'une voix lente et sans inflexions, comme celle d'une somnambule qui parle pendant le sommeil magnétique, — vous m'avez fait appeler, je me rends à vos ordres.

— Madame la comtesse, — répondit le baron, — je suis désespéré que vous ayez quitté votre maison dans l'état de souffrance où je vous vois. — La justice se serait transportée demain au château deTalmay afin de vous entendre.

— Interrogez-moi, monsieur, — il me reste, grâce à Dieu, assez de force pour vous répondre.

— Monsieur le procureur du roi, — s'écria Henri, — voyez!... madame la comtesse peut à peine se tenir debout. — Je vous en conjure au nom de l'humanité , remettez l'interrogatoire à demain.

— Au nom de la justice, — répliqua Marie, — ne retardez pas d'une heure ce qui doit se faire sur-lechamp. — Déjà ma conscience me reproche d'avoir trop longtemps attendu.

Georges s'était levé, — un tremblement convulsif agitait ses membres, — de grosses gouttes de sueur coulaient sur son front, — ses yeux secs et brûlants se fixaient avec une sorte d'égarement, tantôt

sur le procureur du roi et tantôt sur la comtesse. Martial s'approcha de lui et pressa sa main avec force en lui disant tout bas :

— Courage!

— Interrogez-moi ! — répéta Marie.

— Je n'ai qu'une seule question à vous adresser, madame, — fit le magistrat. — Cette question, la voici : — Que savez-vous au sujet du vol dont M. de Corn marin se reconnaît l'auteur?...

— Je sais que M. de Commarin est innocent et qu'il se perd volontairement pour me sauver... — répondit Marie simplement.

— Pour vous sauver, madame!... — répéta le procureur du roi avec stupeur.

— M. de Commarin n'était pas seul dans le boudoir du château de Talmay quand mon mari en a brisé la porte, — poursuivit la comtesse, — et c'est afin de cacher ma présence et de sauvegarder mon honneur qu'il sacrifie aujourd'hui le sien, — mais je n'accepte pas ce sacrifice, et je vous dis la vérité.

Pendant la courte déclaration de la jeune femme, Sylvanire trépignait d'enthousiasme.

— Ah ! que c'est grand ! que c'est beau ! que c'est émouvant ! — balbutiait-elle. — il me semble «jue je lis un roman bien pathétique! — Vertu de ma vie ! mon neveu n'était pas digne d'avoir une femme comme celle-là !...

Lorsque Marie eu1 achevé, deux cris s'échappèrent a la l'ois des lèvres de Henri et de celles de es... - ceux-ci :

— Elle est tulle !

— Elle est en délire!...

Et l'un comme l'autre ils ajoutèrent :

— M. le procureur du roi ; ne la croyez pas !

— Docteur, — fit le magistrat en s'adressant à Martial, — éclairez la justice. — Quel est en ce moment l'état moral de madame de Talmay?

Georges glissa furtivement dans l'oreille de son ami cette phrase menaçante :

— Sauve-la, ou je me tue I Martial s'approcha de la comtesse.

— Docteur, — lui dit la jeune femme en souriant d'un triste sourire, — voici mon bras... je vous le donne avec confiance...

Le médecin appuya son doigt sur la veine de ce bras blanc et poli comme un marbre antique, puis il attacha pendant quelques secondes ses regards sur les yeux de Marie.

— Eh bien ?... — demanda le magistrat.

— Monsieur le procureur du roi, — répondit Martial d'un ton assuré, — des émotions trop fortes, dont vous connaissez l'origine, ont amené à leur suite une fièvre violente accompagnée de transport au cerveau et par conséquent d'une perturbation momentanée des facultés intellectuelles... — La justice ne s'aurait s'appuyer en ce moment sur le témoignage que vous venez d'entendre... — Madame la comtesse est en délire, et le délire n'est autre chose qu'une folie passagère...

— Merci ! — murmura Georges, — tu es un ami selon mon cœur...

Le visage de Marie s'empourpra.

232 UNE TASSIOX

— Monsieur, — dit-elle en s'approchant impétueusement de son mari qui s'était reculé de quelques pas et dont les traits offraient une indicible expression de haine et de triomphe, — xvous savez bien que je ne suis pas en délire! vous savez bien que je ne suis pas folle! — Dites-le donc!

— Chère Marie, — répliqua M. deTalrnayd'unton si bas et si doux que sa femme seule entendit ses paroles et que les spectateurs de cette scène purent croire qu'il lui parlait comme on parle aux enfants malades pour les calmer et les consoler, — ou vous êtes folle en effet, et alors cet homme est un voleur qu'il faut envoyer au bagne... — ou vous avez tout votre bon sens, et alors cet homme est votre amant... — Le raisonnement est vigoureux et à deux tranchants, comme vous voyez! — Oui, c'est vrai, vous n'êtes pas folle, je le sais; mais il me plaît de le laisser croire ! — La justice, qui me vengera de lui, me vengera de vous en môme temps !

— Ah ! — balbutia Marie d'une voix étranglée;

— vous êtes un lâche !

Elle battit l'air de ses mains étendues, et elle serait tombée à la renverse sans connaissance si son mari ne l'avait reçue dans ses bras.

— Ciel! — glapit Sylvanire éperdue et repriso incontinent d'une velléité d'attaque de nerfs, - ma nièce évanouie! Ah ! grand Dieu! je sens que je vais ra'évanouir aussi. — Non ! — ajouta-t-elle aussitôt en a/jur/f, — décidément je ae m'évanouirai pas...

— le temps ni)! manque... — il faut que je prodigue mes soins à cette chère enfant... il le faut!...

Et elle sautilla jusqu'auprès du fauteuil dans lequel M. de Talmay venait d'étendre sa femme.

Marie, toujours inanimée, fut portée dans une pièce voisine qui formait une sorte de petit salon et dans laquelle se trouvait un lit de repos.

Sylvanire et Martial s'y rendirent aussitôt afin d'employer les moyens les plus efficaces pour mettre fin à l'évanouissement de la comtesse.

Au moment de quitter le cabinet, Martial s'approcha du procureur du roi et le prit à part pour lui dire :

— Je ne m'adresse pas au magistrat, — je parle à l'homme. — J'ai l'honneur d'affirmer à M. d'Autrichard que madame de Talmay jouit en ce moment de tout son bon sens et qu'elle n'a dit que la vérité.

— Je le savais... — murmura le procureur du roi.

Henri se disposait à suivre le docteur.

— Restez, monsieur, je vous prie... — fit le magistrat.

— Cependant, l'état dans lequel se trouve madame de Talmay me paraît réclamer impérieusement ma présence, — dit le comte.

— Je crois que c'est une erreur. — Madame la comtesse est entourée de soins suffisants, et vous me permettrez de douter qu'il lui doive être fort agréable de vous trouver en face d'elle au moment où elle ouvrira les yeux.

— Soit, monsieur, — je vous obéis.

234 UNL PASSION

Et Henri s'assit, mais avec une expression vive de contrainte et d'impatience.

— Monsieur le comte, — demanda le magistrat, — vous plairait-il de satisfaire ma curiosité au sujet d'un point qui n'a pas encore été éclairci ?

— De quoi s'agit-il, monsieur?...

— De ce que vous avez fait de votre temps dans la nuit du 4 au 5 octobre, à partir de l'heure où vous m'avez quitté tout à coup à la grille du parc, jusqu'à celle où vous êtes arrivé au' château, si fort à propos pour y surprendre M. de Commarin en flagrant délit de vol.

— L'emploi de mon temps? — répliqua Henri. — Nous le connaissez... — je ne vous en ai pas fait mystère.

— Sans doute, mais les motifs parfaitement plausibles que vous avez allégués pour vous séparer de moi, n'expliquent en aucune façon votre retour au château pendant la nuit. — Ils le rendent invraisemblable, au contraire, et c'est la raison véritable de ce retour que je tiendrais particulièrement à connaître.

— Elle est bien simple... — des papiers oubliés.

— Quels papiers?

— Des papiers relatifs à une affaire.

— Quelle affaire?

M. de T;ilni;i\ De répondit pas tout d'abord, et ce in' tul qu'au boni 'l'un instant qu'il parla d'un procès engagé, — de piècei de proréduro, — d'une visite à faire à son avoué* etc..

Le procureur du roi reprit :

— Qu'est devenu le billet remis dans vos mains en ma présence par le garde Michel et qui vous a décidé à vous séparer de moi brusquement?

— Je l'ai brûlé.

— Voilà qui est fâcheux, — j'avais un désir très -vif de le parcourir. — J'espère du moins que vous ne refuserez point de me faire connaître le nom de la personne par laquelle il avait été écrit.

Le comte de Talmay se leva.

— Monsieur le baron, — dit-il, — je ne répondrai pas plus longtemps! — Vos questions m'étonnent et me blessent, et je ne puis comprendre pourquoi vous me les adressez... — Ce que j'ai fait ne regarde que moi seul. — Je suis revenu au château parce qu'il m'a plu d'y revenir, — je n'ai nul compte à vous rendre à cet égard.— Suis-je accusé? — La justice trouve-t-elle quelque chose de suspect dans ma vie? — Si cela est, faites-moi arrêter. — Dites-moi quel méfait ou quel crime on me soupçonne d'avoir commis, et ensuite interrogez-moi. — Ce sera votre droit, et mon devoir sera de vous répondre. — Jusque-là, je suis libre, et je prétends garder ma liberté de toutes les façons! — La place d'un mari est auprès de sa femme souffrante et en délire, monsieur le baron, et je vous demande la permission de rejoindre la mienne.

Henri salua le procureur du roi et entra dans la pièce où se trouvaient Martial, Sylvanire et Marie qui n'allait pas tarder désormais à revenir à ellemême.

Aussitôt que la porte se fut refermée derrière lui, le baron d'Autrichard tendit la main à Georges étonné.

— Monsieur de Commarin, — lui dit-il, — il était inutile que M. de Talmay me répondît plus longuement. Je sais ce que je voulais savoir, — vous êtes innocent.

— Moi ! — balbutia Georges avec terreur, — moi !

— Oui, — complètement innocent, — maintenant j'en ai la certitude.

— Mais, je vous jure...

— A quoi bon jurer? — interrompit le magistrat. — Je ne vous croirais pas.

— Cependant, monsieur.

— Ecoutez-moi, — je vais vous dire de quelle façon les choses se sont passées, et vous comprendrez que je devine tout et que j'ai tout compris. — Vous êtes l'amant de madame de Talmay.

— Sur mon honneur, sur l'honneur de ma mère et sur le salut de mon âme, — s'écria le jeune homme avec véhémence, — je vous jure que je ne suis pas l'amant de madame de Talmay et qu'elle est pure et chaste comme la vierge Marie ellenirine !...

— Je vous crois, — mais enfin vous l'aimez et elle vous aime. — Vous lui avez écrit... — Or, ce billet auquel la baronne de la Margelle a l'ait une allusion qui vous a si vivement ému contenait la demande d'un rendez-vous. — La comtesse est venue à ce rendez-vous — peut-être — (et je veux le croire) — pour vous engager à cesser

des poursuites sans espoir qui pouvaient la compromettre. — Une lettre anonyme (les lettres de ce genre sont toujours anonymes), remise au comte en ma présence, le prévenait de l'heure et du lieu du rendez-vous... — Il est revenu, — il vous a enveloppés, la comtesse et vous, dans un filet aux mailles indestructibles, — il vous a pris enfin dans le traquenard où vous vous étiez jetés vous-mêmes. — C'est alors, — et pour sauver une femme que je crois digne de tout mon respect, — c'est alors que vous avez résolu de vous sacrifier. — Vous avez brisé la serrure d'un meuble plein d'argent, afin d'attirer sur vous seul les soupçons et de livrer au comte un voleur quand il croyait trouver un amant... — Vous avez fait cela, monsieur de Commarin, — vous êtes un grand et brave cœurl... — Je vous estime... — je vous admire, et je vous tends de nouveau la main!...

Le procureur du roi se tut.

Georges releva la tête que depuis un instant il penchait sur sa poitrine. — Des larmes tombaient de ses yeux et sillonnaient ses joues amaigries.

— Monsieur le baron... — dit-il, — votre main ne doit pas toucher la mienne.

— Et pourquoi?...

— Parce que cette main s'est souillée et que vous regretteriez bien vite la généreuse erreur qui vous pousse en ce moment vers moi.

— Eh quoi ! vous persistez dans l'aveu d'un crime imaginaire I

— Je le dois.

— Mais c'est de la folie !

— Non, monsieur... c'est le courage d'un co?^' ble repentant qui veut se relever et se puriP expiant sa faute.

— Oubliez-vous donc les déclarations de la' tesse elle-même?

— Martial vous l'a dit, la comtesse est en délire!... — D'ailleurs, quelle autorité peuvent avoir les paroles d'une femme, en face du flagrant délit et de . mes propres aveux?...

Pendant quelques secondes M. d'Autrichari -a» son visage entre ses deux mains; puis, sai par un mouvement brusque les larges feuif.es de papier timbré sur lesquelles son secrétaire avait écrit les réponses du jeune homme, il lui jeta ces feuilles sous les yeux en s'écriant :

— Mais... malheureux... vous n'avez donc pas compris! Votre signature au bas de ces pages, c'est la flétrissure de toute votre vie, c'est une condain ition terrible et certaine ! !

— Terrible et juste! !... — répondit Georges.

— C'est l'infamie... — c'est le bagne...

M. de Commarin prit une plume, la trempa dans l'encre, et d'une main ferme écrivit son nom au-dessous de la dernière ligne de l'interrogatoire.

Le procureur du roi, plus pâle que le prévenu lui-même, se laissa retomber sur son siège en mur-

murant :

— il est perdu!

— Elle est sauvée! — se disait Georges en même nps.

on n'est point une ville bruyante et populeuse, ît s'en faut. — Dans la plupart de ses rues l'herbe pousse entre les pavés, et l'étranger regarde avec un sourire d'étonnement ces mosaïques vertes et blanches. — La grande rue, la rue Condé (aujourd'hui rue de la Liberté) et la place d'Armes sont,

-âc aux officiers de la garnison et aux étudiants cole de droit, les seules parties un peu vivantes ^ ; la vieille et noble cité.

Par une exception dont nous connaîtrons bientôt la cause, la ville des ducs de Bourgogne, trois mois après la scène que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, était pleine de mouvement et d'agitation. — Des groupes émus et discoureurs se pressaient dans toutes les rues. — Les boutiquiers, ordinairement silencieux et ennuyés derrière leurs comptoirs, stationnaient sur le seuil de leurs magasins; — la foule (une de ces vraies foules qu'on ne rencontre guère qu'aux jours d'émeute et aux jours de fêtes) encombrait les abords du palais de justice.

La première séance de la session des assises avait lieu ce jour-là, et la première affaire inscrite au rôle était celle de Georges de Commarin.

Ce procès passionnait non-seulement la ville mais la province presque entière, et provoquait une immense curiosité.

De tous les points du département les gens avides d'émotions étaient accourus.

Les hommes appartenant à la plus haute aristocratie et les plus jolies femmes delà ville avaient fait des démarches et presque des bassesses pour obtenir des billets d'admission dans la vaste salle devenue momentanément trop étroite.

Georges était acclamé par les uns et honni par les autres. — Il avait des amis enthousiastes et des détracteurs acharnés.

Ceux-ci le proclamaient sublime... — ceux-là le traitaient de misérable.

Les premiers attendaient un acquittement éclatant...— les derniers prédisaient une condamnation aux travaux forcés à perpétuité.

Un grand nombre de citoyens d'opinions avancées se réjouissaient très-fort à l'idée de voir un gentilhomme envoyé au bagne — (Il ne faut pas perdre de vue que ceci se passait à la veille de la révolution de 1830.)

Bref, tout le monde s'attendait à l'une de ces séances ultra-dramatiques et fécondes en péripéties pimentées, qui préparent une besogne facile aux fournisseurs attitrés des théâtres du boulevard.

Cette attente si légitime et si naturelle fut complètement déçue.

Le procureur du roi, dans un réquisitoire où la bienveillance pour l'accusé éclatait à chaque mot, rappela le passé sans tache de M. de Commarin et énwnéra brièvement les charges qui posaient sur lui, en les atténuant autant que la chose était possi-

ble. — Le nom de madame de Talmay ne fut pas prononcé... — L'éminent magistrat avait reculé devant la certitude de produire un immense scandale sans aucun résultat utile. — Il savait bien qu'une grande iniquité judiciaire allait se commettre; mais il savait aussi qu'aucune puissance humaine n'était capable de l'empêcher.

Georges ne permit point ù l'avocat, nommé d'office pour le défendre, de prendre la parole.

— On n'excuse pas ce qui est inexcusable, — ditil en se levant. — Toute faute appelle son châtiment, sans cela la justice ne serait plus la justice. — J'ai commis une mauvaise action, j'en dois porter la peine... — L'arrêt qui va me frapper ne trouvera dans mon cœur que résignation et repentir.

Les jurés se retirèrent dans la salle de leurs délibérations.

Le crime était flagrant, — avoué. — Le verdict ne pouvait être douteux.

— Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la déclaration du jury est : — Oui, l'accusé est coupable! — vint dire le chef du jury.

Il ne restait aux magistrats qu'à faire l'application de la loi.

Ils s'acquittèrent de ce devoir avec une grande modération.

Georges fut condamné au minimum de la peine, cinq ans de travaux forcés, sans exposition.

Au moment où l'arrêt venait d'être prononcé, la baronne Sylvanire de la Margelle, —qui avait abso-

1 Liment voulu assister à la séance, — poussa un cri aigu et se donna la joie d'une attaque de nerfs terminée par un évanouissement.

Martial s'approcha de son ami et lui serra la main, en lui disant tout bas, comme trois mois auparavant :

— Courage!

— Tu vois bien que j'en ai, — répondit Georges avec un sourire.

— Forme aujourd'hui même un recours en grâce ou une demande en commutation de peine, — continua Martial, — le procureur du roi l'appuiera de tout son pouvoir...

— A quoi bon?... — Je trouverais lâche de demander grâce puisque je me suis avoué coupable, — et quant à la commutation, mieux valent, après tout, le grand air et les immenses horizons de Toulon ou de Brest, que les murs sombresetles miasmes infects d'une prison... — Je subirai ma peine...

Le lendemain de la condamnation de Gi M. de Talmay et sa femme, toujours extrêmement souffrante, quittèrent la Bourgogne pour aller à Paris où, disait-on, ils devaient se fixer.

Sylvanire partit avec eux, mais par affection et par dévouement pour Marie, car elle professait désormais à l'endroit de son neveu Henri la plus bouillante aniinositr.

— Pourquoi faut-il que je sois à peu près du même âge <\\\c lui? — se disait-elle de temps es

UNE PASSION ï\3

temps. — J'aurais un plaisir si vif à le déshériter tout de suite ; mais patience ! patience !... il ne perdra rien pour attendre I

Quelques semaines après le jugement qui le rayait du livre d'or de la société pour l'inscrire sur le registre infamant des galères, où il allait devenir non plus un homme mais un numéro, Georges fut dirigé vers le bagne de Brest.

Presque à la même époque la ville de Dijon se vit attristée par le départ inattendu de Martial, son médecin favori.

Le jeune docteur vendit ses meubles , fit ses adieux à sa nombreuse clientèle, et se mit en route pour un voyage qui, dit-il, devait être long. Il ajouta que son retour était peu probable. Personne ne connut le but de ce voyage, personne excepté le baron d'Autrichard qui remit à Martial des lettres de recommandations importantes.

Ce que nul ne savait, nous le savons et nous pouvons le dire.

Martial Herbelin allait à Brest, avec l'espoir bien fondé de se faire nommer médecin du bagne.

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