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PENDANT LE BAL

— Madame la baronne, — dit alors Martial, — vous m'avez fait l'honneur de me demander des renseignements sur le lion de cette année aux eaux de Spa, sur M. Georges de Bracieux?...

— Oui, cher docteur.

— La mère de Georges de Commarin, — le condamné de 1829, — s'appelait avant son mariage mademoiselle de Bracieux.

— Mais alors, — interrompit vivement la douairière, — M. de Bracieux et M. de Commarin sont parents !...

— Mieux que cela, madame la baronne, — MM. de Bracieux et de Commarin ne sont qu'un seul et môme homme.

Sylvanire poussa le plus joli cri du monde, frappa ses mains l'une centre l'autre et donna les témoignages d'une émotion extraordinaire.

— Oh! docteur, cher docteur, — fit-elle d'une voix mourante, en se renversant à demi dans le fauteuil où elle était très-confortablement installée, — soutenez-moi, je défaille!... — Heureusement j'ai toujours sur moi un petit flacon de sels anglais...

— Fouillez au plus vite, docteur, — cherchez-le, et me le donnez !

Martial se prêta de bonne grâce à cette fantaisie, et poussa la complaisance jusqu'à placer le flacon tout débouché sous les narines de la douairière qui faisait mine de se pâmer bel et bien.

— Grand Dieu! quelle nouvelle surprenante! — s'écria-t-elle au bout d'un instant. — Vous m'en voyez absolument pétrifiée! — Georges de Commarinici! — lui!... mon héros! — lui, le plus chevaleresque des hommes!... le plus sublime des amants du passé et de l'avenir! Est-ce bien possible?... — Ai-je compris vos paroles? — Ne me suis-je point abusée, ou ne me trompez-vous pas?

— Ni l'un ni l'autre, madame.

— Mais, docteur, par quel surprenant concours de romanesques circonstances Georges se trouve-t-il en ces lieux?... — et sous un nom qui n'est pas le sien?...

— Sa présence à Spa n'a rien que de très-naturel.

— J'ajouterai qu'il a pria le nom de sa mère parce qu'il m1 pouvail plus porter le sien, déshonoré par une sentence infamante.

— Sentence inique et abominable '■

— Non, madame, puisque les juges n'ont fait qim

leur devoir en condamnant l'homme qui se déclarait coupable.

— Ce n'était pas des fers que méritait Georges, — oh! non! — reprit Sylvanire avec exaltation, — c'était une couronne de lauriers !

— Hélas, madame la baronne, la cour d'assises en décerne peu!...

— Enfin, il est ici! — Je vais donc le voir! — le serrer dans mes bras!... proclamer tout haut sa sublime conduite !

— Gardez-vous en bien, madame la baronne...

— Mais pourquoi?...

— Georges ne peut trouver désormais en ce monde, je ne dirai pas le bonheur, mais le repos, qu'à la condition d'ensevelir dans une ombre profonde un passé que la justice a flétri...

— Vous avez raison, docteur, toujours raison... — Je me contiendrai... — j'aurai la force de me contenir!... — M. de Commarin sera-t-il ici ce soir? — continua-t-elle.

— Il doit y venir après le concert; mais j'irai le rejoindre dans un instant et je parviendrai, du moins je l'espère, à le retenir chez lui. — Il ne faut pas qu'il puisse se trouver en face de M. deTalmay... et de la comtesse...

— Je vous approuve tout à fait, docteur... — La pauvre Marie recevrait une commotion trop terrible si elle le revoyait ainsi tout à coup, à l'improviste... — Je la préviendrai avec tous les ménagements imaginables... avec des précautions infinies.

— Ne pourriez-vous décider M. de Talmay à

quitter Spa sur-le-champ, pour Hombourg ou pour Aix-la-Chapelle?...

— Décider Dion neveu à quelque chose !! — ah! docteur, on voit bien que vous le connaissez mal!

— Vertu de ma vie !! — j'y perdrais vingt fois mon nom de Svlvanire de la Margelle avant de rien obtenir. — S'il a résolu de passer ici un mois, il n'en partira pas avant le trente et unième jour écoulé.

— C'est un homme de bronze ! —il verrait le monde s'écrouler autour de lui, sans daigner modifier un seul de ses projets...

— Alors je tâcherai d'obtenir de Georges qu'il s'éloigne... mais j'ai peu d'espoir d'y réussir...

— Quoi qu'il advienne, je verrai M. deCommarin avant son départ, n'est-ce pas? oh! je le verrai?

— Oui, madame, — je vous le promets.

— Il faut mêle jurer !...

— Eh bien, je vous le jure.

— A propos, — demanda Sylvanire, qui, nous le savons, n'avait nul souci des transitions bien amenées, — Georges songe-î-il au mariage?...

— Non, madame, je ne le crois pas. — Puis-je vous demander pourquoi cette question?...

— C'est que je connais une veuve, jeune encore, jolie el merveilleusement conservée, — femme de beaucoup d'esprit d'ailleurs et riche de cinquante

mille livrée 'le renie, qui ressent pour M. de Comniarin une sympathie prodigieuse et qui l'accepterait très-volontiers pour mari... — Ne voudriez*

TOUS pas lui en dire den\ ou trois mois, cher docteur?...

Martial ne put s'empêcher de sourire. — Il connaissait la veuve jeune encore, jolie et merveilleusement conservée.

— Madame la baronne, — répondit-il, — je m'acquitterai de grand cœur de la flatteuse commission dont vous me chargez... — mais je ne vous dissimulerai point que les chances de succès me paraissent à peu près nulles...

— Cependant, une jolie femme et cinquante mille livres de rente...

— C'est très-séduisant, je l'avoue; mais Georges est difficile à séduire. — Je ne sais si son cœur est libre, et j'ai la certitude que la fortune serait sur lui sans influence.

— Docteur, on affirme que M. de Bracieux est millionnaire.

— Et l'on a raison de l'affirmer.

— Comment cela se peut-il faire, puisque M. de Commarin était ruiné en 1829?

— Pour vous répondre, madame la baronne, je suis obligé d'entrer dans quelques détails qui vous sembleront, je le crains, complètement dépourvus d'intérêt.

— Ah!... que vous me jugez mal!... — Parlez, cher docteur, parlez. . — Tout ce qui touche à Georges de Commarin m'intéresse beaucoup plus que je ne saurais le dire...

— Je n'ai pas besoin, je pense, de vous demander une inviolable discrétion...

— Je serai muette comme la tombe !

— Eh bien, madame, voici les faits : — Après la

condamnation terrible qui l'avait frappé, Georges fat dirigé sur le bagne de Brest.

— Mon cœur saigne à cette pensée ! — interrompit Sylvanire.

Et, en aparté, elle ajouta :

— Ah! mon neveu... mon neveu... ne comptez pas, ne comptez jamais sur mon héritage !

— Presque en même temps que lui je quittai Dijon pour n'y plus revenir... — reprit le médecin.

— Où alliez-vous, docteur?

— A Brest. — Je ne voulais pas me séparer de Georges.

— Oh! dévouement inouï! oh ! touchante amitié! — Damon et Pythias !... Castor et Pollux !... Oreste et Pyladel... —murmura la douairière attendrie, en prenant les mains de Martial et en les serrant énergiquement. — Continuez, docteur, et ne vous étonnez point si vous voyez mes larmes couler... — Je suis d'une sensibilité exquise... Mon âme ne saurait se comparer qu'aux pétales de la sensitive...

Le docteur poursuivit.

— Grâce aux lettres de recommandation qui m'avaienl été données par le procureur (lu roi (le Dijon, je fus nommé sans difficulté médecin en chef «lu bagne, ce qui me permettait de voir Georges chaque jour et d'adoucir, par tous les moyens en mon pouvoir, Les horreurs de sa position.

Sylvanire gémissait à tendre le cœur; — seulement elle ne pleurait point, parce qu'elle savait par expérience que les Larmes, en délayant sur ses

joues le blanc et le rouge, produisaient le gâchis le plus déplorable.

— On ne tarda guère à s'occuper beaucoup dans la ville du forçat gentilhomme, — continua Martial, — et au bout de quelque temps personne ne doutait de son innocence, pas plus les sommités aristocratiques que les galériens eux-mêmes. Un immense intérêt s'attachait à la victime volontaire d'un admirable sacrifice, et cet intérêt prenait toutes les formes pour se manifester... — On sut bien vite que j'avais abandonné ma clientèle dans une autre ville pour suivre mon ami. — On s'exagéra singulièrement la valeur de cette action si simple, et je devins le plus occupé des médecins de la ville. Chacun voulait guérir ou mourir de ma main.

— Allons, — murmura madame de la Margelle, — voilà une excellente ville ! — Ces gens de Brest ont de l'esprit et du cœur!... — je les embrasserais avec plaisir...

— Parmi mes clients, — reprit Martial, — se trouvait un Anglais célibataire et millionnaire, sans famille dans son pays et sans affections en France. — Une maladie de consomption opérait sur lui d'effrayants ravages et rendait possible de déterminer, avec une précision mathématique, le nombre des jours qu'il avait encore ù vivre. — Cet Anglais m'interrogeait sans cesse sur le compte de Georges, et je crus devoir ne lui cacher aucune des circonstances que vous connaissez vous-même... — A l'époque prévue par moi, il s'éteignit doucement et presque sans souffrance. — Son testament, déposé chez un

des notaires de la ville, fut ouvert par le président du tribunal, et il se trouva que, dans cet acte parfaitement en règle, il instituait Georges l'unique héritier des deux millions et demi qu'il possédait.

— Ah! le digne homme!... — s'écria Sylvanire,— vertu de ma vie ! — voilà une belle action! — Je l'ai toujours pensé, ces Anglais ont du bon!

— A l'expiration de ses cinq ans, Georges fut mis en possession de l'héritage. — Il voulut me faire partager sa fortune et je ne m'y refusai pas, convaincu, comme je suis, qu'une amitié telle que la nôtre permet de tout accepter l'un de l'autre sans honte et sans abaissement. . — Georges abandonna son nom, je vous l'ai déjà dit, pour porter celui de sa mère, et depuis deux ans nous vivons à l'étranger, car le séjour de la France lui est devenu odieux.

— Ah! grand Dieu, je le comprends bien! —fit Sylvanire avec conviction, — je ne le comprends que trop!...

Puis elle ajouta :

— Et croyez-vous qu'il pense toujours à Marie?...

— il ne prononce jamaislenom de madame de Taira ay5 — j'évite toute allusion au passé, — mais j'ai bien peur que Bon amour, loin de s'éteindre, n'ait grandi dans la souffrance.

— Ah ! dooteur, c'est beau comme l'antique! — Je voudrais pouvoir élever à m. de Gommarin, un temple, un monument, quelque chose!... — Du reste j'ai la conviction qu'il n'a point affaire à une ingrate

et que ma pauvre Marie se meurt d'amour, tout simplement.

— Et c'est pour cela, madame, qu'il faut à tout prix éviter une rencontre entre Georges et Marie... rencontre malheureusement inévitable si mon ami venait ce soir à la Redoute. — Je vous quitte, madame la baronne, — je cours le retrouver et m'efforcer de le retenir.

— Allez, cher docteur, et ne manquez pas de venir demain matin me rendre compte de ce qui se sera passé ce soir. — Nous sommes descendus à l'hôtel de Flandre. — Si M. de Talraay est absent, vous verrez ma nièce.

Martial appuya galamment ses lèvres sur la main sèche et plâtrée que Sylvanire lui présentait, — il traversa les salons, qui maintenant regorgeaient de monde, et il se dirigea d'un pas rapide vers le chalet qu'il habitait avec son ami.

— M. de Bracieux est-il dans son appartement? — demanda-t-il au valet de chambre de Georges.

— Monsieur est sorti depuis dix minutes, — répondit le domestique.

— En voiture?

— Non, monsieur, à pied.

— Allons, — pensa Martial avec dépit, — je l'aurai croisé en route.

Puis il ajouta tout haut :

— A-t-il laissé des ordres?

— Un seul, — celui d'aller l'attendre avec une calèche découverte, à onze heures et demie, près de la Redoute.

Martial reprit la route qu'il venait de suivre, et rentra dans les salons qu'il avait quittés une demiheure avant ce moment. — Il les parcourut dans tous les sens et ne trouva Georges nulle part.

— C'est le diable qui s'en môle! — se dit-il. — Aussi, c'est ma faute! — J'avais bien besoin de causer pendant une heure avec la baronne de la Margelle! — Que faire maintenant?

Il réfléchit pendant une ou deux secondes, et il prit le parti d'aller se poster, — comme une sentinelle ou cemme un huissier, — auprès de la principale entrée des salons.

— Au moins ainsi, — pensait-il, — j'aurai la chance de voir arriver Georges et de l'arrêter au passage.

Martial montait depuis quelques minutes cette étrange faction lorsqu'une voiture s'arrêta au pied de l'escalier monumental de la Redoute.

Une femme en toilette de bal, portant un burnous tunisien de soie blanche brodée d'argent sur sa robe de gros de Naples blanc, descendit de cette voiture et gravit lentement les degrés , appuyée au bras d'un homme jeune encore, mais dont les cheveux coupés très-courts grisonnaient déjà, et à qui ses Longues moustacheset le ruban rouge noué à la boutonnière de son habit donnaient une apparence militaire.

Ce couple -au bout d'un instant — se trouva en face de Martial qui reconnut du premier coup d'œil le comte el la comtesse de Talmay.

Madame de la Marsrelle avait dit vrai. — Marie

semblait presque mourante, — mais qu'elle était divinement belle !

Pareille à ces fleurs des tropiques qui répandent leurs plus enivrants parfums au moment de se flétrir, sa beauté produisait un effet d'irrésistible et vertigineuse fascination... — Ses yeux, démesurément agrandis et entourés d'une auréole d'azur, offraient une surhumaine expression de souffrance résignée et laissaient deviner des abîmes de douleurs muettes. Leur regard n'appartenait plus à ce monde.

La pâleur nacrée du visage s'illuminait d'une flamme étrange. — Le fard mortel delà fièvre lente et continue s'étendait sur les joues blanches. — Les lèvres avaient un navrant sourire.

Le corps amaigri gardait intacts sa grâce et son charme. — Les épaules nues, plus éclatantes que le collier de grosses perles qui les entourait, conservaient des lignes d'une fluidité merveilleuse et d'une pureté antique. — Marie ressemblait maintenant à ces adorables nymphes un peu grêles dont le ciseau de Jean Goujon a ciselé dans le marbre les formes finement harmonieuses.

M. deTalmay,lui aussi, présentait une transformation presque complète... — De môme qu'un sol bouleversé par un tremblement de terre garde l'éternelle empreinte des convulsions qu'il a subies, de même sur sa figure ravagée se creusaient les sillons des longues insomnies et des déchirements intérieurs... — Son teint, — jadis d'une fraîcheur presque féminine, — avait pris des tons bilieux. — Le

pli creusé aux coins de sa bouche révélait toute l'amertume de son sourire. — Ses yeux, cachés à demi sous les paupières bistrées, laissaient jaillir un regard brillant et froid comme la lame d'une épée.

Evidemment M. de Talmay avait subi le contrecoup des tortures qu'il infligeait... — Implacable dans sa vengeance poursuivie depuis sept ans, il était tout à la fois le bourreau et la victime, — et la moitié des coups frappés par lui portaient sur luimême.

En voyant Martial, — dont la présence inattendue donnait quelque chose d'immédiat et de vivant à de cruels souvenirs, — le comte tressaillit légèrement, et, dans une involontaire contraction nerveuse, il mordit jusqu'au sang sa lèvre supérieure.

La pourpre fiévreuse dont nous avons parlé acquit une intensité nouvelle sur les joues de Marie, et la triste jeune femme voila sous ses longues paupières l'éclat humide de ses grands yeux.

M. de Talmay prit à l'instant même son parti.

La main étendue et le sourire aux lèvres, il s'avanr,i vers Martial en lui disant :

— Je ne me trompe pas... c'est bien à monsieur h; docteur Herbelin que j'ai le plaisir de parler?

— Vous ne vous trompez pas, monsieur le comte, — répondit le médecin en prenant la main d'Henri et en s'incliuant respectueusement devant Marie.

— Docteur, je suis heureux de vous rencontrer à Spa.

— Toute la joie de cette rencontre est pour moi, monsieur le comio.

— J'ignorais complètement votre présence ici...

— Et moi je savais votre arrivée...

— Comment cela?... — Etes-vous doué delà double vue, docteur?

— Non, monsieur le comte, — malheureusement; — mais j'ai eu l'heureuse chance de rencontrer tout à l'heure madame la baronne de la Margelle et de causer avec elle pendant un instant...

Henri, malgré lui, fronça le sourcil.

— Ah ! ah ! — fit-il ensuite, vous avez déjà vu ma tante... — je vous en fais mon compliment... — Que vous a-t-elle dit de neuf et de sensé ?...

M. de Talmay appuya sur ce dernier mot.

— Madame de la Margelle m'a donné les meilleures nouvelles de madame la comtesse, — répondit Martial, — et je vois avec joie qu'elle n'avait rien exagéré...

Henri regarda son interlocuteur pour s'assurer qu'il parlait sérieusement.

Le docteur semblait convaincu et de la meilleure foi du monde.

— Madame de Talmay aété longtemps souffrante,

— dit le comte après un silence ; — mais, grâce à des soins assidus et à un excellent régime, elle va maintenant tout à fait bien. — N'est-ce pas, Marie ?

— Oui, mon ami, — murmura la jeune femme d'une voix dont la douceur pénétrante allait à l'âme,

— tout à fait... —et je sens que bientôt je ne souffrirai plus...

Martial frissonna.

Il ne se méprenait point au sens horriblement

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transparent de ces dernières paroles, et, en les écoutant, il était trop certain que madame de Talmay ne se trompait pas et que bientôt elle ne souffrirait plus.

— Comptez-vous passer un certain temps à Spa ? — demanda-t-il à Henri.

— Un mois, je pense, — et même plus longtemps si Marie se trouve bien ici... — Cela dépendra d'elle absolument... — je n'ai d'autres volontés que les désirs de ma femme... — Et vous, docteur, est-ce que vous êtes fixé en Belgique?... — Quoique je ne sois point allé en Bourgogne depuis plusieurs années, j'ai indirectement appris que vous aviez quitté Dijon... — Seriez-vousle médecin des eaux de Spa, par hasard?...

— Mon I>ieu non. — Je suis ici tout à fait en amateur.

— Tant pis, car nous n'aurions pu nous trouver en de meilleures mains...

La conversation qui précède avait eu lieu à l'entrée du premier salon.

Martial était sur les épines.

Il tremblait de voir apparaître Georges, et dans tous les hommes arrivant du dehors il se figurait le reconnaître.

Enfin ce supplice eut un terme.

Une robe rose fendit la presse en tourbillonnant et B'approcha de nus trois personnages.

Cette robe rose, — forl peu semblable à celle que Théophile Gautier a chantée, — était la juvénile enveloppe de madame de la Margelle.

Sylvanire saisit le bras de sa nièce en s'écriant :

— Comme te voilà belle et charmante, chère mignonne 1... — Nous allons laisser ces messieurs causer gravement ensemble, ainsi qu'il convient à des hommes sérieux, et nous irons toutes deux faire un tour dans le bal, qui est des plus animés et où tu tourneras toutes les têtes...

Puis, sans attendre la réponse du comte et celle de Marie, l'impétueuse douairière entraîna vivement la jeune femme.

— L'âge est une chimère, docteur, il faut en convenir !! — dit Henri avec un sourire franchement ironique. — Regardez matante... — elle est plus jeune que vous et que moi, et jamais elle ne vieillira!!...

— Madame la baronne est admirablement conservée et douée du plus heureux caractère.. . — répondit le médecin.

— Madame la baronne est folle et ridicule, voilà tout ! — répliqua le comte amèrement.

Puis, changeant de ton, il ajouta :

— Vous avez vu ma femme. — Que pensez-vous de sa santé ?

— Dois-je vous parler à cœur ouvert?

— Certes !

— Eh bien, madame la comtesse est très-malade.

— Vous vous trompez, docteur ; Marie ne s'est jamais mieux portée.

— Il est impossible qu'elle résiste à celte vie de fatigues continuelles et de fêtes incessantes que vous lui imposez.

— Ce sont les fatigues du plaisir qui rendent des forces aux femmes! — j'agis d'ailleurs en vertu d'une ordonnance bien en règle de la Faculté. — Les princes de la science m'ont prescrit de distraire ma femme et je fais de mon mieux pour leur obéir.

— Monsieur le comte, ces distractions sont meurtrières !

— Vous me permettrez de n'en rien croire.

— Même si je vous l'affirme avec une certitude absolue?

— Auriez-vous la prétention, docteur, d'être plus savant et plus expérimenté, a vous seul, que les plus illustres médecins de Paris?

— Non, monsieur le comte, ma science est modeste, et je n'ignore point qu'elle me commande l'humilité... — Mais je ne puis révoquer en doute le témoignage de mes sens. — Mes yeux médisent que ces distractions prétendues dont vous parlez sont funestes à madame de Talmay, et vous le savez aussi bien que moi !...

— Prenez garde, docteur, — c'est bien grave ce que vous dites là!

— Moins grave que la réalité.

— Savcz-vous que vos paroles renferment presque une accusation? — Savez-vous «pie j'aurais le droit de m'en Irriter et de vous en demander compte?

— El ce COOpte, je suis prêt à vous le rendre.

— Alors, expliquez vous, monsieur.

Depuis quelques minutes Martial sentait la colère et (Indignation bouillonner sourdement dans son âme <■! i iter peu à peu...

UNE PASSION Ûlo

— Eli f monsieur, — s'écria-t-il, — les foules ressemblent au désert; elles isolent, — donc nous sommes seuls... — Ayez le courage de laisser tomber pour moi ce masque qui doit vous peser et qui ne me cache ni votre visage ni votre cœur!... — Vous savez bien ce que vous faites! — Vous continuez depuis sept ans, sans relâche, votre œuvre implacable! — Vous vous vengez, depuis sept ans, d'une pauvre femme qui n'est pas coupable !

La figure de M. de Talmay exprima le profond étonnement d'un homme à qui l'on parle une langue inconnue.

— En vérité, docteur, — dit-il, j'ignore absolument ce que vous voulez me faire entendre... — Vous me parlez d'une œuvre implacable, d'une vengeance... — que sais-je encore? — Je vous affirme que je ne comprends pas un mot de tout ce que vous me dites.

— Monsieur le comte, oubliez- vous que j'étais l'ami de Georges de Commarin?

— Non, et tant pis pour vous, docteurl — répliqua froidement Henri; — tant pis pour vous, car vous étiez l'ami d'un voleur !

— Georges, un voleur! — lui, le plus noble, le plus généreux des hommes! — murmura Martial.

— Docteur, cette discussion s'égare! — interrompit le comte. — La justice a prononcé.

— Oui, monsieur! grâce à vous ! — grâce à vous qui vous êtes servi de la loi pour frapper votre ennemi ! — Autrefois, il y a de cela sept années, vous

avez fait condamner un innocent! aujourd'hui vous assassinez une innocente !

M. de Talmay se mit à rire.

— Allons, docteur... — dit-il ensuite, — ceci est du mélodrame et rien de plus! — Vous êtes jaloux de vos attributions, et je le comprends, mais cette jalousie vous entraîne un peu loin. — On a vu de tout temps des médecins qui tuaient leurs malades et qui voulaient se réserver le monopole de l'extermination... — Vous êtes de ceux-là, sans doute, et vous avez peur que je ne vous fasse concurrence. — Rassurez-vous, il n'en sera rien... — Je ne vous dis point adieu, docteur ; je vous dis au revoir, et je pense demain vous trouver plus calme...

Le comte salua de la main et se perdit, en riant toujours, au milieu de la cohue éléganle qui s'entassait dans les salons de la Redoute.

— Il est sans pitié! — murmura Martial resté seul. — Il sera sans pitié jusqu'au bout!... — Fautil le maudire ou le plaindre?

— 11 faut le plaindre ! — se répondit-il au bout d'un instant. — Combien n'a-t-il pas dû souffrir pour que son cœur se soit ainsi pétrifié !

Et Martial se lança dans le bal à son tour avec L'espoir, toujours déçu, d'y rencontrer Georges.

Le hasard l'ayant conduit à l'entrée du petit salon dans lequel avait eu lieu sa conversation avec Sylvanire, il vit M. de Talmay assis à une table de bouillotte et entassam devant lui des billets do banque et des piles d'or.

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