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UNE IMPRUDENCE

— Que puis-je vous dire, ma tante, que vous ne sachiez déjà ? — balbutia Marie.

— Comment! comment! que je ne sache? — s'écria la douairière, — mais, ma mignonne, je ne sais rien... exactement rien!

— Vous en savez tout aussi long et plus long que moi, puisque vous avez lu dans mon cœur où je ne lisais pas moi-même...

— Sans doute, ma chérie, sans doute, mais ce n'est point tout à fait de cela qu'il s'agit. — Voyons, que s'est-il passé/... — De quelle façon cet amour a-t-il pris naissance?... — Que t'a dit Georges? — Par qwl moyen ingénieux e1 galanl t'a-t-il fait le premier aveu de sa flamme, et que lui as-tu répondu ?...

— Oh! ma tante, — demanda vivemenl la jeune femme, effarouchée par cette avalanche de questions, — que supposez vous donc?...

— Je ne suppose pas la moindre chose, ma tourterelle, et j'attends que tu m'aies raconté les faits pour savoir à quoi m'en tenir... — Commence par le commencement, c'est-à-dire par la déclaration de Georges.

— Mais, ma tante, M. de Commarin ne m'a jamais dit qu'il m'aimait...

— Il te l'a écrit, alors?...

— Non, ma tante.

— Enfin, ses yeux te l'ont fait comprendre avec éloquence?...

— Son regard n'a jamais rencontré le mien... — Lorsqu'il se fixait sur moi, je me hâtais de baisser les yeux.

— Dans ce cas, comment sais-tu donc que cet aimable jeune homme éprouve à ton endroit un impétueux amour?...

— J'ignore absolument cet amour et j'espère de tout mon cœur qu'il n'existe pas...

— Tu espères n'être point aimée? — murmura la douairière stupéfaite.

— Oui, ma tante.

— Et pourquoi?

— Ce serait un malheur pour M. de Commarin de s'attacher à une femme qui n'est pas libre et qui ne pourra jamais lui appartenir?...

— Sans doute... sans doute... — fit Sylvanire avec un grand fond de désappointement, car la bonne dame avait compté sur l'affriolant récit d'une intrigue en règle. — Je t'approuve fort, ma nièce mignonne, et voilà des sentiments qui te font le plus

grand honneur et qui me paraissent tout à fait rassurants pour mon neveu... — Il ne faudrait pas trop s'y fier, cependant... — On commence comme ça, on est toute timide et timorée, et puis, un beau jour, le vent tourne... — Je sais bien ce que je veux dire... — Bref, ma chérie, tiens-toi sur tes gardes...

— Georges n'a pas encore parlé, mais il parlera...

— Il n'oserait...

— Bah !... les hommes osent tout... et celui-là ne passe nullement pour manquer d'audace.

— J'espère bien, je vous le répète, qu'il ne s'occupe point de moi.

— Ta ! ta ! ta! — c'est impossible. — Il t'aime, j'en réponds.

— Je ne veux pas vous croire.

— Tu as tort, — l'amour est contagieux... — Georges t'aime, puisque tu l'aimes...

— Je ne suis pas sûre de l'aimer, et d'ailleurs il l'ignore... il l'ignorera toujours.

— Les hommes n'ignorent jamais ces choses-là.

— Ils ont un instinct merveilleux pour les deviner,

— et puis, vois-tu, mon pauvre agneau, ta candeur même est compromettante; les battements de ton petil coeur oe sauraient échapper aux regards d'un iiii.nii, puisque des yeux désintéressés les remarquent.

Marie fit un mouvement de surprise el d'effroi.

— Que dites-vous? — s'écria-t-elle. — Qui donc i deviné ce que je ne m'avouais point à moios un' .'...

— Moi, d'abord, — répondit Sylvanife, forl em-

UNE PASSION 7i

pressée de mettre en relief sa prétendue perspicacité, — et je ne suis pas la seule. — Il n'y a pas une heure, en m'habillant, Flore me parlait de tout ceci.

— Ah ! — s'écria la comtesse avec un véritable désespoir. — Devais-je arriver à cette honte ! — Une femme de chambre prétend lire les secrets funestes que je croyais si bien cachés au plus profond de mon cœur !

Marie enfouit son visage bouleversé dans ses deux petites mains et se prit à sangloter amèrement.

— Ma nièce mignonne, — fit la douairière, — calme-toi, je t'en supplie! — Il n'y a rien que de fort ordinaire dans ce que je viens de t'apprendre. — Quand tu auras un peu plus l'expérience de la vie, tu sauras que jamais grand homme n'eut de mystères pour son valet de chambre, ni jolie femme pour sa camériste. — Bien fou serait celui ou celle qui se flatterait du contraire.

Madame de Talmay ne prêtait qu'une oreille inattentive aux banales consolations de sa tante.

— Oh ! malheureuse... malheureuse que je suis!

— murmurait-elle à travers ses larmes. — Souffrir n'est rien... mais rougir... rougir devant une servante!... Voilà le supplice qu'il me faut accepter!... voilà la honte qu'il me faut subir!... Mais, au nom du ciel, qu'ai -je donc fait pour mériter une humiliation si grande ?

— Ma tourterelle chérie, — continuait Sylvanire,

— je prends sur moi de l'affirmer que tu te tour-

mentes tout à fait mal à propos. — - Oublies-tu que c'est moi qui t'ai donné Flore et que je savais bien ce que je faisais?... — Cette petite est vraiment gentille, et fort au-dessus de son état. — Je te répond s de sa discrétion comme de la mienne.

Marie disjoignit ses mains et montra son visage pâle et ses yeux étincelants.

— Ali ! — dit-elle avec éclat, — cette fille insolente ne restera pas une heure de plus dans ma

maison

— Tu veux renvoyer Flore? — demanda la baronne stupéfaite.

— Je veux la chasser !

— Elle! un bijou... un trésor... une créature incomparable pour la légèreté de la main et le Aoelleux du coup de peigne, et spirituelle avec cela comme un petit ange ! — Y songes-tu?

— Oui, — répéta Marie, dont la colore montait, — oui, je la chasserai !... je la chasserai honteusement!...

— Eh bien, mon enfant, tu auras tort, — tort à tous les points de vue et de toutes les façons. — D'abord, tu ne remplaceras pas facilement cette caméristc modèle; — ensuite, une femme de bon sens ne doit jamais, et bous quelque prétexteque ce soit, renvoyer Ba fei v de chambre.

— Pourquoi cela?

— Parce que, si la vengeance est le plaisir dos dieux, elle est aussi celui des valets congédiés... — Or, une soubrette mise à la porto se venge infailliblement de sa maîtresse.

— Et comment'?

— De la manière la plus sûre et la plus facile, — en racontant à qui ne devrait pas les connaître, les secrets qu'on lui a confiés ou ceux qu'elle a surpris.

— Eh ! que m'importe, à moi? — Je n'ai rien à cacher!... je n'ai rien à me reprocher!...

— Ma nièce mignonne, le juste pèche sept fois par jour ! — J'ai entendu affirmer cela par ce charmant petit abbé du Taillis, de qui je tiens ce beau reliquaire que tu connais, renfermant une parcelle du fémur de sainte Marie l'Égyptienne et une mèche des cheveux de la Madeleine... — Crois un bon conseil et suis-le... — Ne te sépare point de Flore... surtout ne t'en sépare point violemment. Du temps que vivait encore mon excellent mari, feu le baron de la Margelle, je commis un jour l'imprudence de renvoyer une femme de chambre. — Il me faudrait deux heures pour te raconter en détail les inconvénients et les calamités sans nombre qui fondirent sur moi à la suite d'une si fausse et si déplorable démarche... — Cette occasion fut l'une de celles où feu le baron, mon mari, oublia d'une façon trop complète les égards qu'il devait au sexe faible en généra], et à sa femme en particulier. — J'eus trèsgravement à me plaindre de lui, plus gravement que tu ne pourrais le supposer... Mais il est mort... j'oublie mes griefs... paix à sa cendre !... Bref! ma bonne petite, profite d'une expérience acquise à mes dépens, et ne t'avise pas de faire un coup de tête en mettant Flore à la porte ! Tu me le promets ?

— Oui, matante... ief jeune femme.

. C'est bien convenu.'

oui, ma tante. du cbàteau> mise en

EQ ce moment la.,c^ce ses joyeuses volées, branle, envoya dans espa e^es y ^^ ^

m piqueur expedi ^ les chasseurs

d'annoncer qua.ant une de faisalt son-

seraient de retour, et le ma

- l? prefiré"reP m- une nymphe, quitta le Sylvanire, légère w

sofa. , clii.eUe, - afin d'attendre

je vais an sa\?n' ".rite "lU recevoir, et je te ces messieurs ***JJJ*h dernière main à ta toilaisse le temps ^"^ligée, qnoiqne charmante, lettcqnireradunpeune ^ .J ce sris-ïierie

je te reviens, ma mt?n le ,

est sévère. - ™X0ritc - Enfin, tu as le drod C'est ma couleur favorite. ^^ les

de n'être point coquet car tu ^ ^ amours de toutes toi «**• 1>enlreuen si

tutnes. - Nous ^^"Val.andonner, et tu me Uossant que nous ve s d . ^ ^^

* ",--'1U"?i^u luus le. i"»r et l'heure nu

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toute inquiétude, et c'est aujourd'hui, je t'assure, un grand soulagement pour moi de penser que je fus sans reproches, ou à peu près, vis-à-vis de cet excellent homme.

Et madame de la Margelle, après avoir embrassé de nouveau Marie, s'en alla leste et radieuse, et très-sincèrement convaincue qu'elle avait été le modèle accompli des plus parfaites vertus conjugales.

Au moment d'atteindre la porte, elle revint sur ses pas.

— Bassine tes yeux avec de l'eau fraîche, ma chérie, — dit-elle, — et n'épargne point la poudre de riz. — Il est facile de voir que tu as pleuré et, quand la femme a les yeux rouges, le mari cherche toujours à savoir pourquoi. — Oh ! les maris, quelle vilaine engeance!

Après avoir donné cet excellent conseil et formulé ce dernier aphorisme, la baronne disparut, définitivement cette fois.

Madame de Talmay, restée seule, s'absorba dans une méditation profonde et douloureuse dont il nous semble facile de deviner le sujet.

Toutes les pages d'un volume ne nous suffiraient pas pour mettre sous les yeux de nos lecteurs une faible partie des réflexions pleines d'amertume qui se succédèrent en moins de quelques minutes dans l'esprit de la pauvre enfant.

Le chagrin et l'humiliation de Marie atteignaient les proportions d'un véritable désespoir, et ce désespoir était légitime.

Triste situation, en effet, que celle d'une femme jeune, inexpérimentée, candide, s'avouant à peine à elle-même qu'une image, qui n'est pas l'image de son mari, passe un peu plus souvent qu'il ne le faudrait dans ses rêves, et découvrant tout à coup que ce mystère d'un naissant amour est souillé par des regards curieux et mercenaires, et livré peutêtre en pâture aux commérages malfaisants et aux railleries immondes de l'office I

Cette profanation imprévue des plus secrets replis de son âme blessait Marie dans son orgueil et dans sa pudeur, comme l'aurait pu faire la divulgation des trésors de sa beauté chaste devant une bande de satyres.

Ce n'est pas tout.

L'esprit de la comtesse travaillait vainement, et ce travail était une souffrance nouvelle.

Elle se demandait, sans pouvoir se répondre, par quelles ruses inouïes, par quelle infernale habileté, une curiosité étrangère était parvenue à lire couramment en son cœur ce qu'elle ne faisait qu'épeler, et à descendre au fond de sa pensée plus avant qu'elle n'y descendait elle-même.

En effet, il y avait là un problème véritablement insoluble pour quiconque se trouvait placé an même point de vue que madame deTalmay; mais pour Qoua ce problème es1 facile à résoudre.

Mademoiselle Flore, la première et l'unique cause de ces Baissantes douleurs, du <■<'* préoccupations poignantes, n'avait rien mi ni rien deviné.

Chargée par Georges de Commarin d'un billet

UNE TASSION 77

pour la comtesse, et sachant que ce billet contenait la demande d'un rendez-vous, elle en avait conclu que sa maîtresse s'accordait ou du moins touchait au moment de s'accorder avec le jeune homme, et elle s'était empressée de parler dans ce sens à la baronne de la Margelle.

Nous savons déjà quel usage avait fait cette dernière des confidences un peu bien hasardées de la soubrette.

Marie, ignorant le point de départ des communications de sa tante, s'en épouvantait à bon droit et s'égarait au milieu d'un dédale de conjectures sans issues, comme un prisonnier abandonné dans des cryptes obscures et qui sent la démence envahir son cerveau, tandis qu'il se heurte contre les parois des galeries ténébreuses et inextricables où il périra.

Telle était, moralement, la situation de madame de Talmay.

Un bruit léger arracha la pauvre femme aux étreintes du cauchemar qui l'oppressait.

On frappait d'une main discrète à la porte de la chambre à coucher.

— Entrez, — dit Marie en se soulevant et en essuyant ses yeux, car ses larmes coulaient sans trêve depuis la sortie de madame de la Margelle.

La porte s'ouvrit et mademoiselle Flore parut sur le seuil, un flambeau à la main.

Le crépuscule avait remplacé depuis longtemps les dernières clartés du jour, et l'obscurité commençait à succéder au crépuscule.

La soubrette alluma les bougies de la cheminée et celles qui se trouvaient sur la table de toilette.

Marie, les yeux attachés sur elle, sentait un flot de colère bouillonner dans son sein.

— Pour chasser cette fille, — se disait-elle, — il me faut un prétexte. — Comment le faire naître?

Lorsque toutes les bougies furent allumées, mademoiselle Flore se tint debout devant sa maîtresse et lui dit :

— Je viens prévenir madame la comtesse que ces messieurs arrivent à l'instant et que le souper sera servi dans dix minutes. — Madame la comtesse at-elle besoin de moi?...

Non, — répondit Marie d'un ton sec.

— Cependant, — fit mademoiselle Flore avec insistance, — les bandeaux de madame la comtesse ne me paraissent pas tout à fait lisses... — Si madame voulait me le permettre, un simple coup de peigne réparerait ce léger désordre.

— Mademoiselle, — répliqua la jeune femme avec une extrême roideur, — il est inutile de m'otl'rir vos services... je saurai vous les demander quand j'en aurai besoin...

— Tiens! tiens! tiens! — se dit la soubrette eD aparté, — il me semble que le temps est à l'orage... — Qu'est-ce qu'elle a donc, ma chère mattresse?... — Je ne Bais trop si le billet doux de M, (.r,,,. i'icn ivru... — Ah ! ma foi, tant pis!... — A.prèe tout, qu'est-ce que je risque?

Puia elle repril à haute voii :

— Alors, madame la comtesse m'autorise à me retirer?...

— Oui.

— Je dois, auparavant, m'acquitter d'une commission dont je suis chargée.

— Pour moi?

— Pour madame la comtesse.

— Faites-vite, je veux être seule.

Mademoiselle Flore tira de la poche de son tablier de soie le billet que nous connaissons et le présenta à la jeune femme.

— Qu'est-ce que cela? — demanda madame de Talmay sans avancer la main pour prendre le billet.

— Madame la comtesse le voit, c'est une lettre.

— De quelle part?

La camériste, malgré tout son aplomb, se troubla involontairement sous le regard fixe et perçant que sa maîtresse attachait sur elle.

— Madame, — balbutia-t-elle avec embarras, — je ne sais...

— Comment ! — s'écria Marie ; — vous ne savez de quelle part vient ce billet que vous m'apportez!!...

— C'est-à-dire, madame, j'ignore le nom de la personne qui me l'a remis...

— C'est peu vraisemblable, mademoiselle.

— Cependant j'ai l'honneur d'affirmer à madame la comtesse que c'est l'exacte vérité...

— Je ne reçois point les lettres dont j'ignore l'origine et qui arrivent autrement que par la poste,.. — Remportez cela.

— Mais, madame...

— En voilà assez, mademoiselle. — Je vous le répète, laissez-moi seule...

La soubrette prit un grand parti.

— Madame la comtesse, — dit-elle, — je crois que je devine à peu près de qui vient le billet...

— Ah! vous devinez?

— Oui, madame.

— - Parlez donc, et hâtez-vous...

— Je suppose... j'ai tout lieu de penser que M. de Commarin pourrait bien en être l'auteur...

Les prunelles contractées de Marie lancèrent un éclair.

Mademoiselle Flore avait les yeux hypocritement baissés et ne vit pas l'expression menaçante du regard de sa maîtresse.

Madame de Talmay fit sur elle-même un violent efl'ort, et reprit avec un calme apparent que démentait l'altération de sa voix :

— Soyez franche... — c'est M. de Commarin qui vous a remis ceci?

— Eh bien, oui, madame, je l'avoue.

— En vous le remettant, que vousa-t-il dit?

— Que madame la comtesse avait le plus grand intérêt à connaître le contenu de ce billet...

— Et vous n'avez pas hésité à vous en charger?

— J'ai beaucoup hésité, au contraire.

— Vous avez Uni par vous décider, cependant?

— im moment que L'intérêt de madame la comtesse était en jeu, mon dévouement m'ordonnait d'accepter.

— Vous avez fait quelques suppositions, sans doute, au sujet de la démarche de M. de Comraarin...

— Aucune, madame la comtesse. — Le respect m'interdisait toute conjecture... Je ne me serais pas permis...

— De supposer que M. de Commarin m'écrivait avec mon autorisation, n'est-ce pas? — interrompit la jeune femme.

— Non, certainement, madame.

La comtesse ouvrit un petit meuble, y prit un rouleau de pièces d'or et, mettant ce rouleau dans la main de Flore stupéfaite, elle lui dit :

— Mademoiselle, voici une année de vos gages. — Vous ne faites plus partie de mes gens...

— Madame la comtesse me renvoie! — s'écria la soubrette.

— Je me prive de vos services.

— En quoi donc ai-je eu le malheur de déplaire à madame?

— Peu vous importe, mademoiselle. — Vous êtes payée. — Allez.

— Il suffit, madame, — répliqua Flore. — Demain matin j'aurai quitté le château.

— J'y compte.

— Madame la comtesse me regrettera, — murmura la soubrette avec une insolence contenue.

— J'en doute.

— Et moi j'en suis sûre. — Je présente mes respects à madame, et je la prie de recevoir mes

adieux, puisque je n'aurai plus sans doute le bonheur de la revoir.

Marie fit un léger signe de tête, sans répondre.

Mademoiselle Flore se dirigea vers la porte, après avoir déposé sur la tablette de la cheminée le billet de Georges.

Madame de Talmay s'aperçut de ce détail.

— Vous oubliez quelque chose, — dit-elle.

— Je ne crois pas, madame.

— Cette lettre...

— Elle est arrivée à son adresse.

— Je vous ordonne, mademoiselle, de la reprendre et de la rendre à la personne de qui vous la tenez...

— J'aurai l'honneur de faire observer à madame la comtesse que, n'étant plus à son service, je n'ai désormais aucun ordre à recevoir dans cette maison... — Je me suis chargée de remettre ce billet; je l'ai remis, le reste ne me regarde pas.

Après cette dernière réponse, la soubrette qui ne se donnait plus la peine, — ainsi qu'on vient de le voir, — de déguiser son impertinence, (il une révérence ironique et sortit de la chambre.

— Ainsi, — balbutia la comtesse, — voilà donc les créatures odieuses, voilà donc les dangereuses vipères à qui tant de pauvres femmes imprudentes confient L'honneur de leur nom et le repos de leur vie entière!... — Ah! cela lait peur et cela fait bonté !... — Qui m'eût dit, il v a deux heures, que je m H' h. ii- .1 mon insu 9ur le borddu plus effrayant de tOUfi les abtmes !... — J'ai couru un immense péril; mais i-oàir m ciel, je suis sauvée- !

En ce moment les yeux de Marie s'arrêtèrent sur le billet que mademoiselle Flore avait refusé catégoriquement de reprendre.

- — Ma tante avait raison, — pensa la jeune femme,

— les hommes ne reculent devant aucune audace!.. . Il a osé m'écrire ! — A-t-il donc espéré que je lirais sa lettre?

La rougeur de l'indignation vint colorer le front et les joues de madame de Talmay tandis qu'elle songeait à la présomption otfensante de M. de Commarin.

Elle résolut aussitôt de rendre le billet tout cacheté. — Georges, en le recevant, comprendrait sans doute combien sa tentative avait été vaine et insensée.

Le rendre... — mais comment?

Marie mit son imagination à la torture en cherchant un moyen admissible et n'en trouva pas. — Tous ceux qui se présentèrent à son esprit lui sem-blaient au plus haut point compromettants et l'étaient en effet.

Cependant elle voulait en finir avec ce billet.

— Je le brûlerai, — se dit-elle.

Et, le prenant par l'un de ses angles avec une sorte d'effroi, comme si son contact seul eût été dangereux, elle le présenta à la flamme de l'une des bougies.

Le papier épais et satiné ne s'alluma point, et se carbonisa sur une surface très-restreinte, lentement et d'une façon presque imperceptible.

Marie frappait du pied avec impatience en voyant que son œuvre de destruction n'avançait pas.

— Il faut déployer ce papier pour qu'il s'enflamme...— pensa-t-elle. — Qu'importe que le cachet soit brisé, puisque je ne lirai pas une seule ligne du contenu?...

La cire rouge, portant l'empreinte du blason de Georges, se rompit sous les doigts fiévreux et frissonnants de la jeune femme.

Un regard involontaire lui permit de voir que la lettre était longue, d'une écriture fine et quelque peu indécise... — Peut-être l'émotion avait-elle fait trembler la plume dans les doigts de M. de Com marin.

Marie se reprocha ce regard, dont cependant sa volonté ne s'était pas rendue complice.

Pour la deuxième fois elle allait présenter le papier déployé à la flamme qui le dévorerait en moins d'une seconde.

Cette seconde lui manqua.

Un pas rapide, qu'elle reconnut à l'instant pour celui de son mari, se fit entendre dans la galerie. — L;i porto s'ouvrit... — M. de Talinay entra dans la rli.'imlnv.

Marie, comme une coupable qui veut cachera loue les yeux la preuve de sa faute, venait de froisser entre ses doigts et de glisser précipitamment

dans smi s»in le billet fatal.

!..• comte Henri la trouva debout devant la cheminée, pèle, troublée, presque tremblante.

Du premier regard il remarqua cette agitation et cette pâleur.

— Ma chère enfant, — demanda-t-il avec le ton d'un affectueux intérêt, en s'avançant vivement pour soutenir sa femme, — qu'avez-vous donc?... Ètesvous souffrante?

— Oui... — balbutia Marie à qui la question de son mari offrait un moyen facile et naturel d'expliquer son trouble, — oui... un peu... depuis un instant...

— Qu'éprouvez- vous?

— Je ne saurais le définir... — C'est un malaise vague et général... une sorte d'oppression... des éblouissements.

— Rien de grave, enfin, j'espère?

— Oh ! non. Rassurez-vous, mon ami. — Il me semble même que ce malaise se dissipe déjà.

— Il faut sans doute attribuer cette passagère souffrance à la pesanteur de l'atmosphère... — L'air est saturé d'électricité, et je crois pouvoir vous annoncer un prochain et violent orage. — Regardez le ciel, chère enfant.

Madame de Talmay tourna machinalement ses regards vers la fenêtre ouverte.

Depuis le coucher du soleil de gros nuages, d'une teinte livide et cuivrés par places, avaient envahi l'horizon. — De grands éclairs silencieux rayonnaient d'instant en instant dans leurs profondeurs.

— Vous voyez que l'orage est imminent, — reprit M. de Talmay. — Ceci suffirait, et au-delà, avec

une nature nerveuse et impressionnable comme la vôtre, pour expliquer les éblouissements et l'oppression dont vous vous plaignez... — Dites-moi, Marie, vous sentez-vous assez courageuse pour assister au souper, malgré votre état de souffrance, ou dois-je vous excuser auprès de nos convives?

— Je suis prête à descendre, — répondit sans hésiter la jeune femme.

— Tant mieux, car votre absence aurait mis une grande tristesse dans un repas qui sera joyeux, du moins je l'espère. — J'étais venu vous offrir mon bras pour vous conduire au salon.

— Ma tante en fait les honneurs, n'est-ce pas?

— Oui, sans doute, — répliqua le comte avec un sourire. — Mais la baronne, malgré tous ses mérites, ne vous remplace que très-imparfaitement... — Ces messieurs, d'ailleurs, ont un appétit de chasseurs, ce qui n'est pas peu dire ; vous êtes donc attendue avec une double impatience, puisqu'on ne saurait se mettre à table sans la maîtresse de la maison.

Madame de Talmay lissa en une seconde ses beaux cheveux blonds, dont un gracieux désordre faisait encore valoir l'opulente splendeur; puis elle appuya sa main .sur Le bran de son mari en disant :

— Me voici.

Henri et Marie longèrent la galerie que nous connaissons, descendirent le somptueux escalier à

rampe de marbre, et arrivèrent au salon OU se trouvaient réunis les hôtes du château de Tal-

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