‹ Une passionChapitre 5 sur 17 · SILHOUETTES ET PHOTOGRAPHIES · texte numérisé non relu

SILHOUETTES ET PHOTOGRAPHIES

Nous allons devancer Henri de Talmay et sa femme, et présenter à nos lecteurs quelques-uns des principaux personnages réunis dans le salon.

Nous savons que les hôtes du château étaient en ce moment au nombre de huit ou neuf, et nous avons entendu mademoiselle Flore parler d'eux à la baronne de la Margelle.

Il faut nommer d'abord Georges de Commarin.

Celui-là, nous le connaissons déjà, et nous ne tarderons guère à nous occuper de lui plus longuement.

Nous ne citerons que pour mémoire le marquis de Vezay, le comte de Santeuil, le comte et le vicomte de Cussy, riches gentilhommes bourguignons, fort notables comme grands propriétaires, comme veneurs et écuyers de premier ordre, mais simples comparses dans ce récit.

Restent le procureur du roi, le receveur général et le docteur Herbelin.

C'était à titre d'ami et non point comme magistrat que le premier d'entre eux, le baron d'Autrichard, se trouvait au château. — Appartenant à une vieille et illustre famille de robe qui jadis avait eu la gloire de donner deux premiers présidents au Parlement de Paris, — âgé de trente-huit ans à peine, — possesseur d'une belle fortune, — doué d'une haute intelligence unie à la plus exquise loyauté, — sachant tempérer par desformes, dont l'urbanité parfaite ne se démentait jamais, les inflexibles rigueurs de la loi qu'il représentait, le baron se trouvait appelé, sans aucun doute, aux destinées les plus brillantes, et ses amis entrevoyaient pour lui, dans l'avenir, la si marre de garde des sceaux. — Nous devons ajouter que M. d'Autrichard partageait à cet égard les espérances de ses amis et les regardait comme tout à fait légitimes.

Sa taille haute et bien prise ne manquait ni de souplesse ni d'élégance. — Un sourire bienveillant corrigeait l'expression parfois hautaine de son visage aux traits réguliers et caractérisés. — La calvitie précoce résultant de ses continuels travaux, et la coupe sévère de ses favoris, le faisaient paraître plus âgé de quelques années qu'il ne l'était réellement.

Il attendait pour songer au mariage que sa nomination au poste élevé de procureur général lui permît d'aspirer à la main de La fille d'un pair de France ou d'un ministre.

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Nous devons ajouter que le procureur du roi, doué d'une parole facile et brillante, aimait un peu trop à se montrer orateur et que parfois, dans un salon, sa conversation prenait à son insu des allures de réquisitoire.

Grand amateur d'équitation et de vénerie, il ne pouvait adopter le costume de chasse dont la désinvolture lui semblait incompatible avec la gravité de ses fonctions... — Il remplaçait ce costume par un pantalon gris de fer ajusté sur des bottes à éperons, et une redingote noire serrée à la taille.

Le receveur général, Félix de Lesparre, gros viveur d'une quarantaine d'années, médiocrement spirituel, prodigieusement égoïste, et toujours de joyeuse humeur parce que tout lui réussissait, disait à qui voulait l'entendre qu'il vivrait et mourrait garçon, parce que dans sa famille, depuis quatre ou cinq générations, les maris avaient dû subir invariablement et fatalement ces infortunes conjugales que Molière raillait si gaiement avec la mort dans le cœur.

— Je profiterai de l'expérience de mes ancêtres, — ajoutait-il, — je ne m'exposerai point à ce qu'ils n'ont pas eu la sagesse d'éviter.

M. de Lesparre, tout rond, tout joufflu, tout blond et tout rose, se recommandait par les raffinements de son élégance, par le luxe de sa maison, par les mérites incontestables de son cuisinier, par la variété des vieux vins des premiers crus qui remplissaient sa cave, et qu'il prodiguait libéralement dans ses petits soupers régence. — Il allait chercher lui-

même en Angleterre ses chevaux et ses voitures, et l'entretien de son écurie lui coûtait vingt-quatre mille francs par an.

L'une des ambitions du receveur général était de passer pour un homme à bonnes fortunes. — Nous disons passer, car le brave garçon se faisait volontiers le Jupiter de ces Danaés que la pluie d'or rend trop facilement accessibles.

Peut-être s'étonnera-t-on de rencontrer un roturier sans fortune, comme le docteur, admis sur le pied d'une égalité absolue et d'une intimité complète parmi ce monde riche et blasonné.

Rien de plus simple cependant.

Martial Herbelin, fils d'un très-modeste et trèspauvre expéditionnaire de la préfecture, avait débuté au collège de Dijon avec une bourse entière accordée par le préfet qui s'intéressait à son employé.

Martial, par la force des choses, s'était donc trouvé le camarade des enfants des principales familles de la province.

Sur les bancs de l'école les rangs disparaissent et les inégalités sociales s'eflacent et semblent de vaniteuses et incompréhensibles chimères.

La première place n'appartient ni au plus noble, ni au plus riche, mais au plus travailleur, au plus intelligent, au meilleur.

Cette place, Martial la conquit dès son entrée et la garda Bans peine.

- I professeurs disaient de lui : — Ce»i un aigle J — et ses professeurs avaienl raison.

Chaque année, — au grand jour de la distribution des prix, — on entendait retentir dix fois de suite le nom de Martial Herbelin, au milieu des fanfares, des acclamations et des bravos.

Chose bien autrement remarquable que les succès eux-mêmes, si réitérés et si brillants qu'ils fussent, le jeune garçon trouvait moyen de se faire pardonner par ses condisciples son écrasante supériorité. — Il se montrait si peu enorgueilli de ses palmes et de ses couronnes, il était si joyeusement boute-entrain aux heures des récréations, si gaiement tapageur, si cordial dans ses amitiés, si brave et si loyal, que chacun ressentait pour lui une estime et une affection sans bornes.

Lorsque ses études classiques furent achevées, Martial, ayant à choisir entre plusieurs voies, se décida pour la carrière médicale vers laquelle l'entraînait une très-sérieuse vocation.

Il alla suivre les cours de la Faculté de Paris, — il passa des examens éclatants, — il devint l'élève favori et le secrétaire intime de l'un des princes de la science. — Une petite partie de la célébrité de ce grand homme rejaillit sur lui. — Quelques publications remarquables achevèrent de le mettre en évidence, et lorsque au bout de trois ou quatre ans il reparut dans sa ville natale avec un nom presque célèbre, ses compatriotes lui surent un gré infini d'abandonner les succès certains que lui promettait Paris pour revenir se consacrer à eux.

Les amitiés de collège se ravivèrent, chaudes et dévouées comme aux beaux jours de la première

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jeunesse. — Martial, devenu le médecin à la mode, eut à l'instant la plus nombreuse et la plus riche clientèle, et se retrouva le camarade de ses clients aristocratiques.

Homme du monde par son éducation, par ses relations parisiennes, par sa nature facile et communicative, le jeune docteur partagea sa vie entre le travail et le plaisir. — Non-seulement bien accueilli, mais recherché partout, il fut l'hôte assidu des salons et des châteaux, mais il se montra prêt sans cesse à quitter une fête pour courir au chevet des plus pauvres de ses malades, et bien souvent, dans les longues nuits d'hiver, abandonnant le bal avec héroïsme au plus beau moment, il s'installait devant la table de chêne chargée des in-quarto de la science ancienne et des in-octavo du savoir moderne, et la lampe éclairant sa veillée studieuse ne s'éteignait guère avant le jour.

Martial Herbelin n'était pas moins remarquable au physique qu'au moral.

De haute stature et taillé en force, il avait les épaules et la poitrine larges d'un athlète, en même temps «pie ses pieds et ses mains offraient une petitesse et une forme vraiment patriciennes. — Une épaisse chevelure, naturellement bouclée et d'un brun fauve, couronnait son front vaste et rayonnant d'intelligence. — Son visage, plutôt laid que beau, niais d'une laideur attrayante et sympathique, se recommandail par L'admirable limpidité du regard et par la grâce du sourire. — Des lèvres rouges et charnues, découvrant des dénis bien ran-

gées et d'une blancheur éblouissante, exprimaient tout à la fois l'esprit et la bonté, — chose rare !

Nullement vaniteux , mais parfaitement convaincu de sa propre valeur, Martial n'avait consenti à vivre dans le monde aristocratique que parce qu'il se savait certain de s'y trouver admis sur ce pied de complète égalité que nous avons signalé déjà.

Non-seulement cette égalité existait, mais encore le jeune docteur possédait certains privilèges conquis par lui tout d'abord ; — il jouissait d'un francparler absolu que sa courtoisie naturelle contenait dans de justes bornes, et ses amis acceptaient de sa part une franchise et parfois même une rudesse de langage que, de la part de tout autre, ils auraient refusé d'admettre.

Nos lecteurs connaissent maintenant Martial Herbelin aussi bien que nous le connaissons nousmêmes.

Au moment où Henri de Talmay quittait le salon pour aller chercher la comtesse, deux groupes bien distincts occupaient deux points différents de la vaste pièce dont le plafond peint à fresque et les splendeurs Louis-quatorzièmes contrastaient vigoureusement avec le style bâtard et mesquin des parties plus modernes du château.

Le premier de ces groupes se composait du marquis de Vezay, de MM. de Cussy et du comte de Santeuil. — Ces honorables sportmen faisaient leur cour à Sylvanire qui, gracieusement étendue dans un fauteuil, jouait de la prunelle et de l'éventail (le bel éventail peint par David), et prodiguait à ses ca-

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valiers servants toutes sortes de petites mines enfantines et de jolis sourires ornés de dents d'un émail irréprochable.

Quelques-uns de ces gens malencontreux qui semblent créés tout exprès pour ne voir en ce monde que le mauvais côté des choses, suspectaient l'authenticité des dents de Sylvanire.

Outrageux soupçons que rien ne venait justifier.

Les dents de la douairière étaient bien à elle, — elles lui appartenaient d'autant mieux que madame de la Margelle les avait achetées et payées comptant, ainsi qu'au besoin les factures du V. aliam Roger de 1829 en auraient fait foi.

On connaît la criante injustice de la plupart des jugements de ce monde. Ceci nous paraît une preuve nouvelle à joindre aux preuves acquises déjà.

Bref, avec son entourage de galants cavaliers, la baronne était aux anges. — Des saillies inconcevablement spirituelles se pressaient sur ses lèvres, et j'ose affirmer qu'en l'écoutant on se prenait à regretter qu'elle n'eût pas vingt ans de moins.

Cependant, à la satisfaction de la baronne il manquait quelque chose. — Ce quelque chose était la présence de M. de Commarin.

De minute en minute Sylvanire lançait un regard dans la direction du second groupe dont Georges formait le centre, et qui se composait du procureur du roi, «lu receveur général el du docteur. — Un petit soupir, module selon toutes les règles du sentiment, accompagnait ce regard.

Les quatre hommes s'étaient isolés dans la profonde embrasure de l'une des fenêtres, et c'est à peine si le murmure de leurs voix arrivait jusqu'à la coquette douairière.

Martial Herbelin, condisciple de Georges sur les bancs du collège, avait conservé l'habitude de le tutoyer. — Il éprouvait pour lui d'ailleurs la plus chaude et la plus sincère affection ; ce qui ne l'empêchait pas de lui faire, dans certaines circonstances, une opposition très-vive.

— Monsieur de Commarin... — dit le baron d'Au- . richard en continuant une conversation commencée depuis un instant, — je regrette pour vous que vous n'ayez point assisté à la curée, — elle était véritablement fort belle.

— Où donc étiez-vous, Georges? — demanda le receveur général.

— J'avais perdu la chasse, — répondit le jeune homme.

— Yoiià qui est singulier. — Les chiens n'ont pas cessé un seul instant de donner de la voix et les piqueurs de les appuyer de leurs trompes. — Comment diable avez-vous fait pour vous égarer, vous qui connaissez si bien les forêts de ce pays?

— Il me serait difficile de l'expliquer... — Un moment de distraction sans doute...

— Une distraction un peu longue!... — reprit M. deLesparre. — Elle est en effet inexplicable.

— Ne le questionnez pas, — dit Martial, — vous n'en tirerez absolument rien... — Mon ami Georges

est aujourd'hui une énigme vivante, — un mystère en habit de chasse...

— Moi! — s'écria Georges en riant.

— Toi-même, parbleu !

— Et comment cela?

— Messieurs, soyez témoins et juges. — Je te mets au défi, mon cher Georges, de justifier de l'emploi de ton temps, à partir de l'heure précise où tu as perdu la chasse, ainsi que tu viens de le dire.

— En vérité, — répliqua M. de Commarin sans la moindre nuance d'embarras, — je ne te comprends pas.

— Pourrais-tu nous expliquer comment et pourquoi, il y a deux heures, au moment où je venais de mettre pied à terre auprès du carrefour des six chemins pour rajuster une de mes sangles, je t'ai vu passer dans une des allées latérales, poussant ton cheval à sa plus rapide allure et tournant précisément le dos à la meute qui faisait tapage à un demiquart de lieue de là?... — Je t'ai hélé de toutes mes forces, mais tu courais si vite que tu ne m'as pas entendu, ou tout au moins que tu n'as pas voulu m'entendre... — Où allais-tu?...

— Voilà une question à laquelle il me devient non pas difficile, mais impossible de répondre.

— Ah bah!... cl pour quelle raison?...

— Pour la meilleure de toutes. — Je n'allais nulle part, ou plutôt je ne savais pas où j'allais... — Mon cheval étail emballé...

— Comment ! —s'écria Martial en riant, — toi, le meilleur écuyerde nous tous, lu te laisses emballer

par ta monture comme un collégien en vacances ! — Si tout autre que toi l'avait dit, je ne l'aurais pas cru !...

— Tu aurais eu tort, — répondit Georges avec bonne humeur, — tu connaisl'affirmation d'un vieux vers devenu proverbe :

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable...

En même temps, le jeune homme, se penchant vers Martial et lui serrant la main doucement, murmura à son oreille, de façon à n'être entendu ni du procureur du roi ni du receveur général :

— Plus un mot à ce sujet, je t'en prie.

Le docteur, un peu surpris de la recommandation, allait cependant s'y conformer et donner à la conversation un autre tour, mais cet acte de condescendance pour son ami devint inutile.

Un domestique du château entra dans le salon, s'approcha de Georges et lui dit en lui présentant une lettre :

— Le valet de chambre de M. de Commarin vient d'apporter ceci de Dijon... — il a fait la route à franc étrier.

— Messieurs, — dit Georges, — vous permettez? Il s'éloigna de quelques pas et brisa le cachet.

Si parfaitement maître de sa physionomie que fût ie jeune homme, il ne put empêcher un pli profond de se creuser entre ses sourcils, tandis que ses yeux parcouraient rapidement le contenu de la lettre, en tête de laquelle se trouvaient imprimés ces mots :

J. Blanchard, avoué, Rue Vauban, 13, Dijon.

En même temps, une imperceptible contraction nerveuse faisait frissonner ses lèvres.

La missive de l'avoué n'avait pas moins de deux grandes pages.

Les voici :

« Monsieur et cher client,

« Mauvaises nouvelles. — Les tiers porteurs des deux billets de trois mille francs chacun ont signifié leur commandement hier soir. — Votre mobilier sera saisi demain matin infailliblement, ainsi que vos voitures et vos chevaux.

« Ceci n'est rien. — Les ressources de la procédure me permettent de jeter encore un certain nombre de bâtons dans les roues de ces créanciers et de retarder la vente pendant quelques semaines.

« Ce qui est plus grave, c'est l'affaire de la lettre de change de douze mille francs. — Le jugement entraîne, comme vous le savez, contrainte par corps, et il est définitif. — Les pièces sont arrivées de Paris ce matin chez l'huissier chargé de remplir les fonctions de garde du commerce; — il a reçu en môme temps les instructions les plus formelles et les ordres les plus rigoureux; — il agira donc sans perdre un instant, et, pour commencer, il a signifie son commandement dans l'après-midi.

« Je vous écris en toute hâte pour vous prévenir

i ■ Ue larhou.se extrémité, afin de vous mettre sur

\ - -aides et de vous engager à ne pas revenir à

Dijon.— Vous seriez arrêté en arrivant, et, une fois

sous les verrous de la prison pour dettes, comment en sortir?

« Je n'ai qu'un seul conseil à vous donner, mais il est bon. — Gagnez la Suisse, et de Genève ou de Lausanne écrivez à vos créanciers pour leur dire de s'adresser à moi, en ajoutant que vous m'avez laissé pleins pouvoirs d'accepter ou de proposer un arrangement. — Peut-être, vous voyant à l'étranger et hors de leur atteinte, consentiront-ils à transiger.

« Sans perdre un seul jour je ferai toutes les démarches nécessaires pour réaliser les derniers débris de votre fortune qui n'existe plus, si toutefois il reste encore quelque chose à réaliser... — Un acquéreur se présente pour votre terre de Bligny-sur-Ouche. — Je ne désespère point de faire arriver cet acquéreur à un chiffre qui dépassera de quelques milliers de ftancs la somme totale des hypothèques ; mais pour cela il est indispensable que vous soyez à l'abri, car, dans le cas contraire, notre homme ne se ferait aucun scrupule de profiter de votre situation, en attendant la vente par autorité de justice qui lui laisserait la terre à vil prix.

« Je n'ai pas encore d'amateurs pour les domaines de Lamarche-sur-Saône , également hypothéqués jusqu'à concurrence de la presque totalité de leur valeur. — Dé^e côté-là, les paysans sont riches, — peut-être un morcellement donnerait-il des résultats plus satisfaisants qu'une adjudication en bloc. — Nous verrons^ et vous savez que je ne négligerai rien pour agir au mieux de vos intérêts.

« Enfin, quoi qu'il arrive, il me paraît que la

liberté en Suisse est infiniment préférable à la captivité en France.

« Partez donc au plus vite, monsieur et cher client, et faites-moi savoir où je dois vous adresser de nouvelles nouvelles. — L'énergie des recommandations! de vos créanciers est telle qu'il me parait indispensable que vous«yez passé la frontière d'ici à quarante-huit heures au plus tard.

« Agréez... etc. »

Pendant quelques minutes, Georges resta anéanti et atterré par cette lettre.

Certes le jeune homme se faisait peu d'illusions sur sa situation réelle, cependant il ne la croyait pas à ce point désespérée.

L'histoire de M. de Commwin est de celles qui peuvent s'analyser en dix volumes ou se raconter en quelques lignes.

Fils unique, — dernier rejeton d'une très-vieille et très-noble famille bourguignonne, — resté maître, à sa majorité, d'une fortune de vingt-cinq mille livres de rente et du joli château de Bligny-sur" Ouche, Georges, que sa belle intelligence et les qualités réelles de son cœur semblaient destiner à une existence d'un tOUl autre genre, alla pffser deux ou trois années a Paris, s'y lan<;a dans le monde des viveurs et des pécheresses, mena grand train et devina la moitié de son capital. m

Un matin, par hasard, il lit ses comptes, et, fort épouvanté du désarroi financier qu'ils mirent sous

ses yeux, il prit tout aussitôt le parti de revenir en Bourgogne pour y réaliser des économies.

L'intention était sage, mais de l'intention au fait il y avait loin.

Georges ne put résister au désir d'éblouir ses compatriotes par les magnificences d'un luxe tout parisien. Il y réussit à merveille et son bon goût fut universellement reconnu et proclamé ; seulement, ces vaniteuses satisfactions achevèrent avec une promptitude inouïe l'œuvre si facile de sa ruine.

Un jour vint où M. de Commarin se trouva avoir hypothéqué jusqu'au dernier sillon de ses champs, jusqu'au dernier pan de mux de son château, jusqu'au dernier hangar de ses fermes.

Il ne s'arrêta pas en si beau chemin.

A l'emprunt loyal et légal, qui se formule pardevant notaire et qui paie au grand jour un intérêt honnête, succéda l'emprunt ténébreux, pour lequel les traquenards de l'usure s'abritent derrière la forme inattaquable du billet à ordre et de la lettre de change.

L'épître de l'avoué Blanchard nous a donné le dernier mot de cette situation. Il est donc inutile de nous appesantir plus longtemps sur des faits connus par leurs conséquences.

D'un seul coup d'œil, et pour la première fois, Georges de Commarin entrevit, en lisant cette épître, la profondeur de l'abîme dans lequel il s'était jeté de gaieté de cœur.

Qu'allait-il devenir?

Forcé de s'expatrier s'il voulait éviter la prison,

quel avenir serait le sien? — Jusqu'à ce moment il s'était bercé d'illusions, non sur sa fortune, mais sur son avenir. — Il avait admis la possibilité, la probabilité même de nouveaux emprunts qui lui permettraient de faire prendre patience à ses créanciers, grâce à quelques à-compte.

— Je gagnerai du temps, — se disait-il, — on trouvera pour moi sans peine un poste bien rétribué, compatible avec mon nom et mes habitudes... — une préfecture, par exemple... — A quarante ans mes folies de jeunesse seront oubliées, et alors iin riche mariage viendra me remettre à flot...

Du haut de ces rêves décevants, Georges tombait brusquement dans la réalité.

L'exaspération de ses créanciers ne lui laissait le choix qu'entre la prison pour dettes et la fuite.

Or, la fuite elle-même devenait impossible. — On ne s'expatrie pas sans argent, et nous savons que Georges avait mis ses derniers dix louis dans la main de mademoiselle Flore en même temps que la lettre destinée à la comtesse de Talmay...

Il comptait, pour se procurer des ressources nouvelles immédiates, sur la vente d'un certain nombre de bijoux et d'objets d'art conserves par lui jusqu'alors, — et voilà que ces épaves suprêmes allaient se trouver saisies ! —Tout lui manquait donc à la fois.

D'ailleurs, Georges ne voulait point partir.

L'idée de quitter La France, l'idée môme de s'éloigner de La Bourgogne, l'épouvantait plus fue 1;| prison pour dettes ''il'1 même.

Après les nombreuses aventures qui lui avaient fait la réputation d'un irrésistible Lovelace, — réputation que nous avons entendu Sylvanire constater avec tant d'enthousiasme, — après avoir persuadé aux autres et s'être à peu près persuadé à lui-même qu'il était blasé, Georges, envahi pour la première fois de sa vie par une passion sérieuse et profonde, écoutait avec une sorte de stupéfaction les battements de son cœur et s'étonnait d'avoir pris si longtemps le caprice et la fantaisie pour de l'amour.

Seulement il lui arrivait ce qui arrive à tous les hommes dont les trop faciles succès ont dépravé l'imagination et faussé le sens moral, — quelque chose manquait à son amour, — c'était ce sentiment pur et sacré qui sanctifie la passion, même lorsque la passion est coupable, — c'était le respect.

N'ayant point rencontré de résistance invincible, Georges ne croyait pas à la résistance... — N'ayant jamais lutté contre une inébranlable vertu, Georges doutait de la vertu.

De là celte façon de procéder ultra- cavalière dont nos lecteurs ont pu s'étonner à bon droit ; — de là cette lettre confiée à la camériste de la comtesse, ni plus ni moins qu'à la soubrette d'une femme vingt fois compromise. — Rien au monde n'était plus naïvement imprudent, on en conviendra.

Hàtons-nous d'ajouter que certains roués de profession sont bien souvent plus naïfs qu'on ne pense.

Il existe un roman intitulé : Les Roués innocents.

Je ne sais ce qu'est le livre, mais le titre est char-

mant; surtout il est vrai, et il peut recevoir des applications nombreuses.

Georges se croyait aimé de Marie. — Il avait pu constater à plus d'une reprise l'émotion imparfaitement dissimulée que sa présence apportait à la jeune femme... — Il avait surpris des rougeurs soudaines auxquelles il ne s'était point fait faute d'attribuer une signification flatteuse pour son amour-propre.

L'idée de perdre à tout jamais l'avenir d'une femme et de briser irrévocablement peut-être une vie aussi belle et aussi hautement placée que celle de la comtesse, ne se présentait point à lui, ou tout au moins ne l'effrayait pas.

— J'aime et je suis aimé, — se disait-il, — qu'importe le reste?...

Telles étaient les dispositions de Georges de Coinmarin au moment où la lettre de l'avoué Blanchard vint sonner à son oreille le glas funeste de la ruine absolue.

Le jeune homme ploya d'abord sous ce choc, comme s'il recevait la nouvelle de quelque catastrophe inattendue, et véritablement il s'était si bien étourdi jusqu'à cette heure, que l'éclatante vérité lui semblait obscure et douteuse encore; mais l'aventureuse insouciance qui formait le fond de son caractère triompha bien vite d'un abattement pas- Bager.

— Le hasard, ce dieu bienfaisant, vient parfois en aide à ceux qui n'ont plus d'espoir qu'en lui, — murmura Georges. — D'ailleurs, — ajouta-t-il en Bouriant, — s'il faut en croire un vieux proverbe

souvent cité, l'amour me doit et m'accordera les mêmes compensations qu'au joueur parfaitement dépouillé. — A chaque jour suffit son mal. — Aujourd'hui je ne veux plus penser qu'à Marie... mon billet est entre ses mains sans doute, et, si ma prière est exaucée par elle, dusse -je être demain exilé ou prisonnier, je trouverai mon sort assez beau.

Après avoir formulé sous la forme d'un discret monologue les quelques réflexions qui précèdent, Georges froissa et glissa dans sa poche la malencontreuse lettre d'affaires et rejoignit le docteur et MM. d'Autrichard et de Lesparre.

La conversation roulait sur les péripéties de la chasse qui venait de s'achever et sur le grand appétit que les chasseurs avaient rapporté.

— Franchement, — disait le receveur général, — la charmante maîtresse de céans se fait un peu bien longtemps attendre!... — Nous allons la voir apparaître brillante et radieuse, mais, malgré ma galanterie bien connue, je préférerais ce soir un pâté de gibier et une bouteille de vieux chambertin à tous les falbalas de la terre !...

— Patience ! — fit le procureur du roi en riant, — un plaisir différé n'en paraît que plus vif...

— Ce n'est pas d'un plaisir qu'il s'agit, — s'écria M. de Lesparre, — c'est bel et bien d'un besoin, mordieu ! — Mon estomac affamé gémit et se désespère, et je vous jure qu'il maudit bien sincèrement les coquetteries de jolie femme qui retardent l'heure du souper...

— Alors, — répliqua le docteur, — ces malédic-

CNE PASSION

lions portent à faux, car madame de Talmay n'est en aucune façon coquette.

— Ah ! docteur, vous blasphémez ! — Point coquette, ce serait un crime ! —Moi, j'adore la coquetterie quand les tortures de la faim ne font pas de moi une sorte de sauvage tout disposé au cannibalisme.

Georges, Martial et le procureur du roi accueillirent en riant cette boutade.

M. de Lesparre poussa un énorme soupir, de la plus comique expression.

— Messieurs, — fit Georges en prenant le bras du gros homme, — pardonnez-moi si je vous enlève notre ami pour une seconde, j'ai deux mots à lui dire...

Et il emmena le receveur général à quelques pas.

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