LE SOUPER
— Mon cher ami, — dit Georges à M. de Lesparre.
— vous avez la réputation bien acquise d'être le meilleur garçon qui soit au monde...
— Oh ! le meilleur, c'est de l'exagération ! — fît le receveur général, d'autant plus flatté du compliment que le compliment était moins mérité, et ne devinant en aucune façon où son interlocuteur voulait en venir. — Mais, certainement, je suis bon garçon.
— Personne ne l'ignore, — reprit Georges, — on sait que vous êtes tout dévoué à vos amis.
— Qui dit amitié dit dévouement... — répondit le gros homme avec emphase.
— Et je crois pouvoir me flatter d'avoir quelque part à vos sympathies, — continua M. de Commarin. — Est-ce que je me trompe?
— Noiij certes, — vous en avez une part énorme,
— l'une des premières, mon cher Georges.
En même temps le receveur général saisit et serra la main de son interlocuteur.
— Alors, je serai le bienvenu à vous demander un service ?
Une moue involontaire vint gonfler légèrement les lèvres roses du gros financier.
— Ah ! ah ! — fit-il, — un service... — vous voulez me demander un service?
— Mon Dieu, oui.
Le receveur général fit sur lui-même un héroïque effort, et balbutia en grimaçant un sourire :
— Eh bien, parole d'honneur, vous m'en voyez fort aise !
— - Je n'attendais pas moins de vous, mon trèscher.
— De quoi s'agit-il?
— D'une bagatelle... — J'ai besoin pendant quelques jours et pour faire face à une nécessité pressante, d'un peu d'argent...
M. de Lesparre ne souriait plus.
Néanmoins il eut l'air de s'exécuter de bonne grâce et il répondit, en portant la main à sa poche :
— C'est tout simple... — Enchanté de trouver l'occasion de vous être agréable... — Vous faut-il vingtcinq louis? — Justement, je crois bien «pie je Les ai sur moi...
Un mouvement de Georges interrompit le geste commencé.
— Les vingt-cinq louis que vous m'offrez si gracieusement me seraient tout à fait inutiles... — répondit Le jeune homme.
— Combien vous faut-il donc?
— Vingt mille francs.
En entendant formuler ce chiffre, M. de Lesparre tressaillit comme un homme piqué par un serpent, et fit deux ou trois pas en arrière.
— Vingt mille francs ! — répéta-t-il, — vingt mille francs ! — Diable, mon cher ami, savez-vous que c'est une somme!
— Insignifiante pour vous.
— Ne le croyez pas ! — Vingt mille francs ne sont insignifiants pour personne , vous le voyez vousmême, puisque vous en avez besoin et puisqu'ils vous font défaut.
— Oh ! moi, je ne suis qu'un pur et simple propriétaire et, comme tel, je puis facilement me trouver gêné ; mais votre situation de receveur général met chaque jour et à toute heure entre vos mains des sommes énormes...
— Qui ne m'appartiennent pas, et dont je dois compte à l'État, — interrompit M. de Lesparre.
— Je croyais vous avoir dit, — reprit Georges, — qu'il s'agissait d'un emprunt de quelques jours.
— Sans doute... sans doute... — Mais, mon cher ami, on sait bien quand on emprunte, — on ne sait jamais quand on rendra.
— Doutez-vous de ma parole?
— Que Dieu m'en garde! — Vous êtes très-certainement de bonne foi, mais vous pouvez vous tromper.
Depuis un instant une rougeur vive colorait les joues de Georges.
10 DNE PASSION
— Mon cher Lesparre, — dit-il avec un calme forcé, — vous plait-il, oui ou non, de me rendre le service que je vous ai demandé?
— Mon cher Georges, — répondit d'un ton mielleux le receveur général, — causons sérieusement.
— A quoi bon, puisqu'il ne s'agit que d'un oui ou d'un non?
— Les affaires sont les affaires... — Tous les jours on prête vingt-cinq louis à un ami qui vient de les perdre à la bouillotte ; mais, quand il s'agit de vingtmille francs, il ne faut point agir à la légère. — Je suis un homme du monde, mais un homme du monde doublé d'un banquier... Si vous vous trouvez dans l'embarras je ne demande pas mieux que de vous obliger, seulement je tiens à avoir une garantie.
— Laquelle?
— La plus simple de toutes, — une hypothèque sur l'une de vos propriétés... — Vous convient-il de me donner cette hypothèque?
— Je ne le puis.
— Pourquoi?
— Parce que mes propriétés sont grevées déjà.
— Très-bien... — Mais alors, comment donc compte riez-vous [VOUS y prendre pour me rembourser?
— Blanchard, mon avoué, un honnête homme (pic vous connaisse/ sans doute, est .convaincu que le produit des ventes volontaires qu'il va effectuer
pour mon c pte dépassera le chiffre des créances
hypothécaires.
— Blanchard peut se tromper... — Les évaluations des avoués sont généralement inexactes. — Ah ça ! mon cher Georges, j'avais bien entendu dire que vous étiez un peu gêné, mais je ne vous savais pascompromis à ce point.
— Cela ne m'inquiète guère... je me relèverai.
— Je l'espère pour vous de tout mon cœur... — mais, dites-moi, ces vingt mille francs vous sont donc indispensables ?
— Plus que vous ne sauriez l'imaginer, et je suis certain que vous ne me les refuserez pas lorsque vous saurez que je suis en butte aux menaces d'une contrainte par corps et forcé de passer la frontière si je n'ai demain la somme que je vous demande...
M. de Lesparre réfléchit pendant un instant.
— Écoutez , mon cher ami , — dit-il ensuite, — je vais vous prouver jusqu'où va mon désir de vous être agréable... — Quoique mon écurie soit au grand complet, je vous offre cinq mille francs, si vous le désirez, de vos deux chevaux bais et de votre tilbury anglais... — Voulez-vous me les vendre?...
— Cela m'est impossible...
— Pour quelle raison ?
— D'abord , la somme de cinq mille francs que vous m'offrez libéralement de deux chevaux et d'une voiture qui m'en ont coûté douze mille, serait insuffisante pour me tirer d'affaire... — ensuite, chevaux et voitures se trouveront, demain matin, sous le coup d'une saisie. — Il faut donc
112 UNE TASSION
m'obliger purement et simplement, sans garantie et en vous contentant de ma parole d'honneur, ou me déclarer sans ambages et sans réticences que ma démarche est indiscrète.
— Mon cher Georges, — balbutia le receveur général avec embarras, — vous me voyez désolé... oui, désolé... — Vous me connaissez assez pour ne pas douter de moi... Je voudrais pouvoir... je serais heureux d'être à même... mais...
M. de Commarin interrompit le gros homme.
— N'en parlons plus, — dit-il vivement.
— C'est cela même , — fit M. de Lesparre, — n'en parlons plus. — Nous ne sommes pas moins bons amis pour cela, n'est-ce pas?...
— Parbleu! — seulement, je vous demande le secret.
— Vous y pouvez compter tout à fait. — C'est bien le moins ! — je serai muet comme la tombe.
Le receveur général achevait à peine de prononcer ces derniers mots lorsque la porte du salon s'ouvrit pour laisser enlrer le comte et la comtesse de Talmay.
Leur arrivée fut le signal d'un grand mouvement. — Les hommes qui formaient le galant entourage de Sylvanire l'abandonnèrent aussitôt pour venir saluer la jeune femme.
Cette dernière devint pourpre au moment où M. de Commarin s'approcha d'elle, — mais celui qui cuisait cette émotion fut le seul à la remarquer.
.Madame de la Margelle n'avait pas été la dernière
UNE TASSION 113
à quitter sa place... — Par une manœuvre habile elle se rapprocha de Georges.
La bonne dame n'agissait point ainsi sans intention. Nous connaîtrons bientôt ses motifs.
Cependant Félix de Lesparre ne perdait ni une minute ni une seconde pour tenir la promesse de discrétion absolue que nous venons de lui entendre formuler.
Il avait rejoint le procureur du roi et le docteur Herbelin.
— A qui se fier, grand Dieu! — murmura-t-il de manière à être entendu de l'un et de l'autre, — à qui se fier ! — Ma parole d'honneur, le monde est une forêt de Bondy !
— Qu'avez-vous donc? — lui demanda M. d'Autrichard.
— Ah! cher baron, je suis anéanti! — répliqua le gros homme en s'essuyant le front, — je viens de subir un formidable assaut ! — On se croit en sûreté dans les salons de ses amis. Eh bien, pas du tout!... — on s'aperçoit tout d'un coup que le terrain est hérissé de chausses-trappes et de pièges à loup!...
— Que voulez-vous nous faire entendre? — dit Martial à son tour. — Il me semble que vous parlez par énigmes. — Au nom du ciel, monsieur de Lesparre, expliquez-vous clairement!...
— Eh bien, messieurs, vous voyez en moi la victime d'une tentative d'abus de confiance avec préméditation et circonstances aggravantes... — Savez-
vous ce qu'avait à me dire Georges de Commarin tout à l'heure?...
— Non.
— Il voulait m'emprunter de l'argent, rien que cela!...
— Vous emprunter de l'argent?... Dans quel but? — fit le procureur impérial.
— Dans le but d'en avoir, parbleu !
— Je le croyais riche.
— Allons donc! — il est ruiné, complètement ruiné! — il se trouve sous le coup d'une contrainte par corps qui le force à se sauver à l'étranger comme un banqueroutier... — On saisit demain matin ses chevaux et ses voitures... — Vous voyez que le désastre est complet...
— Qui vous a dit cela ?
— Lui-môme.
— En vous demandant de l'argent ?
— Oui.
— En vérité, — répliqua le baron d'Autrichard avec un sourire, — voilà qui ne me parait pas précisément constituer la tentative d'abus «le confiance dont vous nous parliez à l'instant... — M. de Commarin, en tous initiant aux moindres détails de sa ruine, n'agissait guère de façon à vous éblouir par l'étalage d'un crédit imaginaire». — w trouve cela singulièrement Loyal...
— Enfin,— demanda Le docteur, — lui avez -vous prêté ce qu'il vous demandait?
— Par exemple I — je ne Buis pas si sot !
— Alors, de quoi diable vous plaignez-vous?...
UNE TASSION 115
— Comment, comment ! de quoi je me plains?... Il est toujours extrêmement désagréable d'avoir à subir des importunités de cette espèce, et j'espère bien qu'à l'avenir le comte de Talmay ne recevra plus ce pauvre diable de Georges.
— A vous parler franc, — dit sèchement Martial,
— je doute très-fort que votre espérance se réalise.
— Les sympathies de M. de Talmay ne sont pas changeantes; — il aime ses amis pour eux-mêmes et non point pour la fortune qu'ils ont conservée ou qu'ils ont perdue...
— Est-ce une leçon, docteur? — s'écria M. de Lesparre en rougissant.
— En aucune façon. — Je ne donne de leçons que lorsque je crois avoir la chance qu'elles profitent à ceux qui les reçoivent.
— A la bonne heure !
— Et quelle est, je vous prie, la somme dont Georges paraissait avoir un si pressant besoin ? — reprit Martial.
— Vingt mille francs, — ni plus ni moins. — Tous voyez que le chiffre est rond !
Le docteur quitta le receveur général et le procucureur du roi, et, après avoir adressé successivement la parole à plusieurs personnes, il s'approcha de M. de Commarin.
— Georges, — lui dit-il brusquement, — crois-tu que je sois ton ami?
— Certes!...
— Et tu es le mien ?
— Oui, et de tout cœur.
— Alors, tu ne me refuseras pas ce que je vais te demander?...
— Si ce que tu vas me demander est en mon pouvoir, tu peux compter d'avance que c'est fait...
— En ce moment, mon cher Georges, tu te trouves dans l'embarras.
— Moi?
— Oui, toi.
— Comment le sais-tu ?
— Peu importe, — je le sais, cela suffit.
— Eh bien, c'est vrai,, — l'embarras existe...
— Il te faut une somme de vingt mille francs pour t'en tirer...
— Je ne te demande pas qui te l'a dit... — très-évidemment l'indiscret est ce cuistre de Lesparre...
— Peu importe encore... — l'essentiel est qu'on me l'ait dit. — Mon cher Georges, je ne suis pas riche, — j'ai pu réaliser cependant quelques économies depuis mon installation à Dijon. — Ces économies représentent tout juste les vingt mille francs dont tu as besoin... — je me trouve très-heureux, je te le jure, de les mettre à ta disposition pour aussi longtemps que tu en auras besoin... — Tu me les rendras quand tu voudras, ou plutôt quand tu pourras... — Est-ce convenu?...
Georges prit la main de Martial et la serra avec effusion.
— Cœur d'or!.. — murmura-t-il à voix basse. Puis, tout haut :
UNE PASSION iil
— Mais cet argent, — ta seule ressource, — peut se trouver compromis dans l'écroulement de ma fortune...
— Je n'en crois rien... — J'ajouterai que je n'ai nul mérite à te le prêter, car j'ai la conviction que tu subirais sans regret toutes les privations imaginables plutôt que de ne pas me le rendre...
— Tu me juges bien... — Merci, Martial.
— Acceptes-tu?
— J'accepte.
— A mon tour de te dire : Merci!... — De main matin nous retournerons ensemble à Dijon et ■ mon banquier versera la somme entre tes mains.
Un soupir de soulagement s'échappa de la poitrine de Georges; le jeune homme se sentait délivré du poids immense qui l'écrasait depuis un instant. — Sa liberté n'était plus menacée, — il évitait la honte de voir coller à sa porte ces ignobles affiches jaunes, inséparables compagnes d'une saisie mobilière.— Il pourrait aviser avec son avoué au meilleur parti à prendre pour sauver du naufrage les dernières épaves de sa fortune. — Enfin l'avenir se rassérénait relativement et M. de Commarin se trouvait le maître de se donner à son amour, pendant quelques heures, tout entier et sans préoccupations.
Ces pensées et bien d'autres encore se succédèrent dans l'esprit de Georges en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis à les indiquer.
L'une des portes du salon s'ouvrit à deux battants, et la voix sonore d'un valet en grande livrée prononça les mots sacramentels :
— Madame la comtesse est servie...
A cet instant précis la baronne de la Margelle mit à exécution Ja manœuvre que nous l'avons vue préparer, en faisant preuve d'une habileté tout à fait supérieure.
Par une suite de marches et de contre-marches combinées avec la justesse de coup d'œil d'un stratégiste consommé, elle était arrivée sans affectation à une dizaine de pas de Georges.
Deux glissades et trois petits sauts, légers comme ceux d'une nymphe d'Opéra, la portèrent tout à côté du jeune homme dont elle saisit le bras en s'éc riant :
— Ah! monsieur de Commarin, je m'empare de vous, — je vous institue mon cavalier, — je vous place à table à coté de moi, et je ne vous rendrai pas de sitôt votre liberté !!
->lvanire accompagna de ses minauderies les mieux choisies ces quelques mots auxquels Georges répondit avec une galanterie on peu forcée :
— Que parlez-vous 4e me rendre ma liberté, madame la baronne?... Je n'en veux pas... je n'en voudrai jamais!... le B< rai trop heureux, cent lois trop heureux, d'ôtre à perpétuité votre prisonnier, ou plutôt votre esclave !...
M dai le la Margelle triomphante entraîna le
jeune homme, en s'avouani toul bas à elle-même qu'elle avait beau fouiller dans ses souvenirs et
qu'elle n'y rencontrait rien de plus parfaitement séduisant que lui.
Les regards de Georges s'attachaient avec une ivresse indicible sur les blanches épaules de Marie qui marchait devant lui, au bras du procureur du roi.
La salle à manger, de style Louis XIV comme le salon, offrait un merveilleux coup d'œil.
Elle était très-vaste et très-haute d'étage, avec des boiseries blanches à rinceaux dorés et un plafond peint sur lequel on voyait, au milieu de légers nuages, de jeunes enfants en costumes d'amours se jetant joyeusement à la tête les fruits de toutes les parties du monde.
Un de ces lustres immenses et magnifiques qui ne tiendraient plus dans les mesquins appartements des maisons modernes, se suspendait, tout ruisselant de lumières et de pendeloques, à la griffe dorée qui formait le point central du plafond.
Le linge damassé des Flandres, les porcelaines de Saxe et les cristaux de Bohème couvraient une large table carrée, supportant, au milieu des fleurs et des plats d'argent, un surtout et des candélabres exécutés sur les dessins de Girodet.
La mythologie surannée du peintre prétentieux de Pygmalion et Galatée produirait aujourd'hui pour des yeux d'artiste, parmi les magnificences du grand siècle, l'effet d'une note fausse dans un morceau de Mozart ou de Rossini.
Mais, à l'exception peut-être de Georges de Commarin, personne, parmi les hôtes du château de
Talmay, ne jouissait d'un coup d'oeil bien positivement connaisseur.
Il ne nous paraît point utile d'indiquer ici minutieusement dans quel ordre se trouvaient placés les convives. — Disons seulement que la comtesse Marie avait à sa droite le procureur du roi et à sa gauche le marquis de Vezay, personnage muet.
Naturellement, à la droite de M. de Talmay trônait Sylvanire, auprès de laquelle Georges se trouvait installé, bien malgré lui quoique de fort bonne grâce , et faisant de son mieux contre mauvaise fortune bon cœur. — Les compensations , d'ailleurs, ne lui manquaient pas. — Un peu trop près de lui, sans doute, la baronne étalait ses cheveux faux, ses pastels, ses épaules dévoilées et ses falbalas roses.
Mais en revanche, presque en face, ses regards pouvaient contempler le divin visage de madame de Talmay que son involontaire émotion rendait plus belle et plus attrayante encore, et qui n'osait presque lever les yeux de peur de rencontrer ceux du jeune homme fixés sur elle.
Nous le savons déjà , et nous l'avons dit , les chasseurs avaient rapporté de leur longue excursion équestre et cynégétique un formidable appétit. — Ceci nous explique le silence presque absolu (jui régna pendant tout le commencement du repas.
Sauf quelques rares monosyllabes adressés au maître d'hôtel el aux valets chargés du service, on n'entendait d'autre bruit que celui des fourchettes
se mettant en collaboration très-active avec les mâchoires affamées.
A mesure que la soirée avançait, la pesanteur de l'atmosphère allait en augmentant. — Pas un souffle d'air ne se glissait par les trois larges fenêtres ouvertes sur le parc... — L'éblouissante illumination intérieure faisait paraître plus compacte l'obscurité du dehors.
Soudain un grand éclair inonda de sa lumière blanche et aveuglante la cime des arbres et les profondeurs de la vallée. — Un coup de tonnerre retentit, et en même temps les flammes du lustre et celles des candélabres se prirent à trembler, fouettées par les premières bouffées de l'ouragan qui commençait.
Un faible cri de la comtesse avait répondu au coup de tam-tam donnant le signal à l'orchestre de la tempête.
Quant à Sylvanire, profitant avec habileté de l'émoi si naturel que la menaçante voix de la foudre cause au sexe faible et charmant, elle ne négligeait point de saisir à belles mains l'un des bras de Georges et d'appuyer presque sa tête sur l'épaule du jeune homme, en poussant de petits roucoulements de tourterelle effarouchée.
Les valets se hâtèrent de fermer les fenêtres, et tout rentra dans l'ordre... — seulement, les nappes de feu des éclairs et les grondements, tantôt sourds tantôt stridents du tonnerre, se succédaient sans relâche, tandis que le vent faisait rage contre les vitraux.
Le premier appétit se caimait, — l'ouragan devint pour la conversation un thème facile et plein d'à-propos.
— Savez-vous, mon cher baron, — dit Henri au procureur du roi, — que nous risquons fort d'avoir le plus abominable temps du monde pour notre voyage nocturne !...
— Qui sait? — répondit le magistrat. — J'ai vu de bien gros orages ne durer qu'une heure ou deux.
— Mon Dieu, messieurs, que dites-vous donc? — s'écria madame de Talmay en s'adressant tout à la fois à son mari et au procureur du roi, — vous venez de parler d'un voyage nocturne... — J'espère que vous ne songez pas à vous mettre en route cette nuit?
— Je n'ai fait que vous entrevoir tout à l'heure, ma chère Marie, — répliqua le comte, — et le temps m'a manqué pour vous mettre au courant des modifications survenues dans les projets de M. il'Autrichard et dans les miens...
— Je ne puis approuver ces projets nouveaux, s'ils vous éloignent d'ici par un temps pareil... — interrompit la jeune femme.
— Madame la comtesse, — lit le procureur du roi en souriant, — je m'offre en holocauste à votre colère, ''i ,j'' i léclare humblement indigne de pardon... — Je suis Ir seul et le vrai coupable... — c'est moi qui vous enlève votre mari.
— El comment cela, monsieur le baron?...
— Forcé par les Bervitudes de ma position de me
UNE rASSION 123
trouver à Dijon demain matin au point du jour, pour préparer l'ouverture de la session qui commencera à huit heures, je comptais prendre congé de vous aujourd'hui dans l'après-midi, de façon à me réinstaller ce soir même à mon poste. — Le comte a mis une si bienveillante insistance à me retenir , que je n'ai pu lui résister. — Désigné lui-même par le sort pour faire partie du jury, il se trouve condamné comme moi à la plus rigoureuse exactitude. — Ni l'un ni l'autre nous n'avons le droit de faire attendre les accusés qui demain viendront s'asseoir sur la sellette de la cour d'assises. — En face de cette inexorable nécessité le comte m'a dit ce matin, très-gracieusement et très-logiquement : — Chassez avec nous, soupez avec nous, retardez enfin votre départ; j'avancerai le mien; nous partirons ensemble ; nous arriverons à Dijon vers le milieu delà nuit ; j'irai me reposer pendant quelques heures à l'hôtel du Chapeau-Rouge, et vous aurez tout le temps de compulser vos dossiers et de prendre vos dernières notes... — Un tel arrangement me convenait fort, et je l'acceptai sans hésiter... — Ceci, madame la comtesse, vous explique ce départ nocturne qui vous inquiète et qui cependant, sous aucun prétexte, ne saurait se remettre...
— Je comprends très-bien tout cela, — répondit madame de Talmay, — je n'ose insister pour vous retenir, trop certaine d'avance que je serais vaincue, et pourtant je voudrais le faire... — Entendezvous siffler le vent?... — Il me semble que la tempête redouble de violence... — J'ai peur...
— Il faut combattre cette crainte, madame, car, permettez- moi de vous le dire, vos inquiétudes me paraissent tout à fait dépourvues de fondement... — D'ici à Dijon la distance n'est que de cinq lieues et les routes sont superbes et parfaitement entretenues... — D'ailleurs, — ajouta le procureur du roi en souriant, — la justice divine ne doit-elle pas aide et protection à sa sœur la justice humaine que M. de Talmay et moi nous représentons en ce moment? — Rassurez- vous donc, madame, nous arriverons sains et saufs.
— Que Dieu le veuille ! — murmura la comtesse.
— Il le voudra, madame, puisque vous le lui demandez. — Les prières des anges ne sont-elles pas exaucées toujours?
On applaudit à cette galanterie, et le docteur Herbelin ayant proposé de porter un toast en l'honneur des deux voyageurs, sa motion fut accueillie avec enthousiasme.
— Monsieur le baron, — demanda Marie de Talmay au bout d'un instant, — combien de jours durera la session?
— Hélas! madame, une semaine au moins.
— Si longtemps!
— Le rôle des affaires criminelles est malheureusement très-chargé. — Rarement j'ai vu notre geôle encombrée de tant de prisonniers attendant leur arrêt.
— Mais au moins, — s'écria Sylvanire, — avezvous quelques beaux crimes?
1 18 procureur du roi sourit.
UNE TASSION 125
— Permettez-moi, madame la baronne, de vous demander ce que vous entendez par un beau crime? — Voilà deux mois qui, je dois l'avouer, me paraissent très-surpris de se trouver ensemble.
— Oui, oui, — répliqua la douairière, — dans le fond vous avez raison, mais je sais ce que je veux dire. — Un beau crime est un de ces assassinats bien mystérieux, bien étranges, bien sombres, bien compliqués, qui font frissonner d'épouvante et qui donnent la chair de poule... — quelque chose dans le genre de l'affaire Fualdès, par exemple. — Vous voyez cela d'ici, n'est-ce pas?
— En d'autres termes n'est-ce pas , madame la baronne, plus un crime est effroyable plus il est beau?
— Précisément. Vous rendez ma pensée à merveille.
— Eh bien! nous n'avons pas cela. — La plupart de nos accusés sont des coquins vulgaires, sans la moindre couleur poétique ; — presque toutes nos accusations roulent sur des faits du prosaïsme le plus complet : — faux en écriture de commerce, — banqueroutes frauduleuses, — coups et blessures ayant occasionné la mort à la suile d'ignobles querelles de cabaret, — vols par des serviteurs à gages, etc., etc.. — Une seule affaire intéressante se détache sur la platitude de l'ensemble.
— Un meurtre?
— Oui, madame la baronne, un double meurtre?
— Grand Dieu ! et quel est l'abominable scélérat?..
— Cet abominable scélérat est en réalité le plus
126 UNE TASSION
honnête homme du monde, et je vous déclare, en mon à me et conscience , qu'il me paraît fort à plaindre et très-peu à blâmer.
— Cependant, il a tué?...
— Oui, madame la baronne, il a tué sa femme... Sylvanire fit un bond sur sa chaise.
— Tué sa femme! — s'écria-t-elle. — Quelle horreur!
— Permettez-moi de finir ma phrase. — J'allais ajouter : — et le complice de sa femme...
— Ah ! — murmura la baronne en baissant à demi les yeux, — il était donc... ?
— Il était trompé, oui madame, trompé d'une manière honteuse et lâche, et il ne s'en doutait pas.
— Ses yeux ne se sont ouverts à l'évidence qu'au moment où il a surpris les coupables.
— A quelle classe appartenait-il, cet homme si vindicatif?... — demanda Sylvanire.
— A la classe de ces travailleurs infatigables qui ont conquis à force de courage et d'économie une sorte d'aisance relative. — Ce malheureux, maintenant de quarante ans, s'était marié il ,\ a quatre ans avec une orpheline jeune et jolie, sauvée par lui de la plus horrible misère, el Bans doute lussi de tous les égarements de la débauche vénale. — Simon, — c'esl ainsi qu'il se nomme,
— adoraitsa femme, — il ne vivait que pour elle,
— il aurait passé de grand cœur ses jours et ses nuits au travail aiin de se procurer l'argenl nétire aux fantaisies de sa chère Marguerite... —
.t'ai fouillé dans le passé de Simon. — Non-seule-
ment je n'y ai trouvé ni une tache ni une souillure, mais encore les actions nobles et généreuses s'y rencontrent à chaque instant... — L'une d'elles est même la cause indirecte de la terrible catastrophe qui va se dénouer — par un acquittement que je crois certain — sur les bancs de la cour d'assises.
Le procureur du roi s'interrompit.
Un frémissement de curiosité courut parmi les auditeurs.
— Voyons, voyons, — fit Sylvanire, — oh! monsieur le baron, dites-nous cela... — Je vous assure que nous mourons d'envie d'avoir des détails. — Ne voyez-vous pas que je palpite d'anxiété? — Vous racontez si bien !
Le procureur du roi s'inclina et reprit, en style d'acte d'accusation :
— Simon, quatre ou cinq ans avant son mariage, vit arriver à l'improviste chez lui un jeune garçon d'une quinzaine d'années, son cousin à un degré très-éloigné. — Ce jeune garçon venait de perdre coup sur coup son père et sa mère, pauvres journaliers d'un village de Franche-Comté; — il élait vêtu de haillons et mourait de faim. — Simon le recueillit, le traita comme sonpropre fils, lui apprit son état de potier d'étain et fit de lui, non son ouvrier mais son associé. — Certes, la reconnaissance aurait dû parler bien haut et bien éloquemment dans le cœur du jeune homme. — Il n'en fut rien. — Le misérable, dominé par des passions d'une effrayante violence, ne craignit point de s'adresser, pour les satisfaire, à la femme de son parent et de son protec-
teur. — Il lui déclara son criminel amour. — La perfide créature écouta sans colère un aveu qu'elle aurait dû repousser avec horreur, — elle ne tarda point à brûler elle-même des feux adultères qu'elle avait fait naître, — le toit conjugal fut profané par le plus impardonnable de tous les outrages. — Cela dura longtemps. — Un impénétrable mystère enveloppait le crime sous ses ombres protectrices. — Simon d'ailleurs était facile à tromper, — sa généreuse et confiante nature ne se pliait point au soupçon, — et, je vous le demande, comment soupçonner la complicité odieuse de sa femme bien-aimée et de celui qu'il regardait comme son enfant? Il est de certains forfaits, invraisemblables et pour ainsi dire inadmissibles, devant lesquels l'imagination épouvantée recule. — Ainsi, je vous le déclare, moi dont la vie se passe au milieu des crimes de toute nature, que je dissèque et que j'étudie comme le chirurgien étudie avec son scalpel les cadavres gangrenés, je ne puis croire au parricide, et, lors môme que l'évidence m'apporte sa lumière implacable, je me prends ;\ douter encore. — L'aveugle confiance de Simon l'ut de longue durée, je le répète — L'impunité produisit sur les coupables son effet habituel, — elle les enhardit au point de leur faire, peu à pou, oublier toute mesure. — Ils négligèrent les précautions habituelles dont ils s'entouraient, et le flagranl délit \int unjour jeter à Simon, comme un coup de tonnerre, la foudroyante certitude «le l'attentai qu'il ne soupçonnait pas. — Une fureur soudaine, vengeresse, irrésistible, enva-
hit son aine en face de ce spectacle ; il saisit un lourd marteau, arme providentielle que le hasard jetait sous sa main; il frappa les coupables puis, sans hésiter, il vint dire aux magistrats : — Voilà ce que j'ai fait, jugez-moi I
M. d'Autrichard avait achevé.
Un silence de quelques instants suivit ses dernières et redondantes paroles.
Ainsi qu'il nous paraît naturel et logique de s'y attendre, ce fut madame de la Margelle qui rompit ce silence.
— Ah! monsieur le baron, — dit-elle, — rien n'est plus émouvant que ce petit récit... —j'en ai les nerfs tout agités et je suis bien certaine de ne pas fermer l'œil une seule minute la nuit prochaine... — Certainement la situation de ce pauvre mari est intéressante, et je le plains de toute mon àaie. — Je conviens volontiers que rien n'est plus désagréable que d'être... ce que vous savez et de le savoir. Aussi je ne demande point qu'il soit condamné à mort... — non... — Je pencherais même assez volontiers vers une certaine indulgence, dans une certaine mesure... — Je propose pour lui la détention perpétuelle, par exemple... — Il faut bien qu'il soit quelque peu puni, n'est-il pas vrai? car enfin sa conduite n'est point exempte de férocité... — Ne pouvait-il adresser à sa femme des représentations bien senties, — lui donner même, au besoin, quelques coups de cravache, — quoique ce mode de correction me paraisse souverainement répréhensible, — et mettre très -carrément à la
porte de chez lui son indélicat associé?... — J'aurais compris cela, — mais les tuer tous les deux!... les tuer à coups de marteau?... ah ! fi!... — Eh ! mon Dieu, monsieur le baron, vous connaissez le monde, — il n'est pas parfait, tant s'en faut !... — Combien de gens, et je dis des plus hauts placés, qui se trouvent tout justement dans la situation du potier Simon et qui ne disent rien, et qui font bien... — La chose est générale, je vous assure, et même j'ai pu me convaincre, en lisant l'histoire du bon vieux temps :
Que la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas les rois!...
« Où en arriverions-nous, je vous le demandé, si tous les maris mécontents mettaient l'épée ou le coutelas à la main pour un petit massacre intime?... Franchement , la Saint-Barthélémy ne serait rien auprès de cela !... — Certes, je suis bien désintéressée dans la question puisque me voilà veuve, et que d'ailleurs on connaît mes principes, mais je dis qu'il n'est pas convenable de se faire justice de ses propres mains, et que la loi ne peut et ne doit per-
Itre de disposer de la vie il»1 qui que ce soit sans
demander un compte sévère du sang versé!... — Est-ce vrai, cela, monsieur le baron?
— Madame la baronne, — répondit le procureur du poi, — vous touchez là à une question brûlante et d'une importance colossale... — Certes vous dans le vrai en thèse générale, et la vie de l'homme est sacrée...
— Et à plus forte raison la vie de la femme, être faible et sans défense!... — interrompit Sylvanire.
— Oui, madame, à plus forte raison, — comme vous dites..., — fit M. d'Autricbard avec un salut et un sourire, — mais la loi, dans sa sagesse souveraine, bien qu'elle n'admette jamais l'homicide, admet cependant certains cas où l'homicide est excusable.
— La loi admet cela?
— Oui, madame.
— Eh bien, la loi a tort, voilà tout.
— Comment, madame, vous trouvez injuste qu'il soit permis de tirer un coup de pistolet à un voleur qui s'introduit la nuit dans votre maison, avec effraction et escalade, pour vous dépouiller, et qui peut-être en veut à votre vie?... — Vous voudriez que la loi punît, comme un assassinat, ce meurtre légitime?...
— Non, certes, — mais vous me parlez d'un voleur, et moi je vous parle d'un amant. — Ce n'est pas du tout la même chose...
— Ce n'est pas la même chose en effet, — dit froidement M. de Talmayen intervenant dans le débat, — car l'amant est bien autrement coupable que le voleur.
— Ah! par exemple, — murmura Sylvanire, — voilà une théorie qui me paraît originale et nouvelle, mon cher neveu, et j'avoue que je serais curieuse de voir de quelle façon vous vous y prendriez pour la soutenir!... je crois que l'entreprise vous semblerait assez difficile.
— C'est la plus facile de toutes les entreprises, au contraire, je puis vous le prouver en deux mots...
— Le bandit qui force votre secrétaire pour y prendre quelques poignées d'or, ne vous blesse que dans vos intérêts matériels, ne vous atteint que dans votre fortune... — L'amant est un voleur aussi, un voleur qui vous enlève ce que vous avez de plus cher au monde, votre repos, votre bonheur, les joies de votre vie, le sommeil de vos nuits, l'honneur de votre nom, l'espoir de votre vieillesse! Yoilà ce que fait l'amant. — J'ajouterai que presque toujours il se montre lâche et vil ! — Le bandit qui vous dévalise est un échappé de la geôle ou du bagne, un ténébreux coquin qui ne vous connaît pas, dont vous ignorez le nom, qui vous pille et qui s'en va.
— L'amant, lui, neuf fois sur dix, est l'ami du mari dont il se fait le courtisan et le flatteur et qu'il caresse pour mieux- le tromper... Ruse de guerre, diton, et de bonne guerre! — Ce n'est pas vrai! — La déloyauté est toujours honteuse et la trahison toujours infâme ! — La poignée de main menteuse que l'amant donne au mari, c'est le baiser de Judas sur la joue du Christ !
— Ta ! la ! ta ! — répliqua Sylvaniro un peu déconcertée, mais point convaincue, et pour cause, — vnilà do grands mots, mon cher neveu...
— Pour exprimer fl6 grandes vérités, ma chère tante...
— Alors, en votre qualité de membre du jury, et avec vos idées bizarres, vous déclarerez demaii le potier Simon qod coupable ?
— Oui, certes, et avec enthousiasme I
— Eh bien, je vous en fais mon compliment !...
— Je l'accepte, et j'ai la conviction que je ne serai pas seul à le mériter et que tous mes collègues proclameront comme moi l'innocence de l'accusé...
— Très-bien... mais avez-vous du moins le courage d'accepter jusqu'au bout les conséquences d'un pareil système et la franchise d'en convenir?...
— Oui, sans doute.
— Quelles qu'elles soient?
— Quelles qu'elles soient.
— Ainsi, vous approuvez le mari qui tue sa femme?
— Je l'absous, mais je ne l'approuve pas...
— A la bonne heure ! — fit Sylvanire d'un air triomphant. — Vous ne l'approuvez pas, mon neveu, c'est déjà quelque chose.
Les sourcils de M. de Talmay se contractèrent. Son front se plissa, ses yeux lancèrent de sombres éclairs, et tout son visage prit une physionomie presque farouche qu'aucun des convives assis à sa table ne lui connaissait encore.
— Ma tante, — dit-il d'un ton calme et d'une voix mesurée qui contrastait étrangement avec la violence des sentiments qu'il exprimait, — vous me comprenez mal, ou plutôt vous ne me comprenez pas du tout. — Je désapprouve le mari qui tue en même temps la femme coupable et le complice de cette femme, parce que la vengeance ainsi pratiquée me semble insuffisante, parce que le châtiment ne me paraît point à la hauteur de l'outrage.
— Eh quoi ! — s'écria la baronne stupéfaite, —
croyez-vous donc qu'il existe une punition plus terrible que la mort?...
— Certes, je le crois.
— Laquelle?...
— La vie, — la vie passée tout entière auprès du mari trompé, implacable dans sa froide colère comme la fatalité des poètes antiques. — Je vous le jure, l'existence de la femme adultère doit être, dans ces conditions, une supplice auquel nul autre ne se peut comparer.
Madame de la Margelle secoua la tète sans répondre.
Le comte de Talmay eut aux lèvres un sourire plein d'ironie.
— Vous n'êtes pas de mon avis, ma chère tante, — dit-il ensuite, — je le vois bien, et je m'y attendais ; mais demandez à M. d'Autrichard s'il trouve que je sois dans le vrai et si mon opinion est aussi la sienne.
Sans attendre qu'on l'interrogeât directement, le baron répondit :
— .]•• partage absolument votre manière de voir, mon cber comte, et le châtiment dont vous venez de parler me semble plus effrayant pour La coupable que l'emprisonnement cellulaire à perpétuité, qui cependant est pire que la mort selon l'avis de tous les gens qui oai raisonné et qui ont écrit sur la matière.
Une sorte de malaise général suivit ces païen-.
La conversation qui précède avait jeté sur l'esprit de tous les convives un voile de tristesse. — Madame de Talmay semblait en proie à une profonde et pénible émotion. — Georges de Commarin, malgré son empire habituel sur lui-même , était plus pâle que de coutume. — Martial Herbelin attachait son regard investigateur tantôt sur Georges, tantôt sur la jeune comtesse, avec une préoccupation manifeste.
Peu à peu cependant l'impression pénible que nous venons de signaler s'effaça et finit par disparaître.
Des dialogues particuliers s'engagèrent, puis se généralisèrent, et comme les drames de cours d'assises n'en faisaient plus les frais, comme, en même temps, les vins généreux circulaient autour de la table et remplissaient les verres, la gaieté ne tarda pas à renaître et le souper s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commencé.
Au moment où les maîtres du château et leurs hôtes se levèrent de table pour quitter la salle à manger l'orage avait complètement disparu, sans qu'une seule goutte d'eau fût tombée des nuages entassés; — de vagues éclairs illuminaient encore l'horizon par intervalles, mais la grande voix du tonnerre ne retentissait plus.
— Vous voyez, ma chère Marie, combien vous aviez tort de vous alarmer il y a une heure... — dit M. de Talmay à sa femme; — nous allons avoir, le baron et moi, le temps le plus charmant du monde pour notre petit voyage.
— Quand partirez-vous? — demanda madame de Talmay.
— Dans un instant et je vais, tout de ce pas, donner des ordres à mon cocher...
Et M. de Talmay sortit.