‹ Une passionChapitre 7 sur 17 · DEPART · texte numérisé non relu

DEPART

Madame de Talmay et ses hôtes, en quittant la salle à manger, passèrent dans un boudoir attenant au salon de réception et qui, moins vaste que cette dernière pièce, était par conséquent plus convenable pour une réunion intime et peu nombreuse.

Le comte avait décidé que son absence et son séjour à Dijon pour les séances de la cour d'assises n'interromperaient point les chasses commencées; — la plupart des convives du souper devaient donc coucher au château.

MM. de Cusy, seuls, se proposaient de retourner à leur habitation, située à une faible distance.

Le boudoir dans lequel nous introduisons nos lecteurs avait été décoré et meublé par la grand'mère du comte Henri. — Une tenture de satin de Chine, brodée de dragons, de chimères et de fleurs fantastiques, couvrait les murailles;— les sièges

étaient en bois doré et en tapisserie des Gobelins dont les médaillons reproduisaient avec une merveilleuse finesse de tons des sujets champêtres peints par Boucher; — la garniture de cheminée attirait l'attention par son originalité. — Un éléphant de porcelaine de Saxe, portant sur son dos le cadran de la pendule , avait pour escorte deux petits nègres coiffes de turbans dorés et vêtus d'étoffes aux couleurs éclatantes.

A droite et à gauche, entre des candélabres d'un rococo mythologique adorable et de magnifiques cornets du Japon, deux magots chinois étalaient leur gros ventre et leur rire éternel.

Les admirateurs de la ligne droite et de la forme grecque trouvaient cela fort laid...

in guéridfto formé d'un immense plat de porcelaine de Chine, monté en bronze doré, servait de table de milieu. — Au plafond pendait un joli luslre rocaille.

Noue devons signaler en outre un chiffonnier et un petit secrétaire en bois de rose à onnemeata de euivre, meubles charmants, si longtemps dépréciéfl et qu'on a le bon goû.1 de rechercher ai i» le m enl aujourd'hui connue objets de vrai Luise et de liante curiosité. (Se défier des imitations.)

Marie-de Talmay et la baronne SLrWenire sYtairnt

3H l'une auprès de l'autre sur un soia digne

d'être dôcrii par Grébillon lils. quoiqu'il n'eût été,

selon toute apparence, le héreé de nulle scabreuse

aventure.

Les hommes formaient un demi-cercle autour des

dames , mais, nous devons le dire, la conversation restait languissante malgré les efforts de madame de la Margelle pour la soutenir et la raviver.

Ceci s'explique.

Le procureur du roi songeait malgré lui aux foudroyants réquisitoires qu'il ferait éclater le lendemain sur la tête des accusés anéantis.

Georges de Commarin se trouvait dominé par une vive préoccupation, et c'est à peine s'il répondait quelque monosyllabe lorsqu'il lui devenait complètement impossible de ne pas répondre.

Martial Herbelin observait.

Marie de Talmay, silencieuse ne semblait prêter qu'une attention distraite à ce qui se passait autour d'elle.

Nous savons déjà que le receveur général n'avait aucun droit au titre de causeur brillant. — Quant aux autres hôtes du château, ils se faisaient un véritable point d'honneur de sortir le moins possible de leur rôle de personnages muets.

A toutes ces causes de mutisme nous devons ajouter l'accablante pesanteur de l'atmosphère. — L'orage, ne s'étant point dissous en pluie, avait laissé l'air surabondamment imprégné de ces effluves électriques si lourds et si énervants pour les corps et pour les esprits.

M. de Talmay reparut.

Il avait échangé son costume de chasse contre une toilette de circonstance, de couleur sombre et d'une coupe sévère.

Il lui paraissait convenable d'être vêtu avec une

sorte d'austérité significative pour prendre part aux imposantes solennités de la cour d'assises.

— Mon cher baron, — dit-il au procureur du roi,

— je crois le moment venu de prendre congé de ces dames. — Les chevaux sont attelés et la voiture nous attend au bas du perron...

Au moment où M. d'Autrichard s'inclinait devant la comtesse et devant Sylvanire dans un salut d'adieu, un domestique vint prévenir le comte que son homme d'affaires arrivait au château et demandait à lui parler.

M. de Talmay quitta le boudoir, dans lequel il reparut au bout de quelques minutes, tenant à la main un portefeuille de cuir fauve.

— Ma chère Marie, — dit-il à sa femme, — le temps me manque pour remonter dans mon appartement;

— chargez-vous donc de ceci, je vous prie, et traitez ce portefeuille avec tout le respect qu'on doit à ce tout-puissant dieu du jour qu'on appelle l'argent...

— Qu'y a-t-il là-dedans? — demanda la jeune femme.

— Vingl mille francs en billets de banque.

— Mais par quel hasard <•«■< billets arrivent-ils, à cette heure, entre vos mains?'

— Par le basard le plus simple du monde. Mon homme i l'a liai res a louché dans la journée le prix d'une coupe de bois à cinq ou six lieues d'ici, et il se hâte de m'apporter ce prix pour mettre sa responsabilité à couYert..i

— Mon ami, — dit la comtesse, — cela m'inquiète,

je vous assure, de rester commise à la garde d'une si grosse somme...

— Croyez-vous donc, — fit M. de Talmay en riant, — que l'appât de ce riche butin doive attirer une bande de voleurs au château?...

— Je ne crois rien, mais enfin cela ne serait pas impossible...

— Soyez sans crainte, ma chère enfant. — D'abord, personne au monde ne sait que cet argent se trouve ici ; ensuite, je vous promets que les voleurs ne songeront jamais à se hasarder dans une maison pleine, comme celle-ci, de monde et d'armes. — La présence de nos amis doit vous mettre absolument à l'abri de toute appréhension fâcheuse...

— Oui sans doute, et cependant j'aimerais beaucoup mieux vous voir emporter ce portefeuille avec vous...

— Cela est un enfantillage de votre part et serait une imprudence de la mienne. — Autant ces vingt mille francs se trouvent en sûreté dans ce château, autant ils pourraient être exposés dans un hôtel garni dont les portes ferment mal et où il existe de doubles clefs de toutes les serrures... — Est-ce votre avis, mon cher baron?

— Entièrement.

— Vous entendez, Marie : — l'opinion du procureur du roi est sans appel en semblable matière; résignez-vous donc de bonne grâce à devenir la dépositaire de ceci... — Jamais plus gracieux caissier n'aura fait l'honneur d'une maison de banque.

— Vous le voulez, Henri?

1 12 u;ne passion

— Je vous en prie.

— Eh bien, soit. — Mais c'est malgré moi...

— Et je vous en suis d'autant plus reconnaissant. Madame de Talmay prit le portefeuille avec une

répugnance manifeste. — Elle le plaça dans l'un des tiroirs du chiffonnier dont nous avons déjà parlé, et elle retira la clef après l'avoir fait tourner à deux reprises dans la serrure .

— Voilà qui est à merveille, — dit le comte, — et je partirai avec une tranquillité d'esprit complète... — Voulez- vous nous accompagner jusqu'au perron, chère Marie?...

— Certes, je le veux ! — Et revenez vite, mon ami.

— Voilà qui ne dépend pas du tout de moi, malheureusement. — Mais savez-vous ce qui serait bien aimable à vous?...

— Voyons.

— Ce serait de venir avec ma tante me faire une petite visite à Dijon. — Cette visite me consolerait des rigueurs de mes vilaines fonctions de juré... — Viendrez- vous?

— Vous n'en doutez pas. — Oui, j'irai, <•! de grand

— Ah I je le crois bien que nous irons ! — dit s\ 1vaoire. — J'aimerais torl à voir juger h condamner deux ou trois coquins... — Monsieur le baron, vous

donnerez ce divertissement, n'est-ce pas î

— Madame la baronne, y> vous promets des fauteuils 'lui- L'enceinte réservée.

— a mervi ille... — ce sera fort gai... — Vertu

de uni vie, je me réjouis tout à fait de cette petite partie de plaisir !...

Ce qui précède s'était dit en traversant les pièces qui séparaient le boudoir du vestibule.

Dans la cour intérieure, au bas des larges degrés du perron, une calèche découverte attendait.

Les lanternes d'argent projetaient en avant une large zone de lumière. Les chevaux piaffaient sous la main habile du cocher, qui ne parvenait qu'à grand'peine à contenir leur impatiente ardeur.

M. de Talmay embrassa sa femme et sa tante, serra la main des hommes qui restaient ses hôtes malgré son départ, et monta dans la voiture où déjà le procureur du roi venait de prendre place.

— Au revoir, — dit-il, — à bientôt... — surtout, Marie, n'oubliez pas votre promesse.

La comtesse répondit affirmativement, puis, sur l'ordre d'Henri, le cocher rendit la main à ses chevaux, et l'attelage partit à cette allure rapide et cadencée qui fait des trotteurs anglais les premiers trotteurs du monde.

Lorsque la calèche eut disparu dans les profondeurs de la longue avenue aboutissant à la grille du parc, madame de Talmaj, la baronne et ses convives du souper reprirent le chemin du boudoir, à l'exception de Martial et de Georges.

Le jeune docteur avait touché légèrement l'épaule de son ami, en lui disant :

— Veux-tu faire un tour de promenade ?

— Maintenant?

— Oui.

l 4i UNE PASSION

— Quelle ardeur de locomotion nocturne s'empare ainsi de toi?... — Enfin, si tu le désires, que ta volonté soit faite.

Martial prit le bras de Georges, descendit avec lui les degrés du perron, et tous deux s'enfoncèrent sous les arbres dont la verdure épaisse formait audessus des allées sinueuses une voûte impénétrable aux pâles clartés qui tombaient du ciel.

Xous les rejoindrons bientôt dans cette promenade qui n'était pas sans but... — mais il nous faut suivre d'abord la voiture de M. de Talmay.

Cette voiture roulait depuis un quart d'heure... — elle allait atteindre les deux pavillons, construits en pierre vermiculée et en brique, qui flanquaient à droite et à gauche la grille monumentale du parc.

L'un de ces pavillons était habité par un brave garçon nommé Michel, remplissant les doubles fonctions de concierge et de garde.

Au moment où la calèche arrivait à la grille, un bruit de voix se fit entendre et les chevaux s'arrêtèrent brusquement.

— Qu'y a-t-il?... — demanda M. de Talmay.

Un homme, dont l'obscurité ne permettait pas de distinguer les traits, s'approcha de la portière.

— ("est moi, monsieur le comte, —dit cet homme.

— Vous, qui?

— Michel, monsieur le comte.

— Eh bien, .Michel, que me voulez-vous?

— Je veux remettre à monsieur le comte une lettre qu'on m'a donnée pour lui tout à l'heure.

— Une lettre?

— Oui, monsieur le comte.

— Où est-elle, cette lettre?

— La voici.

— Qui l'a apportée?

— Un petit paysan que je ne connais pas. — Il m'a bien recommandé de guetter M. le comte au passage. Il a dit que c'était très-pressé et très-important.

— Voilà qui est bizarre ! — murmura M. de Talmay. — Qui peut m'écrire ainsi et me faire tenir sa lettre au passage, au lieu de l'envoyer au château? Enfin, nous allons voir.

Puis, tout haut, il reprit :

— Michel !

— Monsieur le comte !

— Décrochez une des lanternes de la voiture et apportez-la ici.

— Tout de suite, monsieur le comte.

— Pardon de ce retard, mon cher baron, — dit Henri au procureur du roi, — vous voyez qu'il est absolument involontaire.

— Le retard n'existe pas, mon cher comte, — répondit M. d'Autrichard.

En même temps Michel revenait avec la lanterne demandée.

Pendant une ou deux secondes Henri examina d'un œil curieux et instinctivement inquiet l'apparence et la suscription de la lettre qui venait de lui être remise.

Elle était écrite sur du papier assez commun, cachetée avec de la cire rouge sur laquelle se voyait

en creux l'empreinte d'une pièce de vingt francs, et les caractères de l'adresse semblaient tracés par la main inexpérimentée d'une femme.

— Si ma jeunesse avait été plus orageuse, — pensa M. de Talmay, — et si je me trouvais au lendemain de mon mariage, je croirais que cette épitre provient de quelque grisette dijonnaise, de quelque Ariane abandonnée, de quelque ex-maîtresse facilement consolée et se disant inconsolable. — Mais je suis marié depuis quatre ans et mes Arianes furent peu nombreuses... — De qui diable ceci peut-il être...?

Tout en se posant pour la seconde fois cette question il rompit le cachet, et ses yeux coururent chercher la signature au bas de la page.

Cette signature manquait.

La lettre était anonyme.

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