‹ Une passionChapitre 8 sur 17 · GEORGES ET MARTIAL · texte numérisé non relu

GEORGES ET MARTIAL

Michel, debout sur le marchepied de la calèche, tenait la lanterne de façon à ce que tous ses rayons se concentrassent sur le papier déployé. Le visage deM.de Talmay restait par conséquent dans une obscurité complète, et le procureur du roi ne put voir la décomposition soudaine et profonde de ce visage envahi par une pâleur livide.

A quatre ou cinq reprises le comte lut et relut les quelques lignes qui semblaient produire sur lui l'effet de la tête de Méduse, puis il reploya lentement la lettre, la glissa dans sa poche et dit à Michel, d'une voix si changée qu'elle était presque méconnaissable :

— C'est bien. — Remettez la lanterne à sa place et que Jean rende la main à ses chevaux...

La voiture roula de nouveau.

M. d'Autrichard était un observateur trop habile

et trop expérimenté pour n'avoir point remarqué l'altération et Je tremblement de la voix d'Henri.

— Mon cher comte, — fit-il après un instant de silence, — pardonnez-moi de vous adresser une question peut-être indiscrète, mais qui trouve son excuse dans mon vif attachement pour vous... — j'espère que vous ne venez pas de recevoir de mauvaises nouvelles?...

— En aucune façon, mon cher baron, — répondit M. de Talmay avec une légèreté affectée dont le procureur du roi feignit d'être la dupe, — cette lettre me parlait de choses absolument insignifiantes.

— Eh bien, tant mieux. — Je suis enchanté de ce que vous me dites... j'avais craint...

— Quoi donc? — interrompit le comte avec une étrange vivacité. — Qu'avie^-vous pu craindre?...

— Que ce billet remis d'une façon bizarre et mystérieuse ne vous apprit un événement fâcheux...

— Merci de votre intérêt, mon excellent ami, — répliqua Henri avec un rire saccadé qui faisait mal à entendre, — je vous affirme de nouveau que vos appréhensions étaient sans fondement. — Ne savezvous pas, d'ailleurs^ que je suis l'homme heureux par,excellence et que tout me réussit?... .l'ai beau regarder autour de moi^e ne vois pas quel malheur pourrait m atteindre...

Après avoir ainsi parlé, m. de Talmay s'accouda dans l'angle de la calèche »'t resta muet et immobile pendant quelques minutes...

— Mon cher baron, demanda-t-il ensuite brus-

quement, — est-ce demain que nous jugeons ce pauvre diable qui a tué sa femme et l'amant de sa femme?

— Non... — c'est dans trois jours seulement. — Pourquoi cette question?...

— Parce que je pensais que nous pourrions donner à madame de Talmay et à ma tante le plaisir d'assister à la séance où viendra cette affaire...

— Rien de plus facile, — mais ne craignez-vous pas que de telles émotions ne soient un peu violentes pour ces dames ?

— Bah ! les femmes aiment toutes les émotions, quelles qu'elles soient, et je crois même qu'elles préfèrent les plus violentes aux plus douces.

M. de Talmay s'absorba dans un nouveau silence, qu'il rompit tout à coup comme le premier.

— Jean ! — fit-il.

— Monsieur le comte 1 — répondit le cocher en se retournant à demi sur son siège.

— Arrêtez vos chevaux.

Le cocher obéit.

M. de Talmay ouvrit la portière et sauta sur la route sans s'aider du marchepied.

— Que faites-vous? — s'écria le procureur du roi.

— Je vous dis : Au revoir! pour jusqu'à demain matin, et je vous laisse continuer tout seul.

— Y songez-vous? — demanda M. d'Autrichard stupéfait.

— Parfaitement.

— Vous retournez au château?...

— Non... non... ce n'est pas au château que je vais.

— Mais, voyons, quelle mouche vous pique? — D'où vient ce changement incompréhensible dans vos projets? — La lettre de tout à l'heure n'y est point étrangère, j'en suis convaincu... — Je vous en prie, je vous en supplie, mon cher comte, parlezmoi franchement, — ne me laissez pas dans l'inquiétude où me voilà. — Je vous donne ma parole d'honneur que si vous me quittez ainsi , je vais croire à un malheur... — Dites-moi donc ce qui se passe, sinon je ne vous laisse point partir seul et, au risqué de ne pas me trouver à mon poste demain malin, je vous accompagne cette nuit.

Et M. d'Autrichard, joignant l'action aux paroles, descendit de voiture à son tour et prit les deux mains de M. de Talmay.

— Cher baron, — dit ce dernier, après un instant d'hésitation, — vous voulez tout savoir ?.. .

— Je vous conjure de ne me. rien cacher...

— Eh bien! soit... — mais vous allez perdre une partie de la bienveillante estime que vous aviez pour moi jusqu'à ce jour.

— C'est impossible!...

— Ce û'esl crue trop vrai, cependant. — N'oubliez point du moins, n'oubliez jamais que vous forcez mes confidences el que je n'aurais pas eu l'impudeur devons les faire entendre si vos instances m' m'j contraignaient malgré moi.

— Expliquez-vous, mon cher comte, je ne vous comprends pas.

— Vous ne me comprendrez que trop tôt. — Je passe pour un homme de mœurs irréprochables, n'est-ce pas? — Tout le monde le dit, tout le monde le croit, et vous le croyez comme tout le monde.

— Sans doute.

— Eh bien ! cette réputation est usurpée... — Je ne vaux pas mieux que tant d'autres maris... J'ai des maîtresses... — la lettre qui m'a été remise tout à l'heure était de l'une d'elles ; — elle m'écrit qu'elle veut me voir cette nuit, et je vous quitte pour aller à son rendez-vous... — Vous avez reçu ma confession très-franche... — Vos inquiétudes sont dissipées... — Maintenant, cher baron, adieu, ou plutôt au revoir...

— Mon ami, — répondit le procureur du roi d'une voix triste, — je ne vous adresserai pas de reproches, — je n'en ai pas le droit; — je ne vous ferai pas de morale, à quoi bon? — Je vous dirai seulement que vous venez de détruire une de mes plus douces illusions. — Jusqu'à ce jour j'avais admiré l'accord et le bonheur de votre ménage, et je m'étais persuadé qu'entre une femme belle et chaste comme madame de Talmay et un homme de cœur et d'intelligence comme vous, cet accord et ce bonheur pouvaient durer toujours... — Je m'étais trompé. — Je vois que le cœur et l'intelligence sont impuissants à lutter contre les passions victorieuses, et que, pour satisfaire je ne sais quelle soif de voluptés coupables, le plus sage foule aux pieds sans remords le bonheur et l'honneur de sa vie.

— Ainsi, vous me méprisez, n'est-ce pas?

— Je ne vous méprise point, je vous plains...

— Oui, plaignez-moi, — murmura M. de Talmay avec une émotion qui le domina malgré lui, — plaignez-moi, car moi aussi j'avais fait un beau rêve qui s'est évanoui... Plaignez-moi, car je ne suis pas heureux, et je ne le serai plus jamais...

Henri saisit la main du procureur du roi, la serra avec force et s'éloigna rapidement.

M. d'Autrichard l'appela à deux reprises sans recevoir de réponse et le perdit bientôt de vue dans l'obscurité.

Il remonta alors en voiture et, donnant l'ordre au cocher de continuer sa route vers Dijon, il se plongea dans une série de réflexions philosophiques sur le brutal et sensuel matérialisme des hommes, et sur la triste destinée des pauvres femmes, trompées presque toujours et souvent abandonnées tout à fait pour des créatures qui n'étaient pas dignes de toucher au lacet de leurs bottines.

Laissons le procureur du roi se diriger solitairement et tristement vers l'antique cité des ducs de Bourgogne, — laissons M. de Talmay courir au rendez-vous mystérieux dont nous venons de l'entendre parler, et auquel, il faut bien le dire, nous n'ajoutons pas une foi aveugle, et rejoignons le docteur Martial et Georges de Commarin au moment où ils quittent le perron du château pour s'enfoncer dans les ténébreuses allées du paie.

Pendant quelques minutes les deux amis marchèrenl l'un à côté «le l'autre sans échanger une parole. *

— Georges, — dit enfin Martial, — sais-tu pourquoi je t'ai prié de sortir avec moi?

— Mais pour nous promener ensemble, je suppose... — Avais-tu quelque autre raison?

— Oui.

— Laquelle?

— Je voulais user des droits imprescriptibles que me donne notre vieille et profonde amitié, — je voulais te parler à cœur ouvert et te prier de me répondre de même.

— De quel air solennel tu me dis cela ! — s'écria M. de Commarin en riant. — Pourquoi diable ce ton sérieux?...

— C'est que je ne sais rien au monde de plus sérieux que le sujet dont je vais t'entretenir.

— De quoi s'agit-il donc ?

— De ton avenir.

— Il t'inquiète ?

— Il fait plus que m'inquiéter, — il m'épouvante.

— Parce que je suis ruiné, sans doute.

— Ceci n'est rien, — je te crois parfaitement capable de refaire ta fortune le jour où tu voudras sérieusement t'en donner la peine... —D'ailleurs, pour un homme de ton nom et de ton intelligence la misère ne saurait exister, — ton éducation et les protections dont tu disposes t'ouvrent la porte de tous les emplois...

— Je suis de ton avis et par conséquent je ne comprends guère l'épouvante que tu me témoignais à l'instant.

— Les circonlocutions et les périphrases ne sauraient être de mise entre nous, mon cher Georges; par conséquent j'irai droit au but. — Tu es en train de te perdre irrévocablement et déplorablement.

— Moi? — fit M. de Commarin avec une surprise qui n'avait rien d'affecté.

— Oui, toi!

— Mais enfin, comment?...

Martial approcha ses lèvres de l'oreille de son interlocuteur et murmura d'une voix très-basse :

— Où crois-tu que te conduira ton amour pour madame de Talmay?...

Georges tressaillit.

— Mon amour pour madame de Talmay ! — balbutia-t-il. — Que dis-tu, Martial?...

— La vérité.

— Tu es dans l'erreur, mon ami, — dans la plus complète erreur!... — L'intérêt que tu me portes t'entraîne dans une fausse voie... tes suppositions t'égarent...

— Ainsi, lu m'affirmes que je me trompe?...

— Je te l'affirme.

— Georges, je te sais homme d'honneur... — Donne-moi ta parole d'honneur que tu n'ai mes pas la comtesse, et je tr croirai... et je serai heureux de le croire...

M. de Commarin garda l'1 silence.

— Tu te tais, — reprit Martial, — parce que tu n'oses point souiller ta lèvre par un faux serment... — Ton silence es! éloquent ! — il équivaut au plus complet de ions les aveux.

Georges continuait à ne pas répondre. — Le docteur reprit vivement :

— A quoi te servirait de nier l'évidence? — Depuis quelques heures je t'observe, et ce que j'ai vu ne saurait laisser subsister dans mon esprit l'ombre d'un doute... —Ta défiance m'étonne et me blesse...

— Ne sais-tu pas que je suis le meilleur de tes amis?

— Doutes-tu- de mon caractère? — Me crois-tu capable de trahir lâchement un secret qui te touche?

— Si telle est ton opinion sur mon compte, dis-le moi, Georges, et je te jure que ma main aura serré la tienne tout à l'heure pour la dernière fois...

— Tu es fou ! ! ! — répliqua M. de Com marin avec une brusquerie pleine d'émotion. — Non, je ne doute pas de toi, — je douterais plutôt de moimême... — Mais tu dois comprendre ma surprise et mon trouble en te voyant si bien instruit de ce que je croyais inconnu du monde entier... — Sois donc mon confident, puisque tu le veux, je ne saurais en avoir un plus cher... — Eh bien! oui, tu as raison, j'aime la comtesse.

— C'est-à-dire que tu crois l'aimer.

— Martial, tu blasphèmes! ! ! — Ce que j'éprouve est un ardent et profond amour, qui me domine et qui m'absorbe tout entier! ! !

— Combien de fois, depuis dix ans, n'as-tu pas dit et répété : J'aime, et c'est pour toujours!... — Quelques semaines s'écoulaient, et ces passions qui devaient être éternelles s'éclipsaient pour faire place à des amours nouvelles, non moins ardentes et non moins éphémères...

— Martial, je t'en supplie, ne compare rien de ce que j'ai ressenti jusqu'à présent avec ce qui se passe aujourd'hui dans mon cœur... — Oui, certes, bien souvent déjà j'ai cru aimer, et je me trompais, et c'est parce que j'ai compris le néant de ces folles tendresses, c'est parce que l'expérience dupasse menteur m'a permis de ne plus confondre l'illusion vaine et la réalité, c'est à cause de cela, Martial, que je te dis avec certitude : — J'aime pour la première fois, et d'un amour qui ne finira qu'avec ma vie!! !...

— Eh bien ! soit. — J'admets que ton mal soit dangereux; cependant il n'est pas incurable... — Avec du courage et de la force de volonté, tu guériras !

— Je ne veux pas guérir.

— Il faut vouloir !...— Ta conscience et ton intérêt t'imposent la loi de résister à une passion qui creuse un abîme sous tes pieds...

— Je ne vois pas l'abîme, et d'ailleurs, s'il existe, peu m'importe d'y tomber...

— Tu aurais peut-être le droit de tenir ce langage si tu devais y tomber seul, — mais une autre, — celle que tu ai mes, — y tomberait infailliblement avec toi...

— Prophète de malheur, je ne te crois pas!...

— Tu me croiras malgré loi, car je vais dessiller tes yeux et te faire toucher du doigl ta position réelle que tu me semblés ne pa- bien comprendre..!

— Parle, — murmura Georges avec résignation, — je t'écouterai puisqu'il le faut, mais je te défie de me convaincre...

— Ah! — s'écria Martial, non sans une involontaire amertume, — il me semble entendre un malade disant à son médecin : — Je te défie de me soulager!... — Le médecin du corps n'en entreprendrait pas moins la cure. — Le médecin de l'âme agira de même! — Parlons de toi d'abord, Georges, ce sera court. — La morale n'a chance d'être écoutée qu'à condition de n'être pas longue. — Tu es ruiné, — je ne t'en ferai point de reproche, et d'ailleurs le mal est médiocre puisque tu conserves le droit d'écrire au-dessous de ton bilan : Tout est perdu, fors l'honneur!... — Mais pour garder cet honneur intact, il te faut appeler à toi deux aides, le travail et le courage. — Or, ni l'un ni l'autre ne te viendront en aide, lu le comprends, si tu t'abandonnes corps et âme aux dissolvantes préoccupations d'un amour adultère!... — Te voilà devenu, par ta seule faute, non plus un des heureux du siècle, mais un des combattants de la vie... — Les hasards de la bataille quotidienne t'entraîneront loin du château de Talmay, et comment feras-tu pour t'en éloigner si ton cœur et ton âme y restent enchaînés?...

Le docteur s'interrompit.

— Georges, — fit-il après une pause, — l'obscurité me cache ton visage, mais je devine le sourire qui vient à tes lèvres. — En ce moment tu te dis : Eh! que m'importe tout le reste, pourvu que je sois aimé!... — Est-ce vrai, cela?

— C'est vrai, — répondit franchement M. de Commarin.

— Eh bien ! — continua Martial, — je vais te suivre sur ce terrain... — J'admets que tu sois aimé,

— j'admets que la comtesse oublie et foule aux pieds pour toi ses devoirs... — Ce serait le bonheur, te dis-tu?

— Ce serait le ciel! !!

— Jusqu'au jour du coup de tonnerre, et ce coup de tonnerre arriverait bien vite. — Le comte n'est pas de ces maris faciles à tromper à qui l'on peut appliquer les paroles du Psalmiste : Ils ont des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre...

— Une parole imprudente, un regard mal dissimule, suffiraient pour lui tout apprendre... — Il ne m'en a pas fallu autant, à moi, pour tout deviner...

— Qu'arriverait-il alors?

— Parbleu ! — interrompit Georges, — il arriverait la chose du monde la plus naturelle et la plus prévue, — un coup d'épée à donner ou à recevoir...

— J'en ai donné beaucoup, j'en ai re<;u fort peu.

— Ce n'est pas précisément cela qui doit m'effraye r...

— Tu te trompes, — répliqua Martial. — Le comte ne se battrait pas avec toi...

— Que ferait-il (loue?

—Je oesais,— -mais ce qu'il ferait serait effrayant, j'en ai la ruii\iiiiiiii intime. — Vas-iu pas entendu ce qu'il a dit, ce soir, an souper, ou ne te souviens* tu plu.-, de ses paroles '...

— J'ai entendu, et je n'ai rien oublié*

— Alors, in le sais, la mort des deux coupables lui semblerait nu çhâtimenl trop doux..i

— Ceci est une exagération mélodramatique.

— Non, — c'est l'expression littérale de la pensée du comte. — Je le regardais avec attention pendant qu'il parlait, et je te jure que j'ai vu briller dans ses yeux l'éclair farouche d'une détermination sans appel.

— Eh bien! après tout, s'il me plaît de risquer le tout pour le tout?

— Tu oublies madame de Talmay... — L'exposeras-tu volontairement au long supplice de quelque vengeance implacable?...

— Crois-tu donc que, moi vivant, ce supplice se prolongerait? — Crois-tu que je ne saurais point soustraire ma bien-aimée à cette vengeance?

— Et comment?

— Nous fuirions ensemble, s'il le fallait, et nous irions cacher tous deux notre amour et notre bonheur sous quelque ciel lointain.

— Ah! — s'écria Martial, — combien j'avais raison de dire tout à l'heure qu'il fallait te faire toucher du doigt ta position réelle, car tu ne la connaissais pas ! — Tu parles de fuir ! — tu parles d'un ciel lointain ! tu rêves sans doute quelque romanesque chalet blotti sous les sapins au bord du Léman, ou quelque mystérieuse villa, blanche parmi les lauriers-roses des rives enchantées du lac de Côme, et tu oublies, mon pauvre Georges, qu'il faut être riche pour réaliser ces beaux plans, et qu'aujourd'hui tu es pauvre...

— Ah ! — murmura M. de Commarin avec une rage concentrée, — l'argent !... —l'infâme argent!...

— Eh! mon Dieu, tu subis la loi commune... — On n'apprécie bien réellement la valeur des choses que lorsqu'on ne les possède plus... — Tu es ruiné,

— c'est un fait accompli. — Console-toi, — mets en œuvre ton intelligence et ton énergie pour reconquérir une fortune, et ne songe point à faire partager ton mauvais sort à une pauvre femme qui ne pourrait trouver avec toi que la misère et le déshonneur en échange du respect et de la richesse qui l'environnent aujourd'hui... — Comprends-tu que ce serait mal ? — Comprends-tu que ce serait lâche?

— Comprends-tu que ce serait infâme?

— Je comprends tout cela, — fit Georges d'une voix si basse que Martial devina sa réponse plutôt qu'il ne l'entendit.

— Bien ! — s'écria le jeune docteur, —bien, mon amil — Je n'attendais pas moins.— Puisque, grâce au ciel, j'ai pu éclairer ta conscience et faire briller à tes yeux la vérité, je ne crains rien désormais et tout est sauvé. — Ta loyauté te dira qu'il faut partir et ne plus revoir celle dont la perte et le malheur seraient ton ouvrage. — Au point du jour nous quitterons ensemble ce château et tu n'y reviendras plus...

M. de fommarin garda le silence.

— Georges!... — demanda Martial avec inquiétude, — Georges! pourquoi ne nie réponds-tu pas?

— Que puis-je te répondre ?

— Promets-moi de partir et de ne revenir jamais...

— me le promets-tu, mon ami?

— Non, — murmura Georges d'une voix sourde,

— non, je ne puis promettre.

— Mais pourquoi ce refus?... — N'ai-je pas su te convaincre ?

— Tu m'as convaincu, mais je l'aime, et tu sais bien que l'amour est plus fort que tous les raisonnements du monde.

— Ainsi, tu persévères?

— 11 le faut bien, je l'aime!

— Sans scrupule et sans remords tu vas marcher en avant?

— Je l'aime.

— Tu vas jouer sur une carte la vie, le bonheur et l'honneur de deux hommes et d'une femme?

— Je l'aime, et le reste n'est rien !

— Allons, — murmura Martial, — j'ai prêché dans le désert!... — Va donc où la folie te pousse.

— Je t'abandonne à ta destinée!

Les deux amis marchèrent pendant quelques minutes l'un à côté de l'autre, lentement et sans échanger une parole.

Martial s'arrêta tout à coup.

— Écoute, — dit-il en prenant la main de Georges, — je veux te sauver malgré toi. — Je connais assez le cœur humain pour savoir que tu ne me pardonneras jamais le service que je vais te rendre, et que la preuve de profonde affection que je vais te donner m'attirera ta haine... — Mais qu'importe?

— Les vingt mille francs dont tu as besoin pour sauver ta liberté menacée, ces vingt mille francs que je t'ai offerts, je te les reprends, je ne te les donne-

\Cr2 UNE PASSION

rai pas ; il te faudra donc t'éloigner de ce château dès demain, que ce soit pour quitter la France ou pour franchir le seuil de la prison pour dettes.

— Je m'attendais à ce que tu viens de me dire, — repli qua M. de Commarin avec une ironie qu'il ne cherchait point à dissimuler. — Rien n'est plus simple, je t'assure, et tu pouvais, pour en arriver à cette conclusion, t'épargner les frais d'éloquence que tu prodigues en pure perte depuis le commencement de cet entretien. — Ton premier mouvement avait été plus généreux que réfléchi; — j'admire la prudence du second ! — Tu as calculé que je pouvais fort bien être tué par le comte de Talmay et que, dans ce cas, tes vingt mille francs seraient perdus. — Tu as eu raison. — Chacun pour soi ! C/est la devise générale.

Martial haussa les épaules.

— Tes paroles amères et railleuses ne me blessent pas, mon pauvre ami, — dit-il, — mais elles m'affligent profondément. — Je ne teiatigueraipas de conseils inutiles. — Je te crierai seulement : — Prends garde ! j'ai des pressentiments funestes!...

— Bah !... — répondît M. de Commarin en riant. — tes pressentiments se ealraeronl bien vite maintenant que ton argent est sauvé.

Elle jeune homme, tournant sur ses talons, s'enfonça dans une allée latérale, laissant Martial immobile à la place où s'étaient échangées les dernières répliques que il renons de rapporter.

— J'ai t'ait mon devoir, — murmura tristement le docteur, — j'ai tout essayé... j'ai lutté de mon

mieux... J'ai été vaincu... cela devait être. Que Dieu permette maintenant qu'il n'arrive pas malheur.

Et, après ce court monologue, Martial reprit le chemin du château.

Onze heures du soir sonnaient en ce moment à l'horloge du principal corps de logis.

A l'instant précis où M. de Commarin se séparait si brusquement de son compagnon, un bruit léger, presque imperceptible, s'était fait entendre au milieu des massifs de lilas bordant l'allée dans laquelle marchaient les deux hommes.

Ce bruit, semblable à celui que produirait un chevreuil en quittant son gîte, se renouvela à deux ou trois reprises sur Je passage de Georges qui allait au hasard, à grands pas et la tête baissée.

Ce froissement de feuilles sèches et de branches mortes n'attira d'ailleurs pas un seul instant l'attention du jeune homme, mais il doit attirer la nôtre. — Un espion mystérieux, caché dans le feuillage, suivait M. de Commarin d'assez près pour ne point le perdre de vue dans l'obscurité.

Cet espion avait assisté à toute la dernière partie de l'entretien des deux hommes.

Page 1