DIEU EN SOU
lui qui était venu prouver l'existence de Diea par ia notion d'inûnitude et de perfection ; lui qui admettait l'infinité 'des créatures intelligentes.
Spinosa , logicien avant tout , disciple et continuateur de Descartes , n'y a point manqué. Avec sa rigueur ordinaire, il a tiré de la perfection de l'être, ou de l'essence, l'infinité de ses attributs : — « J'entends par Dieu , un « être absolument infini, c'est-à-dire une substance cans- « tituée par une infinité d'attributs, dont chacun ex- « prime une essence éternelle et infinie. — J'entends par « attributs ce que la raison conçoit dans la substance « comme constituant son essence. »
La raison sur laquelle se fonde Spinosa est celle-ci : plus un être a de réalité, et plus il a d'attributs ou de propriétés. Or, Dieu est certes ia réalité suprême ; il doit donc avoir, contenir autant d'attributs que son intelligence infinie peut en concevoir, c'est-à-dire une infinité.
Personne, que nous sachions, n'a jamais fourni de raisons valables contre cette infinité d'attributs. Sur quoi se fonder pour prouver que Dieu n'en a que trois et rien que trois? — Sur ce que nous-mêmes nous ne nous en reconnaissons pas davantage? Belle raison!... 11 nous semble entendre une huitre, une taupe affirmer un Dieu à leur image, ni plus ni moins; ne lui accorder que leurs sourdes et obscures perceptions , ne l'investir que des pauvres et infimes attributs de leur race!!! Mais, raisonner ainsi, c'est prétendre, non pas que Dieu nous a faits à son image, mais qu'il est fait à la nôtre; c'est l'authropomorphiser Absolument.
11 suffit sans doute d'un seul attribut infini pour exprimer une réalité infinie; mais ce n'est point là l'infini en tous sens et sous tous les rapports, l'infini absolu. D'ailleurs , qu'est-ce que cela, en comparaison d'une infinité d'infinités relatives de réalités finies? et que prouve cette perfection? une perfection plus grande pour le Dieu
-absolument parfait, celle d'avoir une infinité d'attributs infinis !
Une diversité infinie peut bien être produite par les ^combinaisons diverses d'un certain nombre d'éléments ou d'attributs infinis ; mais cette diversité infinie sera-t-elle Jamais comparable à l'infinité des diversités infinies qui doivent résulter progressivement des combinaisons diverses d'un nombre infini d'éléments ou d'attributs infinis? Il ne faut pas être grand calculateur pour comprendre que restreindre le nombre des attributs de Dieu , c'est restreindre la variété des êtres qui en émanent.
Si donc cette variété maximum à jamais croissante est digne de Dieu, elle doit avoir ses conditions, sa possibilité dans l'infinité d'attributs infinis, et par conséquent l'infinité d'attributs en nombre est aussi essentielle que leur infinité en nature. Nous verrons plus Idln qu'après l'infinitude absolue, notre esprit conçoit encore les infinis relatifs, et que de ces infinis relatifs il peut en exister des infinités. En attendant, ne l'oublions pas-: le signe que nous comprenons dignement la grandeur et la majesté de Dieu, c'est alors précisément que l'idée que nous avons de lui nous paraît accablante.
La rigueur de cette conséquence est donc bien réelle, et dans toute hypothèse elle est loin d'être, comme on l'a prétendu, singulièrement favorable au scepticisme, et de lui donner lamain : car plus le dogmatisme restreint le domaine de la certitude humaine, moins il laisse prise au doute sur les points essentiels , en proportionnant notre science à notre condition subalterne. Si une doctrine peut favoriser le scepticisme , c'est précisément celle qui a la , prétention d'avoir la vérité absolue, de substituer partout la science à la croyance, de connaître les choses en soi, et en particulier de connaître d'une manière adéquate l'essence éternelle et absolue de Dieu.
Cette connaissance de Dieu , réduite à quelques attri-
buts, est si estimable aux yeux de l'humanité, qu'elle \
n'en a pas d'autre aujourd'hui. Il n'est pas vrai d'ailleurs qu'elle ait jamais cru connaître Dieu dans tout ce qu'il est en essence ; elle a toujours cru qu'il était insondable . que nous n'en savions que ce qui convenait à notre faible nature; que la vue plus parfaite des grandeurs de Dieu était le privilège d'êtres supérieurs à nous. Contentonsnous . car cela nous suffit largement , de savoir, comme le dit Spinosa, que tout ce qui est vient de Dieu , est en lui et par lui : connaissance qui est la plus féconde de toutes par rapport à la science et à la morale.
Certes, il ne s'agit point de ravir Dieu à notre connaissance relative, tous nous rélèverions au-delà de notre sphère intellectuelle ; mais il faut aussi le placer assez loin de nous pour ne pas le rendre incroyable.
Dieu, saift doute, est abordable à notre raison; mais il est infiniment au-dessus de ce que nous fait connaître de lui notre raison. Que de virtualités en Dieu, dont nous ne pouvons nous faire même la moindre idée!... Sa réalité nous dépasse de toute la distance qu'il y a du uni en tout sens à l'infini en tout sens.
Croire un seul instant que notre connaissance est adéquate à la réalité , en ce sens qu'il n'existerait rien d'inaccessible à notre intelligence; croire même que notre raison renferme, sous le mode fini, tous les éléments de la raison divine, nous paraît une choquante absurdité.
Certains philosophes ne veulent admettre la réalite, et même la possibilité d'autres existences que celles qui parviennent positivement à leur connaissance par la voie de l'expérience unie à la raison. Mais c'est là une étroite et insoutenable prétention, qui cache une habitude d'authropomorphisme invétérée, ou une circonspection inexplicable.
Il suffit à la raison que les prémisses .d'infinité et de perfection absolue en Dieu lui soient fournies par ses pro-
près intuitions (fortifiées de celles du cœur), pour que nous nous croyions autorisés à affirmer l'existence nonseulement possible, mais réelle et certaine, d'une infinité -d'attributs infinis en Dieu; par conséquent d'attributs -différents radicalement de ceux que nous connaissons en lai. — D'où aussi légitimement induire l'existence d'une infinité d'infinités relatives d'êtres et d'ordres d'êtres dont la nature nous reste absolument inconnue dans notre «condition terrestre. Des existences et des ordres d'existences innombrables à l'infini et sans cesse croissants , -d'une nature dont nous ne soupçonnons ni l'analogie, ni le semblable ; doués de propriétés, d'attributs radicalement autres que ceux qu'atteint notre connaissance, -doivent donc être admis comme conformes à notre raison, •comme étant de son domaine, non pas en ce sens qu'ils lui seraient abordables à titre de science, mais à titre •d'existences.
Sans doute nous ignorons, dans notre condition présente, en quoi consiste et leur essence et leur existence ; mais pourtant nous savons non-seulement qu'elles peuvent exister, mais encore qu'elles ne peuvent pas moralement ne pas exister.
Et cette ignorance, quant à l'essence et aux manières «d'être, devrait-elle nous étonner? Est-ce que nous connaissons la chose en soi de n'importe quelle existence? Est-ce que nous avons la science adéquate non-seulement de l'essence de Dieu, mais même de l'essence d'un non traoi quelconque? Que dis-je, de notre moi substantiel dans son absolu ?
Quoi ! parce que nous ne connaissons d'êtres que sous forme d'esprit ou de corps , nous défendons à Dieu de contenir virtuellement dans sa capacité absolument infinie, d'autres attributs que ceux d'étendue et de pensée, ou, si l'on veut, de force, d'intelligence et de sentiment H
Encore une fois, c'est réduire Dieu aux proportions in-
3î DIEU DANS SES ATTRIBUTS.
fîmes de notre chétive humanité ; c'est se ranger avec Hegel , avec tous ceux qui prétendent que l'humanité est la plus haute et la définitive manifestation de Dieu, celle dans laquelle il prend conscience de lui-même. C'est identifier Dieu avec l'humanité ; c'est se faire Dieu soi-même, ou un fac-similé complet, au-delà duquel il n'y a rien de supérieur dans la création... Mais, dira-t-on peut-être, si nous n'avons pas même l'idée de ces attributs, audelà des trois qui tombent sous notre connaissance , ils sont par rapport à nous comme s'ils n'étaient point. — Nullement! dès que nous avons des motifs de croire qu'ils sont , cette croyance a la plus grande valeur, et une portée inattendue pour l'appréciation de nos destinées, maintenant, ici et au-delà de cette vie, à toujours, dans une infinité de vies nouvelles et progressives.
En effet, cette notion de Dieu peut seule fournir des perspectives inouïes , infinies à l'imagination , à la foi, à l'amour, à l'espérance de l'homme; et l'âme, dès-lors, peut se dilater et se réjouir sans fin, en considérant la grandeur et la variété du pèlerinage proposé à son activité. C'est ici comme une porte d'or que Dieu a voulu ouvrir à nos regards, du côté des mystérieuses splendeurs de son absolue perfection. Il est vrai que, abstraction faite de l'horizon agrandi de nos destinées, nous ne retirons guère de cette vue que l'éblouissement et l'adoration , et cependant nous y trouvons tout à la fois le signe de notre infirmité et celui de notre grandeur relative; et puis, n'est-ce rien d'avoir de nouveaux motifs d'aimer davantage l'auteur de la vie , alors qu'il se montre si prodigue de promesses et de bienfaits ?
Cette définition par l'infinité d'attributs infinis est la seule formule digne du Dieu du progrès infini. Le progrès y trouve non-seulement toute l'étendue et toute la durée, mais toute la matière et comme l'étoffe qui lai sont nécessaires dans un avenir illimité. Il ne faut à ce
dogme rien moins précisément que ces conditions en Dieu, pour qu'il soit une loi de perfectionnement et de bonheur illimités.
Admet-on que Dieu n'a pas une infinité d'attributs infinis? Dès lors la naissance en perfectionnement et en nombre des mondes, des espèces et des individus, aura un terme ainsi que la vie, ainsi que le mouvement, ainsi que l'être, ou bien la monotonie d'intelligence, de puissance et d'amour de ces êtres équivaudra à un point <l ? arrêt absolu dans le progrès de l'univers.
Si nous tracions ici autre chose qu'une rapide synthèse , nous verrions dériver de cette formule , ou y correspondre logiquement et moralement, non-seulement la théorie du progrès, mais celle de l'optimisme absolu, celle des contraires, celle du mal, celle de l'immortalité de toutes les essences ; celle de la préexistence, de la métempsycose universelle; en un mot, les plus grands principes de l'ordre moral, social et religieux. Mais nous devons nous borner aux plus générales des conséquences de cette conception.
Ce que doit être la vie transcendante ou intime de cette infinité d'attributs infinis , unifiée dans la conscience absolue de l'être universel, chacun peut l'imaginer à son gré, nul ne peut le dire scientifiquement. Mais il semble que nous pouvons nous faire une idée moins vague des résultats de leurs manifestations dans l'univers.
Il est vrai, et nous le savons , nous sommes ici sur ïe domaine des inductions, des hypothèses et des croyances ; mais croyances plus ou moins philosophiques, mais hypothèses et inductions plus ou moins rationnelles. D'ailleurs, nous savons aussi que c'est sur ce terrain même que se concentre tout l'intérêt de la philosophie pour la généralité des hommes. Otez l'induction , l'hypothèse et la croyance, vous n'aurez plus qu'un cadavre :
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la logique, la psychologie descriptive et la dialectique. L'âme de la philosophie sera toujours dans la métaphysique , dans la morale et la théodicée ; sa préoccupation sera toujours pour les hautes origines, pour les dernières raisons, les dernières causes, et les dernières fins des êtres, des actes ou des choses.