‹ Une philosophie nouvelle: ce qu'elle doit être devant la scienceChapitre 94 sur 141 · INFINITÉ DE L'UNIVERS · texte numérisé non relu

INFINITÉ DE L'UNIVERS

veaux par un Dieu vivant, à chaque infiniment petit de la durée; sur la distinction et pour ainsi dire la coexistence éternelle de l'infini absolu , et des différents ordres en «ombre toujours croissant d'infinis relatifs; enfin et principalement sur les infinités d'infinis relatifs déjà créés , il existe une tradition imposante derrière laquelle nous aimerions à abriter nos hardiesses personnelles. Jordano Bruno , suivant les traces de Nicolas de Cusa, ouvre la carrière avec la renaissance; il se fait le poète de l'infini : « L'activité divine ne saurait être suspendue « un seul instant, dit-il, elle crée toujours. Un Dieu « oisif ne serait plus ni bon ni grand. La toute puissance « divine entraîne l'existence d'un univers infini. Si le * monde n'est pas illimité, Dieu n'a pas voulu ou n'a pas « pu le rendre tel : dans Tune et l'autre hypothèse, Dieu « cesse d'être Dieu. Si Dieu a manqué d'infinité o.u dans « son vouloir ou dans son pouvoir, il ne doit plus être « considéré comme le conservateur immuable de l'uni- « vers. — Il n'y a qu'un seul ciel, c'est-à-dire un espace « général, universel; un espace qui contient l'infinité « des mondes. » Après Bruno, Descartes et son école, Leibnitz, Fénélon, Malebranche, Spinosa, Régis, Fontenelie, etc., affirment plus ou moins explicitement l'infinité de l'univers, la multitude des mondes, l'infinité des êtres intelligents. — Et Kaut ne craint pas de dire que la création est sans bornes dans le temps, éternelle et infinie comme son auteur, et une comme lui. Bien avant Bruno, Thomas d'Aquin avait constaté , d'après Aristote, l'existence possible d'infinis relatifs de divers ordres à l'infini, en dessous de l'infini absolu. Bayle accepte des données analogues et les explique. Cependant jusque là nous ne trouvions nulle part notre hypothèse favorite, nulle part nous n'avions encore vu affirmer franchement et à notre gré la doctrine des infinités d'infinis relatifs dans le monde. L'infini y était bien quant à l'étendue et à la

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durée de l'univers , mais l'infini relatif des existences et des créations n'y coulaient point à pleins bords. Voici que des fragments d'un ouvrage anonyme du XVII e siècle, le Traité de l'Infini créé, viennent tout récemment (4) fortifier notre croyance.

D'abord, le profond anonyme reconnaît que « l'infini « est un abîme de grandeurs qui en enferment d'autres ; « lesquelles peuvent encore être infinies. — Autre est « l'infinité des créatures, autre est l'infinité de Dieu. a L'infinité de Dieu est absolue : elle existe également à « tous les points de vue, et dans tous les ordres de perfec- « tions; telle n'estpas l'infinité de la matière, laquelle àson « tour n'est pas celle de l'esprit. — Il y a un infini créé. — « Tout ce qu'il y a dans la nature, matière, esprit, « nombre , durée, est actuellement et positivement infini. « — Dieu positivement parfait, n'a qu'une manière de ce faire les choses , et cette manière ne peut se trouver « qu'en allant tout d'un coup jusqu'à l'infini. Si Dieu « ne peut faire le monde infiniment grand , on le réduit « à ne pouvoir le faire qu'infiniment petit. Gomment y « aurait-il des bornes à l'univers, la matière n'étant que « l'étendue, et l'étendue étant l'infinité, puisqu'on ne « peut concevoir qu'il n'y ait pas de place quelque part, « c'est-à-dire de l'étendue et en conséquence de la ma- « tière? »

Après avoir démontré la nécessité d'admettre l'infinité dans le nombre, dans la succession et la durée, Terrasson soutient la thèse de l'infinité des créatures intelligentes. Il admet une infinité de planètes habitées. * Nous ne disons pas que le nombre en est indéfini , mais qu'il est infini, parce que Dieu est infiniment, et non pas indéfiniment puissant. — Quel spectacle admi-

(1) 1854. M. Bouiller, à qui nous empruntons cette citation, croit pouvoir attribuer ce traité au cartésien Jean Terrasson.

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rablc que de représenter non-seulement les habitants de cette terre qui ne sont qu'une poignée d'hommes, mais des hommes en nombre infini distribués en une infinité de planètes ! »

c Le monde, l'esprit, la matière sont éternels comme ils sont infinis. Chaque tourbillon finira, mais non la génération des tourbillons. Chaque esprit est précédé ou suivi par un autre ; la succession des esprits est éternelle. Mais cette infinité de nouveaux esprits qui se succéderont pendant un temps infini, exige aussi la création d'une infinité de corps nouveaux ; comment donc dire que le monde est actuellement infini , si le monde peut être indéfiniment augmenté? Selon l'auteur de l'infini créé, il n'y a aucune difficulté à comprendre non-seulement l'existence d'un infini actuel, mais un accroissement infini de cet infini. Il conclut donc dans le même sens, mais plus hardiment que Leibnitz, que le monde infini, et dont l'infinité augmente indéfiniment, est seul digne de la puissance de Dieu, qu'une éternité toute entière de créations infinies ne saurait épuiser! »

Oui ! cette manière de comprendre la fécondité de l'infini absolu , et sa puissance , et sa volonté , est la seule qui réponde aux exigences de l'idée qu'on doit se faire des grandeurs et de la majesté de Dieu : il faut des termes qui excluent radicalement toute idée de bornes ou de limites, il faut que ce qui se rapporte à l'idée de l'infini parfait soit sans restriction.

Nous croyons donc à l'infinité de notre univers, à l'infinité des univers , à des infinités sans cesse croissantes de créations simultanées , et d'ordres de créatures infiniment , radicalement divers ; non -seulement donc nous croyons à l'infinité simple, si l'on peut dire , mais à l'infinité composée à l'infini , à des infinités d'infinités qui augmentent successivement , continuent à tout jamais, dans l'éternelle suite des siècles.

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