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Matière et Mémoire, p

150 EXPLICATIONS COMPLEMENTAIRES

devenions capables de suivre, selon les circonstances, toutes les voies de perception virtuelle dont le souci commun de la pratique nous a fait choisir une seule, de réaliser tous les modes infiniment divers de qualification et de discernement. Mais il reste à voir comment cette « expérience intégrale » peut être pratiquement pensée.

La perception du réel n'acquiert pleine valeur de savoir qu'une fois socialisée, une fois devenue patrimoine commun des hommes ^t par là môme éprouvée, vérifiée. Un seul moven pour cela : c'est qu elle s'analyse en concepts maniables et portatifs. J'appelle Discours le produit de cette conceptualisation. Ainsi le discours est nécessaire : car il faut parler toujours, ne fût-ce que pour dire Timpuissance de la parole. Mais non moins nécessaire est une critique du discours spontané, des lois qui le régissent, des postulats qu'il enveloppe, ses méthodes véhiculant des doctrines implicites. Les formes discursives sont en effet des théories déjà : elles opèrent une adaptation de la réalité aux exigences de l'usage pratique. S'il est impossible de s'en affranchir, au moins convient-il de ne les employer qu'en connaissance de cause, dûment prémuni contre l'illusion des faux problèmes qu'elles

pourraient susciter.

Considérons d'abord la pensée en elle-même, dans sa vie concrète. Quels eu sont les caraclùres

principaux, les démarches essentielles? On dit volontiers : analyse et synthèse. Aucune chose ne serait connue qu'en contraste, corrélation ou négation d'une autre chose ; et Tacte de connaissance, pris en soi, serait unification. Ainsi le nombre apparaîtrait comme une catégorie fondamentale, comme une condition absolue d'intelligibihlé : quelques-uns vont jusqu'à tenir Tatomisme pour une méthode nécessaire. Eh bien! Cela est inexact. Sans doute l'usage du nombre et Tatomisme qui en résulte s'imposent — par définition, pourrait-on dire — à la pensée qui procède par analyse conceptuelle, puis par construction unifiante, c'est-àdire à la pensée discursive. Mais, plus profondément, la pensée est continuité dynamique, est durée. Son travail essentiel ne consiste pas à discerner, puis à réunir des éléments tout faits d'avance. Voyons-y plutôt une sorte de maturation créatrice et cherchons à saisir la nature de cette activité causale ' .

L'acte de pensée est toujours un jeu complexe de représentations mobiles, une évolution de vie où s'accomplissent d'incessantes réactions intérieures. Il est donc mouvement. Mais il y a plusieurs plans de pensée, depuis l'intuition jusqu'au discours, et il faut distinguer entre la pensée qui se meut en surface parmi des termes étalés sur un

1. H. Bergson, L effort intellectuel, dans la Revue philosophique, janvier 1902.

seul plan et la pensée qui va en profondeur d'un plan à l'autre. On ne pense pas uniquement par concepts ou images : on pense d'abord, suivant l'expression de M. Bergson, par schémas dynamiques. Qu'est-ce que cela? Moteur plutôt que représentatif, inexprimable en soi, mais source de discours, contenant moins les images ou concepts en lesquels il se développera que l'indication de la voie à suivre pour les obtenir, le schéma dynamique n'est pas tant système que mouvement, progrès, o-enèse ; il ne marque pas tant un regard ouvert sur les divers points d'un même plan de contemplation réfléchie qu'un effort pour traverser les plans successifs de la pensée dans une direction allant de l'intuition à l'analyse. On pourrait le définir par sa fonction évocatrice des images et concepts : représentations qui, pour un môme schéma, ne sont ni déterminées strictement ni absolument quelconques, représentations concourantes et qui ont en commun une même puissance logique. Les représentations suscitées font un corps au schéma et la relation du schéma aux concepts et images qu'il suscite ressemble, mutatis mutandis, à celle que signale M. Bergson entre une idée et son substrat cérébral. Bref c'est l'acte même de la pensée créatrice que traduit le schéma dynamique, l'acte non encore figé en « résultats » .

Rien de plus facile que de mettre en lumière l'existence de ce schéma. Notons seulement quel-

ques faits d'observation courante. Rappelez- vous par exemple cette inquiétude suggestive que Ton éprouve quand on cherche à se remémorer un nom: de ce nom échappent encore les syllabes précises, mais on les sent qui approchent et déjà on en possède quelque chose, puisqu'on rejette aussitôt celles qui ne répondent pas à une certaine direction d'attente, direction qu'il suffît d'aileurs de s'appliquer à sentir toujours plus intimement pour que soudain surgisse le souvenir souhaité. De même, qu'est-ce qu'avoir le sens d'une situation complexe dans la vie active, sinon la percevoir, non point comme un groupe statique de détails explicites, mais comme un concours de puissances alliées ou hostiles, convergentes ou divergentes, orientées vers ceci ou vers cela, et dont l'ensemble tend de lui-môme à susciter en nous les réactions naissantes qui l'analysent ? De même encore, comment apprend-on, comment peut-on assimiler un vaste système de concepts ou d'images ? Il ne s'agit pas de porter une attention énumérative sur chaque pièce individuelle : on n'en sortirait pas, le poids serait trop lourd. Ce que l'on confie à la mémoire, c'est bien un schéma dynamique permettant de « retrouver » ce qu'on n'aurait pas réussi à « retenir ». On ne « sait » réellement que par un tel schéma qui renferme à Tétat d'implication potentielle une multiplicité inépuisable prête à se développer en représentations effectives. Enfin commeiif

se fait une invention quelconque? Trouver, c'est résoudre un problème ; et pour résoudre un problème, il faut commencer toujours par le supposer résolu Or en quoi consiste une telle hypothèse? Ce n est point une vue anticipée de la solution, car alors tout serait fini ; ce n est pas non plus une simple formule mettant à l'indicatif présent ce que la phrase d'énoncé exprimait au futur ou à l'imperatif car alors rien ne serait commencé ; exactement, c'est un schéma dynamique, c'est-à-dire une méthode à l'état de tension orientée ; et, souvent, rinvention une fois réalisée, théorie ou système, capable sans fin de développements et de résurrections, reste par le meilleur d'elle-même une méthode , un schéma dynamique. Mais un dernier exemple sera peut-être plus révélateur encore. « Quiconque s'est essayé à la composition littéraire sait bien que, lorsque le sujet a été longuement étudié, tous les documents recueillis, toutes les notes prises, il faut, pour aborder le travail de composition Im-mème, quelque chose de plus, un effort, souvent très pénible, pour se placer tout d'un coup au cœur même du sujet et pour aller chercher auss, profondément que possible une impulsion à laquelle U n'y aura plus ensuite qu:à se laisser aller. Cette impulsion, une fois reçue, lance l'esprit sur un chemin où il retrouve et les renseignements qu il avait recueiUis et mille autres détails encore ; elle se développe, elle s'analyse elle-même en termes

Lk Roy.

dont rénumération se poursuivrait sans fin ; plus on va, plus on en découvre ; jamais on n'arrivera à tout dire ; et pourtant, si Ton se retourne brusquement vers rimpulsion qu'on sent derrière soi pour la saisir, elle se dérobe : car ce n'était pas une chose, mais une direction de mouvement, et, bien qu'indéfiniment extensible, elle est la simplicité

même ^ »

Autre est donc la pensée qui va de représentation en représentation sur un seul plan ; autre celle qui suit une même direction conceptuelle à travers les plans étages en profondeur. La pensée créatrice, la pensée féconde, c'est la pensée qui ado{)te le second genre de travail. L'idéal serait une oscillation continuelle d'un plan à l'autre, une alternative sans repos de concentration intuitive et de détente conceptuelle. Mais notre paresse n'y trouve pas son compte, car le sentiment de l'effort apparaît justement sur le trajet du schéma dynamique aux images et concepts, dans le passage d'un plan de pensée à un autre plan de pensée. Aussi la tendance naturelle est de rester dans le dernier de ces plans, dans le plan du discours. On sait quels dangers nous y menacent.

Soient une idée quelconque et le mot qui la représente. Ne croyez pas qu'à ce mot corresponde

1. H. Bergson, Revue de Métaphysique et de Morale, janvier 1903 : toute la critique du discours est contenue implicitement dans cette Introduction à la Métaphysique.

CRItÎQUE DU DISCOURS IS"?

un sens unique, ni même un groupe fini de quelques sens bien distincts et rigoureusement séparables. Non, il lui correspond toute une gamme, tout un spectre continu de significations instables qui tendeftt sans cesse à se résoudre les unes dans les autres. Les dictionnaires tentent une énumération. Tâche impossible ! Ils alignent quelques points de repère : mais qui dira l'infinité des transitions sous-entendues ? Un mot désigne plutôt un courant de pensée qu'une ou plusieurs stations sur une voie logique. Ici encore une continuité dynamique préexiste au morcelage des acceptions. Quelle devrait donc être l'attitude de l'esprit ? Une attitude mobile et souple, plus attentive à la courbure du changement qu'aux points d'arrêt possible disposés le long de la route. Mais pas du tout : l'effort serait trop grand et voici au contraire ce qui arrive. Au spectre est bien vite substituée une échelle chromalique à teintes plates. Simphfication déjà fâcheuse, car on ne saurait reconstituer l'infini des nuances réelles par des combinaisons de couleurs fondamentales représentant chacune la plage homogène que devient à la hmite chaque région du spectre. Un habile dosage de ces moyennes permet tout au plus je ne sais quelle contrefaçon grossière : Forangé, par exemple, nest pas un mélange de jaune et de rouge, bien que ce mélange puisse rappeler à ceux qui l'ont connue par ailleurs la sensation

simple et originale de l'orangé. Du reste, une seconde simplification, plus fâcheuse encore, succède à la première. Plus de couleurs du tout : des raies noires servant de repères. On est alors, avec les concepts purs, décidément en plein symboUsme. Et c'est avec des symboles qu'on s'efforcera désormais de refaire le réel.

Je n'ai pas à revenir sur les caractères généraux ni sur les inconvénients de cette méthode. Les concepts ressemblent à des vues photographiques : l'épaisseur concrète leur échappe. Si exacts, si variés, si nombreux qu'on les suppose, ils peuvent bien rappeler leur objet, mais non pas le révéler à qui n'en aurait eu aucune intuition directe. Rien n'est plus facile que de tracer l'épure d'un corps à quatre dimensions ; toutefois ce dessin ne permet pas de « voir dans l'espace » comme il arrive pour les corps ordinaires, faute d'une intuition antérieure qu'il réveiUerait : ainsi des concepts par rapport à la réalité. Comme les photographies, comme les épures, ils sont extraits du réel sans qu'on puisse dire qu'ils y étaient contenus ; et beaucoup d'entre eux d^ailleurs sont encore moins que des extraits : de simples notes schématiques, voire des notes prises sur des notes. En d'autres termes, les concepts ne représentent pas des morceaux, des parties, des éléments de réalité. Ce ne sont, à la lettre, que de simples notations symboliques. Vouloir en faire des facteurs intégrants

serait une illusion aussi étrange que celle qui consisterait à voir dans les coordonnées d'un point géométrique l'essence constitutive de ce point. On ne fait pas des choses avec des symboles, pas plus qu'on ne recomposerait un tableau avec les qualificatifs qui le classent.

D'où vient donc la pente naturelle de la pensée jvers le concept ? C'est qu'elle se plaît aux artifices qui facilitent l'analyse et le discours. Le premier de ces artifices est celui d'où résulte la possibilité de décompositions et de recompositions suivant des lois arbitraires. Il faut pour cela une substitution préalable de symboles aux choses. Rien ne le montre mieux que les arguments célèbres dus à Zenon d'Elée, sur la discussion desquels M. Bergson est revenu à plusieurs reprises*. Le nerf du raisonnement y consiste en l'évidente absurdité qu'il y aurait à concevoir un inépuisable épuisé, un inachevable achevé, bref une somme actuellement close et pourtant obtenue par addition successive de termes en nombre infini. Mais la question est de savoir si un mouvement peut être tenu pour une multiplicité numérique. Il y a divisibilité virtuelle sans doute, mais non pas division donnée ; la divisibilité est indéfinie,. tandis qu'une division effecUve, si elle respecte les articulations intérieures du réel, s'arrête forcément à un nombre

1. Essai sur les données immédiates, pp. 85-86 -Mature et Mémoire, pp. 211-213 ; LEvolution créatrice, pp. ^àô-iôl.

^'il

limité de phases. Ce que ron divise et mesure, c'est la trace du mouvement une fois accompli, non pas le mouvement lui-même ; c'est la trajectoire et non le trajet. Sur la trajectoire, nous pouvons compter des positions sans fin, c'est-à-dire des arrêts possibles : ne croyons pas que le mobile rencontre ces éléments tout découpés d'avance. Dès lors, ce que met en lumière la dialectique éléate, c'est un cas d'incommensurabilité ; c'est l'incapacité radicale de l'analyse à terminer une certaine besogne ; c'est Timpuissance où nous sommes d'expliquer le fait du passage si nous lui appliquons tels ou tels modes de décomposition et de recomposition numériques valables pour l'étendue seule ; c'est l'impossibilité de concevoir le devenir comme susceptible d'être arbitrairement segmenté, puis reconstruit par sommation suivant une loi quelconque ; bref, c'est la nature indivisible, innombrable, inconceptuelle du mouvement. Mais la pensée se plaît aux analyses réglées sur la seule considération d'un facile discours ; de là sa tendance à l'arithmétique et à la géométrie des concepts, malgré les conséquences désastreuses ; et ainsi le paradoxe éléate n'est pas moins instructif par son caractère spécieux que par la solution qu'il comporte.

Au fond, la pensée naturelle, je veux dire la pensée qui s'abandonne à son double penchant de paresse discursive et d'industrie utile, c'est une

pensée que hante un souci de manuel opératoire, un souci de fabrication. Que lui importent les flux réels et les profondeurs dynamiques ? Elle ne s'intéresse qu'aux affleurements épars çà et là sur le sol ferme de la pratique et elle solidifie des (( termes » semblables à des pieux enfoncés dans un terrain mouvant. De là cette configuration de sa logique spontanée à une géométrie des solides et de là les concepts, ces instantanés pris sur des

transitions.

La pensée scientifique, à son tour, garde les mêmes habitudes, les mêmes préférences. Elle ne cherche que ce qui se répète, ce qu'on peut compter. Partout, quand elle théorise, elle tend à l'établissement de relations statiques entre unités composantes formant une multiphcité homogène et discontinue. Son outillage même l'y incline. Les appareils de laboratoire ne saisissent en effet que des alignements, des coïncidences, en un mot des étals, non des passages : même dans les cas d'apparence contraire, par exemple quand on détermine un poids en observant les oscillations d'une balance et non plus son repos, c'est à une périodicité, à une symétrie qu'on s'intéresse, donc à quelque chose qui est de la nature d'un équilibre encore, d'une immobilité. La raison en est que la science, comme le sens commun, bien que d'une manière un peu différente, ne vise en définitive qu'à obtenir des résultats achevés et maniables.

Imaginons le réel sous la figure d'une courbe, succession rythmée de phases, dont nos concepts marqueraient autant de tangentes. Il y a contact en un point, mais en un point seulement. Aussi notre logique vaut-elle à titre d'analyse infinitésimale, comme la géométrie de la droite permet de définir chaque état de courbure. C'est ainsi par exemple que la vitalité soutient un rapport de tangence momentanée avec le mécanisme physico-chimique. Qu on étudie ce rapport et les rapports analogues, cela demeure incontestablement légitime. Ne croyons pas cependant qu'une telle étude, même répétée en autant de points qu'on voudra, puisse jamais suffire. Il faut ensuite, par une intégration véritable, atteindre la continuité mobile. Voilà justement le travail que représente le retour à l'intuition, avec son instrument propre : le schéma dynamique. De ce point de vue tangentiel, on cherche à saisir la genèse de la courbe comme enveloppe, ou plutôt et mieux encore la naissance des tangentes successives comme directions instantanées. Pour parler sans image, on s'attache alors aux méthodes génétiques de conceptualisation et Ton va du principe générateur à ses dérivés conceptuels. Mais notre pensée a beaucoup de peine à soutenir longtemps un tel effort. Amie de la déduction rectiligne, le devenir vrai lui fait horreur. Tout de suite elle veut des « choses » bien arrêtées, bien nettes. Et c'est pourquoi, aussitôt construite un*^

tangente, eUe en suit le mouvement tout droit, jusqu'à l'infini. Ainsi naissent les concepts limites, ces termes ultimes, ces atomes du discours. Us vont généralement par paires, par couples antithétiques, toute analyse étant dichotomie, pmsque le discernement d'une voie d'abstraction détermine en constraste, comme un résidu complémentaire, la voie de direction opposée. De là, suivant la sélection opérée parmi les concepts et le poids relatif qui leur est attribué, les antinomies entre lesquelles une philosophie d'analyse ne peut que rester éterneUement oscillante et comme déchirée. De la le morceUement de la métaphysique en systèmes et son apparence de jeu réglé a entre des écoles antagonistes qui montent ensemble sur la scène pour s'y faire applaudir tour à tour »^

Inverse doit être la méthode à suivre pour trouver une solution véritable : non pas combinaison dialectique de concepts préexistants, mais, a partir d'une intuition directe et réellement vécue, descente à des concepts toujours nouveaux, le long de schémas dynamiques laissés ouverts . D une même intuition dérivent bien des concepts : « tel le vent qui s'engouffre dans un carrefour se divise en courants d'air divergents, qui ne sont tous qu un seul et même souffle^ ». Les antinomies se resol-

1. H. Bergson, Bulletin de la Société française de Philo^ Sophie, séance du 2 mai 1901.

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