‹ Une philosophie nouvelle [microform]Chapitre 41 sur 60 · VÉvolution créatrice, p · texte numérisé non relu

VÉvolution créatrice, p

vent génétiquement, tandis que sur le plan du discours elles demeurent irréductibles. Avec une hétérogénéité de nuances, en brouillant les teintes, en les neutralisant Tune par Tautre, on crée facilement de l'homogène; mais donnez- vous le résultat de ce travail, c'est-à-dire la couleur moyenne finale : il sera impossible de reconstituer la richesse primitive.

Voulez- vous un exemple précis du travail qu'il faut accomplir? Prenez celui du changement* : nul autre n'est plus significatif ni plus net. Il nous montre deux moments nécessaires dans la réforme de nos habitudes d'imagination ou de conception.

Efforçons-nous d'abord de nous familiariser avec les images qui font voir l'immobilité dérivant du devenir. Deux vagues se heurtent, deux trains d'ondes se croisent : voici qu'apparaît du repos, par extinction, par interférence. Avec le mouvemeni d'une pierre et la fluidité d'une eau courante, on fabrique la station instantanée du ricochet. Le mouvement même de la pierre, vu en enfilade, suivant une tangente à la trajectoire, s'arrête sous le regard. Qu'est-ce qu'une stabihté dynamique, sinon une invariance qui se dégage de la variation même*^ L'équilibre naît de la vitesse. Un homme qui court solidifie le sol mouvant. Enfin deux mobiles réglés l'un sur l'autre s'immobilisent l'un pour l'autre.

1. Cf. deux conférences données par M. Bergson à Oxford sur la perception du changement y les 26 et 27 mai 19H.

Après cela, efforçons-nous de percevoir le changement en lui-même, puis de nous le représenter selon sa nature spécifique et originale. Sur deux points principaux la conception commune doit être réformée : 1° tout changement se révèle, dans la lumière de l'intuition immédiate, non pas série numérique d'états, mais rythme de phases dont chacune constitue un acte indivisible, de sorte que chaque changement a ses articulations intérieures naturelles qui interdisent de le fragmenter suivant des lois arbitraires à la façon d'une longueur homogène; T le changement se sufljt à lui-même : nul besoin d'un support, d'un mobile, d'une « chose » qui se meuve; pas de véhicule, pas de substance, pas de réceptacle spatial semblable à une scène de théâtre, pas de mannequin matériel que viendraient successivement recouvrir des étoffes colorées; c'est le corps ou Tatome, au contraire, qui doivent être définis secondairement comme symboles du devenu.

Du mouvement ainsi conçu, indivisible et substantiel, quelle meilleure image qu'une évolution musicale, une phrase mélodique? Voilà comment il faut travailler à concevoir le réel. Si une telle conception paraît d'abord obscure, faisons crédit à l'expérience, car les idées s'éclairent peu à peu par l'usage même qu'on en fait, « la clarté d'un concept n'étant guère autre chose, au fond, que l'assurance une fois contractée de le manipuler avec pro-

fît^ ». Qu'il faille en venir à une conception de ce genre au sujet du changement, la dialectique éléaie est là pour rétablir sans réplique et la science positive conclut dans le môme sens puisqu'elle ne nous montre partout que des mouvements posés sur des mouvements, jamais de « choses » immobiles, sinon comme symboles provisoires de ce qu'on laisse à tel moment en dehors du champ d'étude. Que d'ailleurs la diiïiculté d'une telle conception ne nous arrête pas : ce n'est guère qu'une difficulté d'ordre imaginatif. Et quant à la conception elle-même ou plutôt à l'intuition correspondante, elle aura le sort de toutes ses aînées : scandale pour les contemporains, trait de génie cent ans après, évidence commune au bout de quelques siècles, axiome instinctif à la fin.

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