‹ Une philosophie nouvelle [microform]Chapitre 54 sur 60 · LE PROBLEME DE LA CONNAISSANCE ANALYSE ET INTUITION · texte numérisé non relu

LE PROBLEME DE LA CONNAISSANCE ANALYSE ET INTUITION

On sait quelle importance a pris depuis Kant le problème de la Raison : il semble parfois que désormais toute la philosophie s'y ramène, qu'elle n ait plus à parler d'autre chose. D'ailleurs, ce qu'on entend par Raison, au sens large, c'est, dans l'esprit humain, le pouvoir de lumière, dont l'opération essentielle est définie comme un acte de synthèse ordonnant, unifiant l'expérience, la rendant par là même inteUigible. Chaque moment de la pensée montre ce pouvoir en exercice. Le mettre partout en évidence serait la tâche propre du philosophe : au moins est-ce de cette manière qu'on la comprend d'habitude aujourd'hui. Mais de quel point de vue et par quelle méthode fait-on ordinairement cette théorie de la connaissance ?

Le point de départ de l'enquête, la matière initiale, ce sont les œuvres spontanées de l'esprit : perception, science, art, moralité. On ne se demande pas si, mais comment elles sont possibles, ce qu'elles impliquent, ce qu'elles supposent ; une

analyse régressive cherche à discerner en elles par réflexion critique leurs principes et réquisits. Bref, de la production il s'agit de remonter à l'activité productrice, que Ton tient pour suffisamment révélée par ses produits naturels. Dès lors la philosophie n'est plus que la science des problèmes déjà résolus, la science qui se borne à dire pourquoi le savoir est un savoir, l'action une action, de tel ou tel genre et de telle ou telle qualité. Et dès lors aussi la raison ne peut plus apparaître que comme une donnée première posée à titre de simple fait, comme un système clos tombé tout construit du ciel, au fond comme une essence intemporelle définissable sans considération de durée, d'évolution, d'histoire, dont toute genèse et tout progrès sont absurdes. En vain persiste-t-on à soutenir qu'elle est primordialement un acte : toujours est-il que la méthode suivie force à ne considérer cet acte qu'une fois accompli, une fois exprimé en résultats. Et l'inévitable conséquence est de nous enfermer sans issue dans l'affirmation du relativisme kantien.

Un tel système ne peut être vrai que d'une vérité partielle et provisoire : c'est, au plus, un moment de vérité. « Si on lit de près la Critique de la Raison pure, on s'aperçoit que Kant a fait la critique, non pas de la raison en général, mais d'une raison façonnée aux habitudes et aux exigences du mécanisme cartésien ou de la physique

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newtonienne'. » D'autre part, il n'étudie visiblement que la raison adulte, son état présent, un plan de pensée, une coupe transversale du devenir. Pour lui, les hommes progressent peut-être en raison, mais la raison elle-même ne dure pas : c'est le heu immobile, c'est l'atmosphère d'éternité morte où se déploie toute action de l'esprit. Or telle ne saurait être la vérité définitive et complète. N'est-ce pas un fait que l'intelUgence humaine s'est constituée lentement au cours de l'évolution biologique ? Pour la connaître, il ne s'agit donc pas tant de la démêler statiquement de ses œuvres que de la replacer dans son histoire.

Partons de la vie, puisqu'aussi bien, qu'il plaise ou non, c'est toujours en elle et par elle que nous sommes. La vie n'est pas une force brute, un mécanisme aveugle, d'où jamais on ne pourrait concevoir que sortît la pensée. Dès sa pulsation première, la vie est conscience, activité spirituelle, effort créateur tendu vers la liberté, donc discerjjr nement déjà lumineux, bien que d'une luminosité ■ tout d'abord évanouissante et diffuse. En d'autres termes, la vie est, au fond, de la nature psychologique d'une tendance. Or « l'essence d'une tendance est de se développer en forme de gerbe, créant, par le seul fait de sa croissance, des directions divergentes entre lesquelles se partagera son

1. H. Bergson, Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 2 mai 1901.

EXPLICATIONS COMPLEMENTAIRES

élan * ». Le long de ces diverses voies, se propagent et s'intensifient, séparées par là-même, les virtualités complémentaires dont l'interpénétration primitive n'était possible qu'à l'état naissant. Une d'elles aboutit à ce que nous appelons intelligence. Celle-ci s'est donc détachée peu à peu d'une luminosité moins intense, mais plus riche, dont elle n'a retenu, pour les accentuer, que certains caractères. On voit qu'il faut concevoir l'esprit — ou, si Ton préfère ce mot, la pensée — comme débordant l'intelligence. De la pensée intégrale, l'intelligence pure, ou faculté de réflexion critique, d'analyse conceptuelle, ne représente qu'une forme, une fonction, une détermination ou adaptation particulière, la partie organisée en vue de l'action pratique, la partie consolidée en discours. Quels en sont les caractères? Elle ne comprend que le discontinu, l'inerte, l'immobile, ce qui ne change ni ne dure ; elle baigne dans une atmosphère de spatiahté ; elle géométrise toujours ; elle ne se sent chez elle que parmi les « choses » et toute chose est par elle réduite en atomes solides ; elle est naturellement (( matérialiste » par cela même qu'elle ne saisit naturellement que des « formes ». Qu'est-ce à dire, sinon qu'elle a pour objet d'élection le mécanisme de la matière ? Mais elle suppose la vie ; elle-même ne reste vivante que par des emprunts continuels

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