CHAPITRE X
En rendant visite à Maugis, Mrs. Caithfull n'avait loint d'autre dessein que de se renseigner sur ce duel pi'un hasard lui avait appris, et, enfin rassurée, elle 'avouait, tout en regagnant sa villa, qu'elle n'était renue s'installer à Biarritz que pour se rapprocher du ieul homme qu'elle eût jamais aimé.
Son inquiétude quant au résultat du duel avec Han- [uinauxlui apparaissait vaine, maintenant que Maugis 'avait dissipée; ce beau ténébreux de Sandier ne levait-il pas vaincre toutes les difficultés qu'il se plai- ;ait à susciter? Gladys, pourtant, ne regrettait pas sa lémarche auprès de l'auteur de Fleur des Poids, ceraine de s'être fait de ce gros homme un camarade qui, lemain, serait un allié. Elle ne lui en voulait pas de 'avoir comprise trop vite et lui savait gré de ne )oint dissimuler l'impression qu'il recevait des péris- ;ables avantages de sa visiteuse; depuis longtemps, en
dépit des jumelles braquées chaque matin sur sa quas nudité de baigneuse, elle ne s'était sentie aus certaine de sa beauté triomphante qu'en régi dant les yeux clairs de Maugis qui la déshabillaiei rudement.
Ainsi songeant, Mrs. Caithfull, qui parcourait la falah d'un pas ralenti, dut s'asseoir soudain sur un banc ( regarder, sans bien lavoir, la mer qui poussait vers! côte une eau lente, des vagues faibles et sans crête.' étoffe lourde à peine froncée, dont le bleu velout pâlissait jusqu'au mauve vers l'ourlet de sable...
Gladys se sentait, comme la mer, faible et lasse, et, se mains nues pesaient à ses bras tombants.
Depuis quelques jours, d'étranges fatigues l'abat taient.
— Qu'est-ce que cela veut dire?
Mon Dieu ! cela voulait dire bien des choses, qu commençait à démêler la demi-ignorance de cett veuve qui, sans doute, n'était point restée vierge comme le voudrait l'esthétique immuable du roman feuilleton — vierge au sens étroit du mot — mais d< qui les sens, pourtant, ne s'étaient point éveillés | l'appel sans conviction de son défunt mari.
De ses deux ans de ménage, Gladys ne gardait que !< souvenir d'une corvée enfin terminée. Aussitôt libérée de ce « devoir conjugal » — pour elle un pensum, elle s'était promis de consacrer à l'homme qu'elle! pourrait aimer la vie qui maintenant lui appartenait,!
pérant que sa fortune et sa beauté pourraient lui iloir, en échange, le Bonheur.
Elle assura le sort de tous les siens, parmi lesquels le n'avnit jamais aimé que sa sœur cadette, et résolut î faire son tour d'Europe, après avoir réalisé les dix illions que lui laissait défunt Caithfull. Comme avait :coutumé de dire Maugis : un foyer conjugal peut être oid et contenir pas mal de braise.
Ses parents trouvèrent ce projet tout naturel ; seule, i petite sœur pleura beaucoup et, lui jetant ses bras jtour du col, elle lui murmura dans l'oreille :
— Oh ! je suis bien sûre que vous reviendrez, dès ne vous pourrez ramener notre ami Sandier...
Amusée, émue aussi, de cette perspicacité, Gladys it, en embrassant l'enfant :
— Et si j'en ramenais un autre ?
— C'est que vous auriez bien changé !
— Ou lui 1
Et c'était la question qu'elle se posait depuis que andier avait laissé sans réponse cette dépêche où le lui annonçait si allègrement sa ruine. Le silence s l'homme en qui elle avait mis tout son espoir avait seul décidée à ce sauvetage familial qui venait e lui coûter deux ans de sa vie. Elle avait accepté . Caithfull par dépit... persuadée jusqu'à la dernière ■u le que ce mariage ne se ferait pas, que Sandier Tivei ait à temps pour la sauver, pour l'enlever dans îs bras 1
Mariée, elle n'avait pensé qu'à lui — et toujours Quand elle subissait les caresses de son vieux mari elle eût souhaité que l'autre fût là, pour en souffrir
Seulement... à peine libre, elle avait fait route ver; la France et, après un court séjour à Paris, où le: potins mondains lui eurent vite appris que, depui: un an, Sandier ne quittait plus Biarritz, elle étai venue là où elle se croyait sûre de le rencontrer • de « savoir » enfin.
Elle comptait sans la vie anormalement nocturni du pauvre garçon qui, de son côté, cherchait l'oubl par des moyens plus sûrs, et quinze jours s'étaien passés sans qu'elle l'eût même entrevu. Puis on lu avait remis cette lettre où Sandier lui expliquait tout Gladys l'avait lue fiévreusement, d'abord soulevée d joie à la sentir vraie et sincère, mais rejetée au dé sespoir par les dernières lignes.... Sandier, loin d< lui demander aucune entrevue, insistait, comme s'i n'eût écrit que pour justifier sa conduite passée, sui « l'obstacle infranchissable » qui les séparait mainte nant, obstacie qu'il ne précisait point.
Quel obstacle? Le souvenir de son mari? Gladys m reconnaissait pas à Sandier le droit de le lui reprocher. Le premier mouvement de cette veuve de vingt trois ans fut de quitter Biarritz pour repartir à 1. conquête du bonheur (qu'elle confondait avec 1 plaisir), et recommencer ses espérances sur nouveau frais — sur mari plus frais.
Au temps de ses fiançailles avec Sandier, à New- York, Gladys se trouvait encore dans la situation de la Moabite Ruth, qui ne savait point ce que Dieu voulait d'elle. Maintenant, elle participait à l'état d'âme, un peu étroitement localisé sans doute, mais très frémissant, de la belle Hélène et de toutes les belles Hellènes, auxquelles il faut de l'amour, n'en fût-il plus au monde.
Et voilà pourquoi sa chair n'était pas muette...
Et voilà pourquoi ce doux soir d'automme lui mettait plus de vague à l'âme que la mer n'en jetait à la côte!
Elle savait, des quinze et quelques joies du mariage, à peu près ce qu'un lecteur du guide Joanne pourrait apprendre des contrées lointaines où tend son désir et, sans doute, la carte du Tendre lui apparaissait comme une carte routière; mais elle connaissait, du moins, l'essentiel d'un itinéraire qu'elle tenait à reprendre en s'égarant le plus possible dans le chemin des écolières où M. Caithfull n'avait eu garde de la promener,— l'école buissonnière de l'amour restant interdite aux jeunes femmes qui n'ont pas su naître en France, ou s'y marier. Chaque matin, dans le tub chaud indispensable après la visqueuse caresse de la vague, elle ne se déplaisait pas à détailler, devant la psyché, des charmes tout disposés à se prêter aux divers usages qu'elle pressentait d'instinct. Cette façon de se dessaler faisait naître en elle le désir de baisers prolongés et de caresses précises, qu'elle ne pouvait se dé-
fendre d'associer à l'évocation d'un Sandier opportun.
Aussi, bien que sa dignité lui interdît la moindre tentative de rapprochement, n'en restait-elle pas moins à Biarritz, attendant elle ne savait quel événement imprévu — que Sandier, lui, n'attendait plus depuis longtemps, et dont l'avisé Maugis ne désespérait pas...
Soudain, Gladys aperçut, adossé à un arbre, un homme sec et barbu, vêtu correctement, qui la considérait avec une si évidente admiration qu'elle hésita entre une retraite précipitée et une violente envie de rire. A la réflexion, elle prit un troisième parti et, à son tour, regarda fixement le gêneur, qui parut tout de suite fort gêné.
« C'est un assez bel homme, estima Gladys, un vrai type de race latine. Nous nous imaginons trop, en Amérique, qu'en dehors des Anglo-Saxons le monde ne produit que des avortons, des portefaix et des nègres. La beauté brutale de celui-ci n'est pas dépourvue de race. »
Comme s'il eût deviné cette impression favorable, l'homme barbu fit quelques pas vers Mrs. Caithfull et, la saluant avec respect, fit un geste pour la rassurer... Mais Gladys, en se levant, lui jeta un regard de princesse si lointaine qu'il demeura sur place, immobile, son chapeau à la main.
Il ne la suivit pas et Gladys put rentrer chez elle sans se retourner, intriguée cependant.
— Voilà, se disait-elle, une singulière rencontre...
C'est, je pense, un des... clients matinaux qui sont parvenus à me rendre insupportable ma chère grande Plage. Désormais j'irai me baigner au Port-Vieux avec les familles tranquilles... Ce géant m'aura vue sortir de chez Maugis. Peut-être le connaît-il? Il faudra que j'en parle à mon nouvel ami quand il viendra me dédicacer son œuvre complète... que je ferai sagement de me procurer au plus tôt !
Maugis vint la voir le surlendemain :
— C'est, dit-il, la première fois que je viens travailler à domicile; vous excuserez donc, madame, l'émotion inséparable d'un début !
Il regarda les murs et s'étonna de trouver la chambre assez pareille à celle d'un lieutenant de cavalerie pourvu d'argent et d'une maîtresse adroite : érable vernis frais à l'œil, fauteuils à fumer, dormir, etc.. tendus de grosse toile d'un vert délavé... Au-dessus de la cheminée s'épanouissait en roue une inoffensive panoplie où la raquette du tennis voisinait avec le club du golf, et la légère carabine. Des fers arrachés aux pieds des chevaux gagnants de l'année, parachevaient de leur feston délicat cette rosace dont se fût honoré un vitrail sportif.
. . . Gladys rafraîchit les yeux comme un citron pas mûr, comme un herbage qu'on vient de tondre, comme
une sauterelle posée sur un glaive d'iris, Gladys, souple dans ses linons d'un vert acide et vigoureux qui met l'eau sous la langue, qui mouille le regard; sa peau en est toute rose et sa bouche semble rougie, et ses mains que l'été gante d'un hâle léger sortent nues de manches courtes, plus foncées sur sa robe verte, frottées de carmin au bout des doigts comme les mains fardées d'une très ancienne statue d'argile peinte.
— Je vous ai vu passer hier sous ma fenêtre, monsieur Maugis, au bras d'une bien jolie fille.
— Vous me saurez gré pourtant de ne pas vous l'avoir présentée l'autre jour!
— Je comprends; c'est le contraire de... vous dites, je crois, en français : d'une erreur de jeunesse?
Maugis leva vers le plafond des yeux contrits en passant sur son front dégarni une main lente et comme chargée d'aveux. Gladys sourit :
— Oh ! je ne voulais pas vous reprocher votre verte maturité 1
— Trop verte, hélas!
— Je voulais dire que vous n'avez commis aucune erreur en choisissant votre petite camarade... Vous aime-t-elle bien, au moins?
— Elle commence à s'aviser que je ne suis pas seul à la trouver jolie, et je ne saurais lui en vouloir, d'autant moins que mon automne s'avance (je ne parle que de la saison) et qu'il va me falloir reprendre bien-
tôt, à Paris, une existence pour quoi cette enfant ne paraît pas du tout faite, existence de travail, d'ennuis, de distractions plus ennuyeuses encore.
— Pourquoi ne vous mariez-vous pas ?
Maugis regarda Mrs. Caithfull comme un employé du Laboratoire de la Seine considère un engin suspect :
— C'est vous, madame, qui me demandez cela? Gladys devint toute rouge :
— Vous me connaissez beaucoup mieux que je ne croyais!... Il vous a donc souvent parlé de moi ?
— Une seule fois, madame, mais jusqu'à l'aurore I
— Ah!... Lui avez-vous dit que j'étais allée vous voir?
— Je le lui ai dit cette nuit même, et je n'ai pas donné à votre visite d'autre motif que l'intérêt que vous voulez bien porter à mes autographes. J'ajoute qu'il n'en a pas cru un mot....
— De sorte qu'il doit s'imaginer que je pense encore à lui?
— Il en a même montré une joie touchante.
Gladys se leva et, pendant quelques instants, s'absorba dans la préparation du thé inéluctable que Maugis redoutait depuis son arrivée: « Seigneur! Votre droite est terrible ! pria-t-il mentalement. Et Sandier ne saura jamais quels sacrifices, voulus par Vous et de Vous seul connus, votre serviteur Maugis aura consentis pour son bonheur. Il n'y a plus aucun espoir, maintenant, que cette eau chaude s'éloigne de moi... »
m UNE PLAGE D'AMOUR
Gladys revenait vers lui avec le breuvage détesté :
— Je n'oserais pas vous offrir un whisky and soda... ; Maugis entrevit un coin d'azur. Elle continua :
— J'en avais fait acheter, pourtant, pour... le mari de la seule amie que je fréquente ici...
— En a-t-il laissé? demanda le journaliste, d'une voix tremblante d'espoir.
Mrs. Caithfull éclata de rire, sonna, et le gros homme put bientôt savourer les joies de la gratitude, en même temps que sa boisson favorite.
Gladys était venue s'asseoir près de lui :
— Monsieur Maugis, vous ne m'en voudrez pas de vous parler comme si je vous connaissais depuis très longtemps?
— Je ne suis venu que pour cela.
— Merci!... Vous êtes l'unique ami commun que nous ayons, Lui et moi. Je vois que vous êtes au courant... de la moitié des choses et que vous avez su comprendre le reste. Laissez-moi vous poser une question d'où dépend peut-être toute ma vie...
Maugis regarda Mrs. Caithfull bien en face et, sans la laisser achever, lui dit posément:
— Il vous aime de toute son âme.
Et, comme les grands yeux de Gladys s'emplissaient de larmes émues, il ajouta en souriant :
— Je ne croyais pas vous faire tant de chagrin! Elle lui tendit les deux mains :
— Je vous serai reconnaissante, toujours, du chagrin
que vous venez de me faire!... Mais, alors, pourquoi ne vient-il pas me le dire, qu'il m'aime?
— Il ne s'en croit peut-être plus le droit.
— Ah! mon pauvre ami, j'ai bien peur que nous ne soyons engagés, lui et moi, dans une situation dont nous sommes irresponsables et dont nous sortirons par le malheur !
— Ceux qui s'aiment ont reçu du Ciel, ou d'ailleurs, le don de se faire souffrir...
— C'est tout ce que vous trouvez comme consolation, et comme conseil?
— Il faut savoir attendre... Je vous donnerais bien une autre indication; mais, c'est risqué...
— Dites vite !
— Eh bien ! je crois que, si vous pouviez éveiller la jalousie de Sandier, peut-être se déciderait-il à vous en vouloir... Et ce serait un grand pas de fait, un très grand pas.
— C'est que je n'ai guère le cœur à flirter; et puis je ne connais personne ici...
Maugis parut réfléchir un instant et répondit, non sans quelque sournoiserie, car il ne pardonnait pas à Cardussac l'intention, avouée par ce gentilhomme, de chasser sur les terres de Sandier :
— Il vient d'arriver à Biarritz un ami de Sandier qui, sûrement, ne demanderait qu'à se prêter à ce jeu, dangereux pour lui seul, un nommé Cardussac, barbu, sec et Gascon comme son nom l'indique.
— Très brun?
— Extrêmement brun.
— Parfaitement : il m'a déjà suivie avant-hier comme je sortais de chez vous, il m'a saluée et n'aspire sans doute qu'à mieux faire.
Maugis dut faire un effort d'équilibre pour retenir son verre prêt à l'abandonner; mais il retrouva vite l'aplomb de son whisky et le sien :
— Ah ! je le reconnais bien là!
— Et vous ne me demandez pas ce que m'inspire ce Cardussac?
— Je n'aime pas les questions inutiles.
— Merci... Seulement, ça m'ennuirait affreusement d'avoir l'air de flirter avec ce pauvre garçon trop brun.
— Alors, je ne vois plus...
— Ah ! mais nous n'y pensons pas ! J'ai mon flirt sous la main ! Et le plus agréable, le plus utile, le plus. . .
— Qui... qui donc? demanda Maugis, vaguement inquiet.
— Mais vous, mon ami !
Maugis se leva, digne et même majestueux :
— Vraiment, les femmes qui aiment n'ont point d'entrailles ! Mais comprenez donc, madame et chère enfant terrible, que, si Sandier n'était pas mon ami, je vous aurais déjà bombardée de déclarations mille fois plus ridicules que toutes celles de Cardussac ! Un flirt avec vous? Mais ce serait me rendre toutes les illusions que, fort heureusement pour mon repos, j'ai perdues !
Je vous adorerais au bout de huit jours... et j'en souffrirais le restant des miens !
Gladys demeura un instant pensive; puis :
— Vous êtes un singulier mélange de plusieurs hommes dont aucun ne me déplaît !
— Alors?
— Alors... Il faudra donc se résigner à votre Cardussac ! De fait, il mérite plus que vous de souffrir un peu.
— Oh! un Méridional n'est pas fichu de souffrir longtemps. D'ailleurs, quoique je ne lui porte aucun intérêt, je lui prépare, dans le silence et l'ombre, une jolie consolation.
— Je ne comprends pas...
— Je vous expliquerai cela lors de ma prochaine visite, car vous me permettrez bien de revenir?...
— Mais tant que vous voudrez, jamais assez, mon cher mauvais conseil !
— A bientôt donc...
Et Maugis ajouta, pince-sans-rire :
— Quand ce ne serait que pour ennoblir de mon napoléonien paraphe ces volumes... que vous teniez tant à me faire signer !