‹ Une plage d'amourChapitre 12 sur 14 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Tout enveloppée par la caresse de l'eau qui la berçait, Mrs. Caithfull, à brasses vigoureuses, s'éloignait de la plage où, leurs lorgnettes préparées, ses admirateurs habituels attendaient qu'il lui plût de sortir, Gladys- Astarté, du sein de l'onde amère.

L'un d'eux, que n'assouvissait plus cette double exhibition « avant » et « après », s'offrait, depuis trois jours, ce spectacle plus rare : « pendant ». Et Mrs. Caithfull eut un petit rire d'agacement silencieux en se voyant soudain suivie, comme la veille et comme l' avant-veille, par un bateau, à la barre duquel l'athlétique silhouette de Gardussac se découpait, si noble, mais, au gré de la nageuse, un peu trop quotidienne !

Malgré le conseil donné par Maugis, Gladys n'avait pu se résoudre encore à se laisser présenter son adorateur. Il lui répugnait de flirter, même innocemment, avec ce Méridional, et elle commençait à lui en vou-

loir de cette poursuite tenace, silencieuse et navale, à quoi il s'était résigné, faute de mieux.

Pour voir de plus près son idole, Gardussac avait loué une barque qui, chaque matin, croisait devant la plage et s'attachait aux évolutions de Gladys avec une respectueuse insistance. Outre qu'il se plaisait à entrevoir de temps en temps la blancheur d'une nuque dégagée par le grand col marin, l'éclair au-dessus de l'eau des beaux bras mouillés, et à deviner la rondeur de deux jambes divines, le Gascon, né malin, attendait, pour la saisir aux hanches, l'occasion qui lui permettrait de se présenter de façon sensationnelle.

L'imprudence de la jeune veuve entretenait ce doux espoir: Gladys se faisait une joie malicieuse de semer les autres baigneurs et de s'éloigner de la plage à des distances où, en cas de malheur, personne ne pourrait lui porter secours. La moindre crampe lui coûterait la vie... Mais, au premier plongeon un peu trop prolongé, il serait là, lui, Cardussac ! Il se jetterait à l'eau, repêcherait la baigneuse téméraire, la hisserait à son bord... et alors, à lui, les tractions rythmiques de la langue, les massages appropriés, les frictions opportunes, à lui tous ces soins habiles qui forcent une jolie femme affolée, pantelante et demi-nue, à jeter ses bras au cou de son sauveur !

Féru de ce projet machiavélique, Cardussac avait rempli sa barque de tous les objets nécessaires à un sauvetage en règle : cordes, bouées, pharmacie

portative, serviettes-éponges, gants de crin, rien n'y manquait! Deux vigoureux pêcheurs de la côte ramaient sous ses ordres et lui-même barrait avec autorité.

Dès le premier jour, Gladys avait reconnu Cardussac et elle jugeait parfaitement indiscret que ce monsieur, officiellement ignoré d'elle, se permît de venir la lorgner de si près, au moment où elle laissait voir le plus de sa beauté.

Ce matin-là, surtout, son irritation contre ce suiveur s'exaspérait. Maugis, la veille, ne lui avait pas caché combien le Gascon insistait pour être présenté. En outre, inquiet de Sandier qui demeurait enfermé dans sa villa depuis le lendemain du duel, l'écrivain avait laissé deviner àMrs. Caithfull le motif probable de cette réclusion, et contre quelle terrible rivale elle aurait à lutter désormais.

Non, décidément, Gladys ne se sentait pas le cœur, en dépit des exhortations de Maugis, de faire souffrir l'homme qu'elle aimait, alors qu'elle le savait si désespéré ! Elle l'imaginait malade, et déjà projetait de renoncer à cette « dignité » qui seule la retenait d'aller à lui. Elle le soignerait, et il faudrait bien qu'il lui révélât enfin cet « obstacle infranchissable » dont parlait sa lettre...

— Oh ! ce bateau, encore ! Et ce Cardussac qui ne me quitte pas des yeux !

Elle se jeta vers la gauche d'un mouvement si

brusque que l'échancrure de son maillot se déchira et s'ouvrit sur la gorge :

— Allons, bon ! Encore quelques brasses et voilà mon maillot fendu jusqu'à la ceinture 1

Du bateau, Cardussac n'avait rien perdu de cet agréable incident; mais l'aspirant-sauveteur primait en lui le... spectateur; le moment lui parut proche où son intervention deviendrait nécessaire; déjà le col marin glissait sur l'épaule droite de Gladys ; dans quelques secondes il briderait le haut du bras et la jolie imprudente se trouverait immobilisée... — Nagez! dit-il à ses rameurs.

Voyant le bateau se diriger sur elle, Gladys prit un parti héroïque : elle dégagea violemment son bras droit et piqua en avant en tirant une coupe énergique qui souleva hors de l'eau une épaule nue, le creux blond d'une aisselle et la pointe rose d'un sein.

— Souquez ferme ! ordonna Cardussac d'une voix haletante.

— Cet imbécile espère me gagner de vitesse. Attends un peu !

Libre maintenant de ses mouvements, elle se remit à nager de toutes ses forces. Au bout de quelques instants, les rameurs parurent renoncer à la lutte : « Laissons-la faire, s'était dit le subtil Cardussac; elle* se dépense trop, nous sommes loin de la plage et l'eau doit être fraîche, ce matin; dans cinq minutes, le froid va saisir la belle et elle sera trop heureuse de nous

trouver là, à point nommé, pour la recueillir... Ah! mon Dieu ! la voilà qui disparaît ! C'est la crampe : elle est perdue!... »

Gladys venait tout simplement de penser qu'un astucieux plongeon ferait perdre sa trace et la délivrerait de son traqueur. Tout en nageant entre deux eaux, elle songeait que Cardussac serait bien fin (ce qu'elle ne croyait guère) s'il pouvait deviner où elle jugerait bon de reparaître. Elle se laissait couler paisiblement, attendant que le bateau l'eût dépassée pour remonter derrière lui d'un mouvement simple et naturel; avec une tranquillité d'esprit fort rare chez une femme qui se noie, elle s'avisa même que son col glissait maintenant sur l'épaule gauche et se félicita de pouvoir le remonter à l'abri des regards de Cardussac :

— Ah ! me voici justement sous l'ombre de son bateau...

Gladys en était là de ses réflexions sous-marines quand l'eau s'entr'ouvrit au-dessus d'elle dans un remous vertigineux. Un grand corps la frôla, descendit plus bas, puis remonta... de larges mains la prirent à la taille, pétrirent sa croupe, enlacèrent ses jambes; instinctivement, elle ouvrit la bouche pour crier, but un bon coup, perdit un peu la tête et se retrouva tout à coup maintenue sous un bras vigoureux dans la posture humiliante d'une petite fille qui va recevoir le fouet. Puis elle se sentit ramenée à la surface, étendue au fond d'une barque, et ne comprit

enfin que lorsqu'en rouvrant les yeux elle vit auprès d'elle un Cardussac enthousiaste et ruisselant qui s'apprêtait à la frictionner avec un gant de crin :

— Elle ouvre les yeux ! Elle est sauvée ! s'écria-t-il, les bras levés au ciel.

Gladys eut peine à réprimer le plus joyeux éclat de rire. Mais, comme Cardussac s'enveloppait pudiquement d'un peignoir immense, elle jeta les yeux sur elle-même, et s'avisant que son décolletage dépassait de très bas les limites permises dans un bal :

— Monsieur, n'auriez-vous pas, pour moi, un autre peignoir?

— Un peignoir? mais il y en a douze ici, madame Gaithfull !

— Vous savez qui je suis? demanda-t-elle, pour dire quelque chose, tout en se drapant jusqu'aux oreilles.

— Comment pourrais-je l'ignorer? N'êtes-vous pas l'idole?...

Gladys fronça les sourcils :

— En vérité, monsieur, je ne sais comment...

— Me remercier? continua ingénument Cardussac. Mais vous ne me devez aucune reconnaissance! Je m'estime, au contraire, trop heureux de m'être trouvé là...

Gladys le regarda fixement : non, Cardussac ne se moquait point 1 Ce garçon était persuadé qu'il venait de lui sauver la vie ! Gladys ne voulut point lui enle-

ver une si belle illusion en lui révélant que, comme certains mariages, légalement accomplis, n'existent pourtant qu'en apparence, il est aussi des sauvetages blancs.

— Croyez bien, monsieur, que je n'oublierai pas votre dévouement. A qui dois-je?...

— Excusez-moi de me présenter moi-même, dit Gardussac en s'ébrouant, mais les circonstances sont telles...

— A la mer comme à la mer î

Le gascon rejeta en arrière les cheveux innombrables que l'eau lui plaquait sur les joues et, s'inclinant :

— Le vicomte Fulcran-Hercule du Pertuisand de Gardussac...

Il ajouta, avec un tact tout à fait spécial :

— ... ami intime de Sandier...

— M. Maugis m'a déjà parlé de vous, monsieur... Et, lui tendant sa petite main qui se perdit dans la

large patte mouillée du terre-neuve:

— J'espère que vous me ferez le plaisir de venir me voir un de ces jours...

Mrs. Caithfull estimait que le plongeon, si louablement intentionné, de Gardussac méritait bien qu'elle autorisât son « sauveur » à lui rendre visite.

Le héros se confondit en protestations de gratitude, puis :

— En attendant que j'aille vous demander une tasse

de thé, ne voudrez-vous pas vous réconforter un peu? Après de telles émotions...

— Quelles émotions? fit étourdiment Gladys, oublieuse déjà de son hypothétique noyade.

— Mais...

Elle se rappela soudain qu'elle venait d' « échapper à une mort certaine » et garda malaisément le sérieux qui convenait pour répondre :

— Ah! c'est vrai!... Non, merci, je n'ai besoin de rien... je vais seulement vous demander la permission de vous quitter.

— De me quitter !

— Eh ! oui, de me remettre à l'eau. Vous ne pensez pas que je vais rentrer à la plage sur votre bateau ! Ici, nous sommes loin du bord, on n'a rien pu voir exactement de notre... sinistre; mais, si nous débarquions ensemble, ce serait un scandale. Ainsi donc, Monsieur, merci encore, enchantée d'avoir fait votre connaissance.

Avant que son sauveur eût pu s'y opposer, elle rejeta son peignoir, sauta légèrement sur le bord du bateau ; Cardussac vit dans un éclair la blancheur de deux jambes et de deux bras nus, puis, plouff!... et la jolie tète reparut à quelques brasses :

— Ne me suivez pas, surtout !

— Décidément, ces Américaines n'ont pas de cœur, murmura le Gascon déconfit; mais quelles jambes et quelle poitrine !

Son sauvetage, si savamment prémédité, n'avait

point obtenu tout le succès qu'il en attendait ; Mrs. Caithfull se rendait-elle compte seulement qu'il l'avait arrachée à la mort ?

En tout cas, il avait acquis le droit d'aller la voir, peut-être de lui avouer sa passion...

Dès le surlendemain, il sonnait à la grille de la villa où Mrs. Caithfull le reçut avec tant d'affabilité qu'il en revint avec la décision bien arrêtée de frapper un grand coup, incessamment...

Le planteur ne pouvait se douter que l'aimable accueil de Mrs. Caithfull était dû surtout aux conseils du romancier. En apprenant de Gladys les épisodes du sauvetage supposé, Maugis avait reconnu là le doigt (mouillé) de la Providence :

— Il n'est que temps qu'elle intervienne et nous aussi ! avait-il dit. J'ai pu voir quelques intants, hier, le pauvre Sandier : je l'ai trouvé d'une humeur de drogue. . de cette drogue avec laquelle il se tue lentement; il accuse la destinée et condamne sa porte ; j'ai dû presque me colleter avec son domestique pour arriver jusqu'à lui ! Je vous affirme, une fois de plus, que, seul, un bel accès de jalousie peut l'arracher au désespoir morne qui le ronge et sauver sa volonté : recevez donc votre terre-neuve de Cardussac à bras ouverts et à portes ouvertes, affichez-le comme un produit alimentaire!...

i Ce sera une autre paire de nouilles ! » avait ajouté

Maugis entre ses dents, pour soi seul, avec l'unique amour de l'art.

Puis, forçant les consignes, il avait pénétré dans la chambre silencieuse où Sandier somnolait sur un divan.

En le voyant entrer, le morphinomane bondit :

— J'avais pourtant défendu...

— Pas pour moi, je pense ?

— Pour vous surtout! Pour tous ceux qui prétendent me rattacher à la vie!... Qu'on me laisse donc m'en détacher tout seul, s'il me plaît !

-— Détachez-vous avec la benzine de l'abrutissement (exigez la bande verte). Mais laissez-moi vous dire que le moment est mal choisi : je quitte à l'instant Mrs. Caithfull; je puis vous affirmer qu'elle vous aime autant que vous l'aimez.

— Et après? Je l'adore, elle m'adore, nous nous adorons, c'est convenu ! Mais il y a trop de choses entre nous...

— Que vous dites!

— Une de trop, en tout cas. Alors, à quoi bon?

— Vous parlez par énigmes. Moi, je n'ai qu'une certitude: elle n'aime que vous seul, mais... vous n'êtes plus seul à l'aimer?

— Mon pauvre ami, dit Sandier, avec un geste d'impatience, vous m'avez laissé entrevoir, hier, que Cardussac est en train de devenir fou de Gladys. Hé! que m'importe? Elle a inspiré bien d'autres passions!

— Oui, mais une passion telle qu'on va jusqu'à ris-

quer sa vie, ça ne se rencontre pas à tous les coins de rue!

— Quoi?... Je ne comprends pas!

— Ce matin, en mer, votre ami Cardussac a sauvé Mrs. Caithfull qui se noyait! Est-ce assez clair?

Sandier dut s'appuyer au pied de son lit et, après quelques secondes de silence, il demanda, d'une voix changée :

— Elle n'est pas en danger, n'est-ce pas? Ce n'est pas un malheur que vous venez m'annoncer, Maugis?

— Mais non ! Je viens de la quitter, je vous le répète, aussi fraîche, aussi belle...

Sandier respira bruyamment et s'assit, les jambes rompues; ses yeux maintenant brillaient de fureur; il parut avoir oublié la présence de Maugis et, comme s'il se parlait à lui-même :

— Ainsi, cet imbécile l'a tenue dans ses bras! Il a frôlé sa beauté nue, il a respiré l'odeur de sa peau!...

« Ce sacré Spinoza, pensait à part soi Maugis, était tout de même un analyste pas cochon! »

Mais Sandier s'était levé d'un saut brusque et, marchant sur l'écrivain :

— Je ne peux pourtant pas le tuer, celui-là ! Le tuer, pourquoi? Parce qu'après m'avoir rapporté une fortune il a sauvé tout ce que j'aime? Et moi, à présent, je le hais!

Cette colère, qu'il souhaitait, parut de bon augure à Maugis : une riche affaire, décidément, ce sauvetage à

2*4 DNE PLAGE D'AMOUR

la manque auquel Sandier croirait, comme Cardussac, jusqu'au jour, jusqu'au soir plutôt, où Gladys, sur l'oreiller...

— ... Et, après tout, si elle peut m'oublier, continuait Sandier, n'est-ce pas la meilleure solution? Cardussac l'aime : il saura peut-être la rendre heureuse.

Maugis se demanda s'il avait bien entendu :

— Quoi, c'est vous, vous, Sandier, qui vous résigneriez...

Mais Sandier ne l'écoutait plus, soulevé par une sorte d'exaltation romantique que Maugis se reprochait de n'avoir point su prévoir :

— Oui, qu'elle m'oublie! Et que tout soit donc fini! Ah! mon vieux Maugis, vous avez voulu me tirer de ma torpeur, vous voulez me voir agir? Eh bien! d'ici à deux jours, j'aurai si bien su déprendre de moi cette Gladys qui vaut mieux que moi, mieux que ma vie, mieux que tout, qu'elle se jettera dans les bras du premier venu !

— Et si, par hasard, elle ne s'y jette pas?

— Alors, mon ami, c'est que l'amour est plus fort que le mépris.

— Ah! zut! cria Maugis exaspéré, comme vous vous grisez de phrases! Vous êtes sincère, parbleu, n;empêche que tout ça, mon cher Sandier, c'est du chiqué — inconscient, soit — mais du chiqué! L'amour et le mépris, mon vieux, mais ils ne se quittent pas! Au sortir du Paradis terrestre (c'est pas d'hier),

Adam méprisait Eve, rapport au serpent, mais il la gobait... plus qu'aucune autre femme du patelin. Et depuis ce temps-là, c'est kif-kif !

Sans l'écouter, Sandier écrivit quelques lignes de sa grande écriture tremblée, sonna et dit au valet de chambre accouru :

— Portez vite cette lettre, vous-même, à l'Hôtel Continental.

— Mme Calliope van Langendonck, remarqua simplement Maugis, a quitté depuis deux jours le Continental pour l'hôtel d'Angleterre.

Sandier changea l'adresse et interrogeant Maugis :

— Qui vous a fait deviner que cette lettre est

pour...?

— Un député de la majorité l'aurait deviné!... Vous êtes dans un état d'exaltation, que je ne regrette pas, d'ailleurs, puisque ça, c'est la volonté qui revient; vous vous êtes mis en tète d'en finir; vous voulez dégoûter de vous la seule femme que vous aimez et qui vous aime uniquement. Vous allez donc vous exhiber avec une autre femme, vous la choisissez intelligente et belle ; c'est le procédé classique...

— Et que pensez-vous qu'il en arrivera?

Primo, Gladys croira aux apparences, elle sera

malheureuse à mourir, elle ne vous aimera ni plus ni moins, et elle balancera Cardussac (au fond, c'est tout •e que vous souhaitez). Secundo, ce pauvre Gascon se fera, lui aussi, une bile de tous les diables... Tertio,

enfin, l'infortuné Maugis sera obligé de se fendre le trou du nez en quatre pour rabibocher tout ça!

— Eh bien! moi, je crains que « tout ça » ne finisse pas aussi joyeusement mal que vous le croyez. Vous m'avez rendu aujourd'hui un service rude, et un rude service, en venant m'arracher à mon nirvana ; vous saviez que mes périodes d'action sont violentes et rapides, mais vous ne vous attendiez pas à découvrir en moi l'esprit de sacrifice... 11 y aura peut-être dans ce roman où vous êtes mêlé d'autres éléments que vous ne prévoyiez point ; j'ai hâte de conclure!

— Et moi donc! Il urge que je m'en mêle un peu !

— J'espère, au moins, que vous n'irez pas avertir Gladys?

— Vous ne demandez que ça, mais je n'en ferai rien ; je lui laisserai tout l'imprévu d'un coup terrible qui la décidera peut-être à agir, elle aussi...

— Et à se jeter au cou de Gardussac!

— Sandier, mon ami, à force de parler du diable, on finit par le voir sur le mur.

— On a toujours plaisir à revoir un visage ami... Maugis haussa les épaules ; il allait se retirer quand

le domestique reparut, porteur d'une enveloppe mauve que son maître déchira fiévreusement. Puis, passant la lettre à Maugis :

— A vous, polyglotte! Il y faudrait quatre ou cinq dictionnaires!...

Maugis lut ces quelques lignes qui semblaient rédigées par l'assemblée générale des professeurs de l'école Berlitz :

« My dear Sandier,

» Akous tolmi! Vous avez un certain toupet, mais io sono la femme pour toutes les complaisances. Il me semble vous êtes as mad as a hatter et je ne comprends pas tout à fait le gramma que vous m'écrivez... Je crois que ce service que vous désirez from me est de me compromettre, et même de nous compromettre tous deux, ensemble, mazi? Bah! Giati ochi; pourquoi pas? Je viendrai dîner questa sera avec vous au restaurant et je permettrai vos regards d'être staphanera, comment dites-vous en français? publiquement, oui vos yeux pourront être publiquement aussi possesseurs

possible.

» Your friend,

» Calliope. »

— Ah çà! Sandier, vous avez donc revu Mme van Langendonck?

— Deux fois depuis que je l'ai recontrée chez vous. Nous avons « cordé » tout de suite et nos scepticismes se sont plu. Son jargon cosmopolite n'ôte rien à son intelligence qui suffirait à plusieurs hommes. Elle m'a déchiffré avec d'autant moins de peine que Louisette

de Marigny lui aura très probablement fourni quelquesrenseignements... posthumes... Exquise Calliope! Ellecomprend sibien ! Nousblaguonsnos sensibilités!... Et maintenant que Louisette est rentrée à Paris...

— Tiens, pourquoi?

— Elle est partie, furieuse contre Calliope qui lui avait conseillé de porter moins de diamants sur son costume de bain si elle voulait ressembler à une femme du monde.

— Alors?

— Alors, comme je vous disais, Calliope platonisc avec moi. Ça distrait cette jolie frôleuse.

— Parfait! Allons, cher ami, je vous laisse vous débrouiller au milieu de toutes ces complications vaines et par vous seul créées...

Et Maugis se retira, tout en pensant que l'héroïsme de ce morphinomane évaltonné allait lui donner de la tablature : il faudrait, maintenant, un coup d'œil et un doigté supérieurs pour choisir le moment où jeter dans les bras de la sentimentale Américaine ce sportsman dont, le romantisme déconcertant n'agissait que par volitions intermittentes et saccadées. Mais doigt»', coup d'œil et décision aussi, Maugis savait posséder ces dons du ciel ; il ne désespérait donc pas encore d'une issue heureuse, se promettant de tout faire, et au besoin de tout défaire, pour précipiter la marche des événements.

« Mais, sacrebleu, ronchonnait-il en regagnant sa

villa, avec de pareils détraqués, le rôle de Deus ex machina, habituellement considéré comme une panne, cesse d'être une sinécure ! »

Il retrouva chez lui la gosse Tina, maussade, qui lui reprocha vivement le départ de cette Louisette de Marigny, partie sans même leur faire une visite de digestion. Une telle incorrection ulcérait la Cascarottc fraîchement civilisée : pour qui la prenait-on? de quel droit « ces femmes-là » la considéraient-elles comme une domestique? Est-ce qu'elle ne les valait pas cent fois? etc., etc..

Maugis, cependant, souriait à son heureux destin qui, le rappelant à Paris, l'amenait à rompre au moment précis où cette gamine, naguère si « nature » et si charmante, commençait à se prendre au sérieux, à afficher les chichis simili-distingués de la demi-mondaine qui « sait vivre » , promettait enfin de devenir, avant peu, prétentieusement insupportable.

— Ah! j'oubliais de te dire, continua la petite : j'ai rencontré ton Blackspot avec le prince Nitchevoff. Ils ont l'air tout à fait bons amis maintenant.

— Ah! ah! tu m'étonnes!

— Pourquoi donc?... D'ailleurs, nous n'avons causé que cinq minutes : ils partaient en auto pour Saint- Jean-Pied-de-Port, et puis ils m'embêtent un peu avec leur façon de parler le français !

— Tu en verras bien d'autres, plus tard !

Il y eut un petit silence. Tina repartit soudain avec

l'air faussement indifférent de quelqu'un qui a oublié exprès d'annoncer une nouvelle :

— M. de Cardussac est venu te voir. Nous avons beaucoup causé...

— Et je n'étais pas là ! fit Maugis d'un ton d'ironique regret.

— Oh! soupira la gosse Tina, il ne m'a parlé que de sa passion pour cette Américaine qu'il a sauvée... C'est un chic type tout de même!

— Tu le lui as dit?

— Ah! ça, oui, par exemple! répondit avec âme la jeune personne, de qui l'énervement souhaitait émouvoir la jalousie de Maugis pour en obtenir une bonne gifle... ou mieux !

Mais le gros n'amant ne broncha pas; alors, elle ajouta, dépitée et sincère :

— Seulement, il n'a pas eu l'air de me comprendre !

— Vois-tu, ma petite, prononça Maugis, paternel, tant que je ne m'en mêlerai pas ! . . .

... Le même soir, Cardussac, ayant réfléchi que Sandier lui en voudrait peut-être d'apprendre par d'autres la noyade de Gladys et son sauvetage, avait pris le parti de tout lui raconter et s'était présenté cà la villa Myosotis au moment où Sandier se disposait à rejoindre Mme van Langendonck pour l'emmener dîner au Municipal.

Dès les premiers mots, il se rendit compte que Sandier n'ignorait rien de ses prouesses :

— Tu ne m'en veux pas? demanda-t-il timidement.

— D'avoir sauvé la vie d'une femme que j'ai aimée I s'écria Sandier avec une nuance d'ironie que l'autre ne perçut point... d'une femme, reprit-il, en regardant son ami dans le fond des yeux, que tu aimes autant que tu peux aimer !

Comme Cardussac restait muet, Sandier lui mit la main sur l'épaule :

— Si tu crois pouvoir la rendre heureuse, n'hésite pas à lui demander sa main. Je te donne mon approbation tout entière, et de tout cœur.

Cardussac n'osait croire que Sandier fût sincère :

— Ainsi, dit-il, tu consentirais?...

— Sans doute : Mrs. Caithfull est libre; tu es jeune, bien né, de belle tournure ; tu lui apporteras une fortune qui, sans égaler la sienne, te permet du moins de ne pas passer pour un coureur de dot, et un titre qui ne se paie pas...

— Je m'étais dit tout cela, convint naïvement Cardussac, une seule considération m'arrêtait...

— Et je t'en remercie; mais trop d'obstacles nous séparent, elle et moi...

— Ainsi, tu renonces à cette femme pour qui, l'autre jour encore, tu risquais ta vie si galamment!

— Ne viens-tu pas d'en faire autant?

— Il est vrai.

— Eh bien ! alors, mets à profit l'élan naturel de sa reconnaissance.

— Ah ! tu me rends bien heureux ! A la première occasion...

— Saisis-la le plus tôt possible... Excuse-moi de te quitter si vite ; mais je vais chercher Mme van Langendonck...

— Comment! s'exclama Cardussac ahuri, tu...?

— Oui ! je vais dîner avec elle.

....Mais, dès qu'il se retrouva seul dans la voiture qui l'emmenait vers Calliope, Sandier ressentit l'angoisse d'un opéré qu'on vient d'amputer de plusieurs membres.

— Allons! fit-il en se raidissant contre la souffrance de tout son être, c'est la suprême épreuve que je tente sur Gladys et sur moi. Dès demain, je m'arrangerai pour passer sous ses fenêtres avec cette belle et complaisante Calliope qui saura vite pourquoi. Et si toutes ces mufleries, dont le motif est assez noble quand même, ne la détachent pas de moi, si elle repousse, malgré tout, la demande de Cardussac, comment ne capitulerais-je pas devant cet amour tenace, moi qui l'adore!

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