CHAPITRE III
Les voyageurs avaient eu à peine le temps d'apercevoir le noble paysage de la côte, des moutons épouvantés et, vers Guétary, quelques calmes pêcheurs à la ligne, que la voiture stoppait devant l'ennuyeux jardin à rocailles de l'hôtel d'Angleterre. Blackspot s'excusa :
— Je regrette tellement, mais je dois absolument aller payer une visite à des amis anglais qui sont ici. Vous comprendrez que je profite de l'occasion... Un ancien flirt qui sera si surpris de me revoir ! J'adore de faire des surprises désagréables...
— Blackie, les femmes vous tueront, fit Maugis, ironique. Est-il joli au moins, ce flirt?
— Il fut. Où nous rencontrerons-nous?
— Voulez-vous quatre heures, ici?
— Ail right! nous serons à Biarritz pour tea-time... Bye-bye...
Il pénétra dans l'hôtel. La voiture repartit.
Cinq minutes après, Sandier arrêtait à la porte d'une maisonnette gaîment enguirlandée de fleurs et de pampres, qui dominait l'horizon. Au bruit du moteur, un grand vieillard accourut, en tenue de chasse, guêtre jusqu'aux genoux, et de qui la longue barbe blanche faisait paraître plus jeunes encore les yeux clairs et les lèvres saines.
— Ah! les canailles! s'écria-t-il, en tendant les mains à Maugis et à Sandier, j'aurais dû me douter qu'ils finiraient par faire connaissance !
— Nous avons même commencé par là, mon vieux maître. Je suis arrivé hier soir.
— Et Sandier vous a déjà fait passer une nuit blanche ?
— Ainsi que le glacier qui s'irise et qui penche...
— Et il vous a collé l'arrière-train dans son sacré fourneau à pétrole, qui pète, qui rote, et qui pue, et qui m'a écrasé deux poules la semaine dernière. Tout ça pour arriver deux heures après le train !
— Mais nous sommes venus tellement plus vite !
— Plus vite ! Ah! les chameaux ! ça passe avec une rapidité d'obus, devant le plus bel horizon du monde, comme si la Nature du bon Dieu était faite pour les cochons !
— Èles-vous bien sûr qu'elle soit faite pour l'homme? demanda Sandier.
— Je m'en fiche pas mal, puisque j'en jouis!... Etça veut faire de la philosophie ! Malheur!... Enfin, main-
tenant, faudrait voir à vous extraire de votre sale outil. Je n'ai pas où remiser cette affaire-là, moi, vous savez !
— Je sais. Bernard va conduire la machine au garage de l'hôtel d'Angleterre et nous attendra là-bas, vers cinq heures.
— Mais je vous garde à dîner; Ginette apréparé deux gueuletons...
— Hélas! Je suis invité chez les d'Asquin, ce soir.
— Et moi, il faut que je rentre pour mon courrier...
— Vous êtes deux mufles î Sandier va s'embêter chez les d'Asquin et Maugis trouvera des factures dans son courrier... Enfin, c'est tout de même gentil à vous de ne pas oublier les vieilles barbes!... Ah! dame, soixante-huit ans aux vendanges, mes enfants, soixantehuit ! Et Maugis qui ne risque même pas sur ce chiffre d'équivoques polissonnes !
— C'est que vous êtes un des rares pour qui je professe une manière de respect.
— Un vieux paillard comme moi? Voulez-vous bien vous taire !...
— Je ne me tairai que si vous me montrez un peu de peinture.
Sans rien dire, par les allées du jardin qui sentait bon, le père Montier conduisit les deux amis à son atelier, simple hangar vitré où le soleil entrait comme chez lui.
— Ne vous étonnez pas du désordre. Il n'y a que moi qui pénètre ici.
— Mais c'est propre comme une ferme tourangelle !
— Ça fait honneur à mon coup de balai...
— Gomme ceci fait honneur à votre coup de brosse.
Ce disant, Maugis tombait en arrêt devant une magnifique élude de femme nue où l'artiste avait mis toute sa passion de la chair blonde et ferme.
— Ça vous plaît?
— On en mangerait! certifia Maugis qui s'étonna de recevoir dans les côtes un coup de poing par lequel Sandier l'invitait, sans être aperçu du vieux peintre, à s'abstenir d'appréciations aventureuses.
— Qu'ils viennent donc dire que je ne fais pas l'académie ! Mais voilà ! Ils m'ont classé « paysagiste » et jamais ils n'accepteront de moi que ceci.
Et il montrait à ses hôtes d'éblouissantes marines où se reflétait sa vision intense du ciel et de la mer... Brusquement, Montier interrompit la visite :
— Je vous rase, mes enfants. Il va être dix heures et demie; nous n'avons que le temps d'aller prendre l'absinthe au café Suisse. Dix minutes de route! ça vous donnera de l'appétit, ronds-de-cuir que vous êtes, vils pétrolards!
Malgré les protestations de Sandier et de Maugis, il les mit à la porte de l'atelier dont il enfonça la clé dans sa poche.
Comme on traversait le jardin, il cria de toute sa voix :
— Ginette! André! Gaston! venez voir Maugis.
Delà maison sortirent à son appel une déesse blonde aux grands yeux d'or et deux colosses barbus, de trente et vingt-cinq ans, qu'il présenta:
— Ma femme et mes deux gosses en liberté.
En reconnaissant le modèle dont il venait d'admirer la beauté nue, Maugis, qui n'avait jamais vu Montier que seul à Paris, perçut le sens du coup de poing prudemment avertisseur lancé par Sandier. Après quelques instants de causerie, la belle Ginette fe traitait en vieux copain et les jeunes géants se disputaient l'honneur de le piloter dans le pays.
Cependant qu'il traversait Saint-Jean-de-Luz pour conduire ses hôtes vers d'allègres apéritifs, le père Montier expliqua sa situation.
— Sandier la connaît, lui, parce que c'est un voisin ; mais vous, mon gars, qui ne m'avez rencontré qu'à Paris, quand j'allais vendre mes croûtes, vous avez dû être épaté en vous apercevant que ma femme était plus jeune que mes gosses.
— Avec ma perspicacité ordinaire, j'en ai conclu qu'ils ne sont point d'elle.
— Voyez-vous, mon bon Maugis, je n'ai jamais vécu qu'en état de collage, et j'ai été collé tant de fois que j'en arrive à ne plus savoir qu'une chose : c'est que mes enfants sont bien de moi, par la raison qu'ils me ressemblent, comme vous l'avez pu voir... Quanta leurs mères, je les confonds un peu dans mon souve-
nir. Mes gosses sont naturels, comme mon vin : ils n'en sont pas plus mal fichus pour ça... Enfin, nous voilà rendus, que l'herbe sainte nous donne appétit et gaieté!
A la terrasse du Café Suisse que les grands arbres couvraient de leur ombre mobile et fraîche, le père Montier s'épanouit.
— Brave femme, ma petite Ginette, expliqua-t-il en laissant tomber goutte à goutte l'eau de la carafe qui ne tremblait pas dans sa main. Elle oublie qu'elle a vingt-trois ans, et moi...
— Bah ! Vous êtes le seul à vous rappeler votre âge.
— Je ne pense qu'à cela! Et je n'en suis que plus reconnaissant à cette belle fille de me donner sa jeunesse... Je l'ai ramenée de Paris, voilà trois ans. Elle vivait avec un cabot de beuglant qui la battait... Figurez-vous, Maugis, que ce saligaud s'était mis en tète d'arrondir ses cachets avec la beauté de Ginette !
— Ça se fait beaucoup, même au théâtre.
— Mais la petite n'a rien voulu savoir : elle a fichu le camp et s'est mise modèle. C'est comme cela que je l'ai rencontrée. Elle vivait dans la crainte de rencontrer son marlou qui la cherchait partout... Je lui ai offert de venir ici avec moi passer quinze jours en camarade : elle a accepté de tout son cœur... Oh! je vous réponds que j'ai respecté la gamine et les conventions!
— C'a été dur? questionna l'insidieux Maugis.
— Ah! vous parlez! polisson... Passer tous ses après-midis avec cette belle gosse nue qui sentait la chair fraîche.
— Amour, délice et ogre!
— L'ogre n'a pas bougé. Pas ça! je vous le jure ; pas un bécot, pas une chatouille ! Je me serais trouvé ridicule et odieux... Seulement, le jour où je suis allé la chercher dans sa chambre pour la reconduire à la gare, elle m'a tendu son bec... et elle n'est pas partie. Et elle ne partira plus jamais, je lui ai fait une petite rente et, quand je ne serai plus là, elle pourra rester dans le pays, se marier, vivre enfin, la pauvre gosse, m'oublier — puisque c'est la loi de Nature... Ce qu'elle n'oubliera pas, par exemple, c'est la recette de la garbure ; mes enfants, vous allez voir ça ! Mais ne moisissons pas ici : puisque vous ne dînez pas avec moi, nous avons un menu double «à affronter. Je compte sur vous.
Maugiset Sandier justifièrent amplement la confiance du brave père Montier, en faisant honneur à un de ces repas dont la magistrale ordonnance résume des siècles de civilisation, exige le concours d'un pays riche, d'une vieille expérience et d'une cave plus vieille encore. La perfection de la garbure plongea tous les convives dans une grave extase ; Montier lui-même, fier de son élève, ne cacha point son enthousiasme et, attirant Ginette sur ses genoux, bécota la nuque blonde de la belle fille.
— Assez, supplia Maugis, assez! ou je me répan( dans le village comme une soldatesque effrénée.
— Hé ! hé ! Vous voudriez mettre à mal...
— Ou à mâle...
— ...nos jolies Cascarottes?
— Gasca... quoi?
— Ah ! c'est vrai, vous ne pouvez pas savoir. Eh bien, chez nous, on appelle ainsi toute une race de filles nées d'une tribu de bohémiens. Voilà quelque cinquante ans, une trôlée de Romanichels qui venaient d'Espagne s'arrêta ici un soir. Ces mâtins-là ont du goût naturel.... ils trouvèrent la contrée si belle qu'ils ne voulurent plus s'en aller. Comme ce n'étaient pas de mauvais bougres, on les laissa s'installer àCiboure, le petit villageque vous voyez d'ici, là, tenez, au nord de la baie. Plusieurs se marièrent dans le pays, et de ces croisements naquit une race d'enfants superbes — les filles surtout. Ah! Maugis, si vous aviez vu les premières Cascarottes, il y a vingt-cinq ou trente ans! Quels yeux! quels seins! et des peaux brunes qui gardaient comme un reflet de soleil... Elles se promenaient le long du flot, et leurs croupes rondes balançaient de petites jupes courtes qui leur caressaient le creux des jarrets...
Et s'adressant avec bonhomie à son plus jeune fils :
— Ta mère était l'une d'elles, du reste... Vous ne pouvez pas, Maugis, vous imaginer la perfection des jambes de ces filles-là : des chevilles minces, des mollets cambrés, des genoux étroits...
— Mon vieux maître, j'écrirai dans tous les canards à ma dévotion que vous imitez Bouguereau, si vous ne me montrez pas tout à l'heure un échantillon de la deuxième génération.
— Je vous attendais là ! Et je ne vous ai raconté tout cela que pour éveiller...
— Le cochon qui sommeille?
— Ne blaguez pas ! Il y a peut-être ici une bonne action à faire. . . qui n'irait pas sans plaisir. . .
« Allons bon! et de deux! pensa Maugis. J'ai déjà décidé d'entreprendre le sauvetage de Sandier, dont je ne sais pas comment je me tirerai d'ailleurs... et voilà que le père Montier veut proposer un autre but à ma charité supérieure ! Voudrait-il me placer des billets de loterie pour assurer la reproduction des Cascarottes? »
Une incomparable fricassée de poulet retint quelques instants l'attention déférente des convives. Le père Montier reprit :
— Vous savez, Maugis, pourvu qu'on fasse le bien, je ne m'inquiète guère des motifs ni des moyens...
— Oui, ce que vous en faites, c'est pour votre plaisir...
— Justement. Eh bien! il y a près d'ici, à Ciboure, une petite Cascarotte, une adorable gamine qu'il s'agirait d'arracher à la misère...
— C'est à Agostina que tu penses? dit Ginette, dont les yeux d'or laissèrent voir une tendre admiration pour celui qui l'avait sauvée, elle aussi.
— Tout juste.
— Ah ! que tu es bon !
Cependant Maugis réclamait des détails sur l'intéressante victime.
— Agostina a seize ans.
— Mais, malheureux, c'est un détournement de mineure que vous proposez là !
Tranquillement. Ma bonne action a de quoi
satisfaire tous vos vices. Et voici comme : Agostina est une orpheline que la faim a contrainte de se réfugier chez son seul parent, un vieux pêcheur, rapiat et tei°ne, qui la fait travailler comme une esclave et la corrige à coups de garcette.
Je sens déjà que cette enfant ne m'est plus indifférente.
Ce n'est pas tout : cette brute d'oncle, une espèce
d'alcoolique...
N'insistez pas, vous me le rendriez sympathique. . .
lia violé la petite, je parie?
— L'année dernière. Et, depuis lors, elle est restée sa maîtresse, de sorte qu'aucun des gars du pays ne voudra plus l'épouser. Et puis, ça n'a pas le sou ! La pauvre gamine ne mange de viande que ce que Ginette lui en donne. Elle est exposée à toutes les tentations et se vendrait au premier venu, ce qui pourrait être pire encore ! Mais son oncle la surveille et la tient
serrée...
Sandier, qui s'amusait de l'intérêt croissant que
prenait Maugis au sauvetage éventuel d'Agostina, demanda sournoisement :
— Vous dites qu'elle est gentille?
— Gentille? Une merveille ! Et je m'y connais! Des tétons comme des pêches, une croupe comme un abricot, une peau de fleur, des yeux verts en amande...
— Tout le verger va y passer, mon vieux maître. Après ça, Priape éLait dieu des jardins!... Mais tant devénusté va diminuer mon mérite... Et puis, reste à savoir si je ne vais pas déplaire à cette gamine. Car enfin, nous allons, nous allons... mais nous ne l'avons pas consultée...
— Ah ! monsieur Maugis, fit naïvement Ginette, quand vous aurez vu l'affreux bonhomme qu'elle est obligée de subir...
— 11 importe d'abord, établit Montier, de faire des ouvertures à la petite.
— Hum ! ... Je ne serai pas le premier, et cela m'enlève bien des scrupules.
— Si vous voulez, nous ferons un tour après déjeuner jusqu'à la cahute du vieux Jaizquibel — c'est l'oncle, — sous prétexte de lui louer son bateau. Nous tâcherons d'aborder Agostinaet de lui soumettre notre projet... Si, comme j'en suis sûr, elle saisit cette occasion unique d'échapper à.... oncle, il ne restera plus qu'à obtenir le consentement de ce sagouin, ce qui sera le fait d'un marchandage odieux, mais inévitable.
— Décidément, ma bonne action se présente d'une façon bien singulière!
Le déjeuner s'acheva le plus gaiement du monde. De la large table où le cale fumait dans les tasses dépareillées, le regard s'étendait jusqu'à l'horizon ponctué de voiles blanches. En bas, contre le môle de Socoa, la marée montante brisait ses hautes vagues qui s'éparpillaient en gerbes savonneuses ou secouaient leurs aigrettes d'argent.
Sandier, un peu somnolent quand Ginelte apporta les cigares, trouva moyen de s'isoler dans une chambre voisine, sous prétexte d'examiner un fusil, et revint, quelques instants après, plein d'ardeur et les yeux vifs.
Tout en chauffant son verre de fine au creux de sa main, Maugis se demandait s'il ne s'était pas laissé emballer un peu trop facilement.
« Ce sacré père Montier, ruminait-il, a la manie des dévouements bizarres : je viens déjeuner chez lui, tranquillement, sans songer à rien, et le voilà qui m'arme chevalier errant, par pure bonté d'âme, et me jette virtuellement dans les bras une maîtresse que je n'ai jamais vue... Sans doute, je m'en rapporte à son bon goût, et cette gamine inconnue me changerait évidemment de Suzette et des autres. Tout de même.... Ah 1 et puis nous venons bien; voilà toujours l'emploi de mon après-midi... »
Vers deux heures, Montier proposa à Maugis et à
Sandierde descendre àCiboure ; peut-être rencontrerait-on Agostina sur le port. Maugis se leva un peu plus promptement qu'il n'eût voulu le montrer.
Les deux amis remercièrent la belle Ginette, et, en compagnie de Montier, dévalèrent la côte d'un pas rapide.
— Giboure, Ciboure... C'est pas trop loin, au moins? s'enquit, au bout de quelques secondes, Maugis qui n'aime jamais marcher, surtout après un déjeuner important.
— Quelques minutes de chemin. Nous traversons le pont sur la Nivelle, un bout de route, et nous y sommes. Vous verrez, en plus d'Agostina, des vieilles maisons à portes espagnoles, des rues qui montent et qui descendent, une petite place ombragée de platanes où l'on danse souvent, le soir, le fandango...
— Ole! olé!
— Nous y voilà, flemmard, dit bientôt le peintre, en désignant une cahute isolée parmi les sapins de la dune.
Comme ils approchaient, ils entendirent des cris perçants et le son net de coups tombant sur de la chair.
— Nous arrivons bien. La volée d'Agostina en sera abrégée...
— Hé! père Jaizquibel !
Les cris cessèrent; on perçut une voix d'homme qui grommelait des jurons et des menaces; mais personne ne parut. Il fallut que Montier frappât à la porte en ap-
pelant à plusieurs reprises pour que se montrât enfin, au judas, une tête chafouine et glabre, au nez écrasé. Montier engagea la conversation sur un ton dépourvu d'aménité :
— Alors, père Jaizquibel, vous étiez encore en train d'étriller la nièce?
— Tiens, c'est ce bon monsieur Montier... Des verrous grincèrent, la porle s'ouvrit.
— Entrezdonc, monsieur Montier, etvous, messieurs, je vous en prie; on est bien pauvre, mais vous êtes chez vous tout de même.
Et l'affreux birbe, petit, trapu et court de jambes, introduisit ses visiteurs dans une pièce où la terre battue jouait le rôle de plancher et meublée d'une table, d'un fort beau bahut, d'une huche, de quatre chaises. Maugis remarqua la propreté des meubles et s'amusa de penser qu'Agostina devait être une femme d'intérieur. Le pêcheur continuait avec une hypocrisie mielleuse à s'excuser sur le désordre de son logis; Montier, impatienté, l'interrompit :
— Voyons, voyons, père Jaizquibel, ne faites donc pas tant de laçons; on sait que tout est bien tenu ici.
— Surtout la nièce, souffla Maugis à l'oreille de Sandier, en lui montrant, d'un coup d'œil apitoyé, une forte corde qui traînait sur la huche.
— Et comme ça, dit Montier dont l'indignation croissait, vous vous étiez enfermé à double tour pour corriger cette pauvre Agostina?
Jaizquibel feignit de ne pas avoir entendu, et d'un ton obséquieux :
— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur Montier, et pour celui de ces messieurs?
— Nous venions vous demander à louer votre bateau pour l'après-midi, fit Sandier.
— Oh ! comme je regrette, monsieur. Je n'ai qu'un pauvre petit bateau et il est justement en réparation pour le moment.
Jugeant inutile d'insister, Sandier regagnait la porte; mais le père Montier n'y put tenir :
— Et la nièce? demanda-t-il rudement.
Jaizquibel répondit avec une effronterie doucereuse
qu'Agostina était partie le matin, de bonne heure, pour la pêche.
— Tiens, il me semblait l'avoir entendue crier tout à l'heure, et je crois même que vous lui en donniez de fortes raisons !
Du bout de sa canne, il soulevait la corde qui serpentait sur la huche. Jaizquibel ne se troubla point :
— Monsieur Montier s'est bien trompé. Il aura enlendu des gens qui se disputaient derrière les pins : c'est si mal fréquenté par ici !
Montier vit qu'il n'y avait rien à tirer du bonhomme, et craignant de se laisser aller à un accès de colère :
— Allons, au revoir ! grogna-t-il.
Le pêcheur reconduisit ses visiteurs en affirmant
qu'Agostina regretterait bien de ne pas s'être trouvée là :
— Elle a toujours tant de plaisir à voir monsieur Montier !
— Oui. . . Eh bien! tâchez d'être moins brutal avec elle ! — '■ Que voulez-vous, cette gamine-là me fait perdre
la tête ! C'est sans soin, entêtée et coquette avec ça. Ah ! je ne suis pas heureux tous les jours !
Les trois hommes s'éloignèrent sans répondre. Après quelques minutes de silence, le brave père Montier se soulagea par une confession publique :
— C'est ma faute, je m'y suis pris comme un butor ! Mais c'est plus fort que moi : l'idée du martyre qu'endure cette pauvre gosse me jette hors de mes gonds en grinçant comme une vieille porte, et, pour un rien, j'aurais cassé la figure à ce saligaud.
— Yoilà qui n'aurait pas arrangé mes affaires. Et, du reste, je ne vois pas trop comment nous aboutirons, si j'ose m'exprimer ainsi. Il le faudra pourtant cette petite à consoler me vaudrait quelques semaines heureuses. Comme vous le disiez, mon vieux maître, les motifs de nos actes importent peu... Et rien ne vaut le bien que l'on fait par plaisir...
— Tiens, vous parlez en vers? remarqua Sandier.
— Oh! à la campagne!...