‹ Une plage d'amourChapitre 5 sur 14 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Après avoir quitté la cabane où le père Jaizquibel venait de les accueillir si fraîchement que Maugis luimême en oubliait son habituelle dipsomanie, les trois amis, ayant contourné la pointe de Socoa, s'étaient assis à l'orée d'un petit bois de pins éventé par la mer prochaine. On la voyait briller, çà et là, derrière les branches, comme une soie d'un bleu riche, verticalement tendue.

Tous trois se taisaient : Sandier et le vieux peintre, parce qu'ils regardaient l'eau informe et multiforme, Maugis parce qu'il cherchait dans son arsenal de mauvaises raisons quelque motif de ne pas s'intéresser à la petite Gascarotle que Jaizquibel tenait tant à ne pas présenter.

Pourtant, comme ce silence prolongé commençait à lui peser :

— Bon Dieu, fit-il tout à coup, comme l'antipathique bipède qui vient de nous faire les déshonneurs

de sa case fait preuve d'une hospitalité peu écossaise!

— C'est à désespérer de venir au secours de l'enfance abandonnée et coupable, confirma Sandier.

— Mon détournement de mineure paraît bien mal tourner.

— Espérons dans le hasard; il faut toujours s'attendre à de l'imprévu.

— Oui ! Eh bien, en attendant, mes agneaux, dit Montier qui se leva lestement, il faut que je rentre turbiner : voilà qu'il est deux heures et demie. Je ne suis pas un rentier, moi !

Le ciel n'était pas plus pur que le bleu regard protestataire dont Maugis accabla le vieil artiste.

— Oui, je sais; vous, Maugis, vous travaillez.

— Et moi, qui prends tant de plaisir à ne rien faire, affirma Sandier, je n'en suis pas plus fier pour ça!

— Ni plus heureux, peut-être. Allons, mes enfants, ne versons pas dans les aphorismes ; je vous laisse tous les deux en face de la Nature...

— ...immense, impénétrable et plus fière... que Sandier, continua Maugis qui n'avait pas impunément entendu Edouard Colonne damner le Faust berliozien près de cent cinquante fois aux concerts du Cliâtelet. Ainsi, vous nous lâchez, homme de couleurs? Après ça, on assure que les peintres de plein air ne travaillent qu'à domicile...

— Je n'ai pas le temps de vous engueuler, philistin, vous en profitez lâchement. Il me reste à peine trois

heures de soleil, et, moi, quand je n'ai pas « mon jour »...

— Vous êtes aussi désemparé qu'Irène Chaulieu depuis qu'elle a renoncé au sien. J'espère bien que vous nous rendrez notre visite à Biarritz, où j'ai velléité de louer une petite villa, la villa Viciosa...

— Mais vous ne quitterez pas Saint-Jean-de-Luz sans repasser par chez nous tantôt?

— N'y comptez pas, mon vieil ami, dit Sandier. Je ne sais pas si Maugis est comme moi...

— On ne sait jamais !

— ... Mais rien ni personne ne m'empêchera de faire ici une petite sieste, après quoi nous aurons tout juste le temps d'aller reprendre un Anglais de nos amis et la route pour rentrer à Biarritz.

— Eh bien! je sais maintenant que « mon camarad' pens' la mêm' chose que moi », déclara Maugis, et jamais le rythme des flots ne m'a semblé plus berceur : c'est au point que je m'étonne de proférer encore de vaines paroles.

Et il s'étendit sur le lit de mousse sèche qui feutrait le sol sous les arbres.

— On n'a pas idée d'une vacherie semblable ! s'écria douloureusement Montier. S'il est permis de dormir devant un site pareil!

— C'est moins injurieux que de le commenter.

— Parfaitement, appuya Sandier. J'ajoute que vous seul êtes responsable de notre indifférence, en matière

de paysages!... Que diable! vous invitez à déjeuner des gaillards qui se couchent, habituellement, de trop bonne heure, et vous les obligez, pour être exacts, à passer une nuit blanche !

Le père Montier leva les bras au ciel et descendit vers la mer retentissante.

... Comme les peuples heureux, les gens qui dorment n'ont pas d'histoire. Tout au plus pourrait-on noter pour une postérité affamée de précision que le sommeil de Maugis était profond comme un chapitre de Pascal, et celui de Sandier, agité. Le gros journaliste dormait comme il faisait toutes choses, de toutes ses forces, et, selon l'expression du mauvais La Fontaine, de tout son appétit... au lieu que son compagnon gardait dans le repos même une attitude inquiète, crispée, où persistait l'influence de la Fée grise qui ne lâche jamais ses fidèles.

Cependant la nature n'en continuait pas moins de donner une de ces représentations gratuites pour le succès desquelles elle se passe des suffrages du public.

Le disque du soleil montrait déjà aux premières étoiles que la Voie lactée était ouverte, et l'Angelus s'envolait de tous les clochers — où, pour être précis comme l'Indicateur, six heures cinquante-neuf minutes n'avaient garde de sonner à aucune horloge,

UNE PLAGE D'ÀMOOR 79

lorsqu'un duo soudain de discuteurs, à quelques pas d'eux, réveilla en même temps Maugis et Sandier.

Avec lenteur, Maugis ouvrit d'abord un œil qui s'étonna de refléter un ciel aussi résolument crépusculaire, ensuite la bouche pour exprimer un hypocrite regret d'avoir dormi si longtemps. Mais un geste impératif de Sandier lui cloua son mensonge dans la région glosso-pharyngienne. En contre-bas du petit bois, au pied de la dune qui les rendait invisibles aux deux amis, un homme etunefemme se disputaient, avec larude franchise des gens qui ne savent pas qu'on les écoute.

Sandier se leva sans bruit, puis il murmura dans l'oreille de Maugis :

— Venez, je voudrais voir ces gens-là. Il me semble avoir déjà entendu cette voix quelque part...

La voix de femme s'élevait, rageuse :

— Non, non, non! tant que j'aurai des ongles pour t'arracher les yeux, tu ne me forceras pas à faire ce métier-là!

— Bon Dieu, Sandier, c'est la voix de la nièce au père Machin, Chose, Bouffandeau, Jaizquibel, quoi! La gosse que nous avons entendue crier tantôt.

— Vous voyez que j'avais raison de compter sur le hasard. Approchons-nous.

Ils s'avancèrent jusqu'au bord du bois de pins; audessous d'eux, la dune dévalait en montagnes-russes accidentées vers la plage.

— Couchons-nous ! fit Sandier.

Ils s'étendirent à plat-ventre, opération qui, de la part du bedonnant Maugis, ne laissait pas d'être assez méritoire.

A deux mètres au-dessous d'eux, dans un vallonnement vivement éclairé par les derniers rayons du soleil couchant, un grand gaillard aux épaules carrées et la petite Agostina poursuivaient leur âpre entretien.

A demi vêtue d'un jersey qui moulait une poitrine parfaite, d'une courte jupe rouge qui se balançait sur ses jambes nues, rondes et cambrées, la gamine, buste en avant et poings aux hanches, lançait des épithètes qui ne laissaient aucun doute sur les moyens d'existence du beau garçon brun en face d'elle.

— Sale racoleur! plus souvent que je te suivrai à Saint-Sébastien, pour finir comme la petite Rita que tu as emmenée, la saison dernière, la fourrer en maison !

— Ces expressions locales, murmura Maugis à l'oreille de Sandier, ne diffèrent pas sensiblement de la langue usitée sur les boulevards extérieurs... comme qui dirait le désespéranto.

— La gamine dit vrai; je connais l'oiseau : c'est un traitant que j'ai vu travailler à Biarritz; il a dû se rabattre sur la côte...

Insensible en apparence aux injures d'Agostina, le beau brun balançait négligemment un maquila nou par un cordon de cuir à sa poigne massive et regardait l'œil dur, la fillette dressée sur ses ergots comme un petit coq de combat.

le

— Tu jaspines trop, ma belle, dit-il d'une voix grasse et lente, je vais être obligé de te fermer la gueule avec ça.

— Avec ton maquila? Allons donc! Tu aurais trop peur de détériorer la marchandise !

— Oh ! après ce que tu as reçu tantôt !... Ton oncle ne se gène pas pour t'élriller, lui... mais moi, je préfère te parler raison. Depuis trois mois que je te connais...

— Je le regrette assez, de t'avoir cédé!

— T'as pas toujours dit ça; mais n'importe! Depuis la nuit où je t'ai prise sur la plage, t'as pas cessé de te plaindre de la vie que tu mènes, du turbin par-dessus la tête, pas de quoi briffer, pas de fringues, des coups de corde et ton vieux salaud d'oncle à t'appuyer quand ça lui chante, je comprends que ça n'est pas rigolo tous les jours. Aujourd'hui, quand je viens y offrir l'occasion de venir vivre bien tranquille à Saint-Sébastien avec son petit homme, Mademoiselle se rebiffe !...

— Mon petit homme ! Si tu savais ce que tu me dégoûtes maintenant que j'ai appris à te connaître!... Je peux te le dire : si je suis allée avec toi, ça n'était pas par plaisir...

— Bah! vous dites ça après, jamais pendant.

{« Ce jeune homme, nota Maugis, n'est pas dépourvu de psychologie. »)

— Sûr que non, poursuivait Agostina, ce n'était pas pour m'amuser; pas plus avec toi qu'avec le vieux,

j'ai jamais trouvé ça drôle !... Seulement, depuis que mon oncle m'a prise de force, je me sens si abandonnée, si méprisée de tout le monde ici, que j'avais besoin de quelqu'un pour causer avec, pour pleurer dans ses bras quand j'en ai assez : tu t'es trouvé là, tu m'as amadouée, je t'ai cru... Mais c'est fini, je te connais maintenant; je sais ce que tu veux faire de moi. Eh bien ! plutôt que de te suivre, j'aime mieux crever de faim ici et recevoir ma raclée tous les jours et supporter le vieux, et tout !

L'homme fit un geste d'impatience et marcha sur Agostina.

— Ma petite, tu me raconteras ça demain. Que tu aies soupe de ma fiole, je m'en fous, je te le ferai passer, ton dégoût, n'aie pas peur ! Mais tu ne penses pas tout de même que je vais te permettre de te barrer quand j'ai aligné tantôt cinq beaux fafiots au père Jaizquibel pour qu'il me laisse t'emmener !

— Puisque je t'ai juré de te les rendre plus tard, tes cinq cents francs!... Maintenant que je suis débarrassée de mon oncle, laisse-moi chercher du travail ici.

— Du travail? A vingt-cinq sous par jour, je risquerais d'attendre mon pognon un peu trop longtemps !

Va, petit' couturière, Le travail ne va plus ; Les aiguill's sont trop chères, 11 faut jouer du...

— Oui, oui, je sais ce que tu veux! Seulement, tu ne m'as pas demandé mon avis pour faire ce métier-là !

— Les affaires, cane regardepas les femmes, excepté... enfin, je me comprends... En voilà assez ! sept heures un quart! Filons, j'ai des raisons de ne pas moisir ici.

— Je les connais tes raisons, railla Agostina : elles portent un tricorne !

— « Avec le jaune baudrier », fredonna Maugis.

— Occupe-toi de tes oignons, riposta le jeune commerçant, de qui l'accent et le vocabulaire, décidément, attestaient qu'il avait inauguré sa carrière sur les bords défleuris qu'arrose la Seine, avant de chercher brebis (ou génisse) à mener de l'autre côté de la frontière franco-espagnole.

Il ajouta, d'un ton radouci :

— Crois-moi, tu me remercieras plus tard ; car, en t'emmenant, c'est une bonne action que je fais là.

— Cette gamine, dit Sandier à voix basse, a le privilège de susciter de nobles dévouements... Mais, attention, ça se corse ! Son acheteur a des complices ... Tout cela était assez ingénieusement machiné...

Dans le crépuscule déjà sombre, l'œil perçant de Sandier venait de distinguer la voile blanche d'un cotre qui tournait la pointe de Socoa, se dirigeant vers la petite anse...

— Une seconde I Voici du monde...

chantonna l'homme de lettres.

— Il faut faire vite, dit Sandier, avant qu'ils aient le I temps d'accoster. Ne bougez pas d'ici ; dès que j'aurai sauté en bas, je vous enverrai la petite et vous l'emmènerez sous bois.

— Mais, pardon! Pensez-vous que je vais vous laisser seul dans ce pétrin?

— J'ai mon revolver et il ne faut pas que la gamine reste seule.

Pendant ce colloque rapide, Agostina se débattait contre l'étreinte de l'homme qui l'avait saisie dans ses bras et cherchait à l'entraîner. La pauvre petite luttait désespérément pour regagner la falaise toute proche, car elle avait aperçu, elle aussi, le bateau qui s'avançait.

Elle voulut crier : une large main lui ferma la bouche. Déjà le beau brun emportait la fillette vers la mer, quand un poids, qui s'abattit soudain sur ses épaules, le fit tomber à la renverse et lâcher la gamine qui fut vite debout. Sandier, d'un bond souple et précis, avait sauté du haut de la dune ; il roula par terre, sans se faire aucun mal, avec l'homme terrassé. Mais, se redressant d'un vigoureux coup de reins, tout en maintenant solidement sous lui son adversaire :

— Montez vite là-haut, petite, et restez auprès du gros monsieur.

— Oh! merci, m'sieu Sandier 1 répondit la fillette pas trop surprise.

Agile comme une chatte, elle grimpa et tomba dans

les bras ouverts de Maugis en lui disant simplement :

— Bonsoir, m'sieu, c'est la première fois que j'ai de la veine. Mais il n'y a que m'sieu Sandier qui soit capable de ça !

— Croyez, mademoiselle, que je suis enchanté de faire votre connaissance. Je vous cherchais, d'ailleurs; je vous expliquerai... Mais je veux m'assurer d'abord que mon ami Sandier n'a pas besoin de moi.

S' étant penché, il se rendit bien vite compte que Sandier dominait la situation. Tranquillement accroupi sur le ventre de son adversaire, dont il tenaillait la gorge d'une main touten lui maintenant, de l'autre, les poignets, le libérateur d'Agostina adressait au beau jeune homme brun quelques paroles nécessaires :

— Mon jeune ami, lui disait-il en resserrant son étreinte chaque fois que l'autre essayait de se dégager, vous n'êtes pas tout à fait un inconnu pour moi : je sais que vous avez intérêt à gagner la frontière le plus vite possible, aussi ne saurais-je trop vous engager à retrousser vivement votre pantalon pour rejoindre vos collègues dans ce bateau que le manque de fond empêche d'accoster.

En effet, malgré leurs efforts pour venir au plus près, les deux hommes qui conduisaient le cotre se démenaient vainement à cent mètres du bord et paraissaient peu disposés à se jeter à l'eau pour prêter secours à leur camarade en détresse... Leur indifférence tenait, du reste, à ce que, la nuit étant tout à fait tombée, ils

ne pouvaient rien voir de la scène dont Agostina s'amusait comme une gosse et Maugis comme Agostina. D'autre part, l'individu terrassé par Sandier ne manifestait nulle velléité d'attirer l'attention par des cris inopportuns, sa conscience inquiète et la forte poigne de son vainqueur, crispée à son cou, le forçant d'imiter le « silence prudent » qui rendit immortel le patronyme élégant de Gonrart.

— Vous n'avez pas besoin d'un poids lourd, Sandier?

— Merci, Maugis... vousne me seriez d'aucune utilité, et, d'ailleurs, si vous essayez de sauter ici, vous ne manquerez pas de vous casser une jambe ou deux, ce qui pourrait créer des complications. La respiration commence à manquer à Monsieur... Allons! tenez-vous tranquille, jeune homme, ou je vais me trouver contraint de vous « sonner », comme on dit dans un idiome que vous connaissez certainement mieux que moi... Là, ne bougeons plus!... Veuillez m'accorder encore une minute, mon cher Maugis, et je vous rejoins : le temps que cet estimable industriel pique une petite syncope dont l'air frais de la nuit l'aura vite remis.

— Attention, m'sieu Sandier! cria tout à coup Agostina. D'un brusque effort où il avait ramassé toute son énergie, l'homme venait de dégager sa main droite et cherchait a atteindre son maquila qui avait roulé à terre; Sandier saisit avant lui le bâton et le lança à Maugis, en disant :

— Souvenir de la fête.

Et il tordit le faux col du drôle qui, tout de suite, râla, les yeux injectés.

— Dites donc, m'sieu Sandier, proposa Agostina avec cette absence de pitié qui est le propre de son âge et de son sexe, si je vous jetais la corde qui tient mon jupon? Vous pourriez lui attacher les mains et remonter ici tout de suite... Sans ça les autres finiront par se douter qu'il se passe quelque chose.

— Elle a raison; faut être antique, Sandier: « Frappe, mais écourte » !

La petite eut vite fait de dénouer la corde qui lui servait de ceinture et de la lancer; Sandier, lâchant la gorge de l'homme, maintenant immobile, lui ficela les poignets.

— Comme ça, dit-elle à Maugïs, je vais être obligée de tenir mon jupon des deux mains, parce que je n'ai pas grand' chose là-dessous.

(Pas grand'chose! elle se calomniait! Maugis ne manqua pas de lui reprocher cette excessive modestie.)

— Là, fit Sandier en se relevant, voilà mon gaillard hors d'état de nuire, encore qu'il commence à reprendre sa respiration. Tendez-moi le maquila, Maugis, cette dune est plus dure à escalader qu'à descendre. C'est cela, merci.

En deux bonds, il rejoignit Maugis et Agostina. La petite lui tendit les deux mains :

— Je ne sais pas comment vous remercier... Sans vous, j'étais perdue.

Et elle éclata en sanglots.

— Quoi donc? quoi donc, ma petite enfant.

— Laissez, laissez, Sandier, ça la soulage : c'est la réaction, « l'infâme réaction », comme eût dit feu Combes.

— Et je n'ai rien pour m'essuyer les yeux! soupira la gamine déjà souriante, en frottant ses larmes à tour de poing.

Maugis lui tendit un des trois mouchoirs qui ne le qui tient jamais.

— Vous aussi, vous êtes un chic monsieur, dit-elle, et vous pouvez vous vanter d'être arrivés comme mars en carême!

— ■ L'expression exacte, remarqua le journaliste, est « comme marée en carême » ; or, la marée, en l'occurrence, fut plutôt représentée par le m...onsieur d'en bas, dont Sandier vient de ficeler les nageoires.

— Alors, vous m'avez reconnu tout de suite? demanda le vainqueur du traitant à la jolie Cascarotte.

— Tout de suite. Bien sûr, je ne vous attendais pas. . . mais je vous ai vu si souvent passer à Saint-Jean, dans votre grosse automobile, etpuis tout le monde vous aime tant ici ! On n'oublie pas ce que vous avez fait pour les pêcheurs l'an dernier...

— N'en parlons pas, ça n'a aucun rapport..., interrompit Sandier gêné.

— Dites donc, cher sauveur, maintenant que nous venons de remplir le rôle un peu discrédité de la divine

Providence, qu'est-ce que nous allons faire de mademoiselle?

— L'enlever et l'emmener dîner chez moi, où nous aurons tout loisir de nous consulter... et de prendre son avis.

La petite ne souhaitait qu'une chose : qu'on ne la ramenât point chez son oncle! Maugis, ambigu, lui affirma qu'on ne songeait pas plus à cette solution qu'à soumettre son casa l'examen d'une conférence internationale :

— D'ailleurs, votre oncle vient, de montrer un tel désintéressement à votre endroit!...

— Pas tant que ça, fit la gamine en riant.

— Il y a plaisir à causer avec vous, mademoiselle. Mais nous ne pouvons rester indéfiniment dans ce petit bois nocturne : on perd trop à ne pas vous voir... et je commence à me sentir une de ces soifs !...

Cependant Sandier, en qui l'approche du retour réveillait le chauffeur, murmurait :

— Si j'avais pu prévoir, j'aurais pris le tonneau...

— Effectivement, dit Maugis, la voix mouillée et la gorge sèche, le moindre fût d'absinthe...

— 11 ne s'agit pas de ça; je veux parler du tonneau de la voiture... nous n'allons pas pouvoir tenir là-dedans, à moins de prendre Agostina sur vos genoux.

— Je ne suis pas lourde...

Il faisait noir comme dans un fondement de Gingha-

lais; en outre, les genoux de Maugis se sentaient l'héroïsme nécessaire pour assumer le rôle enviable de strapontin.

— Alors restez ici tous les deux, dit Sandier, je vais chercher la voiture et l'amener jusqu'en bas du rocher : il est inutile que nous traversions les rues du village avec cette enfant.

— Oh! ce n'est pas toujours mon oncle qui nous courrait après ! Maintenant qu'il a touché l'argent d'Alfonso...

— Mais vous m'y faites penser! Puisque nous vous avons arrachée à la sollicitude de ce jeune homme, nous demeurons ses débiteurs!

— Bah! Yous l'avez payé en nature.

— Il n'empêche, dit Maugis, que la stricte probité exige que nous le remboursions! L'infamie d'un créancier... et un créancier par définition est presque toujours infâme... n'exonère pas de la dette : il reste donc une petite formalité à remplir.

Et avant que Sandier et la Cascarotte eussent compris ce qu'il allait faire, il retourna jusqu'au bord de ladune : là, se penchantsur Alfonso, qui s'agitait dans ses liens et blasphémait copieusement le nom du Seigneur, il lui jeta un petit portefeuille de cuir avec ces paroles ailées :

— Vous trouverez vingt-cinq louis là-dedans, mon garçon : ce que vous avez payé mademoiselle. Elle vaut plus que ça, d'ailleurs.

Du fond de l'abîme (deux mètres cinquante) une voix cria :

— Canailles!

— L'ingratitude de cet adolescent m'en calfeutre une sacrée fissure, déclara Maugis en revenant près de Sandier. Gomment! vous le frictionnez, vous le massez, vous poussez la sollicitude jusqu'à lui lier les mains de peur qu'il ne prenne la mauvaise habitude de les fourrer dans son nez, je le couvre de monnaie fiduciaire, et il rouspète! Quand je songe que vous lui fîtes l'honneur de vous asseoir sur son abdomen ! Il n'a même pas la reconnaissance du ventre!

— Tout de même, remarqua Agostina, je trouve ça rudement bien, ce que vous venez de faire là, monsieur...

— Maugis! Henry Maugis.

— Oui, parce que, sans ça, je me serais imaginée, au fond, qu'Alfonso gardait une espèce de droit sur moi...

— Et moi, mon cher Maugis, j'aime trop les gestes élégamment inutiles pour vous reprocher votre donquichottisme. Mais peut-être ferions-nous bien de ne pas moisir ici : les deux gaillards du bateau finiront bien par venir au secours de l'autre, et il me faut un bon quart d'heure pour ramener la voiture.

Il parlait encore qu'un coup de corne retentissait sur la route, à cent mètres d'eux, en même temps que des « Hulloh ! » de sonorité britannique.

— Mais la voilà, votre bagnole! avec Blackspot dedans!

— Pour une fois, mon mécanicien aura montré un peu d'initiative. Mais pourquoi n'a-t-il pas allumé les phares?

... C'était tout simplement parce que le fidèle Bernard, s'impalientant d'attendre à l'hôtel, et vaguement inquiet, était allé pédestrement aux informations chez le père Montier. Sur les indications du vieux peintre, il avait fini par découvrir Sandier et Maugis endormis à la lisière du petit bois ; alors, devinant que, leur somme terminé, ils souhaiteraient rallier Biarritz au plus vite, le chauffeur était retourné à l'hôtel et avait ramené la voiture, en première et tous feux éteints, « pour ne pas réveiller ces messieurs » (sic).

Ces explications valurent à Bernard une semonce de Sandier et, du môme, deux louis de gratification pour avoir désobéi avec quelque à-propos.

— My dear Maugis, expliqua Blackspot, je suis absolument furieux... Depuis quatre heures je vous attends... et, which isworst, j'étais anxieux à votre sujet. J'ai eu le temps de boire deux thés, deux demi-vittels, de lire tous les journaux et magazines français et anglais de l'hôtel d'Angleterre, d'avoir une dernière scène avec mon ancien llirt, de faire l'accointance d'un autre Oxford boy... charming; il est dinner-time, je meurs de faim et nous sommes en pleins champs. C'est la dernière fois que je vais en auto avec vous!...

Il loucha sur Agostina.

— I say!... who is she?... A mermaid, orwhat?... En quelques mots brefs Maugis expliqua le sauvetage.

— Bien, bien, fit Blackspot;en ce cas vous êtes pardonné; mais for heavens sake!... ne nous faites pas attendre trop longtemps pour rentrer dîner... I am starving!...

Quelques minutes plus tard, la 60-chevaux bondissait sur la route de Biarritz, et Maugis, qui avait pris Agostina sur ses genoux, sentait à chaque cahot palpiter contre lui deux petits seins fermes et libres sous le jersey.

— Ah ! cria soudain la gamine, à un tressaut de la voiture.

— Vous vous êtes fait mal? demanda Maugis en palpant avec sollicitude les jolies jambes nues qui se crispaient contre les siennes.

— Non, c'est pas là ! C'est à cause que mon oncle m'a flanqué une volée un peu trop dure, tantôt, parce que je ne voulais pas partir avec Alfonso.

— Espérons que ce sera la dernière, souhaita Maugis, un peu congestionné tout de même.

Sans quitter des yeux la route noire où la machine progressait par bonds dans l'éclat blanc de ses trois phares, Sandier cria pour le mécanicien recroquevillé sur le marchepied de gauche :

— C'est agaçant! Vous ne pouvez pas vous mettre au volant sans me dérégler le moteur !

Bernard ronchonna quelques explications dont le vent et le bruit ne permirent que d'entendre : « C'est rapport aux accus... »

— Et c'a été si douloureux, ma pauvre petite? questionna Maugis, comme si la réponse du mécanicien pouvait lui servir de transition.

— J'en ai la peau tout éraillée, vous verrez, répondit-elle en se trémoussant.

— Hum! « Vous verrez 1 » Cette gosse se révèle si parfaitement amorale qu'elle ne doit pas avoir plus de vice qu'un roman naturaliste. Ça, j'en mettrais ma main...

— Finissez donc, m'sieu Maugis! Vous allez me déchirer mon jupon et je n'ai que celui-là! J'ai déjà effiloché la bordure en passementerie.

— Les passementeries les plus courtes sont les meilleures !

Agostina rit aux éclats, et Maugis se demandait, anxieux, si l'à-peu-près n'avait déjà plus de secrets pour cette enfant de la Nature ; mais elle le rassura promptement :

— Je ne sais pas pourquoi je ris, car je n'ai pas du tout compris ce que vous venez de dire; seulement, vous avez une façon de causer qui m'amuse tant!... Mais si vous n'ôtez pas vos mains de là, je retourne le dire à mon oncle.

Sur cette menace sans conviction, la voiture stoppa devant la grille de Sandier.

— Ben! il était temps! dit Agostina en sautant lestement à terre, légère comme une chatte.

Du haut de son siège, Sandier interrogeait le domestique accouru :

— Y a-t-il de quoi dîner?

— Oui, monsieur, j'ai bien pensé que ces messieurs reviendraient ce soir avec la voiture.

— Bon, fit Sandier en lançant ses lunettes et son cache-poussière au mécanicien. Vous mettrez le couvert de mademoiselle.

Le baryton désaffecté ne marqua aucun étonnement : il en avait vu bien d'autres.

Cependant « mademoiselle » était entrée avec Maugis dans la salle à manger, et là, sous la lueur dure du lustre électrique, elle apparut si parfaitement jolie dans ses haillons que son compagnon lâcha un crénom! qui voulait dire bien des choses.

— Oh ! s'écria la gosse, tout à coup sérieuse, pourquoi me regardez-vous comme ça? On dirait que vous ne me connaissez pas !

— Dame, nous avons inauguré nos relations un peu tard, ce soir, et je vois pour la première fois ces grands yeux dorés, ce joli nez droit aux narines relevées, cette petite bouche mutine...

— What next?... railla Blackspot.

— Vous faites l'inventaire, Maugis? sourit Sandier qui entrait.

— Ben ! déclara Agostina qui tournait, curieuse,

à travers la pièce, on ne m'en a jamais tant dit !

— Maugïs est capable de vous en dire bien davantage, certifia Sandier. Mais vous devez avoir très faim, ma pauvre petite?

— Oui, mais...

— Mais quoi?

— Je ne suis guère habillée pour dîner avec vous. Si ça vous était égal, j'aimerais mieux manger à la cuisine.

— Quelle idée! N'êtes-vous pas notre petite amie?

— Ça, sûr! Après ce que vous venez de faire pour moi ! Seulement ça me gène tout de même de rester en pêcheuse...

— De dîner en rond? Bah! demain on s'occupera de vous habiller; mais, pour ce soir, vous pouvez très bien rester comme vous êtes, n'est-ce pas, Sandier ?

— Je crains pourtant qu'elle ne finisse par prendre froid. Dites donc, Ludovic, Louisette n'a-t-elle rien laissé ici, dans une armoire ?

— Mlle de Marigny n'a laissé qu'une paire de bottines jaunes et trois chaussettes de soie noire.

Agoslina frappa joyeusement des mains.

— Je ne vais toujours pas rester nu-pieds ! Il y aura bien deux chaussettes sur trois qui pourront m'aller...

Ludovic suggéra que sa femme prêterait bien volontiers une de ses robes; mais il ne se faisait pas d'illusions : « ce serait trop large pour mademoiselle... »

— Trop long, surtout! opina Maugis, soucieux de

ne point perdre la vue des deux jambes dont ses mains avaient vérifié la cambrure.

Sandier se frappa le front avec le geste d'Archimède lorsqu'il formula pour la postérité le prétérit û'eurisko:

— Que je suis bête! j'ai toute une collection de pyjamas en flanelle où cette enfant s'enveloppera comme dans une pelisse.

— Elle sera à croquer là-dedans, approuva Maugis.

— Gourmand !... Dites-moi, jeune personne, vous ne voyez pas d'objection à vous habiller en garçon?

— Pourvu que vous ne me trouviez pas trop laide... Seulement, je voudrais bien me laver un peu.

— Ludovic, conduisez mademoiselle à la salle de bains... Il y a de l'eau chaude?

— Le bain de monsieur est toujours prêt, répondit noblement Ludovic.

— Vous donnerez à mademoiselle un de mes pyjamas en flanelle rouge, les plus chauds, vous savez?... Seulement, ma pauvre enfant, il faudra relever les jambes du pantalon qui vous seraient un peu longues.

— Je ne sais pas de quel vêtement vous parlez, mais n'ayez pas peur, je saurai bien m'arranger, quoique je n'aie jamais porté de pantalons...

— Je m'en doutais, murmura Maugis, édifié sur ce point durant le retour en auto.

— Tiens, pourquoi?

— C'est mon petit doigt qui me l'a dit.

— Enfin, continua la petite sans chercher à corn-

prendre, vous verrez que ça ra'ira tout de même... Je les relèverai jusqu'à... jusqu'où ça plaira à M. Maugis.

— Mon Dieu ! jusqu'aux aisselles... ça suffira.

— Maugis, vousêtesunsuccès!. .. really ! fitBlackspot, courtois, cependant que Ludovic emmenait Agostina.

— Épatante, cette gamine! déclara Maugis sans répondre : elle ne s'étonne pas le moins du monde de tout ce qui lui arrive.

— C'est vrai ; elle nous traite comme de vieux amis, avec une nonchalance délicieuse, et, peu s'en faut, par-dessous la jambe.

— A la paresseuse, oui... Avec cela, plus jolie que le lyrisme du brave père Montier ne me l'avait laissé prévoir...

— Maugis bas got off!... 11 est excité... Hurrah !...

— Une vraie perle! dit Sandier.

— Oui! mais j'en enfile, j'en enfile, des paroles! Vous devez me trouver odieusement bavard !

— Pas du tout, mon cher Maugis, d'autant plus que, chez vous, l'acte n'est pas loin de la parole, car, sans reproche, vous avez pris pendant notre trajet une jolie avance à l'allumage...

— Aux innocents les mains pleines!... Mais cette gamine me paraît déjà faite au rnoule, a l'idée de devenir la maîtresse de l'un de nous, pour le moins... Et ce sera vous, pour peu que vous y teniez, mon cher Sandier. Qui sait si cette petite, sur qui vous êtes tombé du ciei, ne vous sauverait pas de... de... d'autre chose?

Un éclair de sincère gratitude passa dans les yeux verts de Sandier.

— Non... Mais je suis très louché, Maugis, de ce que vous venez de me dire; car je sais dès maintenant qu'il vous en coûterait de renoncer à Agostina.

— Si pourtant ce petit sacrifice pouvait vous dépoisser de votre satanée Fée grise !

— Il ne pourrait rien contre le souvenir, et je vous priverais inutilement du plaisir de faire une bonne action; car c'en est une...

— Pourvu que cette petite n'ait pas à le regretter!

— No danger ! Ça y est ! Maugis is in love, il en prendra soin...

— Oui, il n'y a rien à craindre : tout la destinait à ce métier de courtisane, que je n'ai garde de mépriser, car il me semble la seule revanche qui s'offre à une jolie fille contre l'injustice de la vie et la cruauté des hommes.

— Et vice versa... Mais encore faudra-t-il la consulter.

— C'est ce que nous allons faire tout à l'heure.

— Car enfin, elle préférerait peut-être embrasser, au lieu de vous ou de moi, la dactylographie, le féminisme... voire le café-concert...

— Nous l'en dissuaderions amicalement, car sa beauté lui rendrait périlleuses ces professions-là.

— Et toutes celles, ami Sandier, où les femmes ne se passent de nous qu'à la condition d'être laides.

100 UNE PLAGE D'AMOUK

— Vous la rendrez très heureuse, car, si je l'ai débarrassée de son fâcheux acquéreur, vous l'avez, vous, rachetée, d'un geste dont l'inutilité l'a impressionnée justement.

— Parfaitement : Maugis esl « the right man in the right place »...

— Le voilà bien, le rachat de la courtisane! Enfin, jusqu'à ce que cette gamine me fasse trop manifestement cocu, je ne demande qu'à mettre à son service les beaux restes d'un corps qui bombe et d'une ardeur qui ne s'éteint pas encore, grâce à Jéhovah! Mais si, tout de même, elle n'allait pas me préférer violemment? Ce dîner va prendre des allures de tournoi !

— Moi d'abord, ne soyez pas fâché, Mr. Sandier, mais je ne reste pas à diner... je vous gênerais tous trois...

— Blackie, ne soyez pas idiot !

— Et puis, je n'ai encore rien vu de Biarritz... Je tiens à dîner à l'hôtel et aller au Casino après... Je n'ai rien sauvé, moi! et n'ai rien pour m'occuper !... Je suis on the loose... J'irai regarder comment les hommes espagnols sont enevening-dress... Il faut que je me montre aussi !... J'ai un nouveau dinner-jacket... et puis, seul, je peux faire des rencontres, so you see... n'est-ce pas?...

— Alors, à tout l'heure, Blackie.

— A demain, Maugis, répondit l'Anglais.

— Vous voyez, Maugis, dit Sandier en souriant,

votre ami ne doule point de votre succès; quant à ce dîner-tournoi, j'y ferai tout pour déplaire, et vous allez voir si je m'y entends !...

— A vaincre sans péril...

A ce moment, un joli rire en cascade parvint du premier étage :

— Qu'est-ce que c'est? demanda Sandier en s'avançant jusqu'au palier.

— Ali ! je ris de me voir *i drôle...

— ...En ce miroir, acheva Maugis. C'est une personne dans le genre de la Gretchen à Gounod; les glaces excitent son hilarité; moi, elles me navrent; l'air des « Bijoux » aussi... Si Nestaques était là!...

— Elle va descendre; je vous demanderai la permission de vous laisser en tête-à-tête... vous pourrez prendre du champ...

— Pendant que vous prendrez autre chose, mon pauvre Sandier! Depuis cinq minutes, je prévoyais ça.

— Oui, c'est mon heure.

— A laquelle allons-nous dîner, Dieu juste? J'ai une faim de loup, malgré la copieuse boustifaille ingurgitée ce matin chez le père Montier : il est vrai que, pour deux hommes d'inaction comme nous, l'aprèsmidi fut remplie jusqu'aux bords !

— N'hésitez pas à vous mettre à table sans moi : je n'ai jamais faim avant minuit. Et puis, vous pourrez causer.

102 l'N'E PLAGE D'AMOUR

— Votre éloge fera tous les frais de la conversation !

— Parfait! Et merci d'avance, Maugis, car rien ne détache une femme d'un monsieur comme le bien qu'on dit de lui devant elle ! A tout à l'heure...

Maugis, resté seul, alla s'accouder à la fenêtre ouverte. La beauté de la nuit ne l'eût pas laissé insensible si le vent léger, qui faisait trembler dans la mer le reflet de la lune, ne lui eût apporté les bribes d'une valse comiquement langoureuse que vaselinaient des tziganes campés dans une villa proche. Ces musicos réussirent à lui gâter un instant le charme de l'heure; il uroana :

Nos plaisirs les plus doux ne vont pas sans tristesse !

Mais sa riche nature réagissait d'elle-même contre les impressions maussades, et le mélancolique alexandrin, scindé, allongé presque inconsciemment, par une professionnelle habitude parodique, chanta dans sa tête, sur l'air du Ira la la la :

Nos plaisirs les plus doux Ne vont pas sans tristesse.

M'étant gratté la fesse, J'y vis pousser des clous!

Maugis se promit de ne pas insérer ce quatrain dans le recueil de ses œuvres complètes; puis, revenant à des occupations plus immédiates et n'ayant sous la

main personne de qui s'offrir la figure, il se railla soimême à litre d'entraînement:

— Comme fourneau, je l'emporte de loin sur les choubersky et autres cheminées roulantes, pour la mobilité. Je viens ici pour faire une cure de repos, et à peine arrivé, mes sales instincts de terre-neuve, compliqués de mes goûts d'ogre épris de chair fraîche, m'obligent encore à l'action : j'ai Sandier à sauver, j'ai cette petite à aimer, et ce ne sera point, je le prévois, une sinécure!... Mon amour est pourtant sans excuse! comme le dit un vers effarant de M. de Féraudy, poète à ses heures... qui ne sont pas les miennes... Enfin! le cœur n'a pas de rides... non plus, du reste, que plusieurs autres organes!

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