‹ Une plage d'amourChapitre 7 sur 14 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Maugis consacra tout le mois de septembre et les bénéfices de son dernier roman à s'organiser un bonheur champêtre. Il commença par louer une petite villa sur la côte des Basques, à quelque deux cents mètres de la maison de Sandier, et y installa ses quartiers d'automne.

Une longue expérience de la vie à deux avait appris à ce célibataire que rien n'attriste une idylle comme la prévision du lendemain : aussi, la littérature lui laissant six semaines de loisir, s'occupa-t-il uniquement de l'éducation amoureuse d'Agostina, en évitant avec soin de se demander comment tout cela finirait.

Il eût cherché vainement une écolière plus docilement souple. Agostina apprit de lui que ce qu'elle avait jusqu'alors considéré comme une corvée pouvait devenir une distraction aimable. Elle y prit bientôt un goût si vif que l'éducateur dut utiliser toutes les res-

sources d'un esprit naturellement inventif. Il lui enseigna ces caresses que l'Europe nous envie, bien qu'elle affecte de les mépriser autant que le renard de la Fable dépréciait les intangibles chasselas. Ainsi leurs journées s'écoulaient dans des attitudes variées, illustrations vivantes d'un petit Kama-Soutra intime...

Son changement de position, auquel elle s'habitua sans peine, étonnait moins Agostina que toutes celles que lui révélait Maugis : heureux effet de ces gymnastiques, elle conçut pour son « gros n'amant » une passion qui n'allait point sans quelque respect et se traduisait par une obéissance joyeuse. Elle se prêtait aux plus audacieuses fantaisies sans hésitation et n'épargnait rien pour en provoquer le retour. Maugis, redevenu jeune, connut des matins triomphants, grâce à cette inlassable gamine, dont l'ardeur lui refit une perversité; chaque jour, chaque nuit aussi, if trouvait un charme nouveau à ces amusements dont tant de liaisons dangereuses l'avaient lassé naguère — et il ne les regardait plus comme des jeux de satiété.

Il en oubliait le sauvetage de Sandier qui s'exilait de plus en plus dans son paradis artificiel et n'en sortait, fort rarement, que pour entraîner le couple indécent dans des randonnées d'automobile, dont Maugis et Agostina rentraient brisés, avec un pareil besoin de se coucher et une égale envie de ne pas dormir.

Sandier ne manquait point de revendiquer, chaque fois, la responsabilité de cette idylle, qu'il appelait

c son œuvre » et qu'il affectait de considérer avec une dédaigneuse indulgence, de sorte qu'Agostina n'avait pas tardé à le prendre en horreur. Ce grand garçon mince, qui s'entretenait avec Maugis de choses incompréhensibles pour elle, ne prenait point d'intérêt au seul sport qui la passionnât, ce blasé méprisant lui inspirait la sourde hostilité par quoi se manifeste la reconnaissance quand on la doit à ceux qui ont cessé de plaire. En revanche, elle appréciait Ilanquinaux et le petit baron de Xestaques :

— Ils me plaisent beaucoup, expliquait-elle à Maugis, parce que le Belge me fait toujours des compliments et que M. de Nestaques me parle comme à une vraie dame.

Blackspot, elle l'envisageait avec un peu de crainte et beaucoup d'étonnement : les toilettes féminines lui étaient encore trop nouvelles pour qu'elle comprît qu'un homme pût s'intéresser à ses propres vêtements; pour elle, il n'y avait pas complets et complets. Et puis le français mâtiné d'anglais dans lequel Blackie conversait d'habitude la déroutait évidemment, ainsi que la plupart de ses plaisanteries unisexuelles et de ses anecdotes à la façon de lordHantayad.

Laissant Maugis à Agostina et Sandier à la morphine, Blackspot menait une vie parfaitement vide dont l'élégante idiotie le ravissait.

Chaque matin, tandis que Maugis s'attardait dans sa chambre, sur le coup de onze heures et demie, il des-

cendait majestueusement les marches de l'Impérial Hôtel conduisant à la plage, en fumant sa cigarette d'après breakfast; puis, toujours sollicité par les tentes, il s'installait sous celles du Casino municipal, à distance impartiale du bain des dames et du bain des hommes. Assis dans un fauteuil d'osier, il lisait toutes les quarante minutes trois lignes d'un magazine récent, attentif à ce que sa pose, soigneusement négligée, mît en valeur ses chaussettes, poèmes de nuance imprévue. A une heure, le barman de Royalty lui servait un cocktail parmi le jacassement des sujets d'Alphonse, tous grands d'Espagne et tous trop habillés. Souvent une Victoria à postillon l'emportait vers le lunch que Maugis commandait pour midi trente et qu'il commençait vers une heure quarante-cinq. C'était le seul moment de la journée où ils pouvaient causer tranquillement.

— Vous ne connaissez pas Biarritz, my dear Maugis! Levez-vous donc un matin, ou ne vous couchez pas, as you like, et venez avec votre amie voir la parade à la grande plage. C'est une vraie sight; les femmes y sortent plus de mousselines de soie et de broderies anglaises que partout ailleurs, et nulle part les hommes ne sont aussi vernis ! Venez vous y asseoir un jour.

Maugis promettait invariablement que, le lendemain, sans faute, il viendrait en compagnie de la petite regarder passer les bateaux, en vidant son ve-e-erre; mais,

amant et joueur, il ne se levait jamais assez tôt, vanné par les tirages.

Sans se frapper, Blackspot continua seul sa cure de calme, à dessein de se refaire, comme il disait, « une complexion et une âme charmantes ».

On le vit à cinq heures boire du thé chez Miremont, et marcher de long en large vers six heures à l'endroit où il s'était assis le matin; à sept heures, une fois le soleil disparu dans la mer, rougissant d'être inadmiré, Blackspot flânait dans la rue Mazagran, aux étalages des bijoutiers chics (maisons à Paris et à Aix-les-Bains), puis le soir, sur la terrasse du Casino de Bellevue, écoutant la musique dans la nuit tiède. A remplir strictement ces obligations mondaines, il s'acquit une réputation enviable ; il fut celui dont on dit : c Un jeune Anglais très chic, ne porte jamais deux fois de suite le même complet, ne parle presque à personne, habite à l'Impérial Hôtel et se montre partout aux heures qu'il faut, mais ne touche pas une carte et ne bostonne pas le jeudi soir au Cotillon réservé aux familles ». Effectivement, insoucieux des pince-cœurs familiaux et des abatages suspects, Blackspot, sûr de son tailleur, se laissait vivre.

Deux ou trois fois seulement, on le vit à Saint- Jean-de-Luz, quelques heures, en compagnie du frais Oxford boy dont il avait fait la connaissance le jour de l'enlèvement d'Agostina. Passades aimables, mais sans emballement; aussi bien, après les agitations

d'une saison de Londres, la placidité le requérait.

D'ailleurs, en sa qualité d'Anglais, le seul fait de s'asseoir, brûlé de soleil, en face delà mer miroitante, ravigotait son âme endolorie du brouillard natal.

Un matin, Blackspot chancela de surprise en apercevant, installés sur le sable de la plage, le noctambule Maugis et sa maîtresse. Il se précipita vers eux :

— Maugis, au nom du ciel!... Je suis ravi de vous voir, delighted, mais really... on ne s'assied pas sur le sable à Biarritz... It's impossible !

— Non, j'en bave!... Gomment, vous m'avez dit cinquante fois que, chaque matin, vous vous asseyiez de onze heures à midi, sur la plage... nousy voici, la gosse Tina et moi, uniquement pourvous plaire... Et tu rouspètes, encroupé de mon âme?

— Ravi, ravi... mais venez, je vous expliquerai. « La plage » ici, ça veut dire ce trottoir surélevé qui la borde, et c'est là sous ces toiles tendues qu'on lounge, et non sur le sable. Heavens!... Je sens déjà peser sur mon pauvre self, les regards de blâme de tous mes amis inconnus.

Maugis et la petite, sans trop de résistance, remontèrent sur le remblai, ce dont Blackspot se déclara soulagé.

— Of course !... I don't care a damn! Mais je tiens à faire ce qu'il faut faire, ça m'amuse de jouer au snob... Et je suis surtout most anxious que pour la première fois qu'on aperçoit ici le célèbre auteur de

A draps ouverts, on. le voie dans une posture convenient et smart...

Il se mit à rire, tandis que Maugis le remerciait comiquemenl avec une humilité affectée. Agostina sourit pour l'aire comme eux.

Elle exhibait ce matin-là un air fort satisfait et une coûteuse toilette particulièrement courte, laissant voir ses jambes, « ces jambes uniques » qui apparaissaient rosées à travers la dentelle blanche du bas. Et elle était coiffée d'un espèce de feutre vert, de forme absurde, incorrect, ridicule et charmant.

— Et puis, j'ai gagné, toute seule, soixante francs au baccara, annonça-t-elle fièrement à Blackspot.

— It's ail right ! Ne les dépensez pas en colliers de perles... Dites-moi, Maugis, comment avez-vous pu vous lever ce matin?

— Nous ne nous sommes pas couchés, fourneau... Un tub frais et un déjeuner chaud, d'autres vêtements et nous voici... Quelle belle matinée, d'ailleurs !

— Elles sont toutes la même chose, Maugis, sachezle bien. Voyez, isn'tlovely, ce parfum marin que font acide les verveines des bouquetières et sucré leurs tubéreuses; et la fumée de ma cigarette dans l'air bleu!... Et cette figuration, look, look... avez-vous jamais vu rien de pareil?... Ces dames portent des robes de cinquante guinées et des voiles de trois mètres.

— J'ai aperçu des croupes sympathiques... aïe! Ne me pince donc pas, petite !

— Les hommes chics ont tous des complets marrons ; heureusement que, moi, j'en possède deux verts, the latest thing, my dear!... Vous savez que je connais tout le monde ici maintenant... Je vais vous expliquer Biarritz, dont vous vous faites une très fausse idée. Votre vie de joueur et d'amant est aussi bien d'Ostende ou d'Aix, et vous ignorez tout de ce qui fait le charme de cette petite ville si second empire et vingtième siècle, ail together. Pour qu'une matinée soit parfaite, il faut que...

— Que tu y sois, mon cochon!...

— Naturellement ! Mais vous savez, présent company alvvays excepted... Donc il faut qu'il y ait, en plus de moi-même et des habituelles vagues ensoleillées, certaines personnes qui comptent...

— Celles qui figurent dans le Gotha? Dans l'Almanach des cinq cent mille Altesses?

— Écoutez bien! D'abord le marquis de Santo — il m'a beaucoup regardé, mon cher! — un des Espagnols les mieux habillés d'ici, d'allures assez sportives, you know, avec ses têtes de renard à la cravate et aux manchettes, et ses autos qui parcourent Biarritz en tous sens, l'attendant à la porte de Royalty, lui et son très joli ami français... private secretary, I should think... Poète aussi, m'a-t-on dit, auteur d'une curieuse plaquette : Ame glauque et pantalon garance, acharming man d'ailleurs, parlant français avec un accent anglais, et anglais avec un accent espagnol. Il faut Pablo Sara-

sate perché sur ses talons si hauts et tenant sa canne comme un archet; tous les soirs, à Bellevue, si ça vous intéresse comme critiquemusical, vous le verrezjouer. . . au billard. Il faut Bombita Chico, le toréador chéri de ces dames, ses diamants, ses chemises de dentelles, sa démarche de danseuse... il fait de l'œil, likeatart,mon cher... et je suis sûr qu'il gets ofî souvent!... Il faut, quelquefois, à tea-time chez Miremont le King of Spain que la foule regarde à travers les vitres manger des gâteaux... such a lot aussi! Côté du Nord, la princesse Tatanoff qui porte une fortune aux oreilles.

— ... et de l'intérêt aux gigolos.

— Oui,... tandis que son mari est bloqué, sans communications avec l'extérieur, dans ses terres du Caucase. Vous savez, Maugis, elle se console des horreurs de la guerre en errant le soir, seule, un manteau sombre sur son evening-dress, du côté des Rochers de la Vierge, fertiles en meetings...

— Eh bien! c'est pas dangereux... déclara Agostina avec autorité.

— M y dear girl, pour une étrangère riche, si!... Et elle est si imprudente... Ça n'est pas moi qui irais là avec des perles!...

— Si les aventures de plein air l'amusent, Blackie!... Quoique moi, pagnotter sur des rochers... ça me retirerait mes moyens.

— Je pense comme vous, Maugis dear. Mais la princesse n'aime pas les choses molles. On commence à

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bavarder sur elle, d'ailleurs; hier le prince Oposoff l'a saluée avec moins de sourires que d'habitude. Ils se détestent like poison.

— Blackie, vous êtes la dernière concierge!...

— Well, tous ces gens me réjouissent: c'est comme un troisième acte dans une Society play. Mais il y a aussi des ligures de seconde classe : le sociétaire de la Comédie-Française venu en représenlation au Municipal, le ministre disponible, le Mévaet ses brochures, des diplomates pas importants de pays orientaux.

— Ceux qui nous font monter à l'échelle du Levant? Connu!

— ...Tout le set des gens de Toulouse, Montauban et Bordeaux, la noblesse pannée de Lourdes et les snobs wine-merehants deBordeaux, les jeunes gens espagnols qui causent comme des perroquets et passent leur temps jusqu'à neuf heures du soir entre Royalty et Miremont, sans trop dire, je le reconnais, « Hâve a drop of gin, old dear!... » parce que le change les ruine quand ils passent la frontière ! Et le troupeau choisi de ces demoiselles!...

— Les acteuses pas fichues de dire deux mots, mais qui s'en laissent conter quatre, telle notre Louisette de Marigny, charmant spécimen.

— Certainement, elle est charmante, approuva Agostina qui n'avait pas très bien compris; elle me donne d'excellents conseils.

En elïet, Louisette de Marigny avait dès l'abord pris

Agostina sons sa protection, s'instituant son chaperon — vicieux petit chaperon rose que n'eussent point effrayé plusieurs loups, — lui prodiguant les meilleurs conseils pour s'habiller et les pires pour se conduire dans le demi-monde.

Malgré la résistance un peu floue de Maugïs, qui ne tenait pas autrement à attirer sur lui l'attention populaire, Agostina n'avait pu se résigner à porter des robes longues, et le Tout-Biarritz s'intéressait fort au balancement de ses jupes cloches qui découvraient très à propos « les plus jolies jambes delà saison ». Ce fut même pour la maîtresse de Maugis, très vite résignée à ne point choisir d'autre carrière que celle où l'attirait son goût naturel pour ne rien faire, sauf l'amour, ce fut l'occasion d'un de ces triomphes qui consacrent la réputation d'une « fleur de bateau » (fille de pêcheur, elle méritait doublement d'être ainsi nommée par son amant).

Le troisième dimanche de septembre, cependant que Blackspot, de plus en plus « rustic », comme il disait, était follement parti à pied errer dans le bois de Boulogne, Sandier, fervent aficionado, vint, après déjeuner, chercher Maugis et sa compagne pour les emmener en auto à la « gran corrida » de Saint-Sébastien, où la présence de Riverta et de Bonilo promettait aux amateurs de tueries savantes des émotions de choix. Maugis affichait un certain désintéressement de toute cette « triperie » ; mais Agostina avait accueilli l'invi-

tation avec tant d'enthousiasme qu'il n'eut pas le courage de lui infliger une déception: il accepta donc et reçut, en échange de cette complaisance, un baiser qui l'arma de résignation.

— Je cours m'habiller, gros n'amant, ça ne sera pas long.

— > Je crois, en effet, que ce sera un peu court! Croyez-vous, Sandier, que ce Blackie est maboule! 11 sentimentalise tout seul, en complet gris perle, dans un bois dominical... Il fuit la foule, qu'il dit... Marteau, va! Ces citadins me font crever avec leur amour des champs. Comme si Biarritz, c'était la campagne!... Et vous, Sandier, qu'est-ce que vous devenez? A cause de la gosse Tina, on ne se voit plus...

— C'est vrai, jamais je ne me suis senti plus seul que ces derniers temps.

— Mais ce brave Nestaques est venu passer trois jours à Biarritz...

— Oui, mais je le connais trop; il m'accable de métaphores musicales et il n'a que des conseils à me donner! 11 me faudrait un peu d'oubli.

— La partie à Bellevue?

— Elle ne me distrait plus.

— Pourtant, le baccara a beau être vieux, on y trouve encore du 9.

— Justement, je gagne tout le temps, c'est insupportable.

— Diable, la sombre veine?

— Oui. Alors j'en suis réduit à ce que vous savez, et ça va bien mal.

— Il est vrai, constata le gros journaliste, que je ne vous ai jamais vu aussi vert!

— Je vous retourne le compliment, répliqua Sandier avec un rire d'amertume.

— C'est que je me suis découvert une raison de vivre, une raison mineure.

— Je ne vous la reproche pas, je sais pardonner à mes amis d'être heureux ; mais, tout de même, vous pourriez bien laisser Agostina goûter seule, une de ces nuits, les bienfaits d'un sommeil réparateur...

— Et, kif-kif Nestaques, vous donner des conseils?

— Non, mais, au contraire, me parler d'autre chose que de moi.

— Vous ne m'écouteriez pas et, comme cela m'irriterait de vous voir si flapi, consentant à l'être et même y tâchant, je vous engueulerais à fond.

— Oui, je connais le thème : « Encore une belle intelligence qui s'en va! »

— Ah! non, Sandier, je ne vous ai jamais servi cette rengaine ; ce n'est pas votre intelligence qui s'en va... c'est vous-même, mon pauvre ami, et si je savais le moyen de vous retenir...

— Je ne m'en servirais pas!

— Et zut! grogna Maugis en tournant comme un fauve obèse autour de la petite salle à manger. Voulez-

vous que je vous dise? Vous êtes agaçant et sentencieux comme un héros de roman!

— Gela tient peut-être à ce que ma vie est un roman triste, et qui finit mal.

— Alors, racontez-le-moi, sacrebleu! Il n'est pas dit que je ne pourrai pas la retaper, la fin de votre roman: c'est mon métier, après tout! J'excelle dans les conclusions, j'ai toute une spécialité de dénouements...

— Gela nesert pas dans la vie : elle ne conclut jamais.

— Mon vieux, au lieu de lâcher des... afïaiblismes, si vous me contiez, comme je vous en ai déjà prié, votre petite histoire?

— Vous en feriez de la littérature! Bah! ça me soulagera peut-être, et je vous promets qu'une de ces nuits, si vous venez me voir... quand ce ne serait que pour vous prouver qu'il n'y a plus rien à faire...

— Eh ben! on s'en va? interrompit gaiement Agostina. Tu vois, gros n'amant, il fait si chaud que j'ai mis des chaussettes.

Quand les deux amis et la gosse pénétrèrent dans les arènes de Saint-Sébastien, le second taureau, qui venait de sauter par-dessus la barrera, jetait quelque désordre dans la talenquère. L'entrée du trio passa d'abord inaperçue; mais, lorsque la cuadrilla eut

ramené la bête, quelques spectateurs s'avisèrent que la jupe-cloche d'Agostina révélait la nudité de deux jambes concupiscibles. Le renseignement circula et l'attention du public se détourna vite du travail des picadors poussant à grands coups d'éperon leurs haridelles sur le taureau, qui, ennuyé et dédaigneux, semblait trouver que ça ne valait pas le coup de corne.

Maugis demanda pourquoi ces lamentables rosses n'étaient pas attelées aux fiacres à galerie qu'elles n'auraient jamais dû quitter :

— D'autant plus que ces messieurs qui remuent de la mercerie...

— Les banderilleros, fit Agostina.

— C'est toi qui l'as dit : ces messieurs pourraient prendre place dans les sapins...

— Yous blasphémez, Maugis, prononça Sandier, péremptoire. Les Français les plus intelligents ne comprendront jamais que, sans les picadors, il serait impossible de régler l'inclinaison du col de la bête.

— Je ne dis pas non; mais, quand je vois ça (et Maugis montrait d'un index dégoûté le paquet de fressure qu'un cheval traînait derrière lui), je me surprends à regretter « l'atmosphère intellectuelle », pourtant peu respirable, des répétitions générales.

Comme Sandier gardait un silence indigné, le journaliste insista :

— Voyons, vous m'accorderez bien que la majorité des spectateurs devrait se passionner?

— Certes, et je m'étonne que vous-même...

— Ben alors, s'ils se passionnent tant que ça, pourquoi ont-ils tous les yeux braqués de notre côté?

— C'est ma foi vrai, dit Agostina. Qu'est-ce qu'ils ont donc?

En effet, bien que Bonito eût commencé ses premières passes de muleta, trois mille spectateurs, excités comme un seul homme, braquaient sur les jambes nues de la gamine des regards diversement incandescents et assez de lorgnettes pour assurer la fortune d'un ghetto.

— Ah! fit avec simplicité l'amie de Maugis, c'est à mes jambes qu'ils en ont.

Et, d'un geste dont la pudeur vaine aggravait la perversité de ses dessous, elle tenta de rabaisser sur ses chevilles le bord de la jupe cloche qui se releva aussitôt, insolemment, et découvrit, au-dessus des jolis genoux ronds, un peu de la dentelle du pantalon. Des applaudissements éclatèrent, mêlés de ce que les reporters parlementaires appellent des « rumeurs en sens divers ». Bonito, qui venait de rater son taureau pour la troisième fois, crut y démêler une ironie à son adresse et fournit une passe déplorable. Le taureau, visiblement dégoûté, fila entre les capas agitées en vain par lacuadrilla et gagna d'un pas inégal la porte du toril.

Quelques cris éclatèrent où Maugis, qui comprenait un peu d'espagnol, reconnut le mot « vache » !

— J'espère qu'ils ne disent pas ça pour la gosseline? demanda-t-il sournoisement à Sandier.

L'autre condescendit à se dérider :

— Mais non! Ils conspuent le taureau et demandent qu'on l'emmène.

Pendant quelques minutes les arènes retentirent de sifflets, de trépignements, d'injures et de cris de mort. Des objets sales s'abattirent au pied du maladroit qui n'avait même pas su retirer sa spada du cou du taureau où elle restait plantée.

Mais quand le tumulte fut calmé enfin, l'attention générale se reporta sur cette paire de jambes dont la blanche apparition avait jeté le désarroi dans la course. Et ce furent d'autres cris où la joyeuse lubricité des foules espagnoles s'exprima sans contrainte :

— Vaya una gâché... Mas arriba vive mi tio...

— Hein? qu'est-ce qu'ils disent, ces hidalgos à trois sous le tas?

— « Plus haut habite mon oncle », traduisit Sandier.

— Il est bien logé!...

Amusée d'abord, Agostina finit par s'exaspérer de ces manifestations insistantes ; elle était de ces personnes pour qui le mot « impassible » n'est pas français. Et, comme ses compagnons cherchaient de l'œil, parmi les têtes voisines, celle qui s'affirmait la plus idoine à recevoir une paire de gifles, la petite se dressa tout à coup debout sur la banquette, disant :

— Ben quoi ? voilà un quart d'heure qu'ils

crient : « Plus haut! plus haut ! » Il n'y a qu'à leur en montrer davantage.

Tranquille et souriant à la meute espagnole, elle saisit le bord de sa jupe et la releva jusqu'à mi-cuisses, puis se retournant, fit voir au peuple ébahi beaucoup plus que le creux de ses jarrets. La slupeur ferma les gueules. Une seule voix, goguenarde, cria encore :

— jEh ! duermete en la cuna !

Maugis, plutôt embêté, saisit d'une main solide \e bras de l'exhibitionniste et lui insinua, bas, à l'oreille, une menace précise qui la força de se rasseoir, toute rouge et inquiète du retour. Cependant les hurlements reprenaient avec plus de rage : la foule, suivant la forte expression de Sophocle dont on fait honneur indifféremment à Eschyle et à Euripide (qui, du reste, n'ont jamais protesté), la foule se hérissa de six mille bras tendus. Sur les plus prochains fronts, les plus souillés peut-être, la canne de Sandier s'abaissait, et déjà Maugis se mettait en garde pour distribuer quelques swings sérieux, non sans assurer son imprudente amie qu'elle ne perdrait rien pour attendre, lorsqu'un agent de police en uniforme crasseux vint le saisir au collet, en lui enjoignant avec une grossièreté parfaite de se retirer.

Maugis riposta sur un ton approprié, en récitant, à l'honneur de ce fonctionnaire, tout ce qu'il savait d'injures espagnoles :

— / Marica ! CJiulo députas ! Dao par el culo! rugit-il.

Et il conclut avec un geste éloquent : / Vêle el carajo!

Il s'attira du coup la sympathie de la plupart des spectateurs et, se rasseyant auprès d'Agostina, déclara avec un geste à la Mirabeau (en français cette lois, son vocabulaire espagnol étant épuisé), que, pour le faire sortir, toutes les baïonnettes du senor Dreux-Brézé seraient indispensables.

Retournée et conquise, cette foule, sensible au courage, prit aussitôt parti contre l'agent inopportun qui disparut dans une bousculade savamment réglée. Mais d'importants renforts de police se précipitèrent sur les impertinents Français avec l'intention manifeste de les passer à tabac (d'Espagne), lorsqu'un colosse blond, traversant la foule qui s'écartait, déférente, devant lui, parvint jusqu'au trio scandaleux et, tendant les mains à Maugis et à Sandier :

— On ne vous coffrera donc pas sans moi, mes chers amis, assura-t-il avec le plus pur accent slave. Et, comme je suis le président de la corrida, vous allez me faire le plaisir de venir dans ma tribune.

C'était, ce deus ex machina en veston, le prince Nitchevoff, le client sérieux, le milliardaire aimable, le viveur solide qui but à lui tout seul, en moins de trois mois, les deux uniques barriques d'un cru de Bordeaux rarissime auquel il portait intérêt. Maugis et Sandier le connaissaient de longue date. Il ajouta :

— Soyez tranquilles, j'ai fait tous les frais de la corrida et je suis chez moi, ici.

Il le leur fit bien voir; à peine eut-il pris le bras d'Agostina confuse que des applaudissements enthousiastes éclatèrent. Le prince dit un mot en passant au chef de la police dont la morgue espagnole se confondit en excuses. Puis, traversant les gradins d'un pas tranquille, suivi de Maugis et de Sandier, il les introduisit dans la tribune officielle, présenta Agostina aux trois maîtresses dont il ne se séparait que la nuit, et l'installa au premier rang.

Le peuple ému retentit en acclamations. Une voix excellemment intentionnée réclama Y Hymne russe que les cuivres, aussitôt, mugirent; la Marseillaise suivit, inévitable, et Y Hymne espagnol, enfin, sanctionna de ses accords cette triple entente destinée à exercer sur l'équilibre européen une influence proprement inappréciable. Ainsi Agostina connut la gloire, la vraie, celle qui éclate au grand jour, dans l'effusion des foules pâmées.

Cependant, le prince Nitchevoflf, penché vers Maugis qui ne s'ennuyait plus, se félicitait d'une intervention si efficace :

— Je regrette beaucoup, mon cher Maugis, que je ne parle pas si bien le français pour vous dire déjà tout le plaisir que j'ai de vous avoir rendu ce petit service. Pensez donc aussi : vouloir expulser une jolie femme parce qu'elle a des chaussettes ! On aime tant chez nous! Les demoiselles des familles nobles à Moscou ont depuis longtemps droit à montrer leurs mollets

portant des chaussettes jusqu'à quinze et même vingt ans. Tout le monde trouve ça comme il faut, très chic et bien nécessaire pour montrer l'aristocratisme et ne pas ressembler aux parvenus. Plus noble est une demoiselle, plus courte est sa robe : il y a des mamans qui font à leurs filles porter des chaussettes et des robes courtes jusqu'à vingt-cinq ans ! On dit que ça se fait aussi pour cacher l'âge des mamans... Et j'ai rarement vu des jambes aussi jolies comme à mademoiselle... Des fanfares annoncèrent la troisième course. Un joli produit de la ganaderia du curé de Solis disposa favorablement la foule et la pose des banderillas déchaîna un ouragan de bravos. Un banderillero court et trapu, qui fuyait devant ce taureau de muchas piernas avec la plus louable agilité, après lui avoir repris ses banderilles, les lit porter aux pieds d'Àgostina. Comme la gamine, tout émue, semblait un peu embarrassée de ce trophée :

— Ça se porte dans les cheveux, affirma Maugis... Mais tu devrais, après la course, inviter ce jeune homme à dîner ce soir; je te dois cette compensation pour le moment d'humeur que j'ai montré tantôt.

Agostina regarda son gros n'amant d'un œil un peu méfiant :

— Vrai, tu permettrais?...

— Comment donc! Puisque ce planteur de dards multicolores ne te déplaît pas, je m'en voudrais de te priver de sa conversation.

Tout de suite, elle conçut quelque rancune contre le trop clairvoyant Maugis, coupable d'avoir deviné qu'elle cédait à l'attrait exercé par les cabotins de toute espèce sur les femmes très jeunes ou très vieilles.

— Et si... s'il me parlait d'un peu trop près ?

— Tu en serais quitte pour rentrer demain matin... ou pour le suivre, si tu lui découvres des talents inégalables.

— « La maison défie toute concurrence», murmura, commentant ce calme superbe, le prince Nitchevoff qui faisait de fréquents séjours à Paris.

Agostina ne répondit point et feignit de s'intéresser à la course : Riverta marchait au taureau qui l'attendait de pied ferme.

— Il va le tuer ici, dit Sandier en désignant un point de l'arène très éloigné de celui où l'homme et la bête s'affrontaient.

— Tiens! pourquoi pas tout de suite? demanda Maugis.

— Parce que ce ne serait pas un coup régulier : vous voyez bien que le taureau n'est pas placé !

— On a supprimé les bureaux, de placement...

— Voyons, Maugis, soyez sérieux... La place où doit frapper la spada est grande comme une pièce de deux francs. Il faut, par conséquent, que l'inclinaison du cou soit réglée et que les pattes de la bêle soit disposées en trapèze avant qu'on puisse donner à tirer.

— Ben, moi, pour tirer, je préfère... Oh! nevousalar-

mez pas, je ne suis pas en veine de dire des truieries ; pour tirer, dis-je, je préfère le baccara... C'est un jeu moins compliqué, et où l'on finit par s'enfiler tout de même.

— Vous ne serez jamais un aficionado, Maugis! Je ne vous parle plus : laissez-moi regarder Riverta qui travaille comme un ange.

— Un ange exterminateur!

Cependant le prince Nitchevoff songeait à d'autres cornes que celles dont le matador Riverta se garait avec une adresse incomparable.

— Dites donc, Maugis, fit-il à voix basse, il me semble que vous jouez un jeu dangereux avec cette délicieuse enfant! Elle pourrait déjà vouloir tirer vengeance que vous affichez tenir si peu à elle...

— Mais, prince, c'est le moyen classique pour s'attacher les femmes. Je vais lui fournir l'occasion de me comparer. Qu'est-ce que je risque? D'être cocu? On n'est pas jaloux de ses inférieurs !

— Si, moi, affirma le prince. J'avais un cocher à Riga...

Des acclamations interrompirent cette confidence : Riverta, qui avait amené son taureau à la place précisément indiquée par Sandier, venait de planter sa spada. Mais le coup ne fut pas donné assez à fond : la bête releva la tète, se retourna et fila le long de la bar- •era, tandis qu'un iilet de sang rougissait son poil luisant.

— Comme ça, c'est raté, constata Maugis, pourquoi ; ne sifflent-ils pas?

— Parce que le coup est placé, répondit Sandier * sévèrement. Vous croyez tous, en France, qu'il s'agit l de tuer au premier coup !

On applaudit : Riverta venait de reprendre sa spada et ramenait la bête par une passe de muleta dont Mau- | gis ne put se défendre d'admirer la sûreté et la grâce.

— A la troisième corrida vous vous emballerez ! s'écria Sandier triomphalement. Voyez-vous, il faut se méfier des choses que l'on comprend tout de suite : vous avez commencé par froncer le nez devant Pelleas; J on n'entre pas de plain-pied dans un chef-d'œuvre, que diable! et une course bien réglée est peut-être lej plus beau spectacle du monde. Tenez, regardez-moi ça : la bête est bien placée, cette fois-ci...

Le vol d'un chiffon rouge flamboyant, l'éclair rapide; d'une lame mince, un geste d'une précision souveraine; le taureau s'écroula.

Tout le cirque se dressa d'un seul mouvement, tré-j pignaut et battant des mains : une vague énorme d'acclamations déferla vers l'homme qui saluait en es-] suyant son arme. Trois mille bouches hurlaient.

— Allons, Maugis, cria Sandier, qui lançait des ci-j gares, ce monsieur-là est tout de même un autre ar-j tiste que les Dumény et autres vieux-premiers...

— il m'apparaît comme le d'Artagnan des loucher -'j bems ! répondit Maugis, ruisselant de mauvaise foi.

UNE PLAGE D'AMOUR i45

Et comme Sandier haussant les épaules, n'insistait pas, le journaliste se retourna vers Nitchevoff qui, debout sur sa chaise, réclamait l'oreille du taureau :

— Si vous étiez auteur dramatique, prince, vous vous contenteriez de celle du public : mais, dites-moi, cet le esgourde bovine ne représente qu'un assez piètre repas; j'espère que vous ne refuserez pas de dîner avec nous ce soir?

— Oh ! que vous êtes aimable donc, Maugis ! Mais il est un grand malheur que je ne puis accepter : je dois absolument reconduire mon attelage à Biarritz...

Et il désignait ses trois maîtresses qui agitaient d'enthousiastes batistes.

— Amenez-les.

— Elles? jamais. Elles sont tant ennuyeuses déjà! Je les rentre de bonne heure à cause de la partie.

— Promettez-moi, du moins, que vous viendrez lîner chez moi dans huit jours : j'espère que la petite le m'aura pas quitté encore. J'inviterai quelques amis !t.Louisette de Marigny.

— Je serai si heureux! Quelle charmante elle est lonc, cette Louisette, et spirituelle ! Vous lui permetrez aussi qu'elle amène son amie?

— Quelle amie?

— Qu'elle a connue ces jours-ci à Biarritz : une femme lu monde très riche, qui flirte pour son plaisir et pour elui des autres, une jolie madame van Langendonck.

— Calliope!

— Oh ! elle vous est connue?

— Connue comme le houblon, dont elle a la blondeur! Calliope, la déesse aux yeux pers... et passe, ainsi que s'expriment les divins croupiers de Monte- Carlo. Je l'ai rencontrée, la saison dernière, chez la mère Hackel-Cadosch...

— La dame qui s'est mise avec un nègre?

— Justement! Mon Dieu, que le monde est petit!

— Mais comme je regretterai durement de ne pas diner avec vous ce soir !

— Et nous donc! La présence de ce banderillero nous promet des joies inédites.

Ces joies, Maugis les goûta, jusqu'à la nausée.

Car le jeune héros, qui s'était rendu sans façon à l'invitation qu'Agostina lui transmit, après la dernière course, dépassa toutes les espérances.

Quand il arriva (en retard) au restaurant désigné parSandier sur la Concha, il laissa d'abord voir quelque dépit de n'y pas trouver la jeune dame toute seule. Touché de cette franchise, Maugis lui offrit de l'installer avec la senorita dans un cabinet particulier, mais la petite jeta les hauts cris.

Déjà, son banderillero, en costume deville, l'impressionnait beaucoup moins il avait revêtu un veston clair, un gilet d'habit ouvert sur un plastron douteux

barré d'une mince cravate cerise, et son pantalon à carreaux, trop court, découvrait des chaussettes, jadis blanches, maintenant tombantes.

— Vous avez beaucoup plu à ma jeune amie, lui dit Maugis, tandis qu'on dégustait, à la terrasse du restaurant, les apéritifs indispensables.

— Les mesdames veulent beaucoup apprécier mon talent, monsieur, répondit le torero dans un français pimenté d'andalou. J'ai trouvé mademoiselle pero muy superior.

— Nous ne sommes que les amis de mademoiselle qui a bien voulu accepter de dîner avec nous, et, pour peu qu'elle le désire, nous vous laisserons causer tous les deux après le dessert.

Agostina prit l'expression épouvantée d'une petite fille à qui l'on promet toute autre chose que des confitures.

— Ah! je croyais que vous vous couchiez ensemble, dit le jeune homme sans malice. Mais, puisque c'est comme ça, c'est muy bien, monsieur!

Il éclata d'un rire sonore et, se baissant, pinça entre ses ongles noirs le mollet nu de la petite, qui jeta un cri et lui cingla les doigts d'un coup d'ombrelle bien asséné.

— Elle se repucha, la farouche. Mais nous saurons bien la ramener.

— Je n'en doute pas, et vous me paraissez prendre le plus court chemin, monsieur, monsieur...

— Rafaël Ibanez, pour vous servir hasta la muerte,

répondit le banderillero. Mais vous ne dites rien, mademoiselle...

— Agostina, présenta Maugis.

— Vous devez être chaude?

— Pas pour le moment.

— Mais la soupe doit l'être, opina le romancier, et le dîner nous attend.

— Oh! pardon, monsieur, vous permettrez bien que je finisse mon absinthe.

Il en finit deux autres, si bien que, lorsqu'il fut assis près d'Agostina dans le petit cabinet particulier où l'on avait dressé quatre couverts, il voulut d'emblée s'intéresser aux dessous de la petite : elle le pria sèchement de lui ficher la paix.

Décontenancé, Ibanez se pencha vers Maugis et, tout bas, s'enquit :

Je ne suis pourtant pas le premier qui relève ses

jupes ?

Ne vous gênez donc pas! Elle sait ce que c'est, je

vous en réponds.

Moi, voyez-vous, reprit à haute voix Ibanez

rasséréné, je ne sais pas parler avec les mesdames. Quand nous serons seuls après dîner, preciosisima, je vous chanterai un petit cantar que vous comprendrez tout de suite.

— J'aime votre langage imagé, monsieur Ibanez, dit Sandier, et j'ai comme une idée que, dans une heure, notre petite amie ne s'ennuiera pas.

Agostina jeta à Sandier un regard en coup de pistolet dont il s'amusa sournoisement. Depuis qu'elle voyait de près le cabotin banal, qui tout à l'heure lui avait paru si beau, auréolé par les applaudissements de la plaza, elle était surtout dominée par la crainte que Maugis ne le laissât en tête-à-tête avec elle. Elle commençait à se demander jusqu'où le gros n'amant pousserait cette plaisanterie méchante à laquelle elle ne se sentait même plus le courage de se prêter par vengeance.

Mais Ibanez, différant jusqu'au dessert toute tentative galante, ne s'occupait plus d'elle : le menu l'absorbait et il absorbait le menu. Maugis et Sandier, ayant échangé un regard complice, remplissaient à tour de rôle le verre toujours vide de leur hôte.

Quand parurent sur la table les « animeles » que Sandier n'avait point manqué de commander, Ibanez sembla se ressouvenir de la présence d'Agostina et ne lui épargna aucune des plaisanteries obscènes dont s'assaisonne nécessairement le plat national.

Puis il se remit à boire : sa face glabre s'injectait peu à peu, ses petits yeux noirs étincelaient sous les paupières flasques et sans cils. Depuis le potage, il roulait des cigarettes entre ses doigts qu'il essuyait à ses cheveux pommadés, et chacun de ses mouvements soulevait une odeur héroïque. Agostina, que ces fauves parfums incommodaient au point qu'elle ne mangeait plus, avait peu à peu rapproché sa chaise de

celle de Maugis : elle se pencha soudain vers le romancier et, d'une petite voix timide :

— Ce n'est pas vrai, que tu vas me laisser seule avec ce singe-là? Tu n'y penses pas, sérieusement?

— Je ne pense qu'à ça! Et, si tu ne le trouves pas digne de se voir consacrer toute une vie de passion effrénée, tu rentreras demain à Biarritz ; je vais te laisser la clé.

— Oh ! Henry, si tu savais comme il me dégoûte : il se nettoie les dents avec son couteau.

— Ce doit être une coutume locale. Et puis, il t'a prévenue, il a une chanson irrésistible, et, quand il te l'aura chantée...

— Si tu crois que je me laisserai faire !... Cependant, Sandier, trouvant, que la plaisanterie

traînait, s'amusait à exaspérer Ibanez : quand il vit son bonhomme ivre devin et de paroles, « à point >, il lui soutint que le rôle du banderillero ne saurait être que secondaire, que seuls les picadors préparent la bête.

Ibanez se leva, tragique et brandissant un couteau à fromage:

— On m'a fait venir ici, pour m'ins... pour m'insoulter, ça... ne... se... passera... pas... comme ça...

— Je crois plutôt, mon garçon, que c'est votre diner qui ne passe pas . Dame ! c'est le revers des mets d'ail...

La véracité de l'hypothèse lancée par Maugis fut

aussitôt démontrée d'une façon péremptoire : un hoquet souleva la noble poitrine du héros, et ce fut la cataracte. Le journaliste, en se garant des éclaboussures, prononça :

— Je suis un type dans le genre de Moïse, sauvé des aulx!

Puis le banderillero s'écroula sur le divan, et, malgré quelques tentatives d'interviews, on n'en put tirer, selon le dict de maître François, non plus qu'un pet d'un âne mort.

Blottie contre l'épaule de Maugis, Agostina pleurait nerveusement, frappant des pieds et bégayait :

— Méchant, méchant ! je ne méritais tout de même pas ça.

— Une leçon de choses ! prononça Maugis en consolant la petite, qui ne demandait pas mieux.

— Et maintenant, dit Sandier, nous allons faire descendre ce pochard par les garçons; nous le mettrons dans le tonneau de ma machine et nous le déposerons pieusement sur le bord de la route, entre Hendaye et Saint-Jean-de-Luz, avec un louis dans la poche de son gilet : de sorte que, son vin cuvé, il lui restera, en s'éveillant, le souvenir d'un beau rêve envolé.

— Cosas de Espana, conclut Maugis, pour conclure.

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