‹ Une poignée de fauxChapitre 25 sur 27 · LD · texte numérisé non relu

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ment est loin d’avoir une authenticité incontestable. Il est censé se trouver entre les mains d’un ennemi de Calvin, lequel ennemi, pour satisfaire sa haine, en fait répandre des copies! De plus comment cette lettre aurait-elle été dans ces mains? Elle aurait été adressée à

Farel? Comment Farel l’aurait-il communi-

quée à un ennemi de son ami? La lui aurait-on volée? Il y a toute une série d’invraisemblances, et ce n’est pas la parole seule de FI. de Raemond qui peut suffire pour nous rassurer. 2° Mais, à supposer qu’elle fût authentique, cette lettre ne dirait pas le moins du monde ce que nos modernes pamphlétaires lui ont fait dire. Nous sommes en présence d’un Faux, probablement au second degré. Car, à tout le moins, on aurait changé les mots et l’idée du document dit primitif. D’après FI. de

Raemond, Wolmar constaterait en Calvin un esprit «retors », pas autre chose, un esprit qui

a l'avantage de se tirer de toutes les habiletés

de l'adversaire, et qui est capable de l’embar-

rasser à son tour inextricablement. Il s'agirait

donc seulement, et pas sûrement, d’un certain

défaut intellectuel. Et c’est ce défaut intellectuel qu’on a effrontément transformé en un

vice proprement dit, en une immoralité, à la-

quelle FI. de Raemond ne faisait pas même allusion. D’un homme à l’esprit retors, on a fait un homme « violent et pervers! »

Heureusement qu’à défaut de cette lettre introuvable (pour une bonne raison, sans doute), nous avons d’autres lettres de Wolmar à Calvin. Le 25 septembre 1549, Wolmar l’appélle : « Son maître respecté et son vieil ami.» En 1552 (19 septembre) il lui parle de son projet de visite à Genève : « Quant à ma visite, mon cher et respecté Calvin, je puis vraiment

dire comme l’apôtre: je demande une occasion.

favorable pour venir vers vous?, par la grâce de Dieu, afin que vous me communiquiez quelque

don spirituel, propre à m'affermir.» Et il ter-

mine: « Pardonne-moi mes sottises; je n'avais pas le dessein de tant bavarder avec toi, à le meilleur de mes amis et le plus profondément respecté. »

À l’homme, à l’ami paternel, qui dit: affec-

tion, respect, les pamphlétaires font dire: violence, perversité !4

1 Galvini Opera, XII, p. 403-404.

2 Vous, c'est dire Calvin et ses amis.

3 Jbid., XIV, p. 360-361.

4 Voir E. Doumergue. Jean Calvin, I, p. 181.

AQU

Un faux Bucer.

M. Romain fait une vague allusion à une accusation portée par Bucer contre Calvin :.

« Bucer, dit-il, Baudoin, Conrad (?), Bouvrai(?); Grotius lui-même, lPaccusent et le flétrissent. . Une flétrissure indélébile pèse en effet sur la. mémoire de Calvin !.»

De quoi s'agit-il ?

Remontons de M. Romain à Mgr de Ségur, qui, précisant, cite cette parole de Bucer:

« Calvin est un vrai chien enragé ; cet homme est mauvais. Garde-toi, Ô lecteur chrétien, des livres de Calvin 2. » Mer. de Ségur reproduit seulement ces mots latins: scriptor maledicendi.studio infectus, canis rabidus.

Remontons à Audin. Celui-ci? en effet parle « d’une maladie de médisance passée dans le sang, comme la rage dans le chien » et cite les mêmes mots latins que Mgr de Ségur. Où

1 Romain, p. 27.

? Mgr de Ségur, Causeries, 39e édition.

$ Audin, IT, p. 340.

Audin a-t-il pris ce texte ? Comme référence il cite Pap. Masso, Vita Calvini, p. 24.

Remontons à Papire Masson. Celui-ci écrit :

« Bucer, le grand défenseur de la secte. luthérienne, quoique son ami, voulant le corriger, dans une lettre familière, l’appelle un chien enragé (canem rabidum) et un écrivain infecté du désir de médire, enclin à juger les hommes selon son amour ou sa haine. C’est ce qui lui a été aussi reproché par Baudoin, qui avait vu cette lettre et le sceau de Bucer {. » |

Ainsi l’accusation de Bucer se compose de deux parties : 4° Calvin est un chien enragé. 20 Calvin juge selon son amour et sa haine. Et P. Masson cite comme référence son maitre Baudoin.

Remontons à Baudoin. Celui-ci, dans sa première réponse à Calvin ?, écrit : «Je t’avertirai amicalement, puisque tu rêves un ennemi, et que tu frappes un ami, de soigner ta santé, et de t’adresser aux médecins. Une fois que Bucer (tu as coutume de l'appeler ton maître) te reprochait que tu jugeais les hommes selon que tu les aimais ou que tu les haïssais, ou que tu

1 P. Masson, Elogia, Il, 1638, p. 427.

? Ad leges de famosis libellis et de RAM DEs commentarius, 1562. (Exemplaire de la Bibliothèque nationale.)

les aimais ou les haïissais selon ton plaisir 1, tu

supportas cette si amère répréhension avec calme et tu rendis grâce à ton ami pour son avertissement. » |

Il n’y a pas autre chose dans tout le traité.

La seconde partie de lPaccusation de Bucer.

est donc attestée par Baudoin. Et la première ? Il n’en est pas question pour le moment.

Mais la phrase de Bucer, rapportée par Bau-

doin, a toute une histoire, qui va achever de

nous renseigner.

Cette histoire se trouve dans la réponse de

Calvin, dans la réplique de Baudoin et dans la duplique de Bèze, précédée d’une préface de Calvin.

La phrase de Bucer, Baudoin l'avait prise, non pas dans une lettre de Bucer, mais dans une lettre à Bucer de Calvin, qui lui écrivait :

& Tu m'écris que je juge selon mon amour et que j'aime selon mon plaisir. Ainsi (Ergo) tu penses que je manque de sagesse au point de.

n'avoir dans mes affections ni choix ni ordre.»

1 Quod de hominibus judicares prout amares, vel odisses, amares autem et odisses prout libet. Baudoin, Ad leges, etc., p. 52; et Responsio allera, p. 41. (Exemplaire de la Bibliothèque du Protestantisme français.) ,

C'était la reproduction du reproche de Bucer, et la conséquence qu’en tirait Calvin.

Mais Baudoin, mêlant les deux, et non content de citer le propos de Bucer, tel qu'il l’avait ainsi remanié dans son pamphlet, allait le eolportant sous une forme plus développée que voici : « Tu ne sais tenir mesure, ni à haïr, ni à aimer, mais tu es d’une telle véhémence que

tu eslèves les gens jusque par dessus les cieux ou les abbatz jusqu'aux enfers. »

Calvin, dans sa réponse, reproduisant cette paraphrase protesta contre elle: « Ainsi Dieu me soit en aide, si jamais je luy ay rien ouy dire qui approche de cela. » |

Dans sa réplique Baudoin, ne parlañt. que de son accusation écrite, déclara qu’il s’étonnait de la voir contestée, car la phrase se trouvait dans la lettre de Calvin lui-même, lettre que lui, Baudoin, avait sous les yeux. Et, pour préciser les souvenirs du Réformateur, il en cita le début ainsi que un ou deux fragments, en particulier celui-ci : « Pour avouer la vérité, aucune lutte contre mes vices très grands et très nombreux ne m'est plus difficile que cette:

4 Calvini Opera, IX, p.571, Joannis Calvinis Responsio ad Balduini convicia ; la traduction que nous citons est celle des Opuscules, c'est-à-dire Petits Traitez de Jean Calvin, 1566, p. 1981.

lutte avec mon impatience. Certes je ne suwis pas sans faire quelque progrès, mais je n’en suis pas encore arrivé au point d’avoir complètement dompté un tel monstre !. »

L’humilité de cette plainte était singulièrement à l’honneur de celui qui se connaissait, se jugeait et luttait ainsi. ”

Alors, non content de citer, Baudoin ajouta un résumé d’autres passages de la lettre susdite. Le voici: « Tu lui écrivais qu'il t’avait jugé infecté de la maladie de médire, audacieux. d'une façon impie, faux accusateur, enragé, fratricide, et que sais-je encore ? ? »

Cette fois-ci nous avons la première partie de l’accusation de Bucer, telle que l’a mise en circulation Papire Masson.

Baudoin était l’ennemi intime de Calvin, dont il avait été l’obligé et même le famulus. Comme Bolsec, qui, de protestant s'étant fait cathoiique, était à la dévotion de son patron l'archevêque de Lyon; comme Haren, qui, de protestant s'étant fait catholique, était à la

dévotion de ses patrons les pères jésuites d’An-

1 Baudoin, Responsio altera, p. 11.

? Scribebas te ab illo judicari maledicendi morbo infectum, impie audacem, falsum accusatorem, rabidum, fratricidam et quid non? Jbid., p. 11.

vers; comme Cudsemius, qui, de protestant s'étant fait catholique, était à la dévotion de son patron le légat de l'Allemagne ; de même Baudoin, de protestant s'étant fait catholique, avait comme patron le fameux cardinal de Lorraine! On voit ce qu’il faut penser du caractère et de l’indépendance de tous ces calomniateurs de Calvin, à partir de celui qui peut être considéré comme leur père: Baudoin ; tous apostats, patronés, au moment où ils lancent leurs calomnies, par les pires ennemis du protestantisme ; leurs calomnies sont le paiement de certains bienfaits et de certaine protection 11

On ne peut donc accepter les citations de Baudoin que sous bénéfice d'inventaire. L’existence de la lettre elle-même est reconnue par Calvin qui écrit: ÇIl n’a rien trouvé de plus

1 C’est le moment de rappeler la parole de Calvin au sujet de l’un de ses calomniateurs, Caroli, plusieurs fois apostat, et qui, à ce moment, était le solliciteur de l’évêque de Metz : «C’est le dernier secours à rendre au pape et à sa cohorte prétorienne, que de nourrir çà et là des chiens, chargés de tourmenter par leur aboiement les pieux et fidèles docteurs de la vérité. Pour moi, je n’envie aux papistes ni un tel patron de leur cause, ni un tel aboyeur. » (Adversus P. Caroli calumnias Defensio, Opera, NII, p. 338.) L’indignation de Calvin était un fer rouge qui brülait autrement que celui de Noyon.

— Af0O —

terrible (atrocius) que ceci : J'ai avoué à Bucer que j'étais d’une nature irritable :(natura 1racundum) et que je luttais assidûment contre ce vice, sans réussir cependant autant que je le voudrais. » Mais Calvin ajoute : « Le reste qu’il y mêle, il l’a inventé!. »

Comment faire le départ ?

À propos de ce qui est devenu la seconde partie de l’accusation de P. Masson, Calvin pré-. sente une rectification fort importante. Il dit : « Voici les mots de Bucer: (Nous jugeons (judi- » camus) d’après ce que nous aimons ou haïs- » sons; » Baudoin, cet adroiït interprète, pour rendre la plainte plus odieuse, changeant la personne, la tourne contre moi 2. » Et Bèze ajoute: « Tu corromps la lettre. Bucer, dont nous avons l'autographe en main, avait écrit non pas : Ç tu. «juges comme fu aimes, » mais: € nous Jugeons comme nous aimons, » de telle sorte qu'il se mettait au nombre de ceux dont il parlait, et déplorait un vice commun des hommes *. »

1 Alia quae admiscet, sibi fabricavit. Lettre-préface de Calvin au traité de Bèze : Theodori Bexae Vezelii Responsio ad Francisci Balduini ecebolii apostae convicia, MDLXY. (Exemplaire de la Bibliothèque du Protestantisme français), p. 7. |

2 Ibid., p. 8.

3 Th. de Bèze, Responsio, p. 61.

— Af1 —

.. Ainsi, sous sa forme authentique, la seconde partie de l’accusation de P. Masson n'avait absolument rien de blessant pour Calvin.

Et la première ? Ah! celle-ci est tirée non d’une citation textuelle, même faite par Baudoin, mais seulement d’un résumé qui ne peut avoir que l'autorité dont jouit Baudoin, en la matière. Et le résumé est fait non pas d’après la lettre de Bucer, mais d’après la réponse de Calvin à cette lettre de Bucer ! Or comment pouvons-nous nous imaginer Bucer, si doux, et qui, dans cette même lettre, voulant blâmer Calvin, prend le détour d’une maxime générale, Judicamus, comment pouvons-nous nous l’imaginer se laissant aller à une violence frénétique, et accumulant contre Calvin l’accusation des crimes les plus monstrueux : calomniateur, faussaire, fratricide, etc.? Pouvonsnous croire Baudoin sur parole? Pouvons-nous rejeter, sans en tenir compte, la protestation de Calvin, reconnaissant les passages textuels, et, pour le reste, ajoutant : « alia quae admiscet, sibi fabricavit? » Sans compter que Baudoin ne s’est pas servi de ce passage dans sa première attaque. Or c’est de beaucoup le plus violent. Pourquoi ne s’en était-il pas servi? Pourquoi ne le produit-il que dans sa seconde

attaque, celle où il s'efforce de justifier la première ? Peut-on s’imaginer Baudoin ayant:

deux armes à la main pour frapper Calvin et ne se servant que de la plus faible? Et.

enfin, même dans le résumé plus ou moins fantaisiste fait par Baudoin, le mot capital de la première partie de l’accusation de P. Masson manque, le mot de chien.

Mais nous avons deux autres faits à indiquer ; ils vont nous permettre de mieux appré-

cier le degré de confiance que doit nous inspirer le calomniateur de Calvin.

19 Comment Baudoin avait-il en main la lettre de Calvin, laquelle aurait dû se trouver à Strasbourg? La question est inévitable, et Baudoin a bien compris qu’il y devait une réponse. La voici : (Je ne sais comment elle a été : portée de Strasbourg ici. Nescio quo modo ex Argentina huc prolata est!.» — Seulement, ce que Baudoin prétendait ne pas savoir (et pour cause), Calvin et Bèze nous l’apprennent: Baudoin avait tout simplement volé la lettre. Notre Réformateur n’a jamais cessé de lui reprocher cette odieuse indélicatesse. Et Bèze dit À « Cette lettre, avec la même bonne foi que bien d’autres, tu l’as enlevée (surripuisti), et comme

1 Baudoin, Responsio altera, p. 40.

‘ont coutume de le faire les comédiens (fabularum actores), tu l’as confiée à ta mémoire, comme tu avais coutume de le faire souvent (factitabas) pour que tu parusses très religieux {summe religiosus) à ceux dont tu voulais, à ce titre, obtenir au moins ceci, qu’ils nourrissent ta famélique personne. Je ne dis rien qui ne puisse être prouvé par mille témoins... Tu étais alors le rapsode [celui qui va de lieu en lieu en récitant] des lettres de Calvin. Maintenant tu en es devenu le combattant à outrance, depuis que, comme tu le dis, tu as appris à être sage!. » Et encore : « Tout cela se passait familièrement entre hommes très amis et très intègres. Mais celui-ci, comme il convenait à celui que Satan préparait à la besogne qu'il accomplit maintenant, violant les lois de l’hospitalité, enleva (surripuit) cette lettre à Calvin,. et depuis lors la conserva. Aujourd’hui ïl la montre avec ostentation à nos ennemis, et, faisant d’une mouche un éléphant, il triomphe des serviteurs de Dieu au milieu des diables. Mais, grâce soit rendue à Dieu, nous ne pouvons pas être blessés par eux mortellement, même à notre point le plus faible?.»

1 Th. de Bèze, Responsio, p. 36, 37.

2 Jbid., p. 59, 60.

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